François DELPLA

 
Rss La prise du pouvoir (Hitler, 30 janvier 1933, la véritable histoire)




Avant-propos


À sources nouvelles, nouvelles perspectives


La prise du pouvoir par Hitler a été très souvent
racontée comme une entreprise outrageusement facilitée
par les détenteurs de ce pouvoir. L’immense majorité
des livres, plutôt qu’un siège longtemps indécis, racontent
l’histoire d’une place-forte dont les remparts tombent soudain
en poussière et qui se rend sans grand combat.
Il est vrai que la République dite de Weimar, du nom
de la ville où son assemblée constituante avait siégé en 1919,
ne s’est pas défendue très énergiquement contre la menace
d’une dictature, et que d’autres candidats dictateurs (avant
tout le général Kurt von Schleicher, ministre de la Guerre
en 1932 et dernier chancelier avant Hitler) ont fort mal joué
leurs chances. Mais ce qui restait à dire, c’est que Hitler avait
déployé une grande habileté, non seulement pour exploiter
ses atouts, mais pour neutraliser les leurs. La victoire est
allée à celui qui l’a voulue le plus ardemment et construite le
plus méthodiquement, surtout à partir de 1929.
Cet essai (mon seizième ouvrage sur le nazisme et sa
guerre) est la première matérialisation d’un projet beaucoup
plus vaste, né de la lecture du journal de Goebbels et de la
prise de conscience que cette source exceptionnelle par sa
qualité et son ampleur, mais d’un usage délicat, allait modifier
l’histoire du Troisième Reich sur nombre de points essentiels.
Il s’agit donc de hâter avec lenteur ce mouvement. Pour
ce faire, un commentaire page par page de cette oeuvre en
vingt-neuf tomes, afin de relever ses informations nouvelles
et de constater ce qu’elles bousculent dans les représentations
antérieures, s’impose… et dépasse les forces d’un seul
homme. La période 1929-1933, celle où Goebbels (en tant
que chef régional – Gauleiter – du parti nazi à Berlin et surtout
en tant que responsable de la propagande du mouvement
au plan national) consolide sa place dans le groupe dirigeant
nazi et commence à rencontrer plus souvent son chef, est un
bon point de départ.

Ce texte entre, dans cette étude, en résonance avec beaucoup
d’autres. Pêle-mêle : la remarquable édition des articles
et des discours de Hitler entre 1925 et 1933, publiée en six
volumes de 1991 à 2000 par l’Institut d’histoire du temps
présent de Munich, le toujours mystérieux Journal d’un
général de la Reichswehr édité par des exilés en 1934, le
journal (1930-1934) enfin paru en 2010 de Carl Schmitt, le
plus célèbre des juristes allemands, spécialisé dans le droit
constitutionnel et mêlé aux tribulations de l’année 1932, les
mémoires d’Ernst Hanfstaengl, d’Otto Strasser, d’Alfred
Rosenberg, d’Otto Dietrich, de Heinrich Brüning, de Leni
Riefenstahl, de Heinrich Hoffmann, de Baldur von Schirach,
d’Otto Meissner, de Brigid Hitler, de Hjalmar Schacht, les
travaux récents sur ce même Schacht, sur Heinrich Himmler,
sur Hermann Göring, sur William Patrick Hitler, neveu
anglais d’Adolf, sur Reinhard Heydrich et Wilhelm Canaris,
sur les généraux von Schleicher et von Hammerstein, sur le
dirigeant SS Werner Best, sur l’agronome Walther Darré et
bien d’autres.

Mais la source qui éclaire le mieux le journal de Goebbels,
et réciproquement, est un livre paru en 1978. Il s’agit
des mémoires d’Otto Wagener (1888-1971), déposés par
l’auteur à l’Institut für Zeitgeschichte de Munich en 1958
et découverts dans les années 1970 par l’historien américain
Henry Turner (1932-2008). Wagener, patron d’industrie et
économiste, est l’un des plus proches confidents que Hitler
ait jamais eus, doublé d’un fin connaisseur des comédies
humaines. Turner était un spécialiste de l’économie du Troisième
Reich et du financement du parti nazi. Tombant sur les
mémoires de Wagener alors qu’il cherchait des documents
sur les conceptions des nazis en matière économique, il comprit
suffisamment la valeur de cette source pour la publier,
en allemand d’abord puis en anglais (en 1985), la traduction
française se faisant toujours attendre. Mais il ignora
suffisamment cette valeur pour faire précéder le texte d’une
préface réductrice, où il affirmait par exemple que Wagener
mélangeait son idéologie avec celle de Hitler de façon inextricable,
ou que son admiration persistante pour le dictateur
nazi, bien qu’il écrivît après sa chute (en 1946), rendait son
témoignage suspect.

