François DELPLA

Livre d'or

Par pratclif

Bonjour
Je m'intéresse au cours de l'histoire et à la façon de parvenir aux commandes, façon Hitler.
La traduction de mon combat par Genoud, mérite [Suite...]

Livre d'or

 
Rss Le meurtre de Weimar (J. Chapoutot) ou
PUF, janvier 2010

du même auteur



Après sa thèse, éditée en 2008 sous le titre Le National-socialisme et l'Antiquité, Chapoutot se livre ici à un tout autre exercice : l'étude approfondie d'un "fait divers" censé symboliser toute une époque. Le meurtre évoqué est celui de l'ouvrier communiste Konrad Pietzuch à son domicile de Potempa (Haute-Silésie), par un commando alcoolisé de cinq militants nazis, le 9 août 1932. Ce qui donne son importance et son retentissement à l'affaire, c'est que le régime de Weimar fait montre d'une sévérité exceptionnelle par la rapidité et la lourdeur des peines (cinq condamnations à mort prononcées le 22 août), que Hitler, au zénith de sa puissance électorale (37% des voix aux présidentielles d'avril puis aux législatives de juillet), semble faire un faux pas en prenant violemment fait et cause pour les brutes et que le chancelier von Papen commue finalement les peines.

Passons sur une présentation souvent discutable de la République de Weimar en général et de sa crise finale en particulier (l'article 48 de la constitution semble, p. 29, laisser en permanence au président le choix entre présidentialisme et parlementarisme alors qu'il ne devrait s'appliquer qu'en cas de péril national requérant des mesures urgentes), voire sur d'étranges négligences ("repère", en haut de la page 18, semble plutôt désigner un repaire). Passons aussi sur la présentation de l'Allemagne comme un bon exemple de la "brutalisation" qu'aurait, d'après George Mosse, causée la Première Guerre mondiale, en passant presque sous silence la normalisation survenue entre 1924 et 1929. Il s'agit avant tout d'un livre sur le nazisme et c'est à cette aune qu'il doit être apprécié.

Quelle mouche pique Hitler ? joue-t-il pour ou contre son camp ?

A la première question, l'auteur répond par une longue digression sur la propagande nazie et l'effet qu'elle produisait sur les SA en Silésie. Le Führer n'aurait aucune liberté d'appréciation, il serait prisonnier de ce qu'il a déchaîné. Il aurait entraîné son parti dans une "impasse légaliste" et devrait compter avec "l'impatience de la base" (p. 50). Il est vrai qu'il n'a (d'après Chapoutot) choisi la voie "légale" vers le pouvoir que par un raisonnement superficiel : il s'était laissé griser, avant son putsch manqué de novembre 1923, par la "marche sur Rome" de Mussolini puis, en prison, aurait compris que ce n'était qu'une mise en scène et que le Duce était devenu premier ministre dans un cadre légal (p. 53). Ce choix stratégique n'aurait mené nulle part, semble penser Chapoutot, sans le secours providentiel de la crise de 1929. Ici le tournant stratégique de 1927-28 en direction des couches moyennes, pourtant bien mis en lumière par Ian Kershaw dès 1999, est ignoré, et la percée électorale de septembre 1930 semble le fruit naturel de la crise, pourtant encore bien jeunette.

Mais voilà que sont pris au premier degré les documents de Boxheim (rédigés, comme c'est curieux, par un futur dirigeant du SD, Werner Best) qui font scandale dans l'automne 1931, en "révélant" que les nazis préparent un putsch. Du moins Chapoutot les juge-t-il "prêts à toute éventualité" (p. 55). Les 37% des législatives du 31 juillet 1932 et le refus consécutif de Hindenburg de nommer Hitler chancelier rendrait les SA incontrôlables, en Silésie et ailleurs, tant ils seraient pressés de voir Hitler au pouvoir et les appels au calme de la presse nationale, même signés d'Ernst Röhm, leur chef d'état-major, seraient d'un faible effet. Au passage, on lit quelques bonnes pages, annonciatrices des meilleures de La loi du sang (2014), sur la conception nazie du droit, qui autorise tous les excès à ceux qui ne font que "défendre la race".

