François DELPLA

Livre d'or

Par The_Lovermind

Je suis un modeste passionné d’histoire et notamment celle qui touche à l’un des conflits les plus sanglants qu’aura connu notre vie [Suite...]

Livre d'or

 
Rss L'agonie / Les derniers trucages (mars-avril 1945)
Speer et la « terre brûlée »

Hitler avait ordonné le 18 mars l’évacuation des territoires menacés de l’Ouest en même temps que la destruction de leurs équipements, et le 19 il émet son fameux décret sur la terre brûlée, dit encore « ordre de Néron », suivant lequel il ne faut pas que l’ennemi s’empare d’équipements intacts, dans quelque région que ce soit.

C’est surtout en se fondant sur ce texte, et sur un commentaire du 19 mars à son sujet rapporté par Speer* , qu’un grand nombre d’auteurs écrivent que Hitler jugeait l’Allemagne indigne de vivre, vu qu’elle ne s’était pas montrée la plus forte dans le combat, et que pour cette raison même il avait poursuivi la guerre jusqu’au bout, et sa propre existence jusqu’à l’arrivée des Russes sur son palier. D’où cet ordre de « terre brûlée » qui suit de peu la bataille de Remagen : l’architecte promu ministre de la Production devient celui de la Destruction, pour ne pas laisser l’ennemi disposer des installations du Reich au fur et à mesure qu’il l’envahit. En vain Speer plaide-t-il que cela menacerait la survie du peuple allemand lui-même, en le privant de ravitaillement, d’électricité, d’eau courante, etc.

Comme chacun sait, le peuple allemand a survécu. Speer l’explique par sa désobéissance : il aurait dans de très nombreux cas, avec le concours de tous les responsables de bon sens, empêché les destructions en dépit des nazis fanatiques qui ne juraient que par les « ordres du Führer ». Tout cela est bel et bon, mais une question subsiste : comment un tel dictateur, disposant jusqu’au bout par l’intermédiaire des SS des meilleurs yeux et des meilleures oreilles du pays, a-t-il pu laisser bafouer un tel ordre ?

La seule explication possible est qu’il l’avait donné pour afficher une fermeté impitoyable, et l’avait laissé bafouer parce qu’il voulait précisément que le peuple allemand survécût, en attendant qu’un autre leader reprît sa besogne... et peut-être très vite, car il voyait venir la guerre froide et mettait tout en œuvre pour hâter son éclosion.

Il est obsédé, depuis le début de son action politique à l’automne 1919, par l’idée d’empêcher le renouvellement des événements de novembre 1918 : c’est-à-dire une prise du pouvoir par les socialistes et autres centristes pour faire des courbettes aux Alliés. En avril 1945, cela se traduit ainsi : pour ma part, je ne capitule pas, et puisque la défaite est là je me suicide ; en revanche je leste le nouveau pouvoir, à qui je lègue la puissance économique du pays, d’un certain nombre de technocrates marqués de mon empreinte, à commencer par ce jeune et naïf architecte.

L’enjeu de ce débat n’est pas mince : soit Hitler est mû par l’ambition, la pulsion de mort, le nihilisme ou toutes les aspirations d’ordre personnel qu’on peut imaginer, soit l’amour de l’Allemagne est son moteur ultime.

Autant l’ordre de « terre brûlée » a été remarqué, autant on s’est peu interrogé sur la part de Hitler dans sa non-exécution. C’est qu’on s’est souvent et longtemps contenté des déclarations de Speer (depuis les interrogatoires de Nuremberg jusqu’aux ouvrages qu’il a publiés après sa captivité). Or elles sont loin d’être désintéressées. Mais il y a plus : Speer lui-même s’est posé la question, et le passage correspondant de ses mémoires n’est quasiment jamais cité.

D’après ce texte, lors de son dernier entretien, le 23 avril, avec Hitler, il lui aurait avoué qu’il n’avait pas exécuté ses ordres. Pour toute réaction, le Führer serait resté un moment silencieux avec des larmes plein les yeux, et Speer commente :

Peut-être avait-il senti que je mentais. Je me suis souvent demandé s’il n’avait pas toujours su instinctivement que, ces derniers mois, j’avais œuvré contre lui et s’il n’avait pas tiré de mes rapports [sur la nocivité des destructions] les conclusions qui s’imposaient. Je me suis également demandé si, en me laissant enfreindre ses ordres, il ne donnait pas une nouvelle preuve de la complexité de sa nature. Je ne le saurai jamais.

