François DELPLA

Livre d'or

Par François
Delpla

Merci, Lovermind !

Laissons le passé, sinon pour constater ce qu'il nous enseigne. En l'occurrence, Hitler est un objet chaud, que la plupart n'abo [Suite...]

Livre d'or

 
Rss éditos anciens 1
Editorial




Je compte essayer à l’avenir, vers le milieu de chaque mois, de présenter l’avancement de mon travail tout en l’insérant dans un ensemble plus vaste, allant des débats du Net à la marche du vaste monde. Il est à présent sous le coup du dénouement abracadabrantesque des élections américaines. Il semble que les commentaires irrévérencieux n’aient pas tenu plus de 24 heures (ils avaient même débarqué sur TF 1, mercredi 13 à 13h [1] !), sauf sans doute chez les plus rétifs. La démocratie démontrée, ou renforcée, par l’interdiction de recompter les bulletins, il fallait pourtant y penser. Le seul argument invoqué est la date limite de la proclamation des résultats, fixée paraît-il, par la loi, le 12 à minuit. Il serait donc plus légal de déclarer élu un candidat minoritaire ? Pense-t-on que le législateur avait ce cas de figure en tête et tenait à ce qu’il en fût ainsi ?

Lorsque, dans un avenir imprévisible, les States détiendront un peu moins de leviers de commande et qu’on se sentira moins obligé de leur complaire, on retiendra sans doute l’événement comme le plus bel exemple d’un légalisme tatillon mis au service de la raison d’Etat. Mais dans l’intervalle, il sera intéressant d’observer le devenir de la cour suprême de Washington et de voir si son autorité n’est pas, tout de même, un peu écornée.

Sur le front historique, un événement intéressant, peut-être capital, est l’accueil réservé au tome 2 de Kershaw sur Hitler, par Philippe Burrin dans le Monde du 1er décembre et par Olivier Wieviorka dans Libération du 7. Ces auteurs, dont le premier est l’un des spécialistes les plus autorisés, trouvent que cette fois la mayonnaise prend mal, entre l’étude des forces sociales et celle de la personnalité au pouvoir. Au-delà de ce cas, la question posée est celle du fonctionnalisme, une vision du nazisme apparue au début des années 60 en RFA et devenue rapidement hégémonique, du moins sur le terrain universitaire. Elle tendait à faire disparaître le Führer du débat, au profit d’une étude des rouages de sa dictature, censés remplir au jour le jour des " fonctions ". Ce regard se voulait scientifique. On invoquait l’école française des Annales pour reléguer les études mettant Hitler au centre dans l’enfer du " psychologisme " ou de l’" histoire-bataille ".

Votre serviteur a, sur quelques forums, subi des assauts de ce genre, dont on trouvera les liens ci-après. Kershaw, dont les premiers travaux étaient purement fonctionnalistes, a abordé tardivement la question du rôle de Hitler et, dans un premier temps, a voulu l’insérer lui-même comme une fonction dans le processus de la décision nazie. Leader " charismatique ", il aurait créé des attentes et en serait devenu le prisonnier. Mais dans cette biographie, une autre panacée explicative prend le relais. Bien des nazis et bien des Allemands auraient, dans tous les domaines, " travaillé en direction du Führer ". L’expression est empruntée à un obscur bureaucrate, Werner Willikens, qui l’emploie une fois, en 1934. Or Kershaw l’introduit comme un leit-motiv dans tous ses développements, sans rappeler la rareté de son occurrence réelle, ce qui tend à créer l’impression que la formule était, sous ce régime, d’usage quotidien et quasiment rituel. Pourtant, l’auteur lui-même montre à profusion que les cadres du Troisième Reich, civils ou militaires, nazis ou non, qui voulaient justifier une décision se réclamaient non d’une vague " direction ", mais bien toujours d’une directive.

J’ai moi-même travaillé sur Hitler au cours des derniers mois, en rédigeant avec deux autres auteurs un dossier sur lui, à paraître en mars dans "Histoire de guerre". Je n’en démords pas, bien au contraire : le Troisième Reich est sa chose et la Seconde Guerre mondiale son oeuvre. Les affirmations contraires ont été et restent souvent bien intentionnées. Il s’agit de ne pas attribuer trop d’intelligence à une oeuvre de destruction. Je persiste à ne pas voir l’intérêt de cette approche .


