François DELPLA

Livre d'or

Par François
Delpla

Merci, Lovermind !

Laissons le passé, sinon pour constater ce qu'il nous enseigne. En l'occurrence, Hitler est un objet chaud, que la plupart n'abo [Suite...]

Livre d'or

 
Rss La chute (1943-1945)
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La nazification de la Wehrmacht et ses limites

Un épisode de 1944, révélé depuis peu, en dit long sur l’ampleur et l’importance des dissimulations nazies au cours de cette guerre et, par voie de conséquence, sur la fécondité potentielle des efforts des historiens quand ils entreprennent de percer à jour ces secrets. Le livre de Henrik Eberle Briefe an Hitler, paru en 2007 (Publié à Bergisch Gladbach par les éditions Lübbe; pour le document cité et les conditions de sa diffusion, cf. p. 420-421) , présente la correspondance du Führer entre 1930 et 1945, traitée par le secrétariat de Hess puis celui de Bormann. Ces documents découverts à Moscou nous apprennent que, lorsqu'en 1943 les Soviétiques retournent un général prisonnier, Walther von Seydlitz-Kurzbach (1888-1976), et lui dictent un appel à déposer les armes, Hitler fait tirer à deux cents exemplaires une circulaire aux plus hauts gradés. Datée du 16 avril 1944, elle plaide que Seydlitz a été formé trop tard au national-socialisme, et que les officiers destinataires doivent redoubler d’efforts pour diffuser cette idéologie. Chaque exemplaire est adressé par porteur, lu par le messager puis détruit. Seul subsiste, providentiellement, l’original, qui nous permet aujourd'hui, après des décennies, de connaître cette démarche.

Elle trahit les limites de la nazification du corps des officiers : l’armée reste officiellement un repaire de réactionnaires et le nazisme montre jusqu’au bout sa différence avec le stalinisme, en s’abstenant de contrôler les généraux par des commissaires politiques. Ceux qui finissent par être créés à la même époque* sont essentiellement des prédicateurs et au plus des mouchards ; ils n’ont pas vocation à peser sur les décisions militaires et restent, de surcroît, peu nombreux ; mais le régime n’est pas avare d’interventions ponctuelles pour répandre la bonne parole dans les oreilles des généraux, et les inciter à la répandre. En grand secret.



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* La fonction de Nationalsozialistischer Führungsoffizier (NSFO), instituée le 22 décembre 1943, consiste à enseigner l’idéologie nazie aux soldats dans le cadre d’exposés et de discussions. Désignés par l’armée elle-même, ils doivent être confirmés dans leurs fonctions par une commission que préside un civil, Wilhelm Ruder, sous l’égide de Martin Bormann. De surcroît, 2% de ces personnels exerçaient à plein temps et 98% en sus d’autres tâches d’officiers. Les NSFO de plein exercice n’ont guère dépassé le millier d'unités, chiffre atteint vers la fin de 1944, soit une goutte d’eau parmi les 10 millions d’hommes alors sous les drapeaux. Cf. Kunz (Andreas) : Wehrmacht und Niederlage. Die bewaffnete Macht in der Endphase der nationalsozialistischen Herrschaft 1944–1945. Schriftenreihe des Militärgeschichtlichen Forschungsamtes, vol. 64, Munich, 2005, p. 240-248.


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La persécution des Italiens (1943-1945)

Le débarquement de Sicile, bientôt suivi de la chute de Mussolini, a de l'autre côté des Alpes une conséquence anecdotique, qui aura des répercussions symboliques importantes en France dans les années 1940 puis dans les années 1990 : le départ temporaire de Lyon, pour une mission en Italie, du chef de la répression allemande contre les résistants, Klaus Barbie. Son absence facilite les menées de Lucie Aubrac pour faire évader son époux le 21 octobre, à la rage impuissante de Helmut Knochen. Les cadres les plus efficaces du nazisme ne peuvent être au four et au moulin, et doivent se concentrer sur les points importants. Cela va faciliter, à un autre niveau, les conspirations contre Hitler, stimulées aussi, bien entendu, par les défaites. Tandis que le dictateur, dont la folie obère toujours l’habileté, se saisit avidement des Juifs que des configurations politiques nouvelles offrent à ses coups, en Italie, dans la zone sud française et un peu plus tard en Hongrie puis en Slovaquie.

