François DELPLA

 
Rss La consolidation (1935-1937)
Laval, en 1935, ne donne pas si facilement l'aval de la France


En ce temps où il n'est pas encore leur valet, un homme déploie une énergie débordante pour mettre les Allemands en échec : Pierre Laval, dont on a longtemps opposé à tort la « complaisance » à la « vigilance » de son prédécesseur Barthou (tué à Marseille d’une balle perdue lors de l’assassinat du roi de Yougoslavie par des Croates, le 9 octobre 1934). Au premier semestre de 1935, il va tenter un encerclement diplomatique de l'Allemagne, et va presque réussir.

Le 23 mars, en route vers Berlin, les deux ministres anglais ont conféré à Paris non seulement avec Laval, mais avec le chef de la diplomatie italienne, Fulvio Suvich. Ils ont convenu d'une rencontre au sommet des trois pays, à Stresa. Déjà Laval s'était rendu à Rome du 4 au 6 janvier et avait aplani avec Mussolini tous les différends franco-italiens.

Le sommet anglo-franco-italien de Stresa se déroule du 11 au 14 avril, dans un palais des îles Borromées. La déclaration finale est un peu vague, la proposition mussolinienne d'en appeler au conseil de la SDN contre la conscription allemande, soutenue par la France, ayant été repoussée par les Britanniques. Néanmoins elle condamne l'Allemagne pour cette décision « unilatérale ». Et par elle-même, la réunion de trois puissances « locarniennes » pour dire du mal de la quatrième n'est pas, pour la politique du chancelier allemand, un succès. D'autant plus que finalement les trois pays font ce qu'ils se sont refusés à annoncer : tous trois votent au conseil de la SDN, le 16 avril, en présence de Laval, une résolution, présentée par la France, condamnant l'Allemagne dans des termes plus sévères que le texte de Stresa. Un comité est chargé d'étudier des sanctions économiques et financières qui seraient, dans l'avenir, imposées à tout Etat, membre ou non de la société, qui « menacerait la paix en répudiant unilatéralement ses obligations internationales* ».

En mai, c'est vers Moscou que Laval dirige ses regards et ses pas. Le 2, il signe à Paris, avec l'ambassadeur soviétique Vladimir Potemkine, un traité d'alliance négocié depuis des mois, après quoi il est reçu en grande pompe par Staline, du 13 au 15 mai. Il a l'occasion de s'en expliquer, deux jours plus tard... avec Göring. Non qu'il se soit précipité en Allemagne — pays qu'il n'aime guère et, après une brève visite à Brüning en 1931, ne foulera plus avant l'invasion allemande de la zone sud française, en 1942. Mais c'est que Pilsudski vient de mourir et que les deux hommes représentent aux obsèques leurs pays respectifs, alors rivaux dans le cœur de la Pologne — la France ayant également délégué le maréchal Pétain. Une curieuse anticipation de certains conciliabules des années 40... mais rien ne laisse alors prévoir que ces personnes pourraient avoir un jour des rapports de collaboration, au sens que prendra ce terme un peu plus tard.

Göring s'enquiert des finalités du pacte franco-soviétique. Laval le présente comme une réplique aux déclarations gallophobes qui ont cours en Allemagne, et au réarmement de ce pays, mais adoucit la pilule en se déclarant partisan d'un rapprochement franco-allemand et en avançant que l'alliance franco-soviétique hâte « indirectement » ce moment, puisque elle fait retomber l'inquiétude de l'opinion française. Une manière subtile d'indiquer que l'Allemagne aurait tout intérêt à revenir causer dans le cadre de la SDN.



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* Cf. François-Poncet (André), Souvenirs d'une ambassade à Berlin, Paris, Flammarion, 1946, p. 235.

