François DELPLA

Livre d'or

Par François
Delpla

Merci, Lovermind !

Laissons le passé, sinon pour constater ce qu'il nous enseigne. En l'occurrence, Hitler est un objet chaud, que la plupart n'abo [Suite...]

Livre d'or

 
Rss Généralités sur Hitler et son pouvoir
Sur le fétichisme des dates


[Le 9 novembre est, dans le calendrier nazi, la date la plus importante car elle est celle des grands règlements de comptes entre l'Allemagne et la "Juiverie"]

Un événement survenu au début de la guerre dans la Pologne occupée combine plusieurs caractéristiques : dans le village polonais d’Ostrow se produit, le 9 novembre 1939, un incendie ravageur. Les SS présents dans la région en attribuent la responsabilité à la population juive et, le 11, la massacrent entièrement, femmes et enfants compris. Il y a là à la fois un écho de l’incendie du Reichstag, ce crime attribué aux communistes (intimement associés aux Juifs dans l’imaginaire hitlérien) qui avait permis l’instauration de la dictature, et une préfiguration de la Shoah. L’importance fondatrice de l’épisode tient au fait que Himmler en parle à Hitler et obtient son approbation, même s’il est difficile d’apprécier la part de la préméditation et celle de l’opportunisme .

L’anniversaire de la prise du pouvoir, le 30 janvier, outre l’adoption fréquente de lois importantes et le remaniement des équipes dirigeantes (ainsi, en 1943, sont nommés ce jour-là le successeur de Heydrich, Kaltenbrunner, et celui de Raeder, Dönitz), est régulièrement marqué par un grand discours radiodiffusé du dictateur à la nation, prononcé le plus souvent devant le Reichstag, comme pour mieux manifester son emprise sur les citoyens que cette instance est censée représenter. C’est ainsi que, le 30 janvier 1937, il énonce une de ses phrases les plus célèbres et les plus fausses –à moins qu’on la lise d’une certaine façon, auquel cas elle prend un singulier relief prophétique : « L’ère des surprises est close : notre but ultime est la paix ! ». Après tout, il reconnaissait ainsi avoir mitonné jusque là des surprises ; il allait désormais appliquer beaucoup plus la politique annoncée dans Mein Kampf, fondant sur l’Autriche et la Tchécoslovaquie en 1938 après avoir accumulé doucement des nuages, en 1937, au-dessus de ces pays ; et la paix était bien son but non pas prochain mais ultime, pourvu qu’il ait préalablement redessiné le paysage par quelques offensives.
Cependant, deux exceptions intriguent : le 30 janvier 1935 il ne se passe rien du tout, et en 1943, bien qu’il s’agisse du dixième anniversaire, Hitler laisse Goebbels haranguer une foule nazie au Palais des sports de Berlin, lui-même se contentant d’un court message lu en son absence, tandis que Göring cause sur les antennes. Cette dernière exception est compréhensible, puisque l’annonce de la défaite de Stalingrad est imminente ; Hitler fait d’ailleurs du 30 janvier lui-même dans sa communication, un synonyme du mot « victoire » :
Plus la guerre dure, plus cette idée [l’idée national-socialiste] unira notre peuple, lui donnera la foi et augmentera ses réussites. Cette idée inspirera à chacun l’accomplissement de son devoir. Elle détruira quiconque tentera de s’y dérober. Elle mènera ce combat jusqu’à l’obtention d’un résultat clair, d’un nouveau 30 janvier, c’est-à-dire d’une victoire sans ambiguïté.
Quant à la carence de discours et de festivités en 1935, qui n’a point été remarquée et encore moins expliquée, il faut peut-être l’attribuer aux événements de Sarre qui seront étudiés au prochain chapitre. Le plébiscite permettant la récupération du territoire a eu lieu le 13 janvier, le retour de la Sarre au Reich est officiellement prévu pour le 1er mars et Hitler, en s’abstenant d’organiser des festivités publiques pour l’anniversaire de son régime, écarte le risque de donner en spectacle, notamment à Sarrebrück, une fureur nationaliste qu’il entend encore garder sous le boisseau .

Cette traque des dates-clés peut permettre de cerner l’importance de personnages de l’ombre sur lesquels on sait peu de choses et qui n’ont pas encore inspiré de biographes. C’est par exemple le cas de Philipp Bouhler (1899-1945), un Bavarois discret, venu aux avant-postes du parti par le biais de ses publications dans le sillage de Max Amann et chargé de mettre sur pied, à partir du 17 novembre 1934, la chancellerie du Führer. Ce bureau va s’occuper à la fois des publications nazies, des affaires privées de Hitler, de son courrier, des recours en grâce et, dès le début de la guerre, du massacre des handicapés, puis de celui des Juifs. Voilà donc un très proche collaborateur de Hitler, aux fonctions parentes à la fois de celles de Hess et de Himmler –et capable, donc, d’assurer des liaisons entre le Führer et les services de ces deux dirigeants. Or il est intégré dans la SS, sans se mêler beaucoup, semble-t-il, à ses activités propres, mais à un grade d’emblée élevé. Il devient colonel SS (Standartenführer) lors de son entrée dans le mouvement, le 20 avril 1933 (jour de l’anniversaire du Führer) et général (Obergruppenführer) le 30 janvier 1936 .