Le Duce se laisse renverser sans résistance par son propre « grand conseil fasciste », le 25 juillet, à la veille de son soixantième anniversaire et à l’issue d’un vote bêtement démocratique. Le roi Victor-Emanuel III nomme à sa place le maréchal Badoglio, qui tente de rassurer l’Allemagne en proclamant que cela ne change rien à l’alliance et se condamne, du même coup, à supporter que le Reich prenne complètement en main la défense du pays. Les rapports du nazisme et du Vatican entrent dans une phase tragi-comique, Berlin agitant la menace d’enlever Pie XII et se gardant de la mettre à exécution. Les couvents romains sont bourrés de Juifs comme vont l’être, l’année suivante, certaines ambassades de Budapest –car le Reich respecte encore les usages diplomatiques. D’où de vaines disputes, de 1945 à nos jours, sur le rôle salvateur ou non du catholicisme italien et vatican alors que c’est Hitler qui commande, et dose au plus juste ses concessions. Il a parfaitement compris qu’on ne pouvait dominer l’Italie en s’attaquant bille en tête à sa religion, ô combien, majoritaire. Comme toujours, la « question juive » interfère avec beaucoup d’autres. Toute appréciation des torts et des mérites doit elle-même s’élever jusqu’à une vision d’ensemble du tableau, et des priorités induites par le souci d’écraser le nazisme.
Tout autant que de ménager le clergé, il importe, du point de vue allemand, de requinquer le fascisme.

C’est aussi l’affaire du SD et de son bras armé, les commandos spéciaux que met au point depuis avril 1943, avec la bénédiction personnelle du Führer, le SS Otto Skorzeny. Celui-ci est tout bonnement reçu le 26 juillet à la conférence d’état-major de la Wehrmacht, et chargé de mettre la main sur Mussolini, que Badoglio est en train de faire arrêter et mettre au secret. S’ouvre alors un jeu de piste, l’illustre captif étant promené de prison en prison pour finir dans un hôtel du Gran Sasso que Skorzeny investit avec des planeurs le 12 septembre. L’opération est à la fois politique et publicitaire. On réinstalle un régime fasciste dans la partie de l’Italie que les Alliés n’occupent pas encore (ils ont débarqué en Calabre le 3 septembre, jour d’un armistice secret avec Badoglio, rendu public le 8, puis à Salerne le 9). La capitale de la nouvelle « République sociale italienne » déserte Rome, trop exposée, et s’installe à Salo, au bord du lac de Garde, où Mussolini est plus facile à protéger comme à surveiller. Pendant ce temps, les films et les photos de l’évasion –faite en avion alors qu’il existait un téléphérique, moins photogénique- font le tour de l’Europe occupée et ravivent la foi des Allemands dans le Führer et la dictature.

Quant aux Italiens, dont le territoire va faire l’objet d’une lutte acharnée jusqu’aux derniers jours de la guerre, ils sont à présent en butte à l’hostilité viscérale, non seulement des nazis, mais d’une bonne partie de la population allemande, dont Hitler et Goebbels n’ont aucune peine à ranimer les rancunes de la Première Guerre mondiale consécutives au « lâchage » de 1915 (le pays, allié du bloc germano-autrichien avant 1914, restant neutre puis entrant en guerre aux côtés de l’Entente). A partir du moment où Badoglio fait la paix avec les Alliés (avant de déclarer la guerre à l’Allemagne, le 13 octobre), l’armée italienne est désarmée par l’allemande, avec force crimes de guerre dans les cas (rares) de résistance et dans quelques autres, et 650 000 hommes se retrouvent parqués en Allemagne, comme prisonniers de guerre et travailleurs forcés. Ils sont traités presque aussi mal que les prisonniers soviétiques (qui, après l’extermination par la famine de 1941-42, ont été mis au travail mais restent dangereusement sous-alimentés).