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Discours pacifiste du 21 mai 1935 : une confession de William Shirer



Une preuve de la portée du discours de Hitler sur l’opinion internationale nous est fournie par William Shirer, un journaliste américain d’un antinazisme insoupçonnable, depuis son arrivée en Allemagne au lendemain des Longs couteaux jusqu’à son départ, le 5 décembre 1940. Il s’est laissé bercer par les phrases pacifistes et a l’honnêteté de le reconnaître beaucoup plus tard dans ses mémoires, en retrouvant une note qui le ravale à sa grande honte au rang des journalistes anglais, auxiliaires de leur gouvernement appeaser :

Ma propre naïveté devant les desseins de Hitler, même après 9 mois dans le IIIème Reich, était plus grande que je ne le pensais. J’ai eu l’occasion de m’en rendre compte récemment en retrouvant une longue note (...) datée du lendemain soir. Elle prouve que je m’étais laissé terriblement prendre, autant que le [i]Times de Londres .[/i]


Source : Shirer (William), The Nightmare Years, 1930-1940, Boston, Little Brown, 1984, tr. fr. Les années de cauchemar, Paris, Plon, 1985, p. 89.



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Après les lois racistes de Nuremberg


Une photo prise le 13 juin 1936 a récemment mis en lumière la désaffection d’un ouvrier allemand envers le régime, en raison probablement de cette législation. Ce jour-là était lancé à Hambourg, en présence de Hitler, un navire de guerre baptisé du nom de Horst Wessel* . Dans une forêt de saluts nazis, un homme reste les bras croisés. Le cliché était connu, mais l’homme non, jusqu’à ce qu’il soit identifié par sa fille, Irene Eckler, en 1991. La publication de l’image sur les réseaux sociaux en 2011, à l’occasion de la catastrophe de Fukushima, pour symboliser le « pouvoir de dire non », a brusquement rendu célèbre et la photo, et la famille. L’homme, né en 1910, s’appelait August Landmesser, avait été membre du parti nazi et avait voulu épouser en août 1935, donc avant que la loi ne l’interdise, une femme d’origine juive ; l’autorisation lui avait été refusée et le couple avait néanmoins cohabité, donnant naissance à deux filles, en octobre 1935 et en août 1937.
August ne fut pas, semble-t-il, inquiété pour avoir refusé d’honorer Hitler d’un salut. Ses ennuis commencèrent en 1937, vraisemblablement parce que le couple refusait de se séparer. Tous deux furent arrêtés en 1938, la femme décéda en 1942 au camp de Ravensbrück** et Hans, libéré en 1941 et incorporé en 1944 dans un bataillon disciplinaire, fut porté disparu sur le front. Leurs filles furent élevées séparément, l’une par ses grands-parents « aryens », l’autre dans un orphelinat.

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*Horst Wessel (1907-1930), membre des SA, est la plus célèbre victime nazie des échauffourées précédant la prise du pouvoir. Il sert d’icône sous le Troisième Reich, notamment par le biais d’un hymne joué presque aussi souvent que l’hymne national, le Horst Wessel Lied, alias Die Fahne hoch, dont il a écrit les paroles en 1927. Cf. Siemens (Daniel), Horst Wessel. Tod und Verklärung eines Nationalsozialisten, Munich, Siedler, 2009.
** Du moins d’après une notification de la direction du camp aux services sociaux de Hambourg : Irene Eckler, auteur d’un livre sur la famille, estime probable qu’elle ait été gazée au centre d’extermination de Bernburg, près de Dessau, comme la plupart des Juives alors internées à Ravensbrück : cf. Eckler (Irene), Die Vormundschaftsakte 1935-1958. Verfolgung einer Familie wegen "Rassenschande, Schwetzingen, Horneburg, 1996, p. 100-102.


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Du côté des psychanalystes



La psychanalyse est pourtant la « discipline juive » par excellence. Son fondateur, Sigmund Freud, fait partie de ces Juifs assimilés que Hitler considère comme les chevaux de Troie des ennemis de l’Allemagne, dans ses deux capitales historiques qui plus est, puisque le mouvement, parti de Vienne, n’a pas alors de centre plus actif que Berlin. Les Juifs, pense Hitler, paralysent la nation allemande en la droguant de préoccupations et de tentations sexuelles, et Freud met la notion de « sexualité » au cœur de son explication des troubles psychiques. Parmi ses disciples, nombreux sont les Juifs. De plus, Hitler, en tant que fou, est placé objectivement devant le choix, soit de se soigner en s’allongeant sur un divan, soit de cultiver son état en repoussant avec frayeur tout traitement.

