François DELPLA

Livre d'or

Par The_Lovermind

Je suis un modeste passionné d’histoire et notamment celle qui touche à l’un des conflits les plus sanglants qu’aura connu notre vie [Suite...]

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Rss La folie de Hitler : débat entre les historiens aujourd'hui
Je propose de reproduire sur cette page les réactions de mes collègues historiens à une analyse que je développe et étaye, au fil des livres et des articles, depuis quelques années : le nazisme procède d'un déclenchement de psychose chez Adolf Hitler à la fin de 1918, qui l'amène à concevoir "le Juif" comme la source de tous les maux humains, en une rationalisation achevée au plus tard à la fin de 1919. Ce facteur n'est certes pas unique, mais il est au poste de commande.

Pour lancer la discussion, voici quelques extraits de mon mémoire d'auto-histoire présenté pour l'habilitation en juin 2012 :

Loin de moi l’idée de mettre en cause le primat des forces profondes d’une façon générale. Mais pour le nazisme, il n’explique strictement rien* . Les structures léguées par la Première Guerre mondiale n’étaient guère de nature à en faire éclore une deuxième, encore plus terrible, au bout de vingt ans. Il y fallut un individu très particulier et même une folie individuelle, sur laquelle, ces dernières années, je concentre de plus en plus mon attention. Cette folie s’est révélée des plus efficaces : sans peut-être orienter pour mille ans, comme elle y prétendait, le destin de l’humanité, elle avait acquis un tel ascendant au milieu de l’an 1940 qu’il vaut la peine de rechercher les causes de son effacement sans retour, cinq petites années plus tard. Il doit beaucoup au fait qu’un individu des plus capables, mais lui-même assez particulier et marginal, a pris les choses en main, relevé le défi et, poussant au suicide le prophète fou, permis le réveil des envoûtés.

*« On peut mesurer la part de la crise économique mondiale dans l’avènement de Hitler, dans la montée des égoïsmes nationaux dont il a su profiter, ainsi que le poids de l’opinion américaine qui a poussé la première puissance du monde à l’inaction internationale et au refus de la régulation des affaires du monde. Les forces profondes ont provoqué ces dérèglements, qui, à leur tour, ont largement contribué au déclenchement du conflit, mais les agissements de Hitler sont malgré tout au centre du réseau des causalités directes. », écrit Robert Frank (...).


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Il ne s’agit pas de régresser de deux siècles et de prétendre que, nonobstant Guizot, Marx, Lévi-Strauss et Lacan, l’histoire est façonnée consciemment par des dirigeants habiles et bien informés qui se jouent des contraintes imposées par les structures de tout acabit. Ce n’est pas parce que Hitler était beaucoup plus réfléchi et maître du jeu qu’on ne le soupçonnait très généralement jusque vers 1990, qu’il maîtrisait pour autant son destin et celui du monde.


J’avance avec l’assurance d’un somnambule sur la voie que la Providence m’a tracée.

Il faut savoir gré à Ian Kershaw d’avoir mis en exergue, à la fin du tome 1 de sa biographie (1999), cette phrase prononcée lors d’un meeting par Hitler le 14 mars 1936, alors que se confirme le succès de son pari rhénan (remettre son armée sur la rive gauche du Rhin en violation des traités de Versailles et de Locarno, sans réaction sérieuse des autres signataires). C’est l’une des plus sincères qu’il ait proférées en public dans toute sa carrière de chancelier. Il expose au grand jour sa folie, mais d’une manière telle que personne ne s’en rend compte : il y a de quoi se demander qui est le plus somnambule, de lui et de l’auditoire, tous pays confondus.
Il se croit guidé, justifié et même sanctifié par une Providence… alors qu’il vient d’effectuer, dans la réalité la plus triviale, un coup diplomatico-militaire lucratif.


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A propos du massacre des Juifs, il y a aussi une vérité fondamentale enrobée de mensonges dans la "prophétie" du 30 janvier 1939, faussement datée par la suite du 1er septembre, suivant laquelle une nouvelle guerre mondiale, bien évidemment déclenchée par les Juifs pour l’anéantissement final de l’Allemagne, signifierait "la fin de la race juive en Europe".
Hitler ment, certes, car la guerre sera déclenchée par lui-même et en ce début de 1939 il le sait fort bien. Mais le lien entre guerre et extermination est indiqué sans détours. La guerre, c’est indissolublement l’occasion de tuer les Juifs, et les habitants surnuméraires de "l’espace vital", d’agrandir le territoire vers l’est, d’imposer l’Allemagne comme un membre incontournable d’un directoire du monde à quatre (avec la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et le Japon), enfin de rendre la « race supérieure » consciente d’elle-même et de la cruauté nécessaire pour marquer cette supériorité.
La cohérence de tout cela, l’impossibilité d’y déceler des priorités ou une hiérarchie (sinon provisoirement, pour des raisons tactiques), c’est l’essence même du nazisme. Il y a bien là une entreprise démente (puisqu’il n’est pas vrai que l’humanité se divise en races inégales et qu’il l’est encore moins qu’on pourrait, en faisant admettre partout ce postulat –et en éliminant les Juifs, qui en sont la négation vivante-, fonder une nouvelle civilisation), mais elle est aussi terriblement réaliste. Avec une habileté diabolique, elle se niche dans des préjugés comme le sentiment de supériorité des « Blancs », elle exploite des phobies comme celle du communisme, elle singe des politiques coloniales ou impériales : elle est, par la captation de tous ces thèmes, capable d’un succès et d’une implantation relativement durables.


