François DELPLA

Livre d'or

Par Thierry Kron

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Thierry Kr [Suite...]

Livre d'or

 
Rss Les soubresauts de 1941-1942
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Préhistoire idéologique du génocide

Parmi des milliers d’analyses qui font découler le judéocide nazi d’une histoire plus générale, retenons celle-ci, qu’un fin lettré a proposée en 2005 :

Phase 1 (Maupassant) : « Ces Juifs (sépharades), on pourrait bien en exterminer quelques milliers »
Phase 2 (Dostoïevski) : « Les Juifs (ashkenazes), s’ils étaient la majorité, il se pourrait bien qu’ils exterminent les Russes » -ou version Schreber : « Les Allemands, peuple élu, pourraient être exterminés »
Phase 3 (Hitler) « Ces Hébreux, on aurait dû en gazer quelque douze mille »
Phase 4 (Blüher) : « Les Juifs (ashkenazes et sépharades) vont être exterminés »
Phase 5 : Hitler nommé chancelier* .


Il ne s’agit pas ici de l’antisémitisme en général, longtemps charrié par des auteurs chrétiens puis par des publicistes plus ou moins socialistes et sans attache religieuse comme Fourier (1772-1837), Proudhon (1809-1865) ou Toussenel (1803-1885), mais de la mutation de la haine des Juifs en une visée exterminatrice. Il y aurait donc une accumulation de violence idéologique, rencontrant tout-à-coup, par l’accession des nazis au pouvoir (à laquelle elle a contribué), des conditions favorables à son application.

Le même auteur remarque que les mémoires du magistrat psychotique Daniel Paul Schreber (1842-1911), publiés en 1903 et longuement disséqués par Freud (dans Cinq psychanalyses, en 1909) puis par Lacan, contiennent de terribles imprécations contre les Juifs qui n’ont été relevées ni par l’un, ni par l’autre. D’où l’idée que « Pour une part, le ‘mystère nazi’ a son secret dans l’histoire du transfert de la psychose paranoïaque à la Schreber vers une foule. »

Le point de départ, donc, se trouverait à peu près au même moment chez deux romanciers, Guy de Maupassant et Fedor Dostoievski. De la part du premier, dans un article de 1881, et du second dans son Journal d’un écrivain, publié en 1877. Mais, comme l’avait déjà relevé Walter Benjamin, le poète Charles Baudelaire avait écrit vers 1860 dans son journal intime, publié en 1887 sous le titre Mon cœur mis à nu , une phrase prémonitoire. Les paragraphes antérieurs en éclairent les motivations. La critique de la presse, en particulier, et l’attribution aux Juifs d’une lourde responsabilité dans les insanités des journaux, préfigurent Mein Kampf. Il est possible également que le poète, l’un des premiers wagnériens français, ait été influencé par l’antisémitisme du compositeur que Hitler devait tant admirer :

Il est impossible de parcourir une gazette quelconque, de n'importe quel jour, ou quel mois, ou quelle année, sans y trouver, à chaque ligne, les signes de la perversité humaine la plus épouvantable, en même temps que les vanteries les plus surprenantes de probité, de bonté, de charité, et les affirmations les plus effrontées, relatives au progrès et à la civilisation. Tout journal, de la première ligne à la dernière, n'est qu'un tissu d'horreurs. Guerres, crimes, vols, impudicités, tortures, crimes des princes, crimes des nations, crimes des particuliers, une ivresse d'atrocité universelle.
Et c'est de ce dégoûtant apéritif que l'homme civilisé accompagne son repas de chaque matin. Tout, en ce monde, sue le crime : le journal, la muraille et le visage de l'homme.
Je ne comprends pas qu'une main puisse toucher un journal sans une convulsion de dégoût.
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* *
La force de l'amulette démontrée par la philosophie. Les sols percés, les talismans, les souvenirs de chacun. Traité de dynamique morale. De la vertu des sacrements.
Dès mon enfance, tendance à la mysticité. Mes conversations avec Dieu.
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De l'Obsession, de la Possession, de la Prière et de la Foi. Dynamique morale de Jésus.
Renan trouve ridicule que Jésus croie à la toute-puissance, même matérielle, de la Prière et de la Foi. Les sacrements sont des moyens de cette dynamique.
De l'infamie de l'imprimerie, grand obstacle au développement du Beau.
[i]Belle conspiration à organiser pour l'extermination de la race juive
. [souligné par FD]
Les juifs Bibliothécaires et témoins de la Rédemption. [/i]