L’historien de 2014 est un peu mieux outillé que l’architecte au cerveau brouillé par deux décennies de fascination nazie et deux autres de captivité. Il ne devrait pas avoir de peine à trancher la question : si Hitler donne avec passion l’ordre de détruire l’Allemagne à quelqu’un qui n’en veut rien faire, et ne s’assure pas de l’exécution de cet ordre par une surveillance tatillonne, c’est qu’il a de bonnes raisons de ne pas vouloir cette destruction, tout en faisant semblant de l’avoir exigée.



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* « Si la guerre est perdue, le peuple allemand est perdu lui aussi. Il est inutile de se préoccuper des conditions qui sont nécessaires à la survie la plus élémentaire du peuple. Au contraire, il est préférable de détruire même ces choses-là. Car ce peuple s’est révélé le plus faible et l’avenir appartient exclusivement au peuple de l’Est qui s’est montré le plus fort. Ceux qui resteront après ce combat, ce sont les médiocres, les bons sont tombés. » (Mémoires, op. cit., p. 578-579 ; Speer dit citer ce texte d’après une lettre du 29 mars où il rappelait à Hitler ses propos.)


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Sur les derniers jours de Hitler : était-il encore lui-même ?


Ian Kershaw commente dans La Fin la fameuse colère du 22 avril 1945 après la non-exécution d'un ordre d'offensive :

Pour la première fois, Hitler admit ouvertement que la guerre était perdue. Il confia à son entourage atterré qu'il était décidé à rester à Berlin et à se donner la mort au dernier moment. Il sembla se démettre du pouvoir et des responsabilités, lorsqu'il dit qu'il n'avait plus d'ordres à donner à l'armée. Il laissa même entendre que Göring pourrait avoir à négocier avec l'ennemi. Puis, de manière étonnante, il se ressaisit, refusa d'abandonner une once de son autorité et afficha comme toujours un inébranlable optimisme lors de la réunion d'état-major qui suivit immédiatement des propos privés sur sa mort imminente et la crémation de son cadavre. Après un bref moment d'abandon, il s'était repris en main.


Pas de déclin d'autorité donc, sinon très fugitif. Cependant, les propos de Hitler sont lus au premier degré, sans soupçonner que les cartes puissent avoir un dessous. Pourtant cet auteur relève lui-même à quelques pages de là que certains propos sont tenus de[/u]vant des familiers (ceux qu'il appelle "privés") et d'autres devant des officiels (la réunion d'état-major) : il y a là évidemment un double langage, celui, à usage politique, de la lutte jusqu'au bout, et celui du constat de la défaite, qui devient urgent pour donner à ses familiers des instructions pratiques, ne serait-ce que sur la crémation de son corps, dont il tient à ce que les Soviétiques ne retrouvent rien. Il ne faudrait pas croire qu'il ait pensé brièvement au suicide avant de retrouver le moral.

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[u]Sur les prétendues trahisons de Himmler et de Göring


Si l’on veut prendre au sérieux l’idée que Himmler aurait trahi, il faudrait savoir quand sa politique de recherche d’un rapprochement avec les Occidentaux, conforme à la vocation des SS qui sont au nazisme et à son chef ce que les jésuites sont à la papauté, aurait cessé d’être orthodoxe pour devenir traîtresse ou dissidente. Si ce n'est pas le cas, le comportement de Hitler entre le 28 et le 30 avril 1945 coule de source : il spécule sur son propre cadavre. Il se dit que, peut-être, l'obstacle qui empêche les Américains de saisir la main tendue, c'est lui-même. Il dégage le chemin et renforce cet effet en claironnant que Himmler et Göring n'ont plus sa confiance.
Tout ce qu'on a pu écrire d'autre brille par un illogisme profond.

Cette attitude est à rapprocher d’une réflexion faite devant Goebbels le 24 juin 1943. A propos de l’agonie du régime mussolinien, il dit que les Juifs italiens (pourtant bien peu nombreux) ont été insuffisamment persécutés et sont prêts à prendre le relais, tandis qu’en Allemagne « il n’y a plus derrière nous de Juifs qui pourraient s’emparer de notre héritage ».