(Cela dit, les Italiens n’ont guère plus à se louer des Alliés et notamment des Français, dont bon nombre d’officiers semblent avoir eu le souci de faire leur faire payer aussi une « trahison », celle de juin 1940. Le corps expéditionnaire commandé par le général Juin comprend une forte proportion de soldats nord-africains ; pour récompenser, en particulier, les goumiers marocains de leur contribution à la dure et brillante victoire de Monte Cassino (qui ouvre la route de Rome en mai 1944), on les avait laissés impunément prélever un tribut sexuel dans les campagnes italiennes, et le commandement américain avait fermé les yeux* .)

Les personnalités de haut rang ne sont pas épargnées, témoin le sort de Mafalda, fille du roi d’Italie et épouse du prince allemand Philippe de Hesse. Se trouvant à Sofia en septembre 1943, elle est traîtreusement arrêtée après une convocation à l’ambassade d’Allemagne, et internée au camp de Buchenwald (dans le quartier des personnes importantes cependant, formé non de baraquements surpeuplés mais de villas relativement confortables ; on la fait cohabiter avec un ménage socialiste allemand, les Breitscheid). Blessée dans un bombardement, elle est mal soignée et meurt le 27 août 1944.

Le sort de Ciano est moins enviable encore : le SS Karl Wolff, qui gouverne en fait la république de Salo, oblige (sur l’ordre de Hitler très vraisemblablement) Mussolini à organiser le procès de ses adversaires du 25 juillet et à condamner à mort son propre gendre, père de trois de ses petits-enfants. Ciano est fusillé le 11 janvier 1944 avec quatre autres hiérarques fascistes. Etant, d’un point de vue nazi, des traîtres, les Italiens sont désormais parents des Juifs et méritent un sort voisin.

Le pire crime peut-être, le plus typiquement nazi en tout cas, consiste dans le sabotage des installations d’assainissement des marais Pontins, au sud de Rome. La conquête de ces terres incultes était la grande fierté du régime fasciste et voilà que, sous prétexte de retarder l’ennemi, la Wehrmacht les remet sous les eaux. Pire, deux médecins nazis, Erich Martini (1880-1960) et Ernst Rodenwaldt (1878-1965), envoyés par l’Ahnenerbe, non contents de présider aux opérations de destruction des pompes en donnant des ordres à la Wehrmacht (une preuve de la montée en puissance de Himmler), font en sorte que prolifère une race de moustiques apte à transmettre la malaria, et poussent le raffinement jusqu’à escamoter les stocks de quinine : de mille cas par an, le nombre des malades monte, officiellement, à une cinquantaine de mille en 1944 et 1945, dans une région peuplée de 250 000 habitants.

Il s’agit d’un cas de guerre biologique, unique en Europe. Il ne peut se comparer qu’à certaines exactions japonaises en Chine** . Avancée depuis les années 1990 par l’historien de la médecine Franck Snowden, la thèse de la guerre biologique a été contestée en 2010 par un spécialiste des armes biologiques, Erhard Geissler*** . Il plaide que Martini et Rodenwaldt étaient là pour soigner leurs compatriotes, qu’aucun ordre de guerre biologique n’a été retrouvé et qu’au contraire Hitler avait expressément interdit l’usage des moyens de ce genre. A quoi on peut objecter qu'il ne conteste pas la disparition des médicaments, que les médecins profondément engagés dans la SS (ce qui était le cas s’ils faisaient partie de l’Ahnenerbe) avaient pour habitude de soigner les Allemands tout en négligeant ou en détériorant la santé des autres peuples et que l’affaire était, à tous les niveaux, discrète. Ce que Hitler voulait éviter, c’était un brusque et ostensible déploiement d’armes chimiques ou biologiques, qui aurait entraîné des représailles de même nature.