Hans Blüher (1888-1955) est un idéologue de la « révolution conservatrice », monarchiste et proche de Guillaume II (il a visité le souverain exilé en Hollande). Les tirages de ses livres étaient, sous Weimar, fort élevés, mais les nazis l’ont interdit de publication à partir de 1934. Ce qui lui vaut d’être considéré comme un précurseur intellectuel du génocide, c’est un ouvrage sur les Juifs paru en 1922 sous un titre évocateur, Secessio judaica. Il y plaide contre l’assimilation, considérant les Juifs comme un corps étranger qui a intérêt lui-même à le rester, et prônant avec éloquence leur regroupement dans un Etat . On voit que Blüher, qui a pour le sionisme les yeux de Chimène, ne prône pas clairement le massacre des Juifs mais seulement leur mise à l’écart. Son discours n’en est pas moins prémonitoire : il prédit que les Juifs seront tués en Europe… à l’exception de l’Allemagne. « Verser le sang » serait trop vulgaire. Il l’écrit encore à l’ex-empereur dans une longue lettre du 11 août 1929.
Ces considérations ne manquent pas d’intérêt, pour expliquer comment un certain nombre de subalternes, à divers niveaux, ont pu se laisser enrôler comme tueurs** . Mais il y manque assurément le repérage de la personnalité de Hitler et de ce qu’elle a apporté de spécifique : l’idée d’une lutte mondiale et finale de la race juive contre la race aryenne, avec une première manche remportée par les Juifs en 1918, et une revanche à préparer puis à entreprendre de toute urgence. Le meurtre des Juifs allait y remplir un certain nombre de fonctions.




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* Cf. Evard (Jean-Luc), Signes et insignes de la catastrophe, Paris, Editions de l’Eclat, 2005, p. 157.
** Non seulement en Allemagne mais, par exemple, en France, où le courant maurrassien a, comme Blüher, pratiqué conjointement un antisémitisme modéré (par l’admission des Juifs convertis dans la communauté nationale) et radical (par le refus d’admettre les Juifs dans les emplois publics) avant de se scinder, en quelque sorte au pied du mur, quand l’Occupation eut mis chacun en demeure de choisir : une partie seulement des ex-maurrassiens deviennent « ingénieurs de la ségrégation et de la déportation ». Cf. Evard (Jean-Luc), op. cit., p. 221.


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Le sauvetage d’un « Juif » (printemps 1941)

En cette veillée d’armes, une décision concernant le pionnier mondial de la biologie cellulaire Otto Warburg (1883-1970) montre l’aptitude du nazisme à faire des exceptions à ses propres règles et l’ambiguïté de ses motivations en pareil cas. L’intéressé, lauréat du prix Nobel de médecine deux ans avant la nomination de Hitler à la chancellerie, porte un nom juif, illustré, qui plus est, par une dynastie de banquiers, et le fait que la branche de la famille dont il est issu se soit convertie au protestantisme n’est pas, pour Hitler, une circonstance atténuante. Quant à son ascendance maternelle « aryenne », elle n’empêche pas la société Kaiser Wilhelm de l’exclure au printemps 1941. C’est alors que, selon son propre témoignage à la décharge de Viktor Brack, un accusé du « procès des médecins », établi sous serment en 1947, sa carrière fut relancée, et sa vie sauvée, par une intervention de l’entourage immédiat de Hitler :