Pour toute contribution :
contact[arobaz]delpla.org

Un article de Marc Gébelin sur ma bio de Hitler


Remarques sur le texte de Marc :


Il résume fort bien mon travail dans ces passages :

Citation:
Hitler a de cette puissante flamme, illuminé les parois du long souterrain des haines qui court sous l’écorce raisonnable du monde, les a unifiées, s’en est fait le propagateur tranquille, enjoué, malin -parfois hystérique quand sa voix exaspérée galvanisait les foules dans les stades-, mais en règle générale sans haine inutile.

Citation:
La haine, tant que sa flamme ne rencontre pas le combustible approprié, reste diffuse, diluée, n’est pas dangereuse, est la chose au monde la mieux partagée. C’est quand elle se concentre en une personne, qu’elle atteint sa masse critique et produit la foudre. C’est comme l’intelligence : dispersée dans tous les cerveaux elle est moyenne, faite de nous des êtres pensant, mais petits. Quand soudain elle décide à se masser en un seul, elle engendre le génie, génie qui estimera avoir pour mission de s’occuper de toutes les intelligences moyennes pour les hausser à son niveau. (...) Il consacra sa vie à mettre en œuvre une politique que personne à sa place n’aurait osée. C’est la thèse de François Delpla dans son premier livre sur Hitler, écrit il y a déjà dix ans.


Quinze ans aujourd'hui...
Cette bio de 1999 était encore tout imprégnée de ma découverte de l'intelligence de Hitler, commencée dix ans plus tôt en étudiant la campagne de France, en dépassant son explication classique par la sclérose du commandement français, en centrant le regard sur l'excellence du plan allemand et de son exécution et en découvrant (dans les livres Les Papiers secrets du général Doumenc, 1992, et Churchill et les Français, 1993) la finalité de ce plan, mis en échec in extremis par l'arrivée de Churchill au pouvoir : une paix blanche avec la France et l'Angleterre, Hitler se contentant d'humilier la France et de ruiner sa puissance et son prestige militaires, tout en obligeant Londres à se résigner enfin à une domination allemande sur le continent européen.
Dans les années 2000, surtout à partir de mon travail sur sa vie privée consigné en 2005 dans Les Tentatrices du diable, j'ai été plus sensible à la fragilité du personnage, qui le faisait notamment s'entourer de présences féminines admiratives à la veille de ses décisions risquées. Edouard Husson me faisait dans le même temps remarquer son fétichisme des dates. Dans la bio, j'avais certes parlé de son délire raciste et pris au sérieux le travail inégal mais pionnier de Rudolph Binion, au milieu des années 1970, sur son déclenchement de psychose en novembre 1918, qui avait rapidement et radicalement transformé un solitaire incompris en un leader écouté. J'avais également donné raison à Brigitte Hamann contre Ian Kershaw sur la date de naissance de son antisémitisme : 1918 et non dix ans plus tôt à Vienne. Cependant, ce n'est que vers 2010 que j'ai commencé à préciser les choses comme je le fais dans mon récent Troisième Reich : sa psychose paranoïaque lui fait découvrir d'un coup (peut-être à la veille de son trentième anniversaire) que "le Juif" est à la source de tous les maux, que la victoire de 1918 est la sienne et que, parasite-né, il est donc comme un cancer sur le point de tuer l'espèce humaine; cependant, la Providence veille, et vient de charger Adolf Hitler de mettre en garde l'humanité saine (c'est-à-dire avant tout "aryenne") contre ce péril. Voilà qui se différencie profondément de tout ce qu'on peut observer, en matière d'antisémitisme, dans les époques antérieures. Une différence non seulement de degré (il "radicalise", "pousse au paroxysme" l'antisémitisme préexistant, pouvait-on lire chez les trop rares auteurs qui se posaient la question) mais de nature (seul à ma connaissance Saül Friedländer s'est engagé dans cette voie, en 2006, en parlant d'un "antisémitisme rédempteur").

Le dérangement mental du caporal Hitler, à bien des égards sans précédent, a certes une postérité. L'idée d'un mal mondial, immanent, menaçant à brève échéance la survie de l'espèce à force de complots, de tromperies et de contagions, se retrouve chez Staline avec ses "trotskystes agents de la Gestapo et du capital", puis dans les deux camps de la guerre froide et ceux de notre présent "choc des civilisations", l'Amérique dans les deux cas se voulant rédemptrice, et gladiatrice contre un empire du mal. Il n'en est que plus important de situer l'origine de ce délire manichéen, et de discerner son mécanisme.
 
 
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Ecrit par: François Delpla, Le: 26/11/14