François DELPLA

Livre d'or

Par François
Delpla

@ Boosteur Inactif

il me semble que vous confondez les Propos et Mein Kampf, que Genoud n'a jamais traduit.

Quant à votre lien il mène tout bonn [Suite...]

Livre d'or

 
Rss UNE ''RUSE STALINIENNE'' EN 1941 ?...
Un article de Michel Schiffers


Présentation de l'auteur par lui-même :

Né en Belgique en 1960, esprit ouvert, curieux et créatif, économiste de formation, Michel SCHIFFERS est liégeois d'origine et revendique, à ce titre, de faire les choses ''sérieusement, sans se prendre au sérieux'', dans un esprit d'indépendance typiquement principautaire.

Son goût de l'histoire trouve son origine dans son passé familial (un grand-père paternel qui a combattu dans l'un des forts de Liège en mai 1940 - un père qui a combattu pour l'ONU pendant plus d'un an, en Corée, au sein du bataillon belge), dans son passé géographique (pour avoir contemplé pendant 10 ans, chaque matin, au réveil, la butte du lion de Waterloo à l'horizon) et dans son passé scolaire (un professeur de collège, passionné et passionnant, qui lui a inoculé le virus historique).

Depuis une dizaine d'années, il réside à Paris, siège de son implantation familiale actuelle.

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Résumé :
Dans cet article, l'auteur propose de revisiter la plus grande offensive terrestre de l'Histoire, la fameuse Opération ''Barbarossa'', qui débute le 22 juin 1941.
Son analyse porte sur les deux camps en présence et elle ambitionne de bousculer un certain nombre d'idées reçues à propos de ce moment-clé de la Seconde Guerre Mondiale, en réalité un coup mortel porté aux ambitions hitlériennes.
Tout d'abord, l'auteur exprime sa difficulté à accepter l'idée que Hitler et son état-major se seraient tout simplement fourvoyés en planifiant ''Barbarossa''.
Face à l'irréductible Churchill, Hitler a désespérément besoin de croire à la possibilité d'une victoire rapide à l'Est et il choisit de s'en remettre une fois encore à la bienveillance de sa fidèle ''Providence'' pour conjurer tous ses pressentiments contradictoires. En juin 1941, il abat son dernier ''atout maître'', avec appréhension, sans avoir d'autre choix véritable. Il ne peut pas ne pas essayer, mais l'attitude de ses chefs militaires pose problème dans l'analyse des faits.
Placés aux ordres d'un Hitler auquel ils ont prêté serment de fidélité, les généraux allemands sont a priori ''programmés'' pour obéir aux ordres. Néanmoins, ils ne sont ni stupides, ni incompétents, loin de là. Alors, ils doivent inévitablement se poser les bonnes questions face aux limitations incontournables de la Wehrmacht, en matériel et en effectifs, pour atteindre les objectifs de la campagne. En outre, leurs services de renseignements sont incapables de donner une image fidèle de la situation de l'adversaire et leurs projections sont purement spéculatives. L'état-major germanique ne peut donc compter que sur sa foi personnelle ou national-socialiste dans sa ''supériorité raciale'', ainsi que sur sa foi dans la supériorité de ses armes, de son commandement et de ses tactiques, afin de surmonter tous les obstacles formidables qui l'attendent en URSS.
Ensuite, l'auteur expose ses réticences face à l'idée d'un supposé monopole des Allemands en matière de ''surprise stratégique'', qui leur aurait procuré un avantage décisif.
Inversement, en examinant les activités de Staline et de Joukov au début de 1941, l'auteur a relevé une accumulation troublante d'indices permettant d'envisager l'existence d'une véritable stratégie destinée à piéger la Wehrmacht, donc Hitler, dans l'hypothèse d'une attaque de l'URSS. Staline est confronté à la difficulté de devoir gérer les suites des purges et autres errements qui ont dégradé son appareil militaire. Mais il comprend immédiatement que les solutions innovantes de Joukov vont lui permettre d'encaisser le choc – qu'il sait formidable – d'une agression allemande et de porter un coup fatal à la Wehrmacht, y compris dès 1941, pourvu qu'elle l'attaque !...
Pour l'auteur, cela démontre la capacité de Staline à adopter une approche comparable aux meilleures ruses hitlériennes, à savoir non seulement le secret, mais aussi la réduction de la ''part du hasard'' à sa portion la plus congrue pour atteindre ses objectifs, y inclus un appui rapide et massif à son effort de guerre, de la part de ses nouveaux Alliés anglo-américains.
A elle seule, l'ampleur du coût humain et matériel peut expliquer la discrétion de Staline et de Joukov à propos de cette victoire stratégique ''à la Pyrrhus'', car une telle ''ruse'' implique de leur part un degré de cynisme inégalé. Il était plus aisé pour eux de ne célébrer que leur succès (tactique) de décembre 1941. Ensuite, l'opacité intrinsèque du système soviétique, la guerre froide, la déstalinisation, etc. ont fait le reste. Mais rien n'interdit d'essayer d'y voir plus clair...
L'article est le résumé d'un processus de réflexion dynamique, relancé par les hypothèses exposées et ouvert à la discussion.

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UNE ''RUSE STALINIENNE'' EN 1941 ?...

Introduction :

Peut-on éventuellement mettre en évidence une ''ruse stalinienne'', destinée à piéger Hitler et la Wehrmacht, à l'été 1941, à actionner dans l'hypothèse où il viendrait jamais à Hitler l'idée ''folle'' d'attaquer l'URSS ?...

Cette idée m'est venue sur la base de la perception de certains ''indices'' (i.e. des éléments d'informations à interpréter dans leur contexte) et d'une sorte d' ''intuition'' générale (i.e. la construction d'un raisonnement permettant de relier des choses, éventuellement ou apparemment, contradictoires entre elles).
Il s'agit, essentiellement, d'une réflexion personnelle, basée avant tout sur une espèce d'appel au ''bon sens'', tout simplement (en attendant d'en découvrir éventuellement des preuves encore ''plus solides'').
Ma conviction s'est renforcée plus récemment, en relisant p.ex. ce que Bryan Fugate disait voici 30 ans à propos de l'opération 'Barbarossa'. Même si Fugate n'écrit rien qui mette en évidence une telle ''ruse'' à proprement parler, dans la mesure où ses développements portent davantage sur la mise en évidence d'une nouvelle stratégie soviétique défensive et des préparatifs plus ou moins efficaces, le tout au début de 1941, j'y vois des indices supplémentaires.
Quant à leurs sources, mes interrogations résultent assez largement de réminiscences de la lecture de travaux d'historiens militaires (dont David Glantz, Jonathan House ou autres David Stahel), ou - plus récemment - du Journal de Franz Halder http://cgsc.contentdm.oclc.org/cdm/singleitem/collection/p4013coll8/id/3970/rec/1 (qu'ayant trouvé sur le web http://cgsc.contentdm.oclc.org/cdm/singleitem/collection/p4013coll8/id/3970/rec/1 , j'ai enfin pu lire ''dans le texte'', et non plus au travers de citations diverses et fragmentaires), assorties d'un retour à des sources plus ''anciennes'' (dont Earl Ziemke et Barton Whaley) ou plus ''officielles'' (telles que des publications du War Department US ou de l'Académie militaire de la CIS), sans oublier les apports successifs de ceux qui ont écrit ou écrivent encore sur le sujet de la Guerre à l'Est.


1/ Le point de départ de mes interrogations est, en réalité, double :


1.1 - D'une part, j'ai beaucoup de réticence à accepter pour acquise l'idée que les Allemands (i.e. Hitler, l'OKW, mais surtout l'OKH) se sont aussi largement ''plantés'' en planifiant 'Barbarossa'.
Ainsi voudrait-on nous faire admettre que l'un, tout à sa folie raciste et ''anti-juive'' (en l'occurrence, les équations du genre ''bolchevique = juif'' et ''slave = sous-homme'') au service de sa soif de domination (l'équation ''Russie = terre promise à la construction de l'avenir et du bonheur d'une Germanie purifiée et retrouvée''), et les autres, tout à leurs fantasmes de gloire militaire à consolider pour le ''bien de la nation allemande'' (cette fois au détriment d'un ennemi inférieur en tout, sauf en nombre), tous ces ''braves gens'' donc, auraient été tellement ''orgueilleux'' et/ou ''naïfs'' qu'ils auraient très largement sous-estimé la capacité de leur ennemi, non seulement à encaisser les coups terribles qu'ils vont lui asséner avec toute la violence imaginable, en un temps très court, mais surtout, à monter en puissance parallèlement, au point de finir par les surclasser purement et simplement (déjà après quelques mois de conflit et malgré des pertes humaines et matérielles colossales).

Hitler – fou, OK, mais pas stupide – je peux encore comprendre : face à l'irréductible Churchill, il a vraiment désespérément besoin de croire à la possibilité d'une victoire rapide à l'Est pour réaliser ses desseins, et il choisit de s'en remettre une fois de plus à la bienveillance de sa fidèle ''Providence'' pour conjurer et écarter tous ses pressentiments contradictoires.
En réalité, dans sa passe d'armes avec Churchill, il abat son dernier ''atout maître'' en juin 41, non sans appréhension, mais sans avoir d'autre choix véritable selon sa logique personnelle et singulière. Et son désespoir peut l'aveugler ou le pousser à occulter volontairement ses doutes.
C'est une sorte de ''fuite en avant'', ça passe ou ça casse, mais il ne peut pas ne pas essayer.
Admettons cela, pas de problème...

Mais les militaires professionnels ??...

D'accord, ils sont aux ordres de Hitler, qui les ''flique'' de plus en plus étroitement (mais pas encore totalement en 40-41) et auquel ils ont prêté serment de fidélité, ce qui réduit leur ''marge de manoeuvre". Et des militaires sont a priori ''programmés'' pour obéir aux ordres.
Néanmoins, ils ne sont pas stupides non plus (ils passent même pour de ''bons professionnels'' de la chose militaire), alors ils doivent inévitablement se poser un certain nombre de questions :

a) D'un côté, ils viennent d'expérimenter, en France, et pour la première fois sur une échelle relativement étendue (toutefois infiniment moindre que ce qu'ils auront à affronter en URSS), un nouvel ''outil'' de combat (le soi-disant Blitzkrieg), dont ils ne peuvent objectivement prédire s'il s'avérera aussi efficace pour poursuivre des objectifs stratégiques à l'échelle d'un demi-continent, qu'il l'a été vis-à-vis d'objectifs tactiques (dont l'atteinte en flux continu a fini par leur donner un avantage stratégique décisif en mai-juin 40).