Dans les deux cas, le contraire peut être affirmé. Wagener
est un nazi de la vieille école : un de ceux qui prennent
au sérieux les deux termes de l’expression « national-socialisme
». Or la période 1929-1932 est justement celle où le
nationalisme, non seulement prend le pas sur le socialisme,
mais occupe tout l’horizon. Ce socialisme était, on le sait,
assez particulier, et peu prometteur pour une partie, au moins,
du corps social. Il entendait réduire les inégalités de fortune
par de profondes réformes (consistant notamment à favoriser
les entrepreneurs par rapport aux banquiers et autres
spéculateurs), pour créer une véritable « communauté nationale
» excluant les Juifs. Ces intentions se perdent corps et
biens pendant les années qui nous occupent. Si le socialisme
subsiste dans la terminologie du mouvement c’est comme un
simple supplément d’âme, un habillage pour laisser entendre
qu’on n’oublie pas complètement les classes inférieures. Inversement,
les riches, quels qu’ils soient, sont de plus en plus rassurés
sur le maintien, en régime national-socialiste, de leurs
prérogatives et des profits qu’elles engendrent, pourvu que
leur puissance soit mise au service de la nation.

Deux exemples suffiront :

• après 1933, si la condition des ouvriers ne s’améliore pas
sur les lieux de travail, en revanche le régime se soucie de
leurs vacances, par le biais de la fameuse administration,
créée par Robert Ley, « La force par la joie ». Il offre à
tous l’espoir, largement entretenu par les médias, de faire
une fois dans leur vie une croisière sur un paquebot ;

• le principe selon lequel ceux qui fabriquent les automobiles
devraient pouvoir les conduire se matérialise, si l’on
peut dire, dans la promesse d’une « voiture du peuple »
(Volkswagen), dessinée, dit-on, par le Führer en personne
et donnant lieu à des souscriptions, puis la guerre remet
sine die la livraison des véhicules et l’argent est détourné
pour fabriquer des armes, en une parfaite illustration de
la résorption du socialisme dans le nationalisme. Et aussi
de la ruse nazie qui fait passer la pilule (entre beaucoup
d’autres du même acabit).

C’est justement parce qu’il fait souvent preuve de candeur
devant les stratagèmes hitlériens que le témoignage de
Wagener est crédible… et qu’il faut recouper ce qu’il écrit,
notamment par les notes de Goebbels. Car les comptes
rendus des entretiens entre Hitler et Wagener, ou de leurs
conversations avec d’autres personnes, sont tout à fait fiables
et le mémorialiste n’est en rien suspect de mélanger ses idées
à celles de son idole : il se conduit avec elle comme un scrupuleux
évangéliste. Il considère Hitler, à la lettre, comme un
prophète envoyé à l’Allemagne et aux hommes par la Providence,
consigne pieusement ses paroles et se les remémore
avec dévotion.

On se demandera comment un homme intelligent, doté
d’une solide culture, peut encore, après la débâcle de 1945
et les révélations qui l’avaient accompagnée, défendre Hitler
et lui conserver son estime. La réponse est simple : Wagener
considère que, tant qu’il était auprès de lui, Hitler pouvait
accomplir une oeuvre salutaire pour son pays et pour le
monde entier, mais que son propre départ, au moment de la
prise du pouvoir, a coïncidé avec le triomphe d’une brochette
de mauvais conseillers, à l’origine des crimes et des catastrophes
ultérieurs. Sa bête noire est Göring, avec lequel il
entre en rivalité dès 1930 et dont il conte avec un grand luxe
de détails l’ascension, concomitante avec son propre déclin.
Himmler est peu nommé, par honnêteté sans doute, puisque
Wagener ne l’a guère rencontré, mais il tient probablement
dans son esprit le premier rang parmi les mauvais conseillers,
concurremment avec son adjoint Heydrich. Wagener ne doit
pas avoir non plus une grande estime pour Martin Bormann,
qui a hérité des fonctions de Rudolf Hess après son envol
pour l’Angleterre, le 10 mai 1941. Voilà encore une bonne
façon de trouver des excuses à Hitler puisque Hess, cité en
maints endroits du livre, n’y est jamais dévalorisé ; il apparaît
comme le dernier vestige de la vieille garde, celui dont la
disparition a achevé de donner le champ libre aux intrigants
inhumains.