Il est intéressant d’observer de ce point de vue la persécution différenciée, après le 20 juillet, 1944, des socialistes et des communistes. Le chef du KPD Ernst Thälmann, arrêté au lendemain de l’incendie du Reichstag, est massacré le 18 août à Buchenwald. Le doute plane sur les circonstances de la mort du dirigeant socialiste Breitscheid, que la presse déclare tué le 23 août dans le bombardement de sa villa, qui a blessé la princesse Mafalda. Le député du SPD Julius Leber, très compromis dans la conspiration du 20 juillet, est jugé par Freisler et pendu le 5 janvier à Plötzensee. Cependant Gustav Noske, qui a coulé des jours tranquilles sous le Troisième Reich, sans doute en récompense de son rôle dans la répression des spartakistes, est arrêté fin juillet 1944, jusqu’à son élargissement par les Soviétiques d’une prison berlinoise en mai 1945. Il est alors âgé de 77 ans et va mourir l’année suivante, mais sa survie donne à penser que pour Hitler la social-démocratie, débarrassée des socialistes juifs (ou décrétés tels en raison de leur comportement), peut être recyclable dans une nouvelle Allemagne, anticommuniste à défaut d’être nazie.


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Magda Goebbels dégoûtée du nazisme ? un témoignage peu crédible


La belle-sœur de Magda Goebbels, Hello Quandt, a donné des motivations de son suicide, en citant entre guillemets une longue tirade qu’elle date d’un mois plus tôt, une version édifiante : elle pensait que Hitler et Goebbels passeraient pour de grands criminels, et elle-même pour une complice. Elle ne voulait pas faire supporter un tel opprobre à ses enfants, ni le supporter elle-même. Cela jure non seulement avec tous les témoignages sur la période du bunker, qui font état d’une ferveur nazie intacte, mais avec la dernière lettre qu'elle écrit à Harald Quandt, son fils issu d'un premier mariage (qui devait devenir l’un des plus grands industriels de la RFA).



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La cour finale de Hitler à de Gaulle


Pour compléter le dossier du Reichsführer SS, il convient maintenant d’examiner une pièce, malheureusement non datée et incomplète, que de Gaulle a exhumée en octobre 1959, dans le troisième et dernier tome de ses Mémoires de guerre. Il entame alors son premier mandat de président de la Cinquième République française ; un an auparavant, en tant que président du conseil, il avait fait la connaissance du chancelier Konrad Adenauer. Ce dernier avait eu le rare privilège d’être reçu à Colombey dans la résidence privée du Général, le 14 septembre 1958. Ce n’était que la première d’une quinzaine de rencontres, et le début d’une centaine d’heures d’entretiens* . De Gaulle raconte dans son livre, quand il aborde la fin du Reich, que les contacts de Himmler avec Bernadotte avaient débouché sur une ouverture du territoire allemand aux camions de la Croix-Rouge pour apporter des vivres aux déportés, y compris ceux des marches de la mort (« ces colonnes affamées que les Allemands poussent sur les routes »), et que la France l’avait mise à profit en envoyant des camions par la Suisse. Il ajoute :

À moi-même, Himmler fait parvenir officieusement un mémoire qui laisse apparaître la ruse sous la détresse. “C’est entendu ! Vous avez gagné”, reconnait le document. “Quand on sait d’où vous êtes parti, on doit, général De Gaulle, vous tirer très bas son chapeau… Mais maintenant, qu’allez-vous faire ? Vous en remettre aux Anglo-Saxons ? Ils vous traiteront en satellite et vous feront perdre l’honneur. Vous associer aux Soviets ? Ils soumettront la France à leur loi et vous liquideront vous-même… En vérité, le seul chemin qui puisse mener votre peuple à la grandeur et à l’indépendance, c’est celui de l’entente avec l’Allemagne vaincue. Proclamez-le tout de suite ! Entrez en rapport, sans délai, avec les hommes qui, dans le Reich, disposent encore d’un pouvoir de fait et veulent conduire leur pays dans une direction nouvelle… Ils y sont prêts. Ils vous le demandent… Si vous dominez l’esprit de la vengeance, si vous saisissez l’occasion que l’Histoire vous offre aujourd’hui, vous serez le plus grand homme de tous les temps. »
Mise à part la flatterie dont s’orne à mon endroit ce message du bord de la tombe, il y a, sans doute, du vrai dans l’aperçu qu’il dessine. Mais le tentateur aux abois, étant ce qu’il est, ne reçoit de moi aucune réponse, non plus que des gouvernements de Londres ou de Washington. D’ailleurs, il n’a rien à offrir. Même, Hitler, qui probablement a eu vent de ces menées, déshérite Himmler à son tour .