le 17 décembre 2000

[1] Le commentateur prétendait que les Etats-Unis "ne pourraient plus donner des leçons de démocratie" : sans doute, d’un point de vue moral, mais dans les faits ils ne s’en sont guère privés ! Peut-être est-il bon de rappeler quelques détails : Bush avait absolument besoin, pour être élu, d’être déclaré vainqueur en Floride, un Etat où la proclamation des résultats lui donnait une courte avance et où le nouveau comptage des bulletins, légalement exigible pas son rival démocrate Al Gore, était bien avancé et allait sans aucun doute conduire à l’inversion du résultat. C’est alors que la cour suprême ordonna purement et simplement l’arrêt du nouveau décompte, au nom d’une prétendue date-butoir impossible à transgresser (mais, elle-même étant souveraine, et fondée à dire le droit en cas d’ambiguïté, il ne tenait qu’à elle de juger qu’un léger retard était un mal bien moindre qu’un résultat faux). Or, les juges étant nommés par les présidents successifs en fonction des décès et des retraites, elle comptait alors une majorité de membres proches du parti républicain (note du 6 juillet 2007)

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Nazisme et stalinisme





(L’édito n° 2, aujourd’hui perdu, se présentait comme une lettre ouverte à Tzvetan Todorov -préalablement averti- et lui reprochait d’avoir, dans son livre au demeurant remarquable "Mémoire du mal, tentation du bien", parlé de la "table ronde" de Libération comme d’un conflit entre les Aubrac et "les historiens", alors qu’une toute petite fraction de ces derniers avait été l’objet du courroux, ô combien légitime, des deux résistants )

Tzvetan Todorov, informé par courrier de ma lettre ici ouverte, peaufine sans doute sa réponse. Je gagerais même qu’il lit mes livres, pour savoir à quel genre d’oiseau il a affaire. En attendant, en partie sous la stimulation du sien, je poursuis ma réflexion sur le totalitarisme, et plus précisément sur la pertinence et les limites de la comparaison entre la dictature de Hitler et celle de Staline.

Dès les années 30, l’idée est venue à certains observateurs de ranger le régime de l’URSS et d’autres types de dictature sous l’étiquette du " totalitarisme ", un terme mis à l’honneur par Mussolini sous sa forme adjective, " totalitaire ". La cote de ce concept a connu des hauts et des bas, plus en fonction des avatars de la conjoncture polémique que des progrès de la connaissance. Mais ses adversaires n’ont pas été plus rigoureux que ses partisans : ils ont souvent usé d’arguments plus sentimentaux que scientifiques, les millions de Soviétiques tombés dans la lutte contre le nazisme rendant indécente, selon certains, toute comparaison entre les deux régimes.

En histoire, la comparaison est toujours féconde ; l’important est d’établir les distinctions nécessaires. Ainsi, le nazisme peut aussi être comparé au colonialisme. Les ressemblances sont éclairantes et les différences également. Ce sera peut-être pour un autre édito !

L’URSS et l’Allemagne nazie (écartons du propos l’Italie mussolinienne, pour laquelle des nuances s’imposeraient qui nuiraient à la clarté) pratiquent le culte du chef, le parti unique, la mise au pas des églises, l’exaltation de la force militaire, la surveillance des opinions, l’enfermement d’une partie de la population dans des camps, le déferlement d’une propagande mensongère sans contrepoids.

Cependant, une différence abyssale rend ces ressemblances assez superficielles : la violence hitlérienne est tournée prioritairement vers l’extérieur (et vers les Juifs allemands, présumés étrangers), alors que Staline exerce la sienne avant tout envers ses compatriotes. A cet égard le propos de Hannah Arendt, largement fondé sur la comparaison des univers concentrationnaires, est peu convaincant. Le camp allemand avec sa "déshumanisation", c’est pour les Juifs et les étrangers. Certes Dachau est ouvert depuis 1933. Mais le camp allemand, avant 1939, sert surtout à faire comprendre aux militants de gauche qui commande, désormais, et l’immense majorité sont relâchés après de courts séjours. Même les Juifs, par exemple après la Nuit de Cristal. A l’époque, la purification ethnique passe par l’émigration. Le régime en tire d’immenses bénéfices politiques : d’une part, les Juifs qui s’y résolvent lui obéissent. D’autre part, étant obligés par la loi d’abandonner leurs biens, ils s’en vont comme des voleurs, comme si leur patrimoine avait été pris indûment à la race supérieure. Ainsi, dans tous les domaines, Hitler excelle à placer les gens devant des alternatives où, quels que soient leurs choix, il est gagnant.