Le ''parcours d'obstacles'' du plan 'Barbarossa', c'est du genre 3 fois le parcours ''Ardennes - Sedan - Dunkerque'' en distance, et en plus, c'est sur 3 axes, à faire progresser simultanément, en parallèle, sans routes véritables, sans réseau ferroviaire exploitable, etc. Du jamais vu, ni même tenté d'ailleurs...

Leurs propres spécialistes de la logistique opérationnelle (dont le Général Wagner p.ex.) les mettent en garde très rapidement face aux difficutés qu'une telle entreprise ne va pas manquer de rencontrer. Si victoire rapide il devait y avoir, elle ne pourrait intervenir qu'en respectant une limite géographique stricte de 700 à 800 km max (500 miles). Au-delà de cette limite, c'est terriblement aléatoire, pour ne pas dire impossible...

Il est clair que les ''inventeurs'' ou les ''promoteurs'' du concept (nouveau dans son application sur le terrain) de Blitzkrieg (p.ex. des Guderian ou des Manstein, voire même un Halder, ''nouvel adepte'' qui s'est converti en s'affranchissant de ses réticences initiales au vu des résultats obtenus en France, en 1940) affichent une grande confiance.

Mais (en leur for intérieur) ils ne peuvent pas en ignorer les limites (et ne sont-ils pas, a priori, les meilleurs ''spécialistes mondiaux'' du Blitzkrieg, donc les plus aptes à en juger ?), ne serait-ce que parce qu'ils savent fort bien que la Wehrmacht n'est motorisée qu'à 20 % au mieux en 1941 (comme ce sera le cas pour tout le reste de la guerre, d'ailleurs) et ce, même et y compris après une année supplémentaire d'accumulation de production des équipements – certes, à un rythme qui n'est pas encore celui de la ''guerre totale'' ou du ministère Speer, mais sans pertes (ou presque) en l'absence de nouvelles actions militaires terrestres majeures (en faisant abstraction de la campagne des Balkans qui n'affectera, finalement, que le Groupe d'Armées Sud, et encore dans des proportions limitées).

Les nouveaux équipements produits de juin 40 à juin 41 n'ont pas servi à améliorer ce ratio (défavorable), car ils ont été utilisés pour remplacer les pertes associées aux campagnes de 1940 et équiper de nouvelles divisions motorisées ou blindées. Certes, la taille de celles-ci est réduite en nombre de chars (perte d'une Abteilung dans le régiment blindé), mais leur nombre est multiplié par 2 entre 1940 et 1941 (ce qui confère par ailleurs plus de souplesse, en termes tactiques, à des forces blindées devenues encore plus manoeuvrables), sans impact favorable sur la motorisation globale de la Wehrmacht.

Pire, ces mêmes militaires ne peuvent ignorer :
- ni l'attrition inévitable, sur les hommes et le matériel, d'une campagne à mener sur un terrain difficile (en structure et en étendue) et dans des conditions climatiques problématiques, même en été, ce que nombre de militaires savent bien pour avoir déjà combattu en Russie et ce qui va inévitablement réduire encore la disponibilité des matériels blindés ou roulants, facteurs critiques des avancées rapides projetées, qui sont elles-même la clé du succès final escompté ;
- ni qu'au titre des insuffisances industrielles en matière de production d'armements en 40-41, l'Allemagne réalise de moins bonnes performances que ses futurs adversaires, donc que l'attrition aura des effets durables.
Ainsi, il n'y a pas assez de ''pièces de rechange''. A titre d'exemple, pendant la plus grande partie de 1941, la production de moteurs de chars (déjà limitée dans l'absolu, mais, qui plus est, dispersée entre les différents modèles de chars mis en service sans souci de rationalisation) est réservée par priorité – et sur ordre exprès de Hitler – aux nouveaux engins produits pour équiper toujours plus de nouvelles unités blindées (notamment dans la perspective de la conversion des divisions de la Waffen SS en divisions blindées), alors que les engins des Panzergruppe en opérations sur le front de l'Est et engagés dans les combats, ont le plus criant besoin de moteurs de rechange. Et ce, dès les premières semaines de la campagne (juillet 41), parce que le sable et la poussière ont un effet catastrophique sur les mécaniques germaniques (la consommation d'huile des panzers sera 400 % de ce qu'elle eût dû être normalement et, malgré cela, les moteurs casseront en grand nombre, immobilisant un nombre croissant de panzers, non réparables et irremplaçables faute de stocks).
Les 3,2 à 3,5 millions d'hommes engagés sont, en 1941, pour la plupart bien entraînés et encadrés. Nombre d'entre eux sont déjà des vétérans aguerris. Il s'agit donc incontestablement d'une ''troupe solide''...

Considérons d'abord les efforts surhumains que 80 % des soldats allemands (l'infanterie et le gros de l'artillerie) vont devoir accomplir, dans la chaleur étouffante de l'été russe, pour parcourir à pied, en accompagnant leur charroi hippomobile – et ce, le plus vite possible, pour ''coller'' aux groupements blindés, mais en combattant – les plus de 700 km (au moins) nécessaires à l'acquisition d'une victoire en Russie...
En effet, sans ces forces ''de base'', il n'est pas possible de mener à leur terme les encerclements et donc la destruction de l'Armée Rouge (ce qui est l'objectif principal de 'Barbarossa').

Rien que cela devrait déjà être objectivement assez dissuasif, normalement, mais bon, Hitler et ses acolytes militaires ne sont pas des gens ''normaux''...
En outre, pour ce qui concerne les réserves, il n'y a guère que 300.000 réservistes entraînés disponibles, pour toute la campagne et pour toute la Wehrmacht.
Autrement dit, il est non seulement pratiquement impossible de constituer de nouvelles unités de qualité, mais surtout les unités engagées ne pourront même pas reconstituer leurs effectifs au fur et à mesure de la campagne, ce qui diminuera immanquablement leur valeur combative, donc leur ''mordant'' et leur efficacité, donc ralentira progressivement l'élan de la campagne.
A moins que cela n'ait pas cours dans l'armée allemande ?... Ils sont tellement bons que, même réduits à une poignée d'hommes, ils peuvent encore accomplir le job de la troupe entière. Vraiment ?...

Le déficit en réserves trouve à la fois son explication dans le ''creux démographique'' associé aux pertes humaines (dont celles consécutives au blocus britannique) de la 1ère Guerre Mondiale, mais aussi à l'interdiction faite à l'Allemagne par le Traité de Versailles de poursuivre l'instruction de recrues dans un ''service militaire'' (qui n'est rétabli par Hitler qu'en 1935, faute de moyens disponibles avant pour accueillir les recrues : pas de casernes, pas d'équipements, etc.), couplée à la durée des engagements (12 ans min.) dans la Reichswehr (où la ''rotation'' des effectifs est donc très faible). Certains ont parlé, à propos des années 20-30 de ''white years'' pour l'armée allemande...
Et ce ne sont pas les soudards mal dégrossis par Röhm et la SA qui peuvent faire illusion. Former des cadres et des soldats dans une armée moderne, c'est tout de même un peu plus compliqué que de constituer des bandes pléthoriques d'agitateurs en uniforme ou des services d'ordre pour des meetings de sympathisants.
En "zoomant" sur le corps des officiers (surtout pour les cadres subalternes et intermédiaires), c'est pire encore : pour 'Barbarossa', il faut faire appel à pas moins de 500.000 vétérans de la Première Guerre Mondiale pour encadrer les unités engagées.
Le déficit structurel en ''cadres intermédiaires'' (sous-officiers et officiers subalternes) résulte directement de la limitation des effectifs de l'ex-Reichswehr, à 100.000 hommes (soit moins que les forces de police de la République de Weimar), ce qui est loin d'être suffisant pour encadrer plus de 150 divisions actives.
L'appoint des officiers ex-Autrichiens et l'appel sous les armes d'une partie de la population allemande ''éduquée'' peut permettre de couvrir les besoins en officiers ''supérieurs'', ou garnir les états-majors, mais guère au-delà.

Autrement dit, les cadres allemands sont beaucoup plus âgés que leurs adversaires, mais surtout les officiers perdus au combat ne pourront pas être remplacés et la qualité de l'encadrement des unités de combat va diminuer inexorablement (en décembre 41, certains régiments seront commandés par des premiers lieutenants).
Quant aux spécialistes (p.ex. les tankistes), faute de réserves entraînées (et, dans leur cas, l'entraînement est long et coûteux), ils sont virtuellement aussi irremplaçables que leurs engins.

On voit d'ailleurs Halder tenir, dans son Journal, une comptabilté mensuelle des pertes en hommes et en officiers, mesurées à partir du 22 juin 41 et exprimées en pourcentage de la force initiale engagée dans l'Ostheer, sur la base d'un effectif de référence (invariable) de 3,2 millions d'hommes. Il ouvre même régulièrement les entrées de son Journal, pour les journées correspondant à la disponibilité des chiffres, avec ce type de calculs.
Cela démontre que, conceptuellement, en termes de matériel et d'effectifs, l'enveloppe allemande est pratiquement ''fermée''...

Autrement dit, par rapport à la campagne projetée, la situation de départ est déjà plutôt mauvaise (sous-effectifs structurels, à tous niveaux, par rapport à l'ennemi), mais elle ne peut que se dégrader. C'est parfaitement prévisible.
b) D'un autre côté, les Allemands ne savent pas non plus ce qui les attend ''de l'autre côté de la porte'', pour reprendre les mots de Hitler (qui en fait donc l'aveu plus tard - pour se ''soulager'' ou en trahissant que cette pensée l'habitait déjà bien avant ??).
Leurs services de renseignements sont totalement incapables de donner une image précise ou fiable de la situation exacte (en nombre, en qualité et en positionnement) des forces adverses.

A ce sujet, leurs projections sont, soit purement spéculatives (le FHO de Kinzel doit avoir un index mouillé en permanence), soit le reflet de ce que les Soviétiques (qui p.ex. prennent soin - comme par hasard - de ne pas perturber les vols de reconnaissance à haute altitude de la Luftwaffe) veulent bien leur faire voir (ou accroire).
Les espions allemands (de l'Abwehr et autres) sont, soit inefficaces, soit pratiquement empêchés d'opérer dans un Etat où l'appareil sécuritaire est aussi resserré et efficace qu'il peut l'être dans l'URSS stalinienne.