Les derniers mots prouvent que de Gaulle, pourtant l’un des adversaires de Hitler qui ont le plus et le mieux réfléchi sur lui, n’a pas compris ce qui, sans doute, ne pouvait pas encore l’être en 1959 : cette prose, inattendue sous la plume d’un Himmler, n’en émane visiblement pas. Elle est pensée et écrite par une personne un peu plus haut placée, et beaucoup plus visionnaire.

Par ces lignes effectivement pleines de ruse autant que de détresse, un tentateur aux abois nommé Hitler tente de faire du destinataire son dauphin européen : parti de rien pour devenir le chef d’une grande puissance comme lui-même, il pourrait être « le plus grand homme de tous les temps » en unifiant l’Europe pour tenir la dragée haute aux Juifs (le mot n’est pas écrit mais l’idée est sous-jacente), que ces Juifs soient américains ou soviétiques, ce qui supposerait de restaurer une bonne part de la puissance allemande. Himmler, s’il n’était probablement pas l’auteur de la lettre, était investi par elle d’une fonction de Führer sous domination française, sans exclure une dyarchie avec Göring et en la suggérant même, puisqu’il est question d’« hommes », au pluriel.

De cet adoubement Charles de France va faire un usage parcimonieux, en le publiant discrètement (en 1959, il passe complètement inaperçu dans un livre qui traite de bien d’autres questions). Himmler, écrit de Gaulle, « n’avait rien à offrir ». Signe qu’Adenauer, lui, a quelque chose dans sa besace, après quinze ans de reconstruction économique et politique. Et on peut penser que, dans ce livre, aucune des phrases qui ont trait aux relations franco-allemandes n’échappe à ce destinataire. Quant à de Gaulle lui-même, il a comme point commun avec Hitler de se sentir vocation à incarner un pays (et il a même quinze ans d’avance : ils sont nés en même temps à un an près, l’un en 1889, l’autre en 1890, mais de Gaulle s’est rêvé dès sa seizième année en sauveur national, dans une rédaction qui a été conservée, alors que Hitler a attendu ses trente ans révolus), mais il se résigne d’avance à n’incarner qu’un moment de son histoire millénaire, et n’ambitionne que de faire prospérer sagement l’héritage ; il courtise son peuple par des arguments rationnels sans double fond et, s’il invoque occasionnellement l’au-delà, c’est d’une façon classiquement catholique, pour évoquer la relativité des choses humaines. Se perd, au passage, le fantasme d’une Providence qui vous a élu, vous protège et vous guide pour changer la face du monde.

En résumé, Himmler est le dernier joker de Hitler... et sa mission de prendre contact avec les Alliés pour sauver les meubles est beaucoup trop grande pour lui, qui va s'y brûler les ailes en trois semaines. Hitler avait à choisir entre un robot et un vrai dauphin : il avait visiblement mieux formé l'automate que le successeur.


Rapproché de la lettre à de Gaulle, le "testament politique" dicté à Traudl Junge dans la nuit du 28 au 29 avril 1945 dit très clairement le contraire de ce qu’il a l’air de dire. Il maudit en effet Göring,
Avant mon décès, j'expulse l'ancien Reichsmarschall Hermann Goring du parti et lui retire tous les droits qui lui ont été conférés par le décret du 29 juin 1941 et par ma déclaration au Reichstag du 1er septembre 1939. À sa place, je nomme l'amiral Dönitz en tant que président du Reich et commandant suprême des forces armées.
puis Himmler,
Avant mon décès, j'expulse l'ancien Reichsführer de la S.S. et le ministre de l'Intérieur Heinrich Himmler du Parti et de tous les officiers de son état. À sa place, je nomme le Gauleiter Karl Hanke comme Reichsfuhrer de la S.S. et directeur de la police allemande et le Gauleiter Paul Giesler en tant que ministre de l'Intérieur.
puis les deux,
Outre leur infidélité complète envers moi, Goring et Himmler ont apporté un déshonneur irréparable sur la nation entière en négociant secrètement avec mon ennemi à mon insu et contre ma volonté et également en tentant illégalement de prendre le contrôle de l'Etat.
avant de lâcher son dernier trait contre les Juifs :
Avant tout, je charge le gouvernement et le peuple de faire respecter méticuleusement les lois raciales et de résister sans pitié l'empoisonneur de toutes les nations, la Juiverie internationale.

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* Cf. Vaïsse (Maurice) « La réconciliation franco-allemande : le dialogue de Gaulle-Adenauer », Politique étrangère, 1993, 58/4, p. 963-972.