Cependant, ces haines et ces peurs ne débouchent pas sur un rejet d’ensemble des apports psychanalytiques mais sur une demi-mesure. Comme bien des entreprises, celle-là va être « aryanisée ». Freud, il est vrai, a deux disciples hérétiques qui ont fait école de leur côté, Alfred Adler (1870-1937) et Carl Gustav Jung (1875-1961) : tous deux ont rompu avec les vues de Freud sur la sexualité. Si Adler est juif et exerce de plus en plus aux Etats-Unis (où il s’installe, quittant Vienne, en 1934), Jung est « aryen » et disponible.
Un homme joue un rôle clé dans l’adaptation au nazisme d’un certain nombre de concepts analytiques, dont celui d’inconscient : Matthias Göring, cousin du ministre et psychothérapeute adlérien. Il a déjà, dans les années 1920, ajouté aux recettes d’Adler l’exaltation, chez le patient, de la fibre patriotique allemande, et il adhère au parti nazi en 1933. Il ne faut pas voir ce psychiatre de cinquante-cinq ans comme le sévère orchestrateur d’une mise au pas de la santé mentale : c’est au contraire un père ou un grand-père tranquille, que sa barbe fait surnommer le « père Noël ». Il arrondit les angles, et son autorité lui vient surtout de son nom. Il fonde le 15 septembre la Société médicale allemande pour la psychothérapie (Deutsche allgemeine ärztliche Gesellschaft für Psychotherapie ou DAÄGP). Il crée en 1936 l'Institut allemand de recherche en psychologie et de psychothérapie (Deutsches Institut für psychologische Forschung und Psychotherapie), connu sous le nom d'« Institut Göring », et le dirige jusqu’en 1945. Jung en est, jusqu’en 1940, le président.

Et Freud ? Ses adversaires n’ont jamais désarmé et certains l’ont accusé d’avoir eu des faiblesses pour les dictatures fasciste et nazie* . Sur ses sentiments personnels, sa correspondance est claire et univoque : il voit le nazisme comme un dangereux recul de la civilisation et l’analyse ainsi, en tirant parti de ses travaux récents sur la « psychologie collective ». Mais sa conduite publique n’est pas tout à fait à l‘avenant. Il laisse Max Eitingon (1881-1943), fondateur en 1920, à Berlin, de la première « clinique psychanalytique », puis, en 1925, de la commission internationale d’enseignement de la psychanalyse (qu’il devait diriger jusqu’à sa mort), chercher un terrain d’entente avec les nouvelles autorités allemandes.

Il semble que le nazi dont dépendaient les décisions dans ce domaine ait été Martin Staemmler (1890-1974), un médecin qui s’était jeté à corps perdu dans l’aventure nazie dès 1931, cumulant cette année-là l’adhésion au parti, le titre d’orateur de ce parti et la fondation, avec d’autres, de son association médicale, le NS-Ärztebund** . Il devint rapidement expert dans la division de politique raciale (Rassenpolitische Abteilung ou RPA) de la Maison brune et commit dès 1933 un manuel d’enseignement du racisme à l’école, largement diffusé. L’antisémitisme tint une grande place dans ses publications jusqu’en 1945 (il écrivit en 1933 un autre best-seller, La santé raciale dans l’Etat du peuple*** et co-dirigea la revue Volk und Rasse) et ses vues sur la nocivité des Juifs devaient probablement beaucoup à la lecture de Mein Kampf. Il fit comme beaucoup de cadres nazis une belle carrière universitaire, exerçant à partir de 1938 la fonction de recteur à Breslau. Le sens de son action vis-à-vis de la psychanalyse, et de son soutien à l’institut Göring, est éclairé par ces lignes figurant en 1933 dans un article intitulé « Le judaïsme dans la médecine » :

La psychanalyse freudienne constitue un exemple typique de la dysharmonie interne de la vie de l'âme entre Juifs et Allemands. [...] Et lorsqu'on va encore plus loin et que l'on fait entrer dans la sphère sexuelle chaque mouvement de l'esprit et chaque inconduite de l'enfant [...], lorsque [...] l'être humain n'est plus rien d'autre qu'un organe sexuel autour duquel le corps végète, alors nous devons avoir le courage de refuser ces interprétations de l'âme allemande et de dire à ces Messieurs de l'entourage de Freud qu'ils n'ont qu'à faire leurs expérimentations psychologiques sur un matériel humain qui appartienne à leur race »**** .