Quant au personnel diplomatique (allemand ou étranger), les hommes d'affaires ou les journalistes, peuvent-ils vraiment voir ou rapporter autre chose que ce que les Soviétiques décident eux-mêmes, souverainement, de leur montrer ?...
Quant aux informations rendues ''publiques" par les Soviétiques, elles ne sont certainement pas moins ''non transparentes'' ou ''propagandistes'' que les informations de même type délivrées par les Allemands pour leur propre compte, donc leur fiablité est pour le moins douteuse.

Reste les agents et services d'espionnage des Pays Baltes (occupés) ou ''amis'' (comme la Finlande), mais sont-ils fiables ?? De toute façon, au mieux, ils ne couvrent qu'une certaine portion du territoire soviétique...
La ''meilleure'' source d'informations, ce sont probablement les interceptions radio de l'Armée Rouge. Mais, outre qu'elles sont incontrôlables par elles-mêmes (sauf en inflitrant des hommes sur le terrain pour aller vérifier, des hommes que les Russes peuvent intercepter, car ils sont très présents sur la zone frontalière, ou que les Russes peuvent décider de laisser passer délibérément, mais en les dirigeant discrètement là où ils le veulent), ces émissions radio peuvent évidemment être très aisément contrefaites (rien de plus facile que de simuler sur les ondes un trafic radio destiné à faire croire le déploiement, le déplacement ou la présence d'unités militaires : toutes les armées font cela pour tromper leurs ennemis).

En outre, le matériel allemand ne leur permet pas de capter au-delà d'une certaine limite (de l'ordre de 150 à 250 km derrière la frontière, qui - mais c'est un hasard, n'est-ce pas ? - s'est considérablement déplacée vers l'ouest entre 1939 et 1941).
Les Allemands ne sont évidemment pas les seuls à se débattre dans ce ''brouillard'' vis-à-vis de l'URSS, à peu près tous les pays (dont les Alliés occidentaux ou le Japon) sont dans ce cas.

On peut dès lors imaginer qu'ils se recoupent entre eux (volontairement ou pas) et se confortent les uns les autres dans leurs erreurs d'appréciation.

En conclusion de ce qui précède sub 1.1 :
Les Allemands ne peuvent ignorer l'existence, avant juin 1941, de tous ces éléments ''adverses" vis-à-vis de leurs projets : ils sont évidemment tout à fait capables de dresser eux-mêmes tous les constats que je viens de reconstituer plus ou moins laborieusement (et je ne les ai accumulés que pour en signaler le nombre et l'ampleur)...
Il me paraît impossible d'imaginer, raisonnablement, qu'ils ne les auraient découverts qu'a posteriori.

Je peux imaginer par contre que Hitler oblige son commandement militaire à agir et décide de passer outre à toutes les objections de ses généraux (en admettant, ce qui n'est pas démontré, que de telles objections eussent été énoncées à voix haute). Pour les raisons déjà évoquées, sa décision d'attaquer l'URSS est prise, ferme et définitive, irrévocable.

S'ils décident (volontairement ou pas) de passer outre, les militaires allemands ne peuvent donc compter – aveuglément, c'est le cas de le dire – que sur :

- leur ''foi'' personnelle ou national-socialiste (plus ou moins sincère, mais confortée par les victoires apparemment faciles, et inattendues pour de nombreux militaires, en 1940, face à la ''première armée du monde'') dans la ''supériorité germanique'' sur des populations slaves ''abruties'' par près de 20 années de ''domination juive'' et de ''gabegie bolchevique'' ;

- leur foi, tout aussi ''inoxydable'' (merci Krupp et Thyssen !), dans la supériorité de leurs armes (alors même qu'ils connaissent l'existence de nouveaux matériels, modernes et puissants, tels que les chars KV's, à supposer que les T 34 leur soient encore inconnus), de leur commandement (les vainqueurs de 1939-40) et de leurs tactiques (pourtant non testées à une telle échelle, comme dit ci-dessus) ;

- leur espoir que tous leurs désavantages ne se combinent pas avec la force de l'ennemi et son habileté pour les mettre en difficulté dès le premier assaut.
Il s'agit là d'un véritable ''credo'', incantatoire ou à la mode Coué... pour surmonter tous les obstacles à affronter :
- le nombre de leurs ennemis (immédiatement – i.e. sur la frontière – et à court terme, via la mobilisation inévitable des réserves en hommes, colossales dans un pays plus de 2 fois davantage peuplé que l'Allemagne nazie) ;
- la ténacité, la frugalité et la résistance bien connues du soldat russe, décuplées par l'idée de défendre le sol sacré de la patrie russe immortelle et, une fois les opérations engagées, encore renforcées par la brutalité insensée des Allemands (ce qui conduit les Russes à penser qu'il vaut mieux finir les armes à la main que sous les coups des bourreaux allemands) ;
- l'immensité du territoire à conquérir et à parcourir ;
- l'adversité du climat qui aggrave les difficultés du terrain (boue dès qu'il y a de la pluie ; sable et poussière dès qu'il fait chaud et sec ; etc.) ;
- les capacités industrielles de la Russie stalinienne, en plein essor, avec un effort de réarmement soutenu et orienté vers la production de matériels de plus en plus performants et modernes ;
- des stocks colossaux de carburant, de munitions et d'armements immédiatement disponibles (p.ex. même si nombre de blindés sont relativement obsolètes, ils existent, et peuvent ''servir'' à quelque chose, ne serait-ce qu'à mobiliser des ressources pour leur élimination : n'importe quel char démodé, surgissant sur les arrières et surprenant des fantassins distancés par les divisions motorisées ou des convois logistiques non couverts par les panzers, peut faire des dégâts considérables) ;
- un réseau de transport (ferroviaire principalement), certes perfectible, mais quand même très développé et surtout orienté dans le bon sens pour la défense (avec son centre placé à 1.400 km de la frontière, à Moscou, à partir duquel il est aisé d'effectuer aussi bien les déplacements ''latéraux'' que ceux vers les régions les plus éloignées ou périphériques, selon un schéma de distribution qui va en s'élargissant à partir du centre, ce qui compense – au moins partiellement – l'absence ou l'insuffisance de la motorisation des unités mécanisées), mais pas pour l'attaque (qui – faute de contrôler le centre – ne peut s'emparer que de tronçons de réseaux non reliés entre eux, qui plus est non exploitables directement à cause de la différence de gabarit, sans parler des destructions prévisibles des ponts, des voies, des châteaux d'eau, etc. dans les territoires qui seront conquis)
Etc. etc.

... le tout sous le feu de l'artillerie russe (pléthorique, moderne, efficace et ultra-puissante, assurément l'un des énormes points forts de l'Armée Rouge)...
Mais, non, RIEN de tout cela ne peut leur faire peur !...

Ils foncent donc ''bille en tête'', sans hésiter (à part peut-être, un peu, Hitler, mais lui, il sait qu'il joue très très gros sur ce coup et il a peut-être la main qui tremble un peu au moment de ''lancer ses dés'')... Wow ! Quels bande de cons, non ???
Ah, mais non, Michel, vous n'avez rien compris !... Les Allemands ont une ''botte secrète'' : la ''surprise stratégique'' !!
Oh, vraiment ?...

1.2 – Et en quoi consiste donc cette fameuse ''surprise'' ?...


Eh bien, après avoir accepté l'idée que les Allemands misent tout en parfaite ''méconnaissance de cause'' (i.e. sans prendre en compte toutes leurs faiblesses structurelles, y compris en termes de renseignement), il nous faut accepter l'idée que, en plus, ils auraient complètement abusé ces ''gros lourdauds'' de Soviétiques... qui ne savaient même pas qu'ils allaient être attaqués en juin 1941, rendez-vous compte !?...
Donc, Staline est supposé devoir tout ignorer des véritables intentions allemandes et accorderait un crédit total aux déclarations de paix et de bonne volonté de Hitler à l'égard de son ''allié soviétique''.

C'est comme si Hitler n'avait jamais laissé entendre – alors que l'encre de la signature du pacte d'août 1939 était à peine en train de sécher – que, dès qu'il en aurait fini avec la France et l'Angleterre (ce que le pacte lui permettait d'envisager sous les meilleurs auspices), il mettrait en oeuvre la suite de son ''programme oriental''.
La confusion de Staline et des Soviétiques (voire du monde entier ?) serait due, d'une part, à l'excellence des opérations de désinformation et d'intoxication allemandes (ainsi, Barton Whaley aurait recensé pas moins de 80 actions nazies de ce type, entre 1940 et juin 1941).

Et, d'autre part, à une supposée ''candeur stalinienne'', qui se croit même autorisé – à quelques jours de l'assaut allemand – de menacer ouvertement les membres de son entourage qui viendraient à mettre en doute sa position personnelle officielle, à savoir que, jamais au grand jamais, l'Allemand n'attaquera en 1941, et certainement pas en juin, et que toutes ces ''grandes manoeuvres'' sur les frontières (où s'amasse – au vu et au su des Russes – la plus grande force d'invasion jamais rassemblée) ne sont que d'amusants exercices militaires ou des répétitions aimables pour un futur assaut sur l'Angleterre, etc., etc.

Que l'enrôlement de tous les pays balkaniques, occupés ou non par un Hitler peu soucieux d'empiéter sur la ''chasse gardée'' de Staline, n'est pas destiné à isoler l'URSS, ni à s'assurer de meilleures bases en cas d'assaut.
Est-ce donc que Hitler cherche simplement à rassembler de nouveaux amis autour de lui, pour élargir son réseau social, mais sans autre intention que de bavarder (de son futur musée ? de 'Germania' ?) et de prendre le thé dans son petit pavillon alpestre ?...
Mieux, cet ''abruti'' de Staline facilite la tâche des nazis en renforçant encore un peu ses armées des frontières...

Peut-être que comme ça Guderian et les autres consommeront moins d'essence (soviétique) pour les encercler. Merci Monsieur Joukov !
Et lui, Staline, il serait tellement ''con'' qu'il n'est pas capable de (re)définir une stratégie de défense plus efficace, ni de désinformer l'ennemi : ça, il n'y aurait que les subtils Allemands pour être capables de le faire...
Donc, toutes les mesures prises par Staline et Joukov à partir de janvier / février 1941, c'est juste dû au hasard seulement ??
De même, si – pour nombre d'entre elles – cela conforte apparemment les anticipations des Allemands ?...