A l'annonce du meurtre de Potempa, Hitler serait "hésitant". Seul document à l'appui : une source policière (p. 69). Suit un développement sur sa relation avec Röhm, des plus classiques : il ne refuserait rien à ce vieux compagnon qu'il tutoie, lui passerait et son homosexualité et son "autonomie idéolgique" qui en fait "le dernier représentant" dans la direction du parti d'une "aile gauche" dont les autres membres auraient été déjà épurés. Or elle est réputée comporter aussi Gregor Strasser, qui ne sera disgracié qu'en décembre suivant. Toujours est-il que Hitler n'aurait pas pu ou pas voulu empêcher Röhm de signer le 17 août un article favorable aux meurtriers. Mais ensuite l'analyse se précise : c'est tout à fait volontairement que Hitler laisserait faire le chef de sa milice, qui "connaît ses hommes et sait leur impatience" (p. 71) : "Une fois acquis que la porte du gouvernement reste fermée aux nazis, il faut remettre le frac du politicien de salon au placard et revêtir à nouveau la chemise brune du militant." Les pirouettes de l'historien n'ont rien à envier à celles du politicien lorsqu'il termine ainsi son paragraphe : "Mais Hitler décide avant tout qu'il est urgent d'attendre".
Le verdict suscite, le 22 août, une entrée dans l'arène du Führer et de la direction du parti, qui s'indignent comme un seul homme en réclamant la commutation des peines de mort. Cependant, c'est "sur les conseils de Röhm" que Hitler rédige son fameux télégramme, assurant les assassins de sa "fidélité inconditionnelle". Chapoutot cite alors in extenso un long message de Hitler aux adhérents du parti. Ce serait à la fois une réaffirmation des principes nazis, et une déclaration de guerre à l'Etat. Rosenberg, qui fait figure de numéro 2 du NSDAP derrière Hitler en matière idéologique, se fend de deux articles sur la conception nazie du droit, auxquels Papen fait, le 28 août, une réponse "lucide et ferme"... après quoi les peines sont commuées le 30 par le conseil des ministres qui se range, dit Chapoutot sans répondant documentaire, à l'avis de Hindenburg. La tension retombe immédiatement, mais le droit n'a pas prévalu, regrette Chapoutot après Papen.

S'ensuit une brève narration des événements ultérieurs, jusqu'à la nuit des Longs couteaux qui serait avant tout une vengeance de Hitler contre Röhm, en raison des couleuvres que le chef d'état-major SA lui aurait fait avaler. Mais ce serait aussi une question d'opportunité : le "maximalisme" de Röhm serait des plus malvenus en un temps où la fin prochaine de Hindenburg met à l'ordre du jour l'accaparement de ses pouvoirs par Hitler : rien ne lui est plus précieux que le soutien de l'armée, qu'il faudra prochainement convaincre d'accepter de ne plus obéir qu'à lui, et la décapitation des SA, dans lesquels elle voit des concurrents, est une sorte de cadeau de noces.

Dans l'ensemble de ce petit livre, Chapoutot, comme dans l'ouvrage précédent et dans le suivant, décrit fort bien l'idéologie nazie, mais ici sa méconnaissance du rôle dirigeant du Führer dévalorise le coeur même de son propos. On en retire l'impression qu'aucune espèce de tactique ou de stratégie ne sont à l'oeuvre. Le chef est le jouet de ses propres contradictions et de celles de ses troupes. Il semble infiniment plus prudent, même si tout n'est pas clair encore et si certains points sont destinés à rester obscurs, de supposer que les dérapages sont contrôlés. Hitler a besoin à la fois de faire craindre la violence des SA, et de se montrer capable de les dompter. En l'espèce, la très mystérieuse volte-face du couple Hindenburg-Papen le 30 août sert tellement bien le chef nazi qu'il faudrait se souvenir qu'il entretient des messagers secrets auprès des dirigeants qui comptent. L'un d'eux est le général von Schleicher, qui va bientôt évincer Papen. Hitler a délégué à Berlin son confident Otto Wagener, pour le rencontrer en cas de besoin. Et Schleicher a encore toute la confiance de Hindenburg. N'y aurait-il pas là une piste ?
 
 
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Ecrit par: François Delpla, Le: 08/03/15