Ici aussi, le nazisme ne se contente pas de brûler ce qui l’a précédé en exaltant la nation ou la race. Il assume sa vocation de diriger un Etat moderne et complexe, gouvernant une population habituée à un haut niveau de vie et de soins. Elle continuera de disposer de cabinets psychiatriques et de traitements d’apparence psychanalytiques, dans lesquels on insufflera discrètement de l’idéologie. Autant il est erroné de prétendre qu’il y ait eu entre freudisme et nazisme la moindre alliance ou la moindre affinité, autant le second fit preuve non seulement de doigté mais d’une subtilité certaine, en tirant parti des ruptures de Freud avec Jung et même avec le « Juif » Adler.


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* Cf. Onfray (Michel), Le Crépuscule d’une idole, Paris, Grasset, 2010.
** Cf. Harten (Hans-Christian), Neirich (Uwe), et Schwerendt (Matthias),
Rassenhygiene als Erziehungsideologie des Dritten Reichs
Bio-bibliographisches Handbuch
, Oldenbourg, Akademie Verlag, 2006, p. 283-285 et Schäfer (Gereon), Döbber (Carola) et Groß (Dominik), « Martin Staemmler – Pathologe und Hochschullehrer im Dienst der nationalsozialistischen „Rassenpolitik" », in Kühl (Richard), Ohnhäuser (Tim) et Schäfer (Gereon) (éd.), Verfolger und Verfolgte. Bilder ärztlichen Handelns im Nationalsozialismus, Münster 2010, p. 69-86.
*** Rassenpflege im völkischen Staat, Munich, Lehmann, 1933.
**** Cité par Sokolowsky (Laura), Freud et les Berlinois, Presses Universitaires de Rennes, 2013, p. 205.



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L'affaire Toukhatchevsky



L’exécution, le 12 juin 1937, du plus illustre militaire soviétique, le maréchal Toukhatchevski, suivie de celle de milliers d’autres officiers, sous l’accusation d’avoir préparé un coup d’Etat anticommuniste avec la complicité et au service de l’Allemagne nazie, a engendré de nombreuses spéculations. Elles furent favorisées par l’interférence, alléguée ou avérée, des gouvernements et des services secrets d’assez nombreux pays : outre la Russie, tant soviétique qu’émigrée, l’Allemagne était mêlée à l’affaire sous la double houlette de Canaris et de Heydrich, l’Angleterre et la France avaient récemment reçu la visite du maréchal soviétique et la Tchécoslovaquie du président Benès était censée avoir joué le rôle d’un informateur naïf du Kremlin, en se laissant intoxiquer par le Reich.

Mikhail Toukhatchevski, un ancien officier du tsar dont le ralliement aux bolcheviks avait contribué à leur victoire dans la guerre civile, avait connu des collègues français, dont le futur général de Gaulle, lors d’une captivité en Allemagne, puis avait eu de nombreux contacts de service avec des collègues allemands, au temps de la coopération secrète issue des accords de Rapallo (1922). Staline, qui s’était lancé en 1935 dans une série de procès contre ses camarades dirigeants en les faisant inculper de trahison, avait commencé à mettre en cause l’armée le 24 janvier 1937, avec une déclaration de l’accusé Karl Radek lors d’un interrogatoire, en audience publique, par le procureur Vichynski. Ce genre de réplique, dans une mise en scène soigneusement réglée, pouvait préfigurer des poursuites futures. En l’occurrence, Radek n’avait accusé qu’un général, Vitovd Putna, un ancien collaborateur de Toukhatchevski devenu attaché militaire à Londres, tout en exonérant le maréchal (à la suite d’une question de Vichynski). Ce qui laissait le champ libre, soit à une mise en cause de Toukhatchevski grâce à de nouvelles informations que Radek aurait pu dissimuler ou ne pas connaître, soit à l’inculpation et à l’exécution de Putna et de quelques comparses, les autres officiers étant tenus pour suffisamment avertis qu’ils devaient redoubler de docilité.