A côté de cet orfèvre, Staline est un automate. Sa terreur mécanique est, en temps de paix, infiniment plus meurtrière que celle de Hitler. Elle vise à engendrer chez tous la crainte de disparaître brusquement dans un trou sans fond. Tout est de bas étage ici, y compris la manipulation. Si Hitler y a puisé des leçons, c’est sur ce qu’il ne faut pas faire.

Le régime de Staline est certes parfois expansionniste, mais dans d’étroites limites. Il borne ses ambitions à la sécurité de ses frontières pour pouvoir, précisément, traiter ses compatriotes comme bon lui semble. Les seuls peuples qui aient à craindre sont ceux qui ont l’infortune d’habiter des couloirs d’invasion et alors, c’est vrai, ils sont rudement traités... mais rien, là non plus, ne diffère substantiellement du sort réservé aux Soviétiques. Et il s’agit, dans la totalité des cas, de pays de second ordre, par la population et les ressources, alors que la théorie de "l’espace vital" réserve par droit divin à la puissance qui la professe d’immenses espaces jusque là sous-exploités par des sous-hommes. La mainmise soviétique sur l’Europe centrale en 1945 résulte d’une opportunité -le rival le plus proche dans ce secteur, l’Allemagne, est à terre- et spécule sur la lassitude et le désintérêt des autres puissances. Ce que Hitler veut, c’est la Russie soviétique elle-même (ici conquise, là vassalisée) et il ne peut l’obtenir que par la surprise d’un coup militaire écrasant, décourageant toute revanche, russe ou non. (ajout mai 2004)

Reste le culte du chef. Loin d’être un point commun, c’est le meilleur révélateur des différences. Des plans quinquennaux à la "grande guerre patriotique", Staline exploite des succès discontinus et relatifs. Il ne crée, sauf chez les fanatiques, qu’un enthousiasme de commande. Rien de tel dans le nazisme ! Les compétences sont partout valorisées et fières de l’être à l’exception, très minoritaire, de celles des Juifs, les grands problèmes nationaux, traité de Versailles, réparations, chômage, sont réglés à un rythme soutenu, des référendums et des rassemblements montrent une adhésion populaire croissante. Le virage vers une nouvelle guerre est pris en douceur, son déclenchement provoque une déception vite effacée par des succès aussi éclatants que peu meurtriers... Cela se gâte certes ensuite, mais Hitler a accumulé tant de prestige, de leviers de commande et d’autorité qu’il peut sans trop de soubresauts se maintenir à la barre : il s’est rendu irremplaçable. Il parachève d’ailleurs sa mainmise par la Solution finale et le meurtre quotidien des Slaves, qui compromettent la grande masse du peuple en le lui faisant, là encore, subtilement comprendre.

Il faut enfin mettre l’accent sur une autre différence, des plus significatives : la stabilité exceptionnelle du haut personnel allemand, qu’il soit nazi ou non (à l’unique exception du commandement de l’armée de terre), alors que Staline fait une grande consommation de cadres, y compris dans la répression.

En somme, l’Allemagne et l’URSS sont toutes deux totalitaires, mais suivant des modalités bien différentes que l’usage d’un même concept mélange fâcheusement, sans rien clarifier. Ici le totalitarisme est subtil, là écrasant. Hitler laisse à bien des groupes l’illusion d’une relative liberté, une chose que Staline veut justement éradiquer pour que chacun ait souci d’obéir. Mais s’il est plus écrasant, le stalinisme est moins dégradant. On est moins atteint moralement, d’agir sous la contrainte en étant menacé dans sa vie ou au moins dans sa liberté, que de mettre le doigt dans un processus qui insensiblement vous rend coauteur du pire.



le 7 février 2001

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IBM, l’Holocauste... et Todorov, et les Aubrac





Le livre récent et très médiatisé d’Edwin Black intitulé IBM et l’Holocauste a fait l’objet jusqu’ici d’un débat particulièrement superficiel... peut-être induit par une quatrième de couverture particulièrement réductrice.

Il s’agit de journalisme américain, avec ce que cela implique de meilleur et de pire. Une grande capacité d’investigation et de renouvellement du regard se conjugue avec une naïveté manichéenne réelle ou feinte, au service d’objectifs politiques. Il n’y a pas de conclusion et les leçons de l’affaire sont tirées dans les pages introductives ou dans le corps de l’ouvrage, aux endroits les plus imprévus.