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Le meurtre de Canaris ouvre un boulevard à Himmler

Agatha Christie (1890-1976) n’est pas seulement un maître du roman policier, mais aussi un témoin de l’époque nazie. Les Dix petits nègres qu’elle crée en 1939 peuvent, qu’elle l’ait pressenti ou non, être regardés comme une métaphore des marionnettes manipulées par Hitler, qu’incarnerait le juge Wargrave, atteint sur le tard de folie meurtrière et expert à terroriser, et parfois à faire s’entretuer, les gens qu’il veut perdre.

En 1975, lorsqu’elle se résout sur le tard à faire mourir le héros auquel elle doit tant, elle publie Hercule Poirot quitte la scène. En fait, le roman avait été écrit au début de la guerre pour assurer quelques revenus à ses proches, au cas où une bombe allemande la retrancherait du monde tout en les épargnant. Le détective belge joue de son cadavre pour confondre une dernière fois des malfaiteurs. Il semble que Hitler ait conçu vers la fin du conflit, pour damer le pion aux Juifs, un scénario analogue. Son suicide, en effet, n’a rien d’un « après moi, le Déluge ! » et tout, au contraire, d’un passage de témoin à une personnalité moins usée et aussi proche que possible de ses propres idéaux. Cela suppose non seulement de mettre celle-ci sur orbite, mais d’écarter des rivaux indésirables.

Parmi leurs rivaux les plus dangereux figure Wilhelm Canaris, qui pourrait apparaître aux Américains, en raison de ses prétendues trahisons depuis 1938, comme un allié infiniment plus sûr. Il importe d'ôter à Eisenhower toute tentation de s’appuyer sur lui pour contrôler l’Allemagne. Il ne faudrait pas que le général américain puisse répondre à l’intermédiaire suédois de service, qui en 1945 se nomme Folke Bernadotte, « d’accord, mais amenez-moi Canaris ! », quand il se fera le courtier des offres de Himmler. A Flossenburg le 8 avril, un tribunal juge expéditivement quatre hommes (aux antipodes de la lenteur démonstrative du Volksgerichtshof de Freisler après le 20 juillet), pour les envoyer à la potence le lendemain : Oster, Dohanyi, Bonhoeffer et Canaris. L’amiral fait ici figure d’intrus : si les trois premiers ont « mérité leur sort » en travaillant incontestablement à la défaite de l’Allemagne nazie, Canaris ne saurait leur être assimilé. En cette matière plus qu’en toute autre, aucun document ne surnage, et on en est réduit à raisonner à partir de ce qu’on sait du nazisme en général . Il est anormal que des résistants confondus depuis longtemps soient exécutés aussi tard : aurait-on eu besoin d’eux pour camoufler les mobiles d’une éventuelle exécution de Canaris? Une telle décision ne peut être prise que par Hitler mais, comme il ne se montre pas, on peut toujours laisser entendre qu’elle émane de la fraction la plus radicale des SS… qui désobéirait désormais à Himmler en personne. Dans le perpétuel jeu qui consiste à présenter la direction nazie comme divisée, le rôle du méchant extrémiste est en effet attribué, dans les derniers mois du régime, à Ernst Kaltenbrunner.

Comme par hasard, lorsque dans ses mémoires il raconte la captivité de Canaris, Schellenberg ne souffle mot du dictateur… mais conclut d’un paragraphe lapidaire : « En mars 1945, Hitler et Kaltenbrunner ensemble ordonnèrent l’exécution de Canaris. » Il se trompe d’un mois mais, surtout, même dans les proses les plus erratiques sur le nazisme, on lit rarement que Hitler aurait donné un ordre conjointement avec quelqu’un d’autre. Il y a là un symptôme : Schellenberg voudrait faire accroire que c’est un clan extrémiste dirigé par Kaltenbrunner qui a eu raison de Canaris, mais il sent bien qu’il ne peut imputer au seul chef du RSHA la décision de trancher les jours d'un tel personnage, et n’a d’autre ressource que de donner un rôle à Hitler au dernier moment.