La rupture stratégique de Joukov et Staline avec la doctrine précédente (que les Allemands connaissent par coeur, puisqu'elle a été élaborée au moment où la collaboration militaire germano-soviétique battait son plein, et sur laquelle une bonne part de 'Barbarossa' est construite), opérée très discrètement, n'est certainement pas faite pour les prendre exprès à contre-pied, c'est juste ''cosmétique", n'est-ce pas ?...
Et Joukov, qui connaît bien l'ancienne doctrine (tellement bien qu'il en adaptera lui-même les principes selon ce qui siéra alors à ses propres besoins, lors de la phase ultérieure de reconquête offensive, pour en faire un ''art opératif'' parfaitement rôdé dès 'Bagration'), donc qui en mesure parfaitement les qualités et les défauts, ne serait pas capable de la faire évoluer subtilement vers les besoins (défensifs) du moment ?...
Tout ça, ce ne serait donc que des coïncidences ?...

Comme, par exemple, le fait que le second échelon des Soviétiques se positionne juste au-delà de la ligne Dvina - Dniepr et à l'Est de Smolensk, c'est-à-dire très précisément à la limite des capacités logistiques de la Wehrmacht, qui va être obligée d'y marquer une pause plus ou moins longue, donc de s'exposer à des contre-attaques avec des moyens (au moins temporairement) réduits ?...
De même, le fait que le gros de l'artillerie russe n'est pas sur la frontière, mais justement sur le 2d échelon, ce qui signifie qu'il a en grande partie échappé à la destruction lors du premier assaut et des bombardements et qu'il peut commencer à peser de tout son poids dans la bataille au moment où les Allemands ne l'attendaient plus ?...
Que dire alors des dizaines de divisions d'Asie et de Sibérie qui font mouvement très tôt dans la campagne estivale pour se positionner sur le 3ème échelon, devant Moscou (pas encore menacé directement, mais cible désignée de 'Barbarossa' phase II), c'est probablement parce que le Parti leur avait accordé des vacances d'été en Europe, pour profiter de la paix, sans savoir qu'elles pourraient éventuellement avoir à combattre ??
Etc. Etc.

En conclusion de ce qui précède, sub 1.2 :

Eh bien, moi, tout simplement, ''I don't buy it'', comme disent certains...
Je me dis que Staline et Joukov avaient quelque chose en tête, pour éviter de se faire ''bouffer tout cru'' par l'ogre hitlérien.
Et j'ai relevé (à au moins deux sources) de fortes présomptions (ce ne sont plus des suspicions) d'un revirement stratégique de grande ampleur des Soviétiques, bien avant juin 1941.

2/ Détaillons alors quelque peu l'élaboration de ce plan soviétique et son contenu...


L'arrivée de Joukov à la tête de l'état-major soviétique (en janvier 1941 et en remplacement de Meretskov) a un impact majeur sur la ''stratégie de défense'' des Soviétiques dans la perspective d'une attaque allemande, dont la réalité ne semble plus être un mystère pour Staline depuis (au plus tard) décembre 1940, et dont il n'ignore pas que la probabilité augmente encore très fortement au printemps 1941.
La décision de Staline de faire confiance à Joukov résulte des démonstrations effectuées par Joukov lui-même au cours de ''war games'' exécutés à Moscou en décembre 1940 et début janvier 1941, où Joukov fait la démonstration éclatante de la faiblesse de la ''stratégie offensive'' développée jusque là par l'état-major soviétique en réponse aux possibles menaces allemandes sur la frontière occidentale de l'URSS.
Cette ''stratégie offensive'' était elle-même l'héritage des théories militaires soviétiques développées dans les années 30, par Toukachevski et consorts, ou leurs successeurs : il s'agissait, en gros, de masser des troupes aux frontières pour mener la bataille sur une ligne de défense située très à l'ouest, et puis – après avoir absorbé le premier choc d'une agression – de passer rapidement à une contre-offensive sur le sol ennemi, avec des forces mécanisées agissant dans la profondeur du dispositif ennemi.

A noter que la structure même de l'armée soviétique de juin 1941 (p.ex. le nombre et le type d'unités blindées ; le calibre, le type et le nombre des pièces d'artillerie ; etc.) est en rapport direct avec les impératifs d'une telle ''stratégie offensive'', conçue essentiellement comme une défense, mais assez aisément transformable en véritable offensive, si p.ex. Staline devait en décider ainsi. Toutefois, en 1941, pour les Soviétiques, il ne semble être question que de ''défense'' de l'URSS (y inclus les gains territoriaux ''acquis'' selon les accords passés avec Hitler, aux dépens de la Finlande, des pays baltes ou de la Roumanie, engrangés rapidement entre la fin de 1939 et l'été de 1940).

La démonstration de la puissance et de la force de frappe terrestre allemande de mai-juin 1940 impressionne évidemment les Soviétiques (comme le reste du monde), mais surtout Staline est ébranlé par la démonstration de Joukov, qui prouve, en décembre 1940, l'inefficacité (voire la dangerosité) de la stratégie de défense (la fameuse ''stratégie offensive''), jusque là admise par tout l'état-major russe sans autre état d'âme. En effet, lors de l'un des ''war games'', Joukov a joué le camp allemand (en simulant d'ailleurs une manoeuvre assez proche des plans allemands pour 'Barbarossa') et il a mis en pièces les forces de défense manoeuvrées par ses collègues.

Sur la proposition de Joukov, nommé à la tête de l'état-major par le Politburo en janvier 1941, Staline décide alors de mettre en place discrètement une ''défense en profondeur'', tout en leurrant l'ennemi (qui, manifestement, spécule sur une forte défense sur les frontières ou en Biélorussie et ce d'autant plus que les Russes ont déployé des forces importantes dans la partie de la Pologne qu'ils occupent depuis l'automne 1939 et en Ukraine).

Toute la subtilité du plan de Joukov et Staline sera donc de faire croire aux Allemands que ''rien n'a changé'' (les Allemands doivent continuer de penser que le gros de l'Armée Rouge se battra bien sur les frontières et à l'ouest de la ligne Dvina – Dniepr), alors que, en réalité, le gros de la défense russe (i.e. le ''second échelon stratégique'') se mettra en place à l'est de Smolensk et puis devant Moscou (i.e. le ''troisième échelon stratégique''), avec deux masses offensives concentrées au nord et au sud, sur les flancs du Groupe d'Armées Centre de la Wehrmacht (flancs qui seront forcément très étirés lorsque ce Groupe d'Armées sera arrivé à Smolensk).

C'est d'ailleurs ce qui fera croire à certains généraux Allemands (et cette idée est même encore défendue actuellement par des Russes !) que les Russes préparaient une guerre d'agression contre l'Allemagne. En réalité, il n'en était rien, mais le dispositif de déploiement de la ''stratégie offensive'' amenait les unités russes à proximité des frontières et dans une posture qui pouvait très rapidement basculer vers l'offensive, mais en tant que ''tactique de défense''...

Pour ce faire, Joukov organise rapidement (il n'a guère que 6 petits mois devant lui), mais surtout discrètement, un redéploiement vers l'est de certaines unités [auxquelles les nouveaux matériels modernes performants, en avions (Mig 3) et en blindés (T34 et KV's), sont prioritairement réservés, au fur et à mesure de leur production].
Agissant sous le couvert de rotations d'unités, entre la frontière et l'arrière, Joukov ne peut toutefois pas agir ni trop rapidement, ni trop massivement, s'il ne veut pas que sa manœuvre secrète soit éventée par les Allemands, ou par ses confrères placés au commandement des armées des frontières.

A noter que Joukov a rapidement et correctement identifié le (futur) Groupe d'Armées Centre comme devant être dirigé sur Moscou par la ''voie la plus directe'' (en gros, l'axe Minsk – Smolensk – Moscou).
C'est effectivement le plan de Halder et de l'OKH, lequel témoigne en l'espèce – et une fois de plus – de son manque d'originalité (cf. la version initiale du plan d'attaque concocté par Halder pour le ''Plan Jaune'', avant que Hitler, Manstein et Guderian ne viennent imposer leur idée – gardée secrète jusqu'au bout – du fameux ''coup de faucille'', auquel Halder finit par se rallier, avec conviction il est vrai, mais ce n'était pas son idée de départ, bien au contraire).

L'attaque sur les flancs d'un Groupe d'Armées Centre affaibli par des semaines de combat (selon ce que Joukov espère) pour avancer jusqu'à Smolensk et à la limite de ses capacités logistiques (car parvenu à des centaines de kilomètres de ses bases de départ en Pologne) visera son encerclement et sa destruction, ce qui devrait signifier une défaite décisive des Allemands parce que ce Groupe d'Armées Centre regroupe l'essentiel de leurs meilleures forces offensives.

Le nouveau plan de défense de Joukov (approuvé et encouragé par Staline) suppose en réalité de sacrifier quasiment tout le ''premier échelon stratégique'' (i.e. les ''armées des frontières'', massées dans le saillant Brest-Bialystok et devant Kiev), dont le rôle sera d'user, de détourner, mais surtout de retarder le plus possible la progression de la masse des forces allemandes – constituée de leur infanterie et leur artillerie – pendant que les deux autres échelons stratégiques seront mobilisés et se déploieront pour couvrir Moscou.

Dès lors, les commandants des unités (divisions, armées ou groupes d'armées – les ''fronts'' dans la terminologie militaire soviétique) qui doivent résister le plus possible sur la frontière occidentale ne sont pas mis dans la confidence, de façon, notamment, à ne pas ''émousser'' leur volonté de résistance s'ils venaient jamais à nourrir des doutes sur la stratégie de défense. Pour eux, on en reste à l'idée ''officielle'' de la ''stratégie offensive'', et ils se battront d'ailleurs avec vigueur et parfois acharnement (ce que les militaires allemands eux-mêmes reconnaîtront volontiers et rapidement, et ce que les pertes allemandes des premières semaines du conflit démontrent amplement), comme si le sort de la guerre devait effectivement se jouer à l'ouest de l'URSS.

La décision de Staline de ne pas mobiliser toutes ses forces de réserve ''préventivement'' (c'est-à-dire à compter du moment où p.ex. il ne peut plus ignorer l'imminence de l'attaque allemande) a été largement critiquée et commentée, mais elle peut fort bien également s'interpréter comme faisant partie de sa stratégie de dissimulation (un ''deception plan'' comme diraient nos amis anglophones).
De même que son (apparente) indifférence vis-à-vis des ''rumeurs alarmistes'' qui ne cessent de lui parvenir quant aux intentions belliqueuses des Allemands.
Ou son absence de réaction trop manifeste vis-à-vis de la froideur relative des Allemands dès novembre 1940, lorsque Molotov vient à Berlin, etc.
Avec leur nouveau plan, Joukov et Staline spéculent que – en cas d'attaque allemande – ils disposeront d'assez de temps pour mobiliser les réservistes et déployer les second et troisième échelons stratégiques pendant que le premier échelon livrera ses combats de retardement et émoussera les fers de lance blindés de la Wehrmacht (dont ils savent pertinemment, et surtout depuis mai-juin 1940, qu'il n'est pratiquement pas possible de les empêcher de pénétrer la première ligne de défense, s'ils se lancent dans un assaut déchaîné du type de celui de Sedan, voire pire encore s'ils disposent de moyens renforcés, un an plus tard, pour mettre en oeuvre leur Blitzkrieg).

