François DELPLA

Livre d'or

Par François
Delpla

@ Boosteur Inactif

il me semble que vous confondez les Propos et Mein Kampf, que Genoud n'a jamais traduit.

Quant à votre lien il mène tout bonn [Suite...]

Livre d'or

 
Rss Progrès et limites de la recherche récente sur le nazisme
Progrès et limites de la recherche récente sur le nazisme

Les progrès de l’historiographie du Troisième Reich entamés au lendemain de la guerre froide se sont accélérés en 2016… et, parallèlement, les résistances se sont durcies. Le groupe ISSN https://www.facebook.com/groups/StudyOfNS/ , sur Facebook, s’efforce de mettre les nouveautés en débat sans délai.
Le travail au long cours d’Emmanuel Faye sur le nazisme de Martin Heidegger a connu une étape essentielle avec la publication, à l’automne, d’un livre sur les rapports du philosophe avec sa disciple Hannah Arendt. Les réactions hostiles d’une partie de l’intelligentsia française, souvent avant toute lecture https://blogs.mediapart.fr/gildas-le-dem/blog/151016/arendt-heideggerienne-antisemite-et-nazie-vraiment/commentaires , sont en elles-mêmes un événement historique intéressant. Comme personne n’ose plus nier l’antisémitisme de Heidegger après la publication des Cahiers noirs (dont, la traduction française se fait attendre, alors que la France était et reste le pays où la « pensée » de Heidegger est le plus favorablement reçue), tout se passe comme si on voulait cette fois occire le porteur de mauvaises nouvelles en lui reprochant de nazifier aussi Arendt… et on prolonge sans vergogne la courbe vers Levinas, Ricoeur ou Derrida, en accusant Faye d’être amateur d’autodafés. Las, il s’affirme non seulement comme un analyste épris de nuances, mais comme un lecteur boulimique qui serait le premier frustré si une catastrophe, naturelle ou non, le privait de ses objets favoris.

Les historiens doivent maintenant se saisir de ces données pour mieux comprendre la postérité du nazisme, pendant la guerre froide en particulier, mais aussi le nazisme lui-même. La question d’une influence de Heidegger sur Hitler, prudemment posée par Faye dans son livre de 2005, me semble (à la lecture, également, de la biographie de Guillaume Payen) se résoudre par la négative ; reste la question inverse : dans quelle mesure l’astre hitlérien a-t-il satellisé une star intellectuelle (la question vaut aussi pour Carl Schmitt, Konrad Lorenz, Arnold Gehlen et beaucoup d’autres) ? Elle me semble, cette mesure, immense, tant pendant la période nazie que par la suite (du moins dans le cas du philosophe). Heidegger a d’abord, en Hitler, reconnu (vers 1930) le surgissement de l’Etre qu’il appelait de ses vœux dans Sein und Zeit (1927), puis a tout pardonné à cet Etre suprême, pire, a cherché à justifier les plus indéfendables de ses actes et à y conformer son système. Après 1945, il a fait mine de se rétracter sans jamais le dire et sans exprimer de regrets, plaignant au contraire les Allemands pour les misères endurées à la fin et au lendemain de la guerre, sans un mot de compassion à l’égard des Juifs. Il s’est mis, pour parachever sa dévotion à l’Etre de la plus irrationnelle façon, à dénigrer la raison et il a décrété la fin de la philosophie. Quant à Hannah Arendt, qui pendant la période nazie avait dénoncé le comportement de son maître, elle s’est réconciliée avec lui à la fin des années 40, non seulement personnellement mais intellectuellement, retombant sous sa dépendance… en matière philosophique sinon politique : elle convient que la philosophie touche à sa fin, sans pour autant devenir nostalgique du nazisme ou antisémite. Elle n’est cependant pas exempte d’un certain aristocratisme, qui l’amène à se méfier de la démocratie et du suffrage universel, suspects d’ouvrir la voie au totalitarisme.

Thomas Weber , un historien allemand établi en Ecosse, a produit un nouveau livre sur Hitler après sa très remarquée Première guerre de Hitler , intitulé Comment Hitler est devenu nazi. Il est à craindre, d’après ses interviews dans la presse, que l’ouvrage soit moins intéressant. Le précédent éclairait le contexte de l’engagement de Hitler dans la Grande Guerre, en exploitant d’ingénieuse façon les archives de son régiment. A présent, pour exposer son évolution politique entre 1919 et 1926 (date de la fin de rédaction de Mein Kampf), Weber met bout à bout des témoignages sur Hitler et des textes de lui, sans reconstituer la logique de sa démarche. Il s’ensuit qu’il apparaît comme un caméléon idéologique jusqu’à ce que deux mentors, le capitaine Mayr et l’écrivain Eckart, lui donnent une armature intellectuelle, on ne sait pourquoi, définitive. Weber, après d’autres, lui prête ainsi des idées de gauche jusqu’en mai 1919, lorsque s’effondre l’éphémère république munichoise des conseils. Il avait jusque là docilement servi des gouvernements bavarois à direction socialiste, et même brièvement communiste, sans songer à démissionner. Cependant, objecte Othmar Plöckinger, un Röhm était dans le même cas ainsi, au plan national, qu’un Hindenburg, que personne ne soupçonne de s’être acoquinés avec les marxistes ! Weber se réclame de Konrad Heiden, le premier biographe de Hitler (1936), qu’il prétend « presque oublié », et qui, à côté de quelques intuitions brillantes, charriait beaucoup de préjugés antinazis primaires. Le moindre n’était pas la peinture de Hitler en démagogue tributaire, pour bâtir son idéologie, des réactions de son public.
Plöckinger fait partie des quatre auteurs de l’édition critique de Mein Kampf parue au début de l’année. Il avait mis en évidence, dans deux ouvrages précédents, un fait capital, que cette édition étaye mieux encore : Hitler a écrit son livre tout seul. Les collaborateurs qu’on lui prêtait, notamment Rudolf Hess, Emil Maurice ou Bernhardt Stempfle, ne s’étaient occupés ni de la rédaction ni même de la dactylographie. Cependant, s’agissant du premier, la rumeur de sa collaboration avait été lancée par les nazis ! En 1933, un livre hagiographique largement diffusé avait raconté que Hess avait, dans la prison de Landsberg, tapé le manuscrit dans la cellule de Hitler et sous sa dictée : un moyen sans doute, pour le régime débutant, de donner de l’importance à son troisième personnage (après Hitler et Göring), qui prenait dans le même temps la direction du parti nazi. On comprend donc le scepticisme, envers les travaux de Weber, des savants de Munich qui ont récemment disséqué le verbe hitlérien et lui ont trouvé une forte cohérence. Il reste à cerner de beaucoup plus près son rapport avec Eckart, notamment sous l’angle de l’antisémitisme ; à cet égard, les écrits d’Eckart antérieurs à sa rencontre avec Hitler attendent encore leur historien. Leur étude serait pourtant indispensable pour déterminer si le caractère propre de l’antisémitisme hitlérien, à savoir sa visée exterminatrice