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* Cf. Baris (Tommaso), Tra due fuochi. Esperienza e memoria della guerra lungo la linea Gustav, Rome, Laterza, 2003, et « Le corps expéditionnaire français en Italie.
Violences des « libérateurs » durant l’été 1944 », Vingtième siècle ,1/2007, p. 47-61.
** Cf. Evans (Richard), op. cit., t. 3, p. 552-563 et Snowden (Frank), The Conquest of Malaria: Italy, 1900-1962, New Haven, Yale University Press, 2006.
*** Par un article intitulé « Deutsche biologische Kriegsführung in Italien? Nicht nur reine Spekulation, sondern Verdrehung der Tatsachen », dans la revue Wehrmedizinische Monatsschrift, vol. 54, n° 4, 2010, pages 131-137.


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La Shoah sans utilité militaire, vraiment ?


[à propos d'un article de John Kenneth Galbraith qui, intoxiqué par Speer, prétend que l'Allemagne a gaspillé ses ressources et aurait dû être beaucoup plus difficile à vaincre ]

Même le judéocide, qui semble le plus mériter ce diagnostic, outre qu’il portait sur un faible pourcentage de la main-d’oeuvre disponible et ne mobilisait pas de gros moyens matériels, s’est avéré d’une efficacité certaine pour donner à la population une conscience collective et, surtout, pour maintenir jusqu’au bout, sous l’effet de la peur des représailles, son unité.


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Sur le "Cercle de Kreisau"



Le comte Helmuth James von Moltke possède un domaine nommé Kreisau, en Basse-Silésie, et le groupe, essentiellement composé de nobles, s’y réunit en tout trois fois, en 1942-43 –la plupart des réunions ayant lieu à Berlin. Une lettre de Moltke à Peter Yorck von Wartenburg, le 17 juin 1940, peut être considérée comme l’acte de naissance du cercle. En ce jour de triomphe sur la France, il se donne pour vocation de réfléchir à la manière dont, en dix ans, la société allemande pourrait renouer avec le droit et les libertés. Fortement influencé par le christianisme et soucieux de voir l’Allemagne renouer avec ses « valeurs », il associe à ses réflexions des ecclésiastiques comme le cardinal-évêque de Berlin, Konrad von Preysing, et le jeune jésuite Alfred Delp. En 1941-42, plusieurs notables sociaux-démocrates, dont l’ancien député Julius Leber, rejoignent le cercle et influencent ses analyses. On voit apparaître aussi des diplomates comme Werner von Haeften et Adam von Trott zu Solz. Ce cercle est l’un des creusets où s’élabore l’idée d’un coup d’Etat et où mûrit l’idée qu’il doit commencer par l’élimination physique du dictateur.


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Himmler et l'attentat contre Hitler du 20 juillet 1944



Que savait Himmler sur les préparatifs du 20 juillet, et pourquoi n’a-t-il pas sévi plus tôt ? La question est souvent soulevée. Beaucoup d’auteurs glosent sur sa rencontre avec le ministre prussien Johannes Popitz, survenue le 26 août 1943, le jour même de sa prise de fonction au ministère de l’Intérieur du Reich. Du côté des résistants, l’entrevue est surtout connue par le journal de Hassell, qui note le 30 (Geissler est le nom de code qu’il donne à Popitz tandis qu’il appelle Himmler « C. ») :

Geissler raconte de façon intéressante sa conversation avec C., qui certes n’a pas vidé son sac, mais s’est cependant montré très ouvert. G. a, semble-t-il, très bien manœuvré. Il n’a pas mentionné mon nom et il a bien fait. J’ai suggéré une rencontre entre C. et moi-même au premier adjoint [Karl Wolff]. Toute cette liaison est un pis-aller et ne saurait être conçue que comme une solution intermédiaire, mais tout ce qui aujourd’hui peut écarter la pire des catastrophes est juste.