Il n'en reste pas moins vrai que, dans la réalité (c'est-à-dire au cours des premières semaines de 'Barbarossa'), les Soviétiques seront désagréablement surpris par la rapidité et la facilité relative des avances allemandes de juin-juillet 1941, mais cela illustre la différence entre un ''plan (de défense) théorique'' et la réalité du terrain.
Les commandants allemands ont parfois de la chance (comme le groupe blindé de Hoth qui capture, intacts, des ponts stratégiques sur le Niemen, ce qui lui permet de se projeter directement sur Minsk) et ils sont plutôt habiles (surtout avec des Hoth et Guderian à la manœuvre au centre, ou Manstein au nord).
Ces déconvenues génèrent sans aucun doute de premières sueurs froides pour Joukov et Staline. Ainsi qu'une euphorie trompeuse dans le camp allemand (Halder et les autres) qui peut croire un moment que ses plus folles espérances se matérialisent à nouveau...

Il convient également de ne pas perdre de vue que l'Armée Rouge compte certes plus de 5 millions d'hommes sous les drapeaux en juin 41 (soit +/- 1,5 fois les effectifs de la Wehmacht affectés à Barbarossa), dont la majorité (plus de 3 millions) sont déployés à l'ouest, essentiellement dans le ''premier échelon stratégique'' (ce qui met celui-ci dans un rapport global de 1:1 face à la Wehrmacht, sauf aux ''points de pression'' ou schwerpunkte du Blitzkrieg), mais surtout qu'elle a une capacité de mobilisation estimée à 14 millions de réservistes entraînés !! [contre une capacité infiniment moindre – de l'ordre de 300.000 hommes entraînés en 1941 seulement – du côté allemand, comme dit plus haut, en conséquence des dispositions du Traité de Versailles, dont c'est peut-être l'une des seules ''réussites'' tangibles]
Dans la pratique, c'est évidemment le premier échelon stratégique qui va ''souffrir'' un maximum. Il fournira d'ailleurs les premiers contingents (déjà assez nombreux, mais en réalité pas tant que ça si on examine attentivement les chiffres) de prisonniers de guerre soviétiques capturés dans les encerclements des poches de Bialystok et de Minsk (près de 300.000 soldats russes capturés), au début de 'Barbarossa' (de juin à juillet 1941).

A noter que ces résultats ''spectaculaires'' seront obtenus par la Wehrmacht au prix de pertes très lourdes, comblées difficilement, voire pas du tout, alors que les Soviétiques seront en mesure de déployer constamment de nouvelles unités (et ce dès le mois de juillet 41), lesquelles proviennent de leurs réserves opérationnelles, puis stratégiques, conformément à leur ''plan de défense''.
En outre, comme les poches allemandes seront rarement ''imperméables'' (à cause des intervalles qui se creuseront immanquablement entre les groupes blindés mécanisés, plus mobiles, et les masses d'infanterie qui avancent à pied dans la touffeur de l'été russe), de nombreuses unités russes encerclées s'échapperont pour rejoindre les lignes de défenses situées plus à l'est, ou continueront de combattre, longtemps, sur place, c'est-à-dire sur les arrières des Allemands, obligés à plusieurs reprises de renvoyer certaines unités blindées vers l'ouest au lieu de progresser vers l'est.
La simple constatation de la mise en œuvre de ces mesures, par les Soviétiques, est déjà de nature à tordre le cou à la version ''officielle'', ou très ''consensuelle" dans l'historiographie habituelle, d'une Armée rouge prise ''par surprise'' lors du déclenchement de 'Barbarossa', le 22 juin 1941, ce qui serait – selon ce que l'on nous en dit habituellement – l'explication de la rapidité de l'avance allemande et des désastres successifs des forces soviétiques, jusqu'au ''redressement'' de fin 1941.
Au contraire, il apparaît que Staline et son chef d'état-major (Joukov) préparent soigneusement (c'est-à-dire méticuleusement, et avec un cynisme tout à fait ''stalinien'' compte tenu des conséquences probables pour des dizaines de milliers de soldats russes ou pour les populations russes directement exposées, dont évidemment de nombreux Juifs) un véritable ''piège'' pour la Wehrmacht, bien inconsciente (dans son aveuglement raciste) de ce qui l'attend réelllement. Et toutes les reconnaissances (aériennes) allemandes semblent bien démontrer que le dispositif de défense russe est concentré à l'ouest... Comme si les Soviétiques avaient choisi de se mettre précisément là où les Allemands voudraient tant qu'ils fussent... Mais ces ''immondes Slaves'' ne sont-ils pas tellement ''bêtes'' et ''inférieurs'' ??

L'intervention de Joukov aux côtés de Staline (qui reste incontestablement le chef et le ''maître d'oeuvre'' de l'entreprise) est un élément capital dans la redéfinition de la stratégie soviétique.
Dès septembre 1940, le rôle de Joukov (alors chef du District Militaire Spécial de Kiev) s'affirme, pour devenir prépondérant à partir de janvier 1941.
Si l'on ajoute à ces discrets et secrets préparatifs du printemps 1941, les manoeuvres des mêmes (Staline et Joukov) lors des opérations de septembre 1941 (au moment de la bataille d'encerclement près de Kiev, en Ukraine), on se fait une autre idée de (l'échec programmé de) l'opération allemande, dont Hitler attendait tant pour la suite de ses ''plans de paix''...


3/ L'impact de la ''crise du commandement allemand'', en août-septembre 1941 :


Cette crise naît, dans le camp allemand, de ''règlements de comptes'' rageurs entre, d'une part, Halder, l'OKH et von Kluge et, d'autre part, Guderian, mais elle a aussi des conséquences sur l'attitude du camp soviétique, où Joukov en vient à douter de sa stratégie.
Ainsi, Joukov est saisi d'effroi lorsqu'il constate que Guderian fonce plein sud au début du mois de septembre et précisément au point le plus faible du dispositif soviétique, que Guderian pourrait alors contourner totalement sans rencontrer d'opposition, s'ouvrant la route de Moscou par le sud-est (ce qui aurait probablement consommé une défaite stratégique des soviétiques à l'automne 1941).
A ce moment-là de la campagne, Joukov semble même pendant un moment ne plus vouloir partager les orientations stratégiques de Staline, qui lui s'en tient à leur plan initial du printemps 1941 et refuse de faire retraiter vers l'est les forces concentrées près de Kiev (lesquelles sont menacées d'encerclement et donc de destruction), parce qu'il est décidé à les sacrifier – comme prévu dans le stratagème mis au point avec Joukov – pour attirer les Allemands le plus loin possible vers le sud et le sud-ouest, afin de les retarder et de les détourner de Moscou, pendant que se déploie – très progressivement – le troisième échelon stratégique, clef de voûte de la future défaite allemande, mais dont le déploiement vient à peine de débuter en septembre 41.
Ce n'est que quand la ''bataille de Kiev'' est engagée ou sur le point de se déchaîner que Staline lui-même semble pris d'une ultime hésitation, et autorise un repli vers l'est. Mais il est alors trop tard et le piège s'est déjà refermé sur le groupe d'armées soviétique d'Ukraine qui va être anéanti (600.000 prisonniers, du jamais vu).
Et pourtant, cette victoire allemande n'est qu'un succès ''tactique'', ainsi que la suite de la campagne va le démontrer.

En réalité, la stratégie de Joukov et Staline est ''payante''... Mais les Allemands ne s'en rendent pas compte. Le succès de septembre achève de les intoxiquer...
En septembre, Joukov avait réalisé avec horreur que, malgré tous ses soins, rien ne pourrait arrêter une poussée allemande vers Moscou par le sud-est parce que le déploiement des réserves stratégiques est encore trop incomplet, mais Staline a décidé de prendre le risque (tout à fait considérable) de parier sur le fait que Guderian va participer à l'encerclement de Kiev, et non contourner le second échelon stratégique pour se diriger vers Moscou par le sud-est.
Joukov ne sera soulagé qu'en voyant que la manoeuvre allemande est bien conforme à leurs espérances initiales : Guderian se contente bien de foncer plein sud, pour rejoindre Kleist et son groupe blindé qui constituent la pince sud de la tenaille ukrainienne, sans envelopper les forces russes par le sud-est afin de remonter ensuite vers le nord en direction de Moscou, via Orel, etc.
La ''stratégie défensive'' Joukov-Staline est sauve !...
En réalité, au mois de septembre, Guderian obéit, contre son gré semble-t-il, aux ordres de Hitler. En août-septembre 41, Guderian et les autres principaux généraux concernés (Halder, Hoth, von Kluge) souhaitaient tous maintenir leur effort principal en direction de Moscou, le véritable objectif de la campagne, tel que défini par Halder et l'OKH dès 1940, mais de façon détournée vis-à-vis de Hitler [NB : je ne développerai pas ce point ici, car il a trait à la genèse du plan d'opérations allemand, ce qui est un autre sujet], et ce sans délai (hormis celui du nécessaire ''ravitaillement'' – en hommes et équipements – de leurs unités, indispensable après les dures batailles à l'est de Smolensk, e.a. dans le saillant de Yelna, véritable nouveau ''Verdun'' selon les militaires allemands).

