François DELPLA

Livre d'or

Par pratclif

Bonjour
Je m'intéresse au cours de l'histoire et à la façon de parvenir aux commandes, façon Hitler.
La traduction de mon combat par Genoud, mérite [Suite...]

Livre d'or

 
Rss Les triomphes de 1939-1940

Une entrée en guerre conforme à Mein Kampf



Les accords de Munich avaient été présentés de tous côtés comme un miracle de la dernière chance. Hitler, en les piétinant par l'invasion du reste de la Tchécoslovaquie, à la mi-mars 39, et en menaçant dans le même temps la Pologne, induit sciemment la garantie anglaise des frontières de ce pays, endossée aussitôt par la France.

Celui qui cherche l'occasion d'une guerre contre celle-ci pour rayer sa puissance de la carte et obtenir que l'Angleterre ne conserve que l'Allemagne comme allié possible, et contre les Russes, et contre les peuples coloniaux, n'a plus qu'à choisir le moment d'assommer la Pologne, et à le préparer par d'interminables simulacres de négociations et d'hésitations, en sorte que personne d’autre que lui ne soit prêt au combat.

Cette hésitation apparente aura aussi le mérite de faire croire que la simple déclaration de guerre franco-anglaise est pour lui une terrible punition, de nature à ébranler son pouvoir, et que le pacte germano-soviétique était, comme la nuit des Longs couteaux, le geste désespéré d’un homme acculé à trahir sa propre idéologie : non seulement cela va inciter médiocrement l’ennemi à subir les pertes humaines et matérielles d’une guerre autre que « drôle », puisque l’adversaire, présumé en grande difficulté du simple fait de la déclaration de guerre, est censé tomber à terme comme un fruit mûr, mais on va se mettre à craindre la défaite de Hitler beaucoup plus que sa victoire.

Puisque celle-ci paraît hautement improbable, c’est la perspective de sa déroute qui inquiète : on craint que le pays, déçu du nazisme, ne se jette par désespoir dans les bras du communisme et ne convertisse le pacte germano-soviétique en une redoutable alliance contre l’Occident. Dans cette optique, Hitler devient en quelque sorte le moindre mal. C’est un dirigeant qu’on connaît et qu’on croit dominer, tandis que son renversement ressusciterait l’Allemagne vaincue et instable des années vingt *. Si maintenant on considère la situation du point de vue de Hitler, cette perplexité dans laquelle il a plongé les Alliés lui permet d’espérer raisonnablement qu’il va écraser la Pologne avant même que des combats sérieux aient commencé à l’ouest. Ce qui advient.


* Cf. Crémieux-Brilhac (Jean-Louis), Les Français de l’an Quarante, Paris, Gallimard, 1990, t. 1 La guerre oui ou non ?, II/9 et III/7.

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Le dilemme de l'historien du nazisme




[à propos des premières atrocités commises en Pologne]


Comme souvent avec le nazisme, on en est réduit à éclairer l’avant par l’après. Ce procédé, hérétique quand on étudie quelque autre régime, se justifie dans le cas d’un pouvoir qui joint à l’obsession du secret le recours à des ruses répétitives, et que les urgences militaires contraignent à dévoiler sa brutalité de plus en plus crûment. Ainsi, au premier semestre de 1941, lors de la préparation de l’attaque contre l’URSS, les généraux seront clairement incités à maltraiter les populations civiles, sans que rien ne donne à penser que, dans l’intervalle, le régime nazi soit devenu plus cruel ou plus antislave. Simplement, les forces armées, après un an et demi d’exactions en Pologne, avaient le doigt et même le bras dans l’engrenage, et n’avaient presque plus besoin d’euphémismes. Pour l’instant, le chef nazi enseigne la cruauté aux militaires de manière oblique et allusive, sous les dehors d’un appel au combat de facture presque classique.

Dans d’autres cas, cependant, l’historien peut éclairer l’après par l’avant : pendant les premières semaines de l’occupation de la Pologne, Hitler paye de sa personne pour orchestrer une violence croissante contre les Polonais et les Juifs. Ce sera beaucoup moins le cas un an et demi plus tard, lors de l’invasion de l’URSS. Pour cerner son influence sur les consignes de massacre lors de l’entrée en URSS et la « Solution finale » qui les couronnera à la fin de 1941, la séquence polonaise est éloquente, comme l’a montré Edouard Husson* . Le chef a bel et bien donné le branle, il peut ensuite se tenir en retrait, ce qui ne veut nullement dire qu’il n’est pour rien dans les décisions ou qu’il s’en désintéresse. Elles ne portent pas sa marque de moins en moins, mais de plus en plus.