On peut déduire de ces exemples que l'au-delà dans lequel Hitler croit, et auquel il se réfère souvent, n’est autre que celui dont ses succès sont censés démontrer l’existence. Cependant, les techniques prédictives utilisées par les sorciers depuis la nuit des temps sont bonnes à prendre sans doute, de temps à autre, lorsqu’elles vont dans le sens de ses convictions. Quitte à dauber, quand ce n'est pas le cas, sur le charlatanisme des praticiens et la crédulité des foules.

Cette attention aux dates a aussi une utilité pratique, qui rappelle celle du calendrier révolutionnaire français. Ce dernier tendait à déshabituer le peuple des rythmes traditionnels du christianisme, en remplaçant la semaine par la décade, les saints du calendrier par des objets utiles, etc. Hitler, qui ménage le christianisme, procède de façon plus insinuante, en dessinant peu à peu un calendrier nazi en surimpression sur celui de l’Eglise . Himmler suit le mouvement, en concertation probable avec son chef : on le voit ainsi, toujours en 1938, ritualiser une réunion de dirigeants SS (les HSSPF) qui se tenait depuis cinq ans le 8 novembre (sans doute pour des raisons pratiques, tout le monde ayant affaire à Munich ce jour-là), en disant qu’il en ira toujours ainsi. Ou organiser au début de chaque année une « journée de la police allemande » (qui finira par durer une semaine !), depuis 1934, à des dates variables, mais qui gravitent autour de l’anniversaire de la prise du pouvoir. Cependant, des coïncidences inaperçues et uniques, comme celle des deux 15 janvier de Lippe [important scrutin en 1933, grand discours un an plus tard], ou des deux 6 novembre de 1932 et 1933[un creux de vague électoral utilisé un an plus tard pour conjurer la peur d'un résultat médiocre au premier plébiscite de la dictature], en attendant la fixation de l’agression contre l’URSS (le 22 juin 1941) au jour anniversaire du triomphe sur la France, montrent que Hitler, en son for intérieur, utilise les dates heureuses de l’histoire de son mouvement comme de fastes présages, et considère les malheureuses comme des défis à relever.

Il finira par décréter une répression générale contre les astrologues après le vol de Hess vers l’Ecosse (le 10 mai 1941… premier anniversaire de l’offensive triomphale contre la France). Voilà qui démontre, outre son peu d’estime pour la corporation, sa volonté d’accréditer l’idée que ce départ avait été décidé sur un coup de folie, fâcheusement encouragé par des prédictions optimistes. Sans doute aussi, puisque l’échec de Hess à signer la paix avec l’Angleterre signifiait que, en attaquant l’URSS le mois suivant, l’Allemagne allait prendre l’énorme risque d’une guerre sur deux fronts, Hitler éprouvait-il le besoin de mieux contrôler l’opinion, en empêchant les mages de prédire à leur guise.


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Quand le journal de Goebbels montre qu'il n'est pas dans le secret de son dieu

(entrée du 23 juin 1933)

[le 30 janvier 1933, lorsqu'il a exigé la dissolution du Reichstag, Hitler s'est engagé à conserver tous ses ministres quel que soit le résultat des élections]


Hitler avait violé une première fois son engagement de ne rien changer à la composition du gouvernement après les élections en y faisant entrer Goebbels le 13 mars. A présent, il manipule ce ministre pour créer des effets de surprise. Racontant une soirée passée chez Blomberg avec Papen et Schacht, qui revient de Londres, Goebbels écrit en effet : « Hugenberg, avec sa sortie sur les colonies, a commis une faute lourde. Hitler le garde encore. C’est trop d’égards. Il se sent encore lié par son engagement du 30 janvier. » Or Hugenberg est débarqué quelques jours plus tard en raison de cette même « faute lourde » : voilà un bel exemple d’ignorance, par Goebbels, des intentions de son chef et de ses procédés.


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Un cas étrange et mal éclairci


En ce qui concerne les violations de l’accord du 30 janvier, il faut aussi relever le cas étrange de Günther Gereke (1893-1970), issu du DNVP, commissaire à la création d’emplois dans les gouvernements Papen et Schleicher, avec rang de ministre, et maintenu par Hitler. Il est arrêté le 23 mars 1933 (et sa fonction supprimée) pour détournement de fonds. Rapidement libéré, il tente après la guerre de faire carrière sous Adenauer mais leur entente a toujours été exécrable et il va offrir ses services à la RDA, qui les utilise jusqu’à son décès.


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La discrétion relative de Himmler en 1933

Une confirmation peut en être trouvée dans deux lettres à première vue contradictoires, écrites le même jour (le 23 octobre 1933) par Himmler à deux éditeurs, l’un munichois et l’autre berlinois. Le premier lui avait demandé de participer à un manuel d’éducation nazie ; il refuse, en invoquant à la fois le manque de temps et un souci de discrétion : il ne veut pas « se mettre personnellement en avant plus que ne l’exige le service du peuple et de la patrie ». Le second, en revanche, qui avait publié une brochure sur le récent congrès de Nuremberg, se voit reprocher de ne pas y mettre suffisamment les SS en valeur : un « corps qui travaille à l’édification du Troisième Reich avec une telle abnégation » doit avoir dans ce genre d’ouvrage « la place qui lui revient » . Ainsi, le nom du chef SS doit encore, sinon rester dans l’ombre, du moins ne pas apparaître comme celui d’un des principaux éducateurs de la nation ; cependant, au sein du parti et dans une brochure décrivant son congrès, il convient de mettre en avant les SS.


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Ecrit par: François Delpla, Le: 06/10/14