Toukhatchevski, arrêté le 22 mai 1937, est accusé à la fois de trahison au profit de l’Allemagne, et de conspiration en vue de renverser par un coup d’Etat militaire le régime soviétique. Des documents sont censés attester, notamment, de ses contacts secrets avec des généraux allemands. Ces pièces, forgées à Berlin sous l’égide de Heydrich, auraient transité, selon les uns, par Benès, et selon d’autres par le général Skobline, un officier russe blanc de Paris manipulé par les services soviétiques. A partir de là on trouve deux versions divergentes : selon l’une Staline a été abusé par une habile manœuvre du SD, et selon l’autre c’est lui qui a tout manigancé et a roulé Heydrich dans la farine, en l’enrôlant dans une intrigue destinée à affermir son pouvoir.

Dans les années 1990, l’ouverture des archives tchèques et celle, toute relative, des archives soviétiques, loin de dissiper le brouillard, l’ont épaissi. On n’a rien trouvé à Moscou qui corrobore la condamnation des généraux à partir de documents de provenance allemande. Benès est hors de cause et n’a transmis aucune pièce (bien qu’il ait déclaré l’avoir fait, à partir de 1944 : probablement en signe de bonne volonté à l’égard de l’URSS, sur le point d’occuper son pays). Le rôle de Skobline lui-même est mis en doute. On a remarqué que la contribution allemande à la fabrication de faux était surtout attestée par les mémoires d’un adjoint de Heydrich, Walter Schellenberg, écrits autour de 1950, et que celui-ci, désireux de se faire enrôler dans le camp occidental de la guerre froide, avait intérêt à se targuer d’un succès contre l’URSS.

Mais ces considérations ne sont pas décisives. Une fois de plus, dans une affaire concernant la direction nazie, on tire un peu trop de conclusions d’une absence de documents, comme si les gouvernements de Berlin et de Moscou n’avaient pas cultivé l’art d’effacer les traces –ni eu, en l’occurrence, de fortes raisons de le faire : Hitler pour cacher son jeu et la continuité de ses desseins, Staline pour nier qu’il ait donné dans un piège nazi. Il reste, faute de pièces exposant noir sur blanc le déroulement des faits, à considérer la logique des situations.

Hitler ne saurait se réjouir que Staline s’en prenne aux cadres civils du bolchevisme en épargnant ses forces armées. Il peut craindre que celles-ci, impressionnées par la détermination du régime, ne deviennent un instrument docile et redoutable : il importe de freiner leur croissance, à la fois pour les affronter, le moment venu, dans les meilleures conditions, et pour diminuer le poids de l’URSS sur la scène européenne au cours des années suivantes, celles où il compte liquider la puissance française. Une brouille entre Staline et son état-major servirait ses plans et sa stratégie, tels que nous pouvons les reconstituer. On voit mal d’autre part Schellenberg inventer quinze ans plus tard, sans fondement aucun, une manœuvre compliquée. On le voit d’autant moins qu’il aurait défié un Staline au zénith de sa puissance et de sa réputation, en s’exposant à un démenti cuisant si les archives soviétiques recelaient des pièces démentant que le NKVD ait été l’objet de tentatives d’intoxication, ou prouvant qu’il les avait accueillies avec un scepticisme amusé.

Si l’examen des documents tchécoslovaques démontre que Benès n’a rien dit sur Toukhatchevski à quelque émissaire soviétique que ce soit, ils confirment de la manière la plus nette que Berlin avait essayé de faire passer par Prague, à destination de Moscou, de faux renseignements sur une conspiration militaire contre Staline, à la mi-janvier 1937. On voit ici apparaître Albrecht Haushofer, un agent nazi de première importance dans les années 1933-1941 mais rarement présenté ainsi par l’historiographie, car demi-juif, futur résistant, tombé en disgrâce en mai 1941 après l’échec du vol de Hess et exécuté comme conspirateur au lendemain du 20 juillet 1944. Ainsi, il n’est jamais cité dans les études sur l'affaire Toukhatchevski. C'est pourtant lui que Hitler charge d'intoxiquer Benès, en 1936, comme l’a révélé en 1971 le duc de Hamilton dans son livre sur Rudolf Hess* . La partie allemande fait croire, en 1936, qu'elle recherche un accord de non-agression pour dix ans avec la Tchécoslovaquie, analogue à celui qu'elle a conclu avec la Pologne. Or brutalement, en janvier 1937, on annonce à Benès que les pourparlers sont suspendus par Hitler car il aurait une autre idée : une entente avec l'Armée rouge, laquelle serait sur le point de renverser Staline !