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"Le fou disparu, restent les sots" : Hitler emporte son idéologie avec lui



L’antisémite redevient un bougon pour qui tout est de la faute des autres, il ne se croit plus au dernier quart d’heure d’une lutte pour la survie de l’espèce humaine. L’homme dit normal redoute le handicapé physique ou mental et tient à ce que ses proches aient la décence de le cacher, mais ne s’imagine plus qu’en le tuant on fait le bonheur de l’humanité. Le Tzigane redevient un voleur de poules agaçant et sa stigmatisation peut être électoralement rentable, ou espérée telle, comme en France sous deux présidents successifs, nul ne songe à rétablir la peine de mort pour autant. L’Etat d’Israël lui-même, au pire, se conduit comme une société autoritaire traditionnelle, qui tue de manière, selon ses propres dires, ciblée, ou met à l’ombre sans jugement des ennemis locaux, sans donner, sinon par une frange extrémiste, dans une théorie du complot planétaire. Les réflexes de propriétaire soupçonneux, la crispation sur l’acquis et l’absence de vision à long terme ont remplacé l’utopie sanglante.

Il n’est pas jusqu’aux succédanés du couple Aryen-Juif, prolongeant le déraillement du cerveau hitlérien en 1918, qui ne fassent pâle figure. Staline a forgé sur ce modèle l’idée d’un complot trotskyste mondial, devenu titiste après la guerre, et le « monde libre » s’est hissé à la même hauteur en voyant systématiquement la main de Moscou dans la moindre grève. Puis Bush et Ben Laden se sont accusés mutuellement de conspiration pour la domination du monde, sous l’égide des piètres théoriciens d’un « choc des civilisations » : ces modes ne semblent pas taillées pour durer et l’islam s’avère, une fois retombée la panique du 11 septembre 2001, un épouvantail de faible rendement. Quant aux génocides, pour terribles qu’ils soient au Cambodge, au Rwanda ou, à une moindre échelle, dans l’ex-Yougoslavie, s’ils doivent probablement quelque chose à la levée d’un tabou par l’Allemagne, ils manquent partout de continuité, spatiale et temporelle.

Tout cela reflète le nazisme à la manière et avec l’intensité dont la lune répercute l’énergie du soleil. Finalement, l’héritage le plus encombrant de ce cataclysme est peut-être le libéralisme. Non point que Hitler en ait été un adepte cohérent, mais parce que sa dictature, surtout subsumée avec celle de Staline sous le concept de « totalitarisme », a donné une ample carrière à l’idée que « l’Etat n’est pas la solution mais le problème », qu’il ne faut surtout pas faire trop de politique et qu’il vaut mieux laisser aller les choses. D’où une impuissance planétaire à se saisir des questions économiques et écologiques qui regardent tout un chacun.
 
 
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Ecrit par: François Delpla, Le: 06/10/14


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  5 Le: 16/10/14 à 08h47
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La mansuétude, des alliés en général, des britanniques en particulier, à l'égard de Speer, reste une question. Est- ce pour avoir organisé la transmission des V2 et des "savants" vers les alliés occidentaux ou bien est-ce pour autre chose ???
L'ordre de livrer les V2 est-il venu de Hitler ou bien est-ce une libre disposition ou interprétation de Speer d'avoir fait cela. Qui a manipulé qui ? Hitler a-t-il manipulé Speer et les alliés, ou est-ce l’inverse ? Speer a-t-il mené son jeu propre pour obtenir ce qu’il a obtenu ?
Les britanniques ont initié les américains « aux délices » des services secrets et de l’espionnage, particulièrement pendant le second conflit mondial. N’ont-ils pas obtenu un succès considérable, à leurs yeux en réussissant à exfiltrer les savants et les V2 vers les Etats-Unis ? N’est-ce pas la base d’un sentiment de supériorité qui anime encore les britanniques dans la relation stratégique américano britannique, pourtant complètement déséquilibrée en défaveur des britanniques ?
Cela pose la question des transactions, ou à tout le moins des contacts, au sein des états neutres, où les uns et les autres pouvaient se rencontrer, parler et échanger, tout au long de la guerre.
Tout cela ne s’est-il pas fait là ? Il était facile pour Speer de se rendre en Suisse puis de rentrer en Allemagne. Les anglais ont toujours pu se rendre en Suisse, encore plus facilement à ce moment-là, alors que toute la frontière franco-suisse était libérée. Speer s’est-il rendu en Suisse une ou plusieurs fois pendant la guerre, mais aussi particulièrement à cette période.
Hitler a-t-il voulu livrer volontairement ces V2 aux Anglo-Saxons ? Si oui, en contrepartie de quoi ? S’est-il fait manipuler, rouler ? S’il s’agit d’un « don », qu’en espérait-il ? Speer, Hitler, les alliés occidentaux ? Dans quel sens s’emboite la manœuvre ? A moins que tout cela soit le fruit du hasard ?
Jacques Eutrope