L’Institut de physiologie cellulaire, que je dirigeais depuis sa fondation, avait été construit, aménagé et en partie financé par la fondation Rockefeller. Cela m’a permis, bien que je sois demi-juif, de conserver ma place jusqu’en 1941. J’ai alors été exclu de la Kaiser Wilhelm Gesellschaft. Le directeur de la chancellerie du Führer, qui était à l’époque Philipp Bouhler, apprit mon licenciement. Il chargea son adjoint, Viktor Brack, de revoir mon cas. En quelques semaines, Viktor Brack obtint que mon licenciement soit annulé. Il me sauva vraisemblablement la vie en le faisant. Mais il sauva aussi, pour la science, un institut de recherche mondialement connu et poursuivant exclusivement des objectifs pacifiques. Le 21 juin 1941, Brack m’a dit : « Je ne l’ai pas fait pour vous ni pour l’Allemagne, mais pour le monde. » Si on se souvient qu’à l’époque où Brack agissait ainsi la haine raciale et la psychose de guerre avaient atteint leur point culminant en Allemagne, on sera forcé d’admirer le courage avec lequel, en l’occurrence, Brack contribua à la victoire de la tolérance et du travail pacifique de la science en s’opposant aux principes fondamentaux du national-socialisme .

Il y a là un peu de naïveté feinte : Warburg donne lui-même au lecteur tous les éléments pour comprendre que Brack, qui dans la même période polissait son « plan-famine », était ici un simple exécutant et qu’il lui attribue, pour lui procurer une circonstance atténuante, un mérite qui revient à Bouhler. Mais doit-on faire de ce dernier l’auteur unique ou principal de cette décision ? Et faudrait-il voir en Bouhler, cadre supérieur du crime nazi, suicidé sans phrase, au cyanure, dès son arrestation le 19 mai 1945, un humaniste qui aurait fait son possible pour tempérer l’agressivité de Hitler ? Si aucun document ne l’établit nommément, la logique hiérarchique y supplée : ayant à décider, sans urgence, du destin d’un savant de cette envergure, on voit mal le chef de la chancellerie du Führer s’abstenir de soumettre le cas à son maître.

Les motivations de Hitler sont à rechercher dans trois directions : d’une part il ne lui déplaît sans doute pas, après avoir défini des règles draconiennes, de faire des exceptions pour brouiller les pistes et laisser croire que les Juifs peuvent encore être sauvés, s’ils sont très dociles ou encore si l’étranger s’intéresse à leur sort ; d’autre part, les principaux résultats des travaux de Warburg concernent la recherche contre le cancer, à laquelle Hitler a des raisons personnelles de s’intéresser –la maladie a emporté sa mère, et il compare volontiers, dans le délire qui fonde toute son action, les Juifs au cancer ; enfin, il se montre, une fois de plus, soucieux de limiter les effets de la persécution antisémite sur le fonctionnement de l’Etat* . Il est à même de comprendre que les progrès de la biologie cellulaire engendrent des applications médicales qui vont profiter d’abord, s’ils ont lieu en Allemagne, au « sang aryen ». C’est ainsi que, trois ans plus tard, la fulgurante persécution des Juifs hongrois par Adolf Eichmann aura soin d’épargner le corps médical, dans lequel les Juifs occupent un tel pourcentage que l’occupant allemand lui-même a besoin de leurs services, sans parler de la nécessité politique de ménager les Magyars non juifs en ne les privant pas brutalement de soins . Quant à l’idée hitlérienne que l’humanité est en proie au « cancer juif », elle pourrait expliquer l’affirmation de Bouhler que le savant est préservé non seulement pour l’Allemagne, mais « pour le monde ». Car c’est peut-être Hitler lui-même qui avait inspiré cette formule au chef de sa chancellerie personnelle. En tout cas il s’agissait d’un « monde » dominé par la « race aryenne », qui saurait bien, après la victoire sur la Juiverie, attirer sur elle-même le bénéfice principal des progrès médicaux.


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* Il a d’autre part laissé parfois entendre qu’il craignait le cancer pour lui-même, mais il est impossible de savoir avec quel degré de sincérité, puisqu’il invoquait la perspective de sa propre mort et le caractère irremplaçable de sa providentielle personne pour justifier des décisions militaires ou génocidaires.


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Ecrit par: François Delpla, Le: 06/10/14