Comme Hitler insiste pour se saisir immédiatement de l'Ukraine (peut-être influencé aussi en cela par Göring, qui met en avant l'intérêt économique d'une domination allemande immédiate sur l'Ukraine et le Donbass, ainsi que l'ouverture possible de la route du Caucase, donc du pétrole de Bakou, tout en assurant le Führer que, au nord, la Luftwaffe va se charger de réduire Leningrad en cendres), Halder lui concède ''facialement'' un mouvement de Guderian vers le sud pour régler la question du saillant ukrainien (où de nombreuses forces soviétiques ont été maintenues par Staline à l'ouest, alors que Joukov aurait voulu commencer à les replier vers l'est pour ne pas les laisser se faire encercler, ce qui aurait du même coup sécurisé l'approche de Moscou par le sud-est), tout en comptant bien retirer à Guderian une partie de ses forces et les confier à von Kluge, de façon à pouvoir reprendre (sans l'avouer vraiment à Hitler) la marche vers Moscou avec, au nord, un mouvement convergent du groupe blindé de Hoth (qui, lui, a obtenu de Hitler de ne pas être détourné vers Leningrad, puisque la Luftwaffe est ''en charge'').
Mais Guderian (furieux de se voir ainsi privé de sa ''marche triomphale'' sur Moscou et qui a un ou plusieurs ''oeufs à peler'' avec Halder) refuse de céder la moindre unité de son Panzergruppe à d'autres commandants (von Kluge p.ex.) et il se fait habilement couvrir par Hitler (qui – vraisemblablement sans percevoir la partie que Guderian est en train de jouer avec Halder – concède à Guderian de pouvoir manoeuvrer vers le sud avec la totalité de son groupe blindé), sans pour autant ''balancer'' ses ''camarades'' auprès du Führer, mais tout en sachant qu'ils n'auront pas les moyens de poursuivre sans lui vers Moscou...
Vue comme cela, la ''partie de cons'' de Guderian tue 'Barbarossa', même si, évidemment, ce n'était pas l'objectif de Guderian, qui ne mesure sans aucun doute pas toutes les conséquences de son entêtement.
Même si Guderian participera activement au succès de l'encerclement des armées russes d'Ukraine, le résultat final n'eût pas été très différent sans les forces qu'il n'a pas cédées. En effet, pour une très large part, elles étaient moins motorisées et incapables de se porter rapidement vers le sud. Elles ont donc assez peu contribué à la manoeuvre d'encerclement, alors que, à l'inverse, si elles avaient été maintenues au Centre, dans la IVème armée blindée de von Kluge, elles étaient idéalement positionnées, fin août, pour foncer sur Moscou au travers d'un rideau défensif (le second échelon soviétique) pas encore suffisamment renforcé, malgré les efforts de Joukov et de la Stavka.
Inversement, leur aller-retour vers l'Ukraine – pas indispensable, comme dit ci-avant – les épuise encore un peu plus et retarde leur déploiement lorsque la marche sur Moscou va reprendre en octobre 41, pour s'arrêter assez rapidement une fois que les pluies d'automne commenceront de s'abattre, offrant alors un répit supplémentaire aux Russes, sans contrepartie pour les Allemands qui ont défintivement laissé passer la fenêtre d'opportunité que l'agressivité de Guderian avait créée en juillet-août pour le Groupe d'Armées Centre.
L'entêtement de Guderian (tout à ses raisons personnelles) sauve donc la stratégie de Joukov et de Staline, et il contribue à leur succès en leur accordant plusieurs semaines vitales pour déployer les réserves sur les second et troisième échelons stratégiques...

4/ Autres changements notables relevés dans la stratégie de défense soviétique à partir de février 1941 (autrement dit dans la foulée de l'arrivée de Joukov à la tête de l'état-major soviétique) :

Les unités déployées sur les frontières sont progressivement ''dissuadées'' de faire ce qui est normalement prévu en fonction de la ''stratégie (de défense) offensive'' qui a toujours cours (du moins ''officiellement''), à savoir une attaque en réponse à l'agression ennemie (voire, au besoin, des ''attaques préventives'', en certains points du front, pour gêner les préparatifs ennemis), les arguments invoqués, étant, par exemple, liés aux redéploiements en cours dans les territoires plus récemment acquis à l'URSS, ce qui ne permet pas de placer les unités sur les meilleures bases de départ possibles – qui doivent être fortifiées et aménagées, mais le temps manque pour ce faire – dans l'hypothèse d'une action offensive ; ou à des problèmes d'insuffisance des moyens de transport, ferroviaires notamment.

De vastes plans (et ceux-là, sont même déjà partiellement instruits dès 1940) existent pour redéployer les forces actives de l'Armée Rouge, en particulier sur les frontières occidentales, mais pas seulement (il est aussi question des frontières orientales, des Pays Baltes, de la Crimée, etc.), étant entendu que le temps manquera finalement pour mener ces plans à leur terme avant le déclenchement des hostilités (ce qui renvoie, p.ex. aux difficultés évoquées au point précédent, dont le congestionnement de la logistique de transport, dont l'industrie a aussi grand besoin p.ex.).

Enfin, de nouveaux plans de ''mobilisation rapide'' (élaborés sous la direction de Joukov) sont présentés au gouvernement russe dès le 12 février 1941 et envoyés aux commandements territoriaux en mars, pour la mobilisation des réserves de façon à faire passer les effectifs de l'Armée Rouge à 8,9 millions d'hommes pour le 1er juillet 1941. Ceci s'accompagnant de la définition des dotations complémentaires en matériel, nécessaires pour les forces aériennes et blindées, ainsi que pour l'artillerie et les transports. In fine, ce plan prévoit l'appel de pas moins de 5 millions de réservistes (y compris leur encadrement, soit 600.000 officiers et 885.000 cadres subalternes), et les autorités politico-militaires se préoccupent également du caractère relativement peu discret de tels mouvements d'hommes, tant vis-à-vis du reste de la population (qui pourrait s'en inquiéter) que d'éventuels ''observateurs extérieurs''.

A noter que, une fois les hostilités déclenchées, toutes ces mesures n'auront pas toujours l'efficacité recherchée, à cause de leur caractère tardif ou de problèmes rencontrés sur le terrain pour mettre en oeuvre des mesures bien conçues en théorie, mais difficiles à concrétiser (p.ex. la levée, l'acheminement et la concentration des réserves en temps utile ; les retards dans la production industrielle, qui est incapable de fournir les équipements nécessaires pour les nouvelles unités ; etc.).
Mais l'existence de toutes ces mesures nous amène à remettre en question l'image trop souvent véhiculée d'un état-major russe, sinon totalement incompétent, du moins assez ''passif'' ou peu capable d'anticiper ce qui l'attend au printemps 1941.
Pour expliquer les désastres militaires (car il s'agit bel et bien de désastres, eu égard aux pertes humaines et matérielles), subis par l'Armée Rouge au 2d semestre 1941, il ne faut pas perdre de vue non plus que, si l'état-major russe a bel et bien anticipé les choses, sa nouvelle stratégie n'a pas toujours porté tous ses fruits. Elle a même connu des ''ratés'' importants. Sans parler des habituels aléas de la ''réalité du terrain'' qui, dans le déroulement effectif des opérations militaires, viennent assez souvent démentir dans les faits les attentes des planifications les plus élaborées.

5/ Autres mesures corrélées :

Sans un plan soigneusement conçu et préparé, je ne crois pas non plus à la possibilité de déplacer avec succès, littéralement ''sous le feu de l'ennemi'', des centaines et des centaines d'usines et de centres de production industrielle, de Biéolorussie ou d'Ukraine vers l'Oural et le Kouzbass.
Eu égard à la préparation minutieuse et aux moyens logistiques colossaux que cela suppose, à l'amont et à l'aval, au moment où le pays est en pleine guerre, et que des mouvements logistiques impérieux sont en cours dans tous les sens pour satisfaire (non sans difficultés d'ailleurs) les besoins du front, tout cela a dû, nécessairement, être planifié ''well in advance''.

Idem pour le déplacement des populations (qui s'effectuent avec méthode, selon des plans arrêtés depuis de nombreuses années).
De telles opérations sur les arrières du front ont pu être beaucoup de chose, sauf de l'improvisation.
Et si elles peuvent s'effectuer dès l'invasion ou en juillet 1941, leur exécution a dû être préparée en même temps que le (ou intégrée au) reste du ''nouveau plan stratégique''...

6/ La nouvelle stratégie permet de poursuivre d'autres objectifs...

En supposant que Staline se soit plus ou moins rapidement persuadé qu'un affrontement avec Hitler était inéluctable à terme (supposition qui ne me paraît absolument pas douteuse), et en considérant que Staline n'a pas pu manquer de détecter les signes d'une impatience hitlérienne croissante en 40-41 (compte tenu e.a. de ses démêlés inextricables avec Churchill), Staline, sait qu'il est ''pris de court'' : il a besoin de temps pour "réparer" les dégâts de ses purges et autres errements au sein de son appareil militaire.

Or, voilà que Joukov (à la façon d'un Manstein pour le ''Fall Gelb'') apporte des solutions ''innovantes'' permettant, le cas échéant, d'encaisser le coup dur que l'URSS pourrait devoir affronter si Hitler décidait de passer à l'action, et donc de gagner un temps précieux.
Voire, avec de la chance, de porter un coup fatal aux Allemands, s'ils sont suffisamment imprudents pour affronter l'URSS dès 1941, et assez imprudents pour se laisser attirer dans des ''killing grounds'' (comme p.ex. les Iraniens l'ont été dans les marécages du sud irakien et des Majnoon Islands, face à l'armée de Saddam Hussein, qui s'y est livré à un véritable ''turkey shoot'' dévastateur) ??...

J'ajoute encore que, peut-être, Staline a pu se dire que, avec l'Angleterre toujours en guerre (grâce à Churchill) en 1941, s'il pouvait apparaître, lui, Staline, au moins pour un temps, en grande difficulté, il pourrait même plus facilement (y compris avec l'appui actif de Churchill) obtenir une aide substantielle des Etats-Unis (via le ''Lend Lease Program'', dont l'extension à l'URSS est engagée activement depuis mars 1941) pour accélérer son programme de réarmement (qui ''traîne la patte'' à cause de toutes les insuffisances ou inefficacités de l'industrie russe). En particulier, dans le domaine des transports routiers (le gros point faible de l'Armée Rouge pour pouvoir donner leur mobilité aux groupes mécanisés, projetés dans le futur avec le retour à la doctrine offensive des années Toukachevski) et ferroviaires (pour compenser la perte inévitable des principaux centres de production de matériel ferroviaire, qui se situent dans la zone des futurs combats, mais qui – pour des raisons techniques – ne peuvent être démontés, contrairement à la plupart des autres usines et entreprises) ou pour renforcer l'aviation tactique (chasseurs et bombardiers légers). Ou via des ''transferts de technologie'' (pour les télécoms p.ex., autre point faible des Russes). ''Comme par hasard'' d'ailleurs, ce sont précisément tous ces matériels que le Lend Lease procurera, en masse, à l'URSS, d'abord via des rétrocessions de matériel livré aux Anglais (avec des livraisons qui démarrent dès le 26 juin 1941), puis directement à l'URSS (lorsque le Congrès US aura marqué son accord sur les conditions d'adhésion de l'URSS au ''Lend Lease Act'').