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* Op. cit., ch. 4.

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L'arrêt devant Dunkerque et ses suites


Il lui reste à envahir la France : en la contraignant, si Churchill persiste dans son obstination guerrière, à un armistice séparé, Hitler peut espérer et espère, comme en témoignent tous ses faits et gestes en juin 1940, qu’un « assagissement » britannique suivra de près la réduction de l’Angleterre à ses seules forces, incapables de libérer l’Europe. L’écrasement de la France est si vite mené à bien, entre le 6 juin et l’armistice, que Hitler, visiblement, l’avait envisagé depuis un certain temps comme une éventualité sérieuse. La pause de Dunkerque a donc joué le rôle d’une répétition générale -un peu comme Munich, tour de chauffe en 1938, par rapport à une offensive prévue en 1939 et en Pologne... Cependant Hitler excluait totalement la guerre en 1938 alors qu’en mai 1940 il a, par son arrêt devant Dunkerque, bel et bien cherché à conclure la paix, tant l’irruption inattendue de Churchill avait de quoi le dérouter et l’angoisser.


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Radio-Humanité : esquisse d’un bilan

« Unsere Geheimsender » -nos émetteurs clandestins : Goebbels est ravi, le 6 juin 1940, de consigner dans son journal les félicitations de son chef pour la besogne des radios pirates, qui auraient été très efficaces pour miner les défenses de la France. Cette vantardise a été ridiculisée par des études d’impact, démontrant le peu d’audience de ces stations , dont la principale, Radio-Humanité, se présentait comme la voix clandestine du parti communiste français, émettant depuis le sol national. Elle avait déversé sa propagande anticapitaliste grossière et violente entre la fin de 1939 et l’entrée en vigueur de l’armistice, le 25 juin 1940. Il existait également une station baptisée « Voix de la paix », d’inspiration pacifiste et, en conséquence, au ton plus paisible. Elle n’était pas plus écoutée. Cependant, l’efficacité peut se nicher ailleurs que dans le taux d’écoute.

C’est en effet une des tâches des services de renseignements militaires dans cette guerre que d’écouter assidûment les émissions ennemies. C’est d’ailleurs ce qui donnerait au public français d’aujourd’hui, si la propagande gaullienne daignait prendre au bout de trois quarts de siècle une retraite bien méritée pour laisser la place aux historiens, la meilleure approximation de ce que le Général a dit le 18 juin 1940, grâce à la préservation d’une archive des services d’écoute helvétiques… en allemand* ! En raison de ces transcriptions, dont des synthèses partaient tous les jours vers la hiérarchie militaire et civile, ce qui était perdu en impact sur les foules, entravées qui plus est par des brouillages dans leurs éventuelles velléités d’écoute, pouvait être compensé par une influence sur les élites et les décideurs. Hitler et Goebbels excellaient dans cet art. Ils avaient su s’attirer la collaboration d’Ernst Torgler, commanditaire putatif de l’incendie du Reichstag, pour inciter dans le langage approprié les ouvriers français mobilisés à retourner leurs armes contre leurs officiers.

Aucun probablement n’avait obéi à la consigne ; en revanche, leur hiérarchie civile et militaire, en moyenne très « loin du peuple » et craintive devant lui, avait pu redouter, à cette lecture, une tentative nazie pour appuyer sur la classe ouvrière française une politique de collaboration et, le désastre militaire s’avérant sans remède, ne voir d’autre issue qu’une surenchère dans la servilité. C’est ainsi que, dès la fin de mai 1940, on surprend Reynaud, dans un document connu seulement en 2010, en train de souhaiter une paix rapide par crainte d’un soulèvement populaire. Il marche sur les traces du Thiers de 1870 face à un ennemi qui, hélas, ne veut pas comme Bismarck unifier l’Allemagne en la dressant contre un adversaire commun, et rabaisser au passage le caquet des Français, mais effacer sans recours la puissance du pays et plonger ses habitants dans un désespoir sans remède.