La thèse est nouvelle, et convaincante :

- si la firme américaine IBM n’est pas à l’origine du projet nazi de génocide, elle l’a facilité ;
- si les nazis avaient de toutes façons les moyens de faire beaucoup de mal aux Juifs, la mise à leur disposition de la technique la plus avant-gardiste en matière de traitement mécanique de l’information, ancêtre direct de l’ordinateur, a joué un rôle amplificateur difficile à mesurer, mais plus encore à nier (de même que l’économie de guerre du Reich en a amplement bénéficié) ;
- Tom Watson, le patron d’IBM, s’est personnellement investi dans le développement de sa filiale allemande, la Dehomag, tout en affectant, pour la galerie, de n’avoir aucune autorité sur elle (il s’agissait moins de prudence en vue du tribunal de l’histoire que de considérations à court terme) ;
- cette collaboration n’avait pas seulement une finalité lucrative et un horizon borné aux bilans de fin d’année, elle signifiait aussi un investissement politique et idéologique, certes distinct de celui des nazis, mais largement convergent avec lui, s’agissant de lutte contre le péril rouge ou d’efforts pour présenter le Troisième Reich comme un Etat fréquentable (ce livre est le premier, à ma connaissance, qui mette en lumière le congrès berlinois de la Chambre de commerce internationale, présidée par Watson, fin juin 1937, en présence de Hitler, Göring et consorts : cela semble avoir été à l’économie ce que les JO, un an plus tôt, avaient été au sport) ;
- Watson était un familier de Roosevelt et celui-ci ne sort pas indemne de l’affaire (le simple fait qu’il ait proposé à Watson le ministère du Commerce... ou l’ambassade de Londres montre que la nomination de Joseph Kennedy à ce dernier poste n’était pas un accident).

Pour ce qui est de la naïveté réelle ou feinte, à visées politiques immédiates, le tableau n’est pas moins chargé. L’Allemagne aurait fait l’objet, dès le printemps 1933, d’un opprobre majoritaire sur la planète en général et aux Etats-Unis en particulier -cette affabulation crée de toutes pièces un contraste accablant pour IBM. Ses dirigeants sont présentés implicitement, et par endroits explicitement, comme des familiers de Mein Kampf, lu lui-même comme un clair programme de génocide. C’est oublier :

- la force des sentiments pacifistes et/ou isolationnistes, particulièrement vifs aux Etats-Unis, qui incitaient de très braves gens à tempérer leur réprobation du nazisme, de peur d’en revenir à la situation de 1914 ;

- surtout, l’extraordinaire duplicité de Hitler, jouant en virtuose de cet état d’esprit, laissant entendre qu’il respectait les traités et que Mein Kampf était un péché de jeunesse, qu’il ne voulait qu’expulser les Juifs et non les brutaliser, et aussi, peut-être même surtout, organisant une répartition des rôles entre de vilains nazis extrémistes, qu’il s’efforçait de contenir, et des dirigeants pondérés, dont l’influence, à condition que l’Occident leur témoignât de la compréhension, semblait garantir qu’il n’y aurait pas la guerre.

Au premier rang de ces derniers figure l’inénarrable docteur Schacht, sur lequel n’existent encore que des biographies sucrées. Ce n’est pas sur ce point que le livre marquera un tournant. Schacht y est présenté comme un dirigeant allemand ordinaire que Watson aurait eu tort de fréquenter, sans que son rôle d’attrape-nigaud soit jamais mis en lumière.

Pour l’instant, nos médias ont indûment réduit l’affaire à un débat " pour ou contre IBM ". On se contente souvent d’objecter à Black qu’on ne peut tout de même pas criminaliser le commerce et les investissements, ce qui répond très mal à son propos. Reste à espérer que les revues mensuelles ou trimestrielles, tout en le lisant plus attentivement, replaceront mieux que lui la question au sein des enjeux planétaires des années 30. Voilà qui me fournit une transition avec mon deuxième sujet, la prétendue affaire Aubrac.