Wagener, depuis 1978, peine à trouver sa place dans
l’historiographie du nazisme, qui ne semblait plus attendre
des révélations aussi précises sur la préparation du futur
chancelier à ses fonctions, et tarde à les intégrer dans ses
analyses. Le biographe qui le cite le plus, et de loin, est Ian
Kershaw (qui est aussi, avec l’auteur de ces lignes1, l’un des
plus récents). Il y cherche surtout une confirmation de sa
thèse sur la paresse de Hitler, qui aurait désespéré ses collaborateurs
en étant incapable de s’astreindre à un horaire
et en les laissant le plus souvent tâtonner sans directives. Or
le livre de Wagener donne, dans l’ensemble, une impression
exactement inverse. Hitler exploite à fond ses compétences en
matière économique pour bâtir des projets dans ce domaine,
par de fréquentes conférences dont il fixe la date et l’ordre
du jour avec méthode, et dont il ne laisse à personne le soin
de dresser la liste des participants : on y trouve notamment
Gottfried Feder et Gregor Strasser, qui incarnent les idées
« socialistes » en voie d’abandon, et on peut suivre cet abandon
(entouré d’une consigne de secret) pas à pas au cours
des années 1930-1931. Outre Göring, l’étoile montante est
Walter Funk, qui finira ministre de l’Economie du Troisième
Reich, président de la Reichsbank… et, comme Göring,
accusé à Nuremberg. Funk est au départ un journaliste
d’idées libérales, que Wagener échoue à convertir au « socialisme
» et dont il décrit cruellement l’ivrognerie publique. Et
Wagener subit, avec abnégation, une nouvelle déconvenue
lorsque, ayant fondé un journal économique dont le rédacteur
en chef adjoint s’appelle Otto Dietrich, il voit celui-ci
happé par Hitler pour diriger sa propagande personnelle (on
dirait aujourd’hui sa « communication »), avec une grande
souplesse d’échine – alors que Wagener se targue d’avoir toujours
conservé ses propres idées et son franc parler.

S’il est un mystère que son livre dissipe, et qui reste
opaque dans les études qui l’ignorent (c’est-à-dire, en l’occurrence,
toutes !), c’est bien la genèse de la nuit des Longs couteaux
(30 juin-2 juillet 1934). Elle voit mourir, sous les coups
des hommes de Himmler et la direction apparente de Göring,
à la fois Gregor Strasser et le chef d’état-major des SA, Ernst
Röhm, ainsi qu’une petite centaine de personnes (dont le
général von Schleicher) à Berlin, Munich et quelques autres
endroits. Or Röhm était un homosexuel notoire… dont le
vice (comme on disait à l’époque) interférait avec le service :
il recrutait ses amants dans le mouvement qu’il dirigeait.
Nombre de conseillers, dont Wagener, avaient averti Hitler
des effets délétères de ce comportement sur la réputation du
parti. Il avait un jour répondu à Wagener que « ne rien faire »
était souvent, en politique, la meilleure recette. Or lui-même,
le 13 juillet 1934, s’évertuant à présenter sous son meilleur
profil la nuit des Longs couteaux dans un grand discours
au Reichstag, prétend qu’il a dû agir dans l’urgence, sous la
menace d’un coup d’État qui se voulait le point de départ
d’une « seconde révolution » : elle n’aurait pas pris pour
cible, comme celle de 1933, les marxistes, mais la bourgeoisie.
Il ajoute des considérations, propres elles aussi à rassurer
le bourgeois, sur le dégoût que l’homosexualité lui inspire.
L’historien (ou le citoyen) doit ici faire un choix : soit il croit
Hitler sur parole, soit il observe ses actes, qui démentent clairement
ses propos. Il avait fait semblant, de toute évidence,
de laisser aller les choses, tout en ourdissant un piège.
Il laissait se développer, de la part des SA, une violence
contrôlée, et nous retrouvons ici le journal de Goebbels. En
1930-31 le Gauleiter de Berlin ne rencontre pas encore très
souvent Hitler, qui séjourne ordinairement à Munich, alors
qu’il est aux prises, dans la capitale, avec la turbulence des
SA, par deux fois en révolte ouverte contre le parti. Il trouve
Hitler trop mou et indécis, mais se réjouit que dans les
moments décisifs il rétablisse l’ordre en le confirmant dans
ses fonctions de Gauleiter et en le complimentant d’avoir tenu
bon devant les mutins. Hitler l’oblige aussi à coopérer avec
Göring, tout en attisant un certain degré de rivalité entre eux.
Ces constatations mettent en cause une tradition historique,
dite « fonctionnaliste », que Kershaw, avec l’autorité
que lui confèrent son oeuvre d’historien, son érudition et son
monumental ouvrage, a consolidée tout en assurant qu’il corrigeait
ce qu’elle avait d’excessif. Elle consiste à prétendre que
Hitler était trop paresseux et perdu dans ses rêves pour diriger
au jour le jour son parti puis son État et que ses interventions
consistaient principalement à attendre la fin des luttes
de clans pour couronner les vainqueurs, en une démarche
que l’historien anglais baptise « darwinisme social ». En
combinant les apports de Goebbels et de Wagener, on voit
bien que Hitler est constamment sur le qui-vive, réfléchit en
permanence à ce qui peut faire progresser sa cause et agit en
conséquence, tout en jouant souvent l’indifférence et l’indécision.
Bref, il est feignant sans doute, mais fainéant, pas le
moins du monde !