En outre, Staline ne peut ignorer que, une fois les hostilités engagées et la retraite enclenchée, le démontage des installations industrielles aura pour effet de creuser un déficit dans la production de certains équipements (le temps de remonter les usines à l'abri des assaillants ou de mettre en service les nouvelles installations de production).
C'est moins critique pour les blindés, domaine où l'URSS est relativement ''autonome'', grâce aux centres de production de Leningrad (qui échappe aux Allemands) et de Stalingrad (non directement menacée en 1941), qui peuvent accroître leur production et prendre le relais des usines situées plus à l'Ouest, démontées ou menacées par l'invasion allemande (Karkhov).
L'obtention rapide d'une aide anglo-américaine aiderait alors à surmonter, ou permettrait peut-être de combler, ce déficit (très critique dans le domaine des transports ferroviaires, clé de la logistique russe).
Dans cette perspective, plus tôt cette aide arriverait, mieux ce serait... Hélas, pour Staline, cela prendra sans doute plus de temps qu'il ne l'aurait souhaité, et de cruelles pénuries frapperont – à de bien mauvais moments – sa brave Armée Rouge qui n'en peut mais.

Donc, il faut bien laisser les Allemands avancer en URSS :
- à la fois, pour faire comprendre aux Américains que la menace est sérieuse et que la défaite de l'URSS signifierait la fin de leur allié anglais aussi ;
- mais aussi pour mettre la Wehrmacht en difficulté, l'user dans sa progression et l'éloigner de ses bases logistiques pour affaiblir sa puissance.
En s'avançant vers Moscou, comme dans une espèce d'entonnoir, les Allemands ne manqueront pas d'exposer dangereusement leurs flancs, offrant de plus en plus de prise au harassement (harcèlement des partisans renforcés par les troupes qui échappent à des encerclements trop perméables) et aux mouvements de contre-offensive prévus, mais pour lesquels il faut le temps d'amasser troupes et matériels aux endroits voulus.

7/ Et le succès stratégique des Russes se matérialise...


Le sacrifice du premier échelon, sur les frontières et en Ukraine permet de gagner ce temps, tout en émoussant grandement la force de frappe (le ''cutting edge'') des groupes blindés allemands qui s'usent dans les immensités russes, sans avancer vraiment vers Moscou, donc sans disloquer l'URSS ou sans réussir à détruire l'Armée Rouge.
Selon la conception que je me fais de la ''ruse soviétique'', et que je viens d'exposer, la victoire stratégique devait donc, nécessairement, passer par un certain nombre de défaites tactiques.
Mais pour qu'il en fût ainsi, il fallait pouvoir ''ne pas perdre le fil'', indépendamment des circonstances réelles (les défaites intercalaires, dont l'ampleur dépasse probablement les hypothèses staliniennes et joukoviennes, ce qui est un problème supplémentaire en soi, car il faut bien ''faire avec'', et ça peut contrarier certains plans, pour lesquels les ressources espérées viennent à manquer), donc avoir une vue d'ensemble, un ''plan'', y croire et s'y tenir.
Avoir un tel plan ne contredit en rien l'idée que l'on puisse – dans l'adversité – avoir des doutes sur le succès de son exécution, et même les exprimer ou les laisser transparaître.
Mais il ne fallait pas que l'ennemi le sache, donc on le lui cache, sinon il aurait pu prendre des contre-mesures...
Bien sûr, le "plan Staline - Joukov" connaît des ratés : l'Armée Rouge de 1941 est percluse de défauts, les Allemands sont ''meilleurs'' ou encore plus agressifs que prévu (ah, ce diable de Guderian !!), etc., etc.
Donc, le repli ''ordonné'' peut, à certains moments, revêtir une allure catastrophique (Staline et Joukov se font des frayeurs terribles, leurs nerfs craquent par moments), mais dans la durée, le temps jouera toujours en faveur des Russes, à condition de ne pas perdre l'essentiel, dont Moscou, et même Leningrad, ce qui a quand même presque failli être le cas, avec le retour offensif des Allemands début octobre, puis après la mi-novembre 41.

Staline et Joukov sont certainement ''fébriles'' et ils ont sans aucun doute commis de graves erreurs de commandement ''instantané'' (i.e. dans le ''feu de l'action'') ou d'appréciation (surestimant leurs forces et sous-estimant la résilience de leur adversaire, qui reste hyper-dangereux même quand il est objectivement affaibli). D'autres lacunes sont apparues, telles que des déficits en encadrement de qualité pour les nouvelles unités, des déficits temporaires en armement, etc. mais, globalement, l'Armée Rouge ne cesse de progresser, là où la Wehrmacht régresse...
Et Staline sauve l'essentiel : il sauve sa capitale, le gros de son armée et de ses capacités à reprendre l'initiative.

Il commet ensuite l'erreur de surestimer une fois de trop ses forces ou de sous-estimer la détermination de ses adversaires (certes ébranlés, mais surtout tétatinisés par le ''standfast order'' hitlérien), et son offensive générale de l'hiver 41 – 42, lancée prématurément (et contre l'avis de ses généraux), est un échec relatif (toutefois, un échec temporaire, contrairement à celui des Allemands, qui est définitf).
Le coût (humain et matériel) de cette victoire stratégique, véritable succès ''à la Pyrrhus'', qui a bien failli tourner au désastre total et sans appel, est tel que le commandement soviétique (et surtout Staline) me semble difficilement pouvoir avouer qu'il a accepté ''consciemment'' (c'est-à-dire en exécution d'un plan délibéré) une telle prise de risque (qui plus est, sans même disposer du moindre ''plan B'' : là aussi, ça passe ou ça casse...).
Mieux vaut jouer les victimes ou les héros, les braves sauvés de l'adversaire par leur ténacité et leur acharnement, ça amène plus de sympathies (américaines ou anglaises p.ex.) : ''nous avons fait ce que vous attendiez de nous, résister jusqu'à l'extrême limite, mais qu'est-ce que nous en avons bavé. Aidez-nous et on les achève !!''...
Devenu à son tour une victime du nazisme, le ''bolchevisme'' n'en devient-il pas plus ''fréquentable'', du moins pour un temps ?...
Je suis à peu près convaincu que si Hitler avait (pour une fois) suivi Halder, von Bock, von Kluge, Hoth et surtout Guderian, il aurait raflé la mise en août-septembre 41. Il a été impatient... et surtout grisé par ses succès initiaux.
Ses crises psycho-somatiques du mois d'août, c'est quand il fait (littéralement) ''dans son froc'', parce qu'il voit l'échec lui arriver en pleine figure. Et que ses généraux le dévisagent – froidement – dans le blanc des yeux...
Le problème pour Hitler, c'est qu'il n'avait aucune ''seconde chance'', donc pas de droit à l'erreur, comme la suite le démontrera.

Le million de pertes humaines subi par la Wehrmacht au cours de la première année du conflit sonne le glas de toutes ses espérances en termes militaires, car son armée est saignée à blanc en termes de ''forces vives''. La Wehrmacht ne s'en remettra jamais, elle a de beaux restes, mais ce ne sont que ça, des restes...
C'est comme Napoléon à Waterloo, quand ses grognards échouent à déboucher sur Mont-Saint-Jean, dans la nuit tombante : c'est plié, la messe est dite... Il ne reste plus qu'à fuir...

Pour Hitler, c'est la fuite en avant, mais il a échoué, il le sait et il se ''venge'', sur ses militaires (en les brimant encore un peu plus et en faisant presque, littéralement, ''crever'' Brauchitsch), sur les Juifs, etc.
Il sait qu'il ne peut plus réussir, son projet de ''grande Allemagne'' est plombé définitivement, mais il peut encore nuire à ses ennemis de la ''juiverie'' et leur faire le plus de mal possible pendant le temps qu'il lui reste.
Il va d'ailleurs s'y employer avec une énergie décuplée...

Dans ses entreprises, Hitler ne réserve au hasard que la portion la plus congrue possible. Et il excelle dans cet exercice... Mais pourquoi serait-il le seul à agir ainsi ?...
D'ailleurs, il me semble acquis que, contrairement à la légende (entretenue par les détracteurs de Staline, comme Kroutchev p.ex.), une fois l'attaque allemande engagée, Staline ne sombre pas du tout dans une prétendue ''dépression'' pendant 8 jours.
Il s'isole du gouvernement – où, là, nous pouvons aisément l'imaginer, avec toutes les ''mauvaises nouvelles'' qui affluent du front, il doit souffler un ''vent de panique'' – probablement pour réfléchir plus tranquillement, mais surtout pour observer et analyser les réactions qui ne tardent pas à affluer dans sa direction (e.a. celle, très rapide, de Churchill, etc.). Entre-temps, il a pris soin de confier les clés de la communication officielle à son fidèle Molotov (qui suit ses instructions et s'acquitte de sa tâche comme il convient) et lui-même prépare soigneusement sa propre entrée (spectaculaire et réussie, le 3 juillet) dans son nouveau costume de ''Grand Chef de la Guerre Patriotique''.

Il est calme, posé, déterminé : il joue gros, mais il sait qu'il a de bonnes cartes en mains et la dernière donne de Hitler lui en procure encore quelques unes qui ne déforcent pas son jeu...

8/ Pour conclure...

Je puis aisément, à titre personnel, concevoir que l'opacité intrinsèque du système soviétique, la guerre froide, la déstalinisation, etc. polluent le débat et compliquent (un euphémisme !) l'accès aux sources ou la fiabilité et la qualité de celles-ci, mais il ne doit pas entraver notre réflexion.
Dès lors, quand je lis, p.ex. dans certains ouvrages historiques sur ''La guerre germano-soviétique" – y compris récents – des choses du genre (et ce qui suit n'est pas une citation, mais un résumé de la substance des propos) que ''Staline n'était pas complètement naïf'', mais que ''Staline faisait confiance à Hitler'', comme s'il ne l'avait jamais vu trahir tous ses engagements et tous les traités qu'il avait signés... Etc., etc.
Ou que Staline ne pouvait croire à une attaque allemande parce qu'il n'avait reçu aucun ''ultimatum'' pour le 22/06 de la part de Hitler... Etc., etc.
A ces lectures, eh bien, les yeux m'en tombent...