Plus contaminé encore par la propagande hitlérienne semble le langage de Weygand lorsque devant le conseil des ministres, réuni le 12 juin dans un château de la Loire, il annonce avec le plus grand sérieux l’installation du dirigeant communiste Maurice Thorez à l’Elysée, dans un Paris déserté deux jours plus tôt par les pouvoirs publics. Le sang-froid railleur de Georges Mandel, ministre de l’Intérieur et principal adversaire, parmi les présents, d’un abandon de la lutte, coupe aussitôt les ailes du canard par un coup de fil au préfet de police, qui indique que tout est calme. Mais on doit peut-être aujourd’hui laver Weygand d’une accusation de manipulation, brandie par des historiens favorables à la Résistance tandis que les pétainistes avancent que le très honnête Weygand avait certainement été abusé par un subalterne et qu’il n’y avait là aucun complot. Reste, comme le lui assène aussitôt Mandel, qu’il aurait dû vérifier l’information. Or si le vieux briscard avait commis cette faute de débutant, c’est peut-être tout simplement parce que Hitler lui avait, par ses émissions radiophoniques comme par toutes sortes de postures depuis la fin des années vingt, fait croire que son régime n’était qu’une variété de bolchevisme et allait tout naturellement se servir des « salopards en casquette », stigmatisés dans ces termes par la presse que lisait l'état-major, pour assurer sa prise sur la France.

Quant à Mandel, cet ancien bras droit de Clemenceau devenu l’une des personnalités saillantes de la droite française est la cible privilégiée de Radio-Humanité, beaucoup plus que Reynaud. Ce qui produit une nouvelle performance hitlérienne, connue depuis peu : faire s’exprimer dans les mêmes termes des marxistes et des conservateurs. Les communistes parisiens, au tout début de l’occupation, vont adopter une attitude qui va être ensuite, pendant toute la période, celle de Pétain et de ses ministres : en disant du mal de Mandel, ou en le persécutant, on croit pouvoir adoucir Hitler, qui doit bien s’en amuser et, en tout cas, ne donne pas suite** . Mais il garde un œil sur le parangon de la Juiverie française et, le moment venu, exercera sa vengeance, tout en se servant de ce meurtre, et de la menace d’en perpétrer d’autres, pour maintenir jusqu’au bout son autorité sur Pétain.


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* Le texte connu correspond, en gros, à une version authentique mais antérieure à l’émission, la censure anglaise ayant entretemps raboté beaucoup d’angles, surtout dans les premières phrases, pour ménager la chèvre et le chou car Halifax avait imposé à Churchill de sévères limites dans la dénonciation du gouvernement Pétain. De Gaulle, peu soucieux d’attirer l’attention sur un dossier parfaitement plaidable, mais complexe et capable, dans les années 1960, d’envenimer des rapports déjà difficiles avec le Royaume-Uni, avait préféré, de 1940 à sa mort, la facilité de présenter comme prononcé au micro le texte qu’on l’avait obligé à jeter à la corbeille. Quitte à laisser quelques voix pétainistes impuissantes hurler à la supercherie et dénoncer un de Gaulle moins antipétainiste, au départ, que ce qu’il avait laissé entendre depuis. Mais ces personnes ne pouvaient guère, non plus, ouvrir le dossier en grand, tant il est accablant pour leur idole. Cf., du même auteur, L’Appel du 18 juin 1940, Paris, Grasset, 2000. Quant au fait que le document des archives suisses soit en allemand, il tient sans doute tout bonnement à ce que le fonctionnaire de service était un Suisse alémanique, soucieux de rendre compte du contenu plutôt que de la lettre de ce qu’il entendait.

** Du côté du Parti communiste français, il s’agit de la tentative de faire reparaître légalement l’Humanité, par une humble démarche auprès d’Otto Abetz. L’argumentaire préparé par Maurice Tréand comporte une sortie contre « le Juif Mandel ». Cf. Pennetier (Claude) et Besse (Jean-Pierre), Juin 40, la négociation secrète, Paris, L’Atelier, 2006. Sur les tentatives de Vichy d’amadouer Berlin en persécutant Mandel, cf., du même auteur, Qui a tué Georges Mandel ?, Paris, l’Archipel, 2008. Sur la commandite hitlérienne de son assassinat longtemps attribué à la Milice, cf. la dernière mise au point de Berlière (Jean-Marc) et Le Goarant (François), Liaisons dangereuses : miliciens, truands et résistants (été 1944), Paris, Perrin, 2013.

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Ecrit par: François Delpla, Le: 06/10/14