Incontestablement la calomnie a reculé. On se remet tout doucement à parler des Aubrac comme " avant ". L’ennui, c’est que la calomnie de Chauvy n’a pas été clairement dénoncée comme telle, si ce n’est par des jugements judiciaires très insuffisamment médiatisés. C’est précisément pourquoi je m’en prends aux deux pages de Todorov (cf. l’édito n° 2), noyées au milieu d’un bon livre (il a fini par me répondre et je n’en dirai rien ici, à sa demande, sinon qu’il ne semble pas encore tout à fait convaincu par mes objections). Il ne faut pas que Chauvy s’en tire comme cela, ni ceux qui le lâchent aujourd’hui (je pense au livre collectif Jean Moulin face à l’histoire, Flammarion, 2000, p. 189) après l’avoir, au moins en partie, approuvé. On fait courir le bruit qu’on a toujours révéré le comportement résistant des Aubrac et qu’on s’est borné, en 1997, à leur poser d’innocentes questions, qu’ils auraient accueillies avec une susceptibilité maladive. Or ils ont bel et bien été accusés de trahison par Vergès, c’est bel et bien sur un mémoire de cet avocat que s’est articulé le livre de Chauvy et c’est bel et bien ce livre qui a été peu clairement dénoncé par la plupart de ceux qui en ont traité. Reste une rumeur diffuse, qui ne mourra pas toute seule.

C’est l’objet de l’article " L’évasion de Raymond Aubrac " que je termine actuellement en vue du n° de juin d’Histoire de guerre.



le 8 avril 2001

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Churchill et Pearl Harbor




A présent que mon article sur l’évasion de Raymond Aubrac est en librairie (Histoire de guerre, numéro de juin), l’actualité historique, de plus en plus conditionnée par Hollywood, ramène sous les projecteurs un autre calomnié que j’aime défendre, Winston Churchill.

La vieille théorie, sans cesse renaissante, suivant laquelle Roosevelt, prévenu de l’attaque japonaise, a laissé faire pour donner à son opinion publique un électrochoc, a enfanté en 1991 un rejeton étonnamment vigoureux avec le livre de James Rusbridger, cosigné par Raymond Nave, La trahison de Pearl Harbor. Roosevelt, dit cet auteur, ne savait sans doute rien mais Churchill était parfaitement informé, et a omis de le prévenir.

La démonstration s’appuie sur des spéculations concernant les décryptements des codes navals japonais par le renseignement britannique, que les spécialistes ont réduites à néant. D’autre part, la mauvaise littérature historique, contrairement à la mauvaise monnaie, ne chasse pas nécessairement la bonne mais, bien souvent, fait surgir de nouveaux renseignements. En l’occurrence, le gouvernement Major a décidé de " déclassifier " les cartons d’archives contenant les messages décryptés que Churchill recevait chaque jour sur son bureau, et que souvent il annotait. J’ai étudié moi-même cette source extraordinaire. Elle permet d’établir que le premier ministre était fort perplexe, jusqu’au 7 décembre 1941, date de Pearl Harbor, sur les intentions du Japon, comme d’ailleurs sur celles des Etats-Unis.

Il était hanté par une crainte : que le Japon, dont l’intention d’entrer en guerre à partir du 29 novembre était connue, à Londres comme à Washington, par les décryptements " Magic ", n’attaque que des colonies européennes (anglaises et hollandaises), ou encore la Thaïlande, et que l’Angleterre se retrouve avec une guerre de plus sur les bras, sans soutien militaire américain. Il s’efforçait vainement d’obtenir de Roosevelt un clair avertissement que son pays ne resterait pas les bras croisés devant une telle agression. Dans ces conditions, lui qui depuis la chute de la France soignait particulièrement ses relations avec les Etats-Unis et se faisait un plaisir de les alerter sur tout comportement agressif de l’Allemagne ou de ses alliés, aurait eu une raison de plus de le faire, s’il avait eu vent de la mise en route des porte-avions nippons vers Hawaï : cela aurait résolu son problème, et le plus tôt était le mieux.

Le vrai mystère de Pearl Harbor, dont les Etats-Unis n’ont pas fourni l’explication qu’on leur a, il est vrai, peu demandée, réside dans le motif de leur brusque rupture, le 26 novembre, de négociations avec les ambassadeurs japonais Nomura et Kurusu qui semblaient en très bonne voie. Il était question d’un " modus vivendi " de trois mois pendant lequel les Japonais n’auraient mené aucune offensive, moyennant une levée partielle de l’embargo sur le pétrole. Le secrétaire d’Etat Hull durcit tout-à-coup les bases de la négociation, sans dire pourquoi, et le clan pacifiste de Tokyo, encore très pugnace, fut désarçonné sur l’heure.