La résistance –ou du moins Hassell, un de ses membres les plus informés et les plus influents- apparaît désireuse d’attirer à elle le chef SS, pour gagner du temps : on sera toujours à même d’empêcher les SS de nuire, une fois qu’on aura décapité leur parti et son idéologie. Visiblement, Himmler joue le jeu. Mais est-ce bien celui de la résistance… et est-ce bien le sien ? Sa démarche converge en tout cas avec celle de Zech-Nenntwich au même moment à Londres, quand il présente Fegelein comme le chef d’une fraction antinazie chez les SS, tout en n’excluant pas que Himmler soit aussi pour les Anglais un instrument utilisable. Cependant, la démarche de Popitz auprès de Himmler reste prudente, de même que celle de Hassell vis-à-vis de Wolff : leurs confidences ne sont pas de celles qui permettent à une police de suivre pas à pas une conspiration. Enfin, lorsqu’on fait de cette entrevue la preuve d’une manigance de Himmler avec la résistance contre Hitler ou au moins à son insu, on oublie que le chef SS en avait parlé de lui-même, le 3 août, devant les Reichsleiter et les Gauleiter, en spécifiant qu’il avait reçu le conspirateur avec l’accord préalable de Hitler. Ce discours himmlérien, destiné à offrir aux cadres nazis une version plausible des rapports entre le Führer et la Résistance, a été publié en 1953 dans un des premiers numéros des Vierteljhahrshefte für Zeitgeschichte* . Il n’est pas trop tard pour le lire de près :


Un original, un ministre d’Etat Popitz, chercha pendant plusieurs mois à prendre contact avec moi. Il me fit dire par un intermédiaire qu’il souhaitait vivement me parler. Nous avons fait parler une fois cet intermédiaire, et lui avons fait raconter, et il a raconté à peu près ceci : certes il était nécessaire de mettre fin à la guerre, il fallait en venir à une paix avec l’Angleterre –exactement les idées d’aujourd’hui- et certainement la condition préalable serait que le Führer s’en aille, qu’il soit en quelque sorte mis à la retraite dans une fonction de président honorifique, et son groupe pensait clairement que cela n’allait pas à l’encontre des SS, car il espérait que je serais un Allemand compréhensif et responsable –seulement pour l’Allemagne bien sûr, pour l’amour du ciel qu’on n’aille pas voir là des préoccupations égoïstes- même si je ne participais pas.
Quand j’entendis cela pour la première fois, j’allai tout de suite voir le Führer et lui dis : Je fais tout de suite son affaire au drôle, quelle insolence de me soumettre, à moi, une telle idée !


A en croire ce récit, il y a eu d’abord une approche prudente des deux côtés –on ne sait si l’intermédiaire, à ce stade, donne le nom de Popitz et il est probable que non : dans le cas contraire, il n’y aurait pas besoin d’un intermédiaire. Himmler, choqué par ce qu’il entend, veut tuer cet émissaire et en prévient Hitler, tout en lui racontant la conversation par le menu.

Le Führer rit et dit : Non, vous n’allez pas lui faire son affaire, mais écouter, le laisser venir, c’est intéressant, et s’il se découvre dès la première entrevue, là vous pouvez le faire arrêter tout de suite. Je dis : je dois avoir plein pouvoir de le laisser courir, que je décide ou non de l’arrêter tout de suite dans mon bureau. Il y a naturellement une vague redoutable, et des problèmes ici et là. Il y avait encore d’autres gens dans le coup. Un qui regardait du côté de l’Eglise catholique, un autre qui était et est encore en Suisse, et un autre, un esprit éminent, que nous avons déjà arrêté. Et un homme du ministère des Affaires étrangères qui est déjà condamné à mort, l’ambassadeur Kiep. Il était aussi dans cette affaire. Nous étions là absolument au cœur de l’affaire.
Il y avait encore le colonel-général Halder. Il nous fallait avoir pour toutes les affaires des noms de code. Nous avons donné à l’ensemble celui de « Baroque », tant tout cela était baroque. Halder fut « Réserviste », puisqu’il se tenait en réserve pour prendre la tête de l’armée allemande. Beaucoup attendaient cela.