Donc, sans chercher à dénigrer le travail des historiens précités, j'avoue que cela me chagrine un peu, mais surtout que cela ne me satisfait absolument pas en ''termes intellectuels'' de lire ce genre de propos, tenus au premier degré, sans la moindre hésitation ou le plus petit ''conditionnel''...
Je pense que si l'on continue d'admettre – sans le contester, ne serait-ce que pour mieux en mesurer la validité en examinant les autres hypothèses – ce type de point de vue, on risque vraiment de ''passer à côté de quelque chose''...
La ''ruse stalinienne'' à laquelle je fais allusion est donc celle que Staline élabore, avec l'aide de Joukov, fin 1940 – début 1941, pour déjouer la future agression allemande qui se profile avec une certitude grandissante.

Si l'on prend en compte tous les efforts soviétiques déployés sciemment, pendant des mois, pour induire en erreur leurs futurs adversaires nazis et les conforter dans leur fausse perception de la situation réelle de l'Armée rouge, je pense que l'on peut véritablement parler d'une ''ruse'', et comme Staline est aussi à la manoeuvre, je me suis permis de lui attribuer le mérite de cette ruse en la qualifiant de ''stalinienne"...
Est-il ici besoin de rappeler que la dissimulation (la fameuse ''Maskirovka'') fait partie des dogmes militaires soviétiques, y compris dans une utilisation stratégique (et pas seulement tactique) ? (un autre exemple parlant de l'utilisation de la Maskirovka au plan stratégique étant p.ex. l'opération 'Bagration' en juin-juillet 1944, précédée d'une ''attaque notionnelle'' sur l'Ukraine qui abuse Model, avec les conséquences désastreuses que l'on sait pour - encore une fois, hélas pour lui ! - le Groupe d'Armées Centre de la Wehrmacht)
En 1941, le stratagème est de grande ampleur, à l'échelle d'une nation. Et il a de multiples conséquences.
Il est ourdi dans le secret vis-à-vis de la plupart des autres chefs militaires russes (Pavlov, etc.) qui sont véritablement ''instrumentalisés'' par le tandem Staline – Joukov, dans le plus pur style hitlérien : ne doivent savoir que ceux dont on a absolument besoin pour obtenir l'effet recherché.

Le stratagème (autrement dit cette ''ruse'') a-t-il été efficace ?... Assurément oui.
Il a non seulement abouti à l'échec de l'offensive allemande de 1941, programmé par Staline et Joukov dès le déclenchement de 'Barbarossa'.
Mais il a aussi abusé nombre de commentateurs et d'historiens qui continuent de voir dans les succès initiaux des Allemands en Russie la preuve de l'incapacité soviétique, et se font encore trop souvent l'écho des antiennes des généraux vaincus, qui ont imputé leurs échecs à la ''fatalité'' (l'espace et la météo russes p.ex.), ainsi qu'à l'inaptitude de Hitler à commander les armées ou à son ingérence obstinée dans des matières qu'il eût été mieux inspiré de réserver à des généraux professionnels.


Michel SCHIFFERS – 14 juillet 2015


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Commentaires de François Delpla


Je considère votre approche comme très stimulante et propice à des débats qui permettront de préciser beaucoup de choses.
Sur votre sujet, la dernière grande avancée a été faite par Gabriel Gorodetsky, notamment dans Grand Delusion / Stalin and the German Invasion of Russia, Yale University Press 2001, tr. fr. Le Grand jeu de dupes, Paris, Les Belles-Lettres, 2000. Elle consistait à dire que Staline était conscient des préparatifs adverses d’invasion mais espérait en différer l’effet en redoublant de docilité, au point de ne pas prendre, dans les dernières semaines, les mesures défensives habituelles en pareil cas, de crainte de provoquer l’attaque. Ce qu’il n’envisageait pas, c’est que Hitler l’attaque sans rien lui avoir demandé au préalable. Il s’attendait à des revendications et peut-être à un ultimatum.
L’affaire est actuellement débattue sur le forum beige http://www.39-45.org/viewtopic.php?f=18&t=41678&start=0 mais personne n’a encore exprimé un point de vue proche du vôtre. Au contraire, l’idée s’est fait jour chez certains participants, dont moi-même, que l’absence d’expression publique de Staline jusqu’au 3 juillet, en contraste total avec le soutien inconditionnel de Churchill à l’effort de guerre soviétique claironné à la BBC dès le 22 juin, pourrait s’expliquer, non par un effondrement nerveux comme Khrouchtchtev l’avait laissé entendre à partir de 1956, mais par des tentatives diplomatiques pour connaître, enfin, les revendications de Hitler et tenter de restaurer la paix.
Pour ma part, sans nier l’intérêt des pistes que vous ouvrez, je reste preneur de la thèse de Gorodetsky. Voici pourquoi.



Remarques au fil de la lecture du texte


* D’accord avec votre présentation de Hitler, de sa folie manifestée par sa croyance en une Providence qui le protège et le guide (l’un de ses deux principaux fantasmes, l’autre étant la croyance en un cancer juif sur le point de tuer l’humanité). Ici je ne ferai donc que compléter : si on admet (et comment faire autrement ?) que c’est lui qui envoie Rudolf Hess en Ecosse, cela prouve à l’évidence qu’il mesure l’immense danger d’une guerre sur deux fronts… et cela ne veut pas du tout dire qu’il a une foi aveugle dans le succès de la mission Hess (prendre langue avec les conservateurs qui trouvent Churchill trop aventuriste et les aider à le renverser en offrant la garantie du « lieutenant du Führer » (seul Allemand à porter ce titre) aux conditions de paix étonnamment généreuses (les mains libres en Europe de l’Est, vous faites ce que vous voulez ailleurs) dont il est porteur (et qui ont été maintes fois proposées ou esquissées, Churchill réussissant péniblement à faire croire que c’était du vent, et la destruction de puissance anglaise un des principaux buts du nazisme). Hitler sacrifie son bras droit, on ne peut plus utile dans la mise (et le maintien) au pas de l’Allemagne (c’est une sorte de Himmler pour les affaires civiles et le parti ; il faudra improviser son remplacement par Bormann tout en formant celui-ci). Il risque de le perdre par une panne, un accident, une bavure de la chasse anglaise (même si elle est plus ou moins prévenue d’avoir à épargner un avion civil isolé –ce dont aucune archive pour l’instant ne témoigne), ou tout simplement, ce qui arrive, une capture par des gens fidèles à Churchill avant d’avoir pu rencontrer les interlocuteurs visés.
Donc Hitler envoie Hess sans certitude aucune d’un résultat positif mais ce risque, et ce sacrifice possible d’une pièce essentielle, prouvent l’importance qu’il attache à éviter, dans toute la mesure du possible, une guerre sur deux fronts.
Et même dans le cas où Hess serait, le jour de Barbarossa, enfermé à la tour de Londres, sa présence sur le sol britannique conserverait un intérêt majeur… dans l’hypothèse d’un écroulement de l’URSS : il serait aux premières loges pour aider la classe dirigeante britannique à tirer du nouveau triomphe allemand des conséquences agréables à son pays et à son chef.

* Les généraux allemands : oui, ils devraient être inquiets. Non, ils ne le sont guère. Vous n’en donnez pas d’explication. J’en vois une principale, et une subsidiaire :
-avant tout, eux qui ont vaincu le tsar au temps de leur folle jeunesse, ils ont le plus grand mal à imaginer qu’une dictature populiste fondée sur la terreur, notamment contre ses généraux, se montre militairement plus efficace que l’ancien régime –ils parient donc tout autant que Hitler sur un effondrement politique rapide de l’URSS- qui rendrait sans objet la crainte d’un manque de pièces de rechange, de carburant, de réserves etc. ;
-même si Hitler met les bouchées doubles pour les endoctriner sur le fait qu’il s’agit d’une guerre de races et de visions du monde, qu’elle ne doit pas être chevaleresque etc., il ne leur en dit pas autant qu’il en fait dire aux SS par Himmler et Heydrich ; ils sont sans doute loin d’imaginer à quel point leur chef, jusque là expert à diviser pour dominer, va omettre de tirer parti des contradictions entre les peuples soviétiques, entre les masses et les dirigeants, les simples pékins et les militants communistes etc. Quand Guderian dit « nous avons perdu la guerre le jour où nous avons refusé de planter le drapeau ukrainien sur la cathédrale de Kiev », ce n’est peut-être pas entièrement une justification après coup, cela peut être l’écho d’un désarroi de l’époque.

* la prise de l’Ukraine avant celle de Moscou, imposée vers la mi-août par Hitler alors qu’il avait laissé la question dans le vague, me semble procéder du souci d’induire Staline en tentation : les Américains ne sont pas en guerre, tes amis anglais ne sont pas près de t’aider à récupérer l’Ukraine et la Biélorussie mais je peux te laisser le reste (dont Leningrad) et ne plus jamais t’embêter promis juré… Pas trace de négociations dans les archives soviétiques jusqu’ici ouvertes, mais traces documentaires chez les Allemands d’approches de paix en septembre 41. Rôle une fois de plus capital de Churchill (par des promesses et de premières fournitures) pour maintenir la coalition.

* il faut distinguer soigneusement deux affirmations : « Staline fait confiance à Hitler » et « Staline espère amener Hitler à ne pas attaquer en 1941 ». Je crois la première très fausse et la seconde très vraie

Remarques générales :

J'avais déjà été sensibilisé par l'ingénieur Raymond Aubrac à l'idée que les déplacements d'usines avaient dû être planifiés, voire entrepris, longtemps à l'avance; il se désolait du manque d'études sur la question.

Mais cela s'articule-t-il vraiment avec une ruse de court terme dans les mois précédant l'attaque ?

Un pouvoir moscovite devait nécessairement, surtout après le précédent napoléonien, et après la campagne de France de 1940, étudier l'organisation de la défense en profondeur. Mais pour parer à toutes les hypothèses, même les pires, et non pour piéger un assaillant censé ne pas s'y attendre.

La question est : Staline estime-t-il ou non qu'il a absolument besoin d'un an de plus de préparation ? Que Hitler est dangereusement plus prêt que lui ou au contraire qu'en faisant semblant de ne pas être prêt il a une merveilleuse occasion de lui tordre le cou en 1941 ?

Je continue d'être d'accord avec moi, provisoirement peut-être (Staline fait tout, jusqu'à se prosterner plus bas que terre, pour détourner l'orage en 1941 et il est victorieusement manipulé par Hitler; vous sous-estimez d'ailleurs la divine surprise, pour Staline, du soutien immédiat et inconditionnel de Churchill)


Les personnes désireuses d'intervenir dans la discussion peuvent soit m'adresser leurs commentaires, soit les insérer elles-mêmes dans le cadre prévu.
 
 
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Ecrit par: François Delpla, Le: 14/07/15