Il semble que Roosevelt, dont la marge de manoeuvre était de toute façon très étroite, ait sous-estimé l’audace des Japonais, attendant bien plutôt leur assaut aux Philippines, s’ils s’en prenaient à une possession américaine. Or aux Philippines ils pouvaient frapper, depuis Taiwan, dès le lendemain de la rupture des négociations. Mais comme ils avaient décidé de frapper à Hawaï, il leur fallait pour acheminer leurs forces un délai de 11 jours, dont personne ne comprit la signification, et que Roosevelt prit sans doute pour un signe de faiblesse. Il y avait à cet égard un précédent : au lendemain de la chute du premier ministre pacifiste Konoye (25 octobre), lui-même victime du refus de Roosevelt de lui accorder une rencontre au sommet (à Hawaï !) après lui avoir laissé à cet égard des espoirs, tout le monde s’attendait à ce que son successeur, le martial général Tojo, attaque tout de suite, or il avait renoué les négociations. Roosevelt s’attendait vraisemblablement à une évolution analogue et avait d’ailleurs repris certains contacts.

J’ai écrit là-dessus tout un livre, Les nouveaux mystères de Pearl Harbor, en 1995 et, comme il est resté inédit, j’ai décidé de le mettre en ligne, à l’occasion de ce soixantième anniversaire. On en trouvera bientôt les premiers chapitres ici-même.



le 27 mai 2001

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De grands projets !



Ce site consacré au nazisme et à la seconde guerre mondiale va fêter bientôt ses neuf mois d’existence, qui peuvent être considérés comme une gestation. Son principal auteur, tard venu aux technologies nouvelles, espère à présent les maîtriser suffisamment pour alimenter lui-même ces pages, dont l’ami Kadari restera le grand maître sur le plan graphique.

Le fait de n’être plus hébergé par 1939-45.org permet entre autres avantages d’offrir aux visiteurs un moteur de recherche interne. Ils pourront ainsi prendre connaissance de mes travaux sur divers personnages (Churchill, Hitler, de Gaulle, les Aubrac etc.) ou sur certains sujets (Montoire, Pearl Harbor, le Haltbefehl...) autrement qu’en se guidant sur les titres du sommaire. Je vais essayer d’intégrer plus systématiquement et plus régulièrement des liens entre ce site et mes interventions sur les forums de discussion, et de faire aussi des passerelles avec ma messagerie, lorsque les personnes qui m’écrivent consentent à ce que leurs textes et leurs e-mails soient publiés (je leur demande de le préciser).

Avec une expérience d’internaute vieille d’un peu plus d’un an, je peux dire d’ores et déjà que ce média complète fort heureusement ceux dont je disposais auparavant, pour faire connaître et mettre en débat mes découvertes et mes cogitations. En étant plus ouvert sur l’ensemble de la Toile, cet espace devrait jouer toujours mieux son rôle de carrefour des recherches sur la seconde guerre mondiale considérée dans sa globalité, c’est-à-dire en n’isolant ni les théâtres d’opérations, ni les questions militaires ou politiques, mais en essayant d’apprécier les décisions de chaque acteur en fonction du tableau d’ensemble qu’il pouvait avoir dans l’esprit. D’où un refus des condamnations simplistes (du pacte germano-soviétique aux décisions d’Yalta en passant par l’armistice franco-allemand), qui n’empêche pas, bien au contraire, de mesurer les responsabilités et de mettre en relief les actes dictés par le courage et la clairvoyance.

Le cœur de l’affaire est à mon avis, encore bien peu ou bien timidement partagé, le talent de Hitler joint à la cohérence de son projet. Pétain n’est pas d’abord un traître, mais un ébloui et un manipulé.

Quelles leçons en tirer pour nous guider dans le monde actuel ? Je suis le premier à dire que l’aventure hitlérienne est unique et non reproductible. Cependant la tromperie politique continue d’exister, et l’aveuglement général des années trente devant celle de Hitler a d’autant plus à nous dire que les manipulateurs d’aujourd’hui sont plus bêtes et plus prévisibles. La grande leçon est le refus de l’amalgame. Les forces de gauche ont été bien sottes de mettre à toutes les sauces le concept de " fascisme ", qui était pour Hitler un commode paravent de sa brutalité spécifique. Combien, au début de 1938, s’imaginaient que le front à défendre se trouvait en Espagne et oubliaient le programme nazi d’expansion vers l’est qui allait si rapidement modifier la donne ?

Il importe plus que jamais d’examiner les faits sans moralisme ni métaphysique, sans postuler l’existence d’esprits malins ou de complots planétaires. En décapant les couches de vernis mythique déposées sur Hitler et en analysant avec précision les comportements de ses contemporains, nous nous entraînons mutuellement à récuser les amalgames d’aujourd’hui.


le 18 juillet 2001
 
 
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Ecrit par: François Delpla, Le: 12/08/18