Ainsi, Benès a bien été le vecteur d’une tentative allemande d’intoxication, en janvier 1937. Son informateur, dont l’identité n’est pas claire dans les documents, pourrait avoir été le sidérurgiste Fritz Thyssen, ou encore un citoyen allemand nommé Trautmannsdorf** , à moins qu’ils aient tous les deux transmis le message. Mais, loin de dénoncer la conspiration à Staline, comme il devait s’en vanter à partir de 1944 (et d'abord devant Churchill, qui le relate dans ses mémoires en trouvant qu'il a bien fait), Benès s’est comporté comme s’il pensait que la manoeuvre allait réussir, et infléchir la politique russe dans un sens pro-allemand. Il n'a eu de cesse d'avertir la diplomatie soviétique que, quoi qu'il advienne, la Tchécoslovaquie resterait amie de Moscou. Cependant, l’historien Igor Lukes, auteur de la dernière étude sur la question, s'appuie sur la documentation venue au jour (grâce à lui pour une bonne part), sans paraître s'aviser qu'on a pu dissimuler des informations à Prague comme à Moscou, avant comme après la chute du régime communiste. En tout état de cause cette documentation confirme que le SD et son maître Hitler, au plus tard à la fin de 1936, ont cherché à faire croire au gouvernement soviétique, par Benès interposé, que son armée conspirait avec des généraux allemands.

Mais c’est le versant russe qui semble le plus prometteur, à en juger par les poursuites contre les militaires. Entre le dialogue Vichynski-Radek du 24 janvier et l’arrestation de Toukhatchevski, le 22 mai, se déroule une instruction laborieuse, qui resserre progressivement un étau sur quelques personnalités militaires de haut rang. Soudain tout s’accélère : les arrestations de la fin mai sont suivies d’un procès de quelques heures après deux semaines d’instruction et le réquisitoire de Vichynski ne dure que vingt minutes. Voilà qui jure avec les us et coutumes judiciaires de Moscou en ces années où les instructions, loin d’être bâclées, pécheraient plutôt par excès de minutie : l’accusation accumule pendant d’interminables interrogatoires des pièces de puzzle, qu’elle assemble en de vastes fresques présentées à loisir au cours des audiences. Ici on semble avoir mis la charrue avant les bœufs : ce n’est qu’au lendemain du procès et des premières exécutions, dont celle du maréchal, qu’une atmosphère pestilentielle s’installe un peu partout dans les états-majors, où débarquent des commissaires politiques qui extorquent des aveux et bricolent des schémas de conspirations selon les méthodes habituelles. Chemin faisant, les précédents commissaires politiques sont tout autant épurés, et fusillés, que les généraux. Tout se passe comme si soudain Staline avait craint que son armée fût tout entière prête à se soulever contre lui, après avoir retourné les communistes chargés de la surveiller, et jugeait urgent de la reprendre en main en commençant, si on ose dire, par lui couper la tête. Une telle panique mérite explication. Et l’arrivée vers la mi-mai des documents allemands est, pour l’instant, la cause la plus plausible d’un tel emballement.



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* Motive For A Mission : The Story Behind Hess's Flight to Britain, Londres, Macmillan, 1971, tr. fr. Histoire secrète de la mission Rudolf Hess, Paris, Laffont, 1972, p. 63-70. Hamilton est le fils, devenu historien, du lord qui avait servi comme officier lors de la Seconde Guerre mondiale.

** un gentilhomme dont les rares mentions sur Internet ou dans des revues ne livrent même pas le prénom, qui apparaît seulement dans ce dossier, ne fait pas partie des cadres de la Wilhelmstrasse, agit en coordination étroite avec Haushofer et semble avoir été un homme de confiance, sinon un membre, du SD, agissant peut-être sous un nom d’emprunt. Il est mentionné notamment dans un article tchèque sur la politique de Benès : Snejdarek (Antonin), « La Tchécoslovaquie à la veille du traité de Munich », Revue des études slaves, vol. 52, 1979, p. 141-152. James Douglas-Hamilton (op. cit., p. 63-70) l’appelle « Graf von Trautsmannsdorf ».
 
 
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Ecrit par: François Delpla, Le: 06/10/14