Pour ma part, j’applique au nazisme depuis quelques
années une grille de lecture qui, s’agissant de ces années
fondatrices, me paraît particulièrement féconde : la folie
personnelle de Hitler, déclarée à la fin de la Grande Guerre.
Elle consiste avant tout en deux idées fixes : celle d’une lutte
finale pour la domination du monde entre Aryens et Juifs
(ceux-ci ayant mis en péril, par « leur » victoire de 1918, la
continuation même de la vie sur terre !), et celle d’une « mission
», confiée au sujet par une « Providence », de conduire
le camp aryen vers une revanche ou, tout au moins, de jouer
dans celle-ci un rôle d’initiateur. Il développe en particulier
une forme d’antisémitisme tout à fait inédite, obsédée par un
sentiment d’urgence. Toutes les violences sont dès lors légitimes,
puisque la main du Juif est censée animer tout ce qui
s’oppose au redressement de l’Allemagne en général, et à son
guide en particulier.

Les écrits de Wagener, de Goebbels et de bien d’autres
montrent que Hitler s’entoure de gens qui, si divers soient-ils,
ont tous en commun de l’écouter divaguer avec dévotion – et
Gregor Strasser n’échappe pas à la règle. On le prend pour un
prophète dont on interprète les oracles : ce point a été bien
mis en lumière par Kershaw. Ce que le présent livre apporte,
c’est d’une part l’idée que Hitler guide au jour le jour cette
interprétation en fonction d’une stratégie précise et constamment
adaptée aux circonstances ; d’autre part, le constat d’un
renouvellement presque complet du groupe dirigeant par
l’élimination, moins des « socialistes », que des naïfs qui le
croient porteur d’une doctrine suffisamment attractive pour
assurer la victoire et la réalisation des objectifs. Les hommes
qui montent sont moins, comme le croit Wagener, des bourgeois
âpres au gain ou de vulgaires arrivistes, que des gens
plus soucieux d’efficacité que d’orthodoxie doctrinale, et
capables de faire taire tout scrupule pour aller à marches forcées
vers lesdits objectifs. Car Wagener ne cesse de prêcher
à Hitler la patience, en lui disant que la transformation en
profondeur de la société allemande qu’il prône prendra du
temps, et on voit Hitler s’écarter graduellement d’une telle
philosophie pour finir par la répudier tout à fait, en prétendant
que le temps est compté à l’Allemagne – et en pensant
probablement (nombre de propos, dès cette époque, en
témoignent) qu’il est surtout compté à sa personne, laquelle
est indispensable et irremplaçable pour réorganiser le monde
sur de saines bases raciales. On le voit décider de prendre
l’Allemagne et la planète par surprise. L’image du viol est ici
appropriée, pourvu qu’on fasse aussi une place à la séduction
et à la patience : Hitler sait prendre son temps, mais dans
une échelle de quelques années. Il s’agit de créer au plus vite
un mouvement irréversible vers la dictature totale et vers des
conquêtes expéditives.

Le point de départ de cette étude est le congrès de Nuremberg
de 1929, qui a lieu au début d’août. Hitler et son parti
ont surmonté la déception des élections de mai 1928 qui ont
vu à la fois une poussée de la gauche socialiste et un score
nazi bien maigre : 2,6 %. Mais il s’agissait du baptême du feu
d’un mouvement « refondé » en février 1925. Hitler a particulièrement
soigné la préparation de ce rassemblement. C’est
aussi un triomphe pour Goebbels, qui a fait venir de Berlin
par train des dizaines de milliers de nazis enthousiastes. Et
c’est une illumination pour Wagener, jusque là un homme
d’extrême droite sans parti qui va être, c’est le cas de le dire,
conquis.
 
 
Note: Aucune note
(0 note)
Ecrit par: François Delpla, Le: 11/12/16