Ici, Himmler révèle qu’il avait, à la veille de sa rencontre avec Popitz, repéré un certain nombre de gens. Mais pas tout à fait les bonnes personnes ! Il jette en pâture le nom du diplomate Otto Kiep (1886-1944), ancien consul à New-York et proche du cercle de Kreisau ; le catholique est peut-être l’évêque Preysing, et l’individu qui conspire depuis la Suisse, sans doute, Gisevius : l’un arrêté (dès le 16 janvier 1944 ; Kiep va effectivement être exécuté, le 26 août), l’autre intouchable, le troisième hors d’atteinte. Il n’en va pas de même du « réserviste » Halder… dont la survie, après que le chef des SS en a parlé sur ce ton, est plus que surprenante. Sans doute, de dossiers en interrogatoires, la Gestapo a-t-elle trouvé qu’il avait beaucoup râlé contre Hitler, un peu conspiré surtout à l’automne 1939, et point du tout agi en 1944. Beaucoup l’attendaient mais il a déçu… une fois de plus. Cette sortie de Himmler nous donne une piste : sans doute a-t-il cru lui-même que le général à surveiller était Halder (nous allons voir qu’il le dit quasiment en ces termes un peu plus tard), et a-t-il négligé Fromm dont Stauffenberg, par ailleurs, n’est devenu chef c’état-major que le 1er juillet.

Le premier entretien avec Popitz est, avec le recul, très intéressant. C’était ma première action de ministre de l’Intérieur, plutôt spéciale. Nous avons ensuite enregistré la conversation, pour qu’elle soit fixée. Il vint me voir au ministère. Mais il ne se livra pas autant que je l’aurais espéré. Il voulait avoir très vite une autre conversation. Mais pour moi l’affaire n’était pas encore assez mûre. J’ai fait mon rapport au Führer et lui ai dit : ce n’est pas encore mûr, là nous n’attrapons que quelques comparses, Popitz est à la lisière, il participe, mais les plus importants sont tout à fait ailleurs, dans un cercle derrière Monsieur Halder.
J’ai ensuite fait revenir au moins une fois l’intermédiaire. Depuis le temps, depuis trois-quarts d’année, Popitz paraît tellement pâle . Quand on le voyait il était blanc comme un linge, la mauvaise conscience incarnée. Il m’adressa des télégrammes, fit téléphoner, fit demander ce qu’il en était du dr X, ce qui se passait, et je faisais des réponses de sphinx, de sorte qu’il ne savait jamais si ça se passait comme ci ou comme ça, avec mon accord ou contre ma volonté. Je me disais : le gaillard est trop lâche pour s’enfuir, et pour le moment il ne fera rien, car il a trop peur. Cela s’est avéré exact.
Monsieur Halder, nous ne l’avons pas non plus arrêté, mais tenu à l’œil.


Himmler explique ensuite qu’il n’avait pas assez de renseignements sur les officiers pour procéder à des arrestations, bien qu’il ait compris que Hoepner était dangereux.

Contrairement à ce que laisse supposer la rencontre, finalement unique, entre le chef SS et un membre de la résistance effectivement marginal, il est strictement impossible que Himmler n'ait pas parlé à Hitler d'un projet d'attentat contre lui s’il en avait eu vent précisément, et pas davantage qu'il ait résolu la question en se disant : "S'il vit c'est que la Providence le veut et s'il meurt, c’est à moi de jouer". Tant qu'il vit, Himmler lui rend compte et vient aux ordres. Il faut croire que tous deux pensent, comme au bon vieux temps de l'Abwehr, que les conspirateurs sont pusillanimes et encore assez loin de passer à l'acte. Ce qui est loin d'être entièrement faux, mais a une conséquence qui manque de leur être fatale... et qui finit par leur profiter : Stauffenberg, impatienté devant les hésitations de ses complices, et craignant que la conspiration soit empêchée d’aboutir par des infiltrations et des arrestations, se résout à cumuler le rôle de poseur de bombe et celui de chef du putsch consécutif. Cela aide la bombe à passer inaperçue... et le chef à se faire prendre quand il déclenche trop tard le putsch.




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Cf. “Die Rede Himmlers vor den Gauleitern am 3. August 1944”, Vierteljahrshefte für Zeitgeschichte, 4, 1953, p. 375-766.


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Ecrit par: François Delpla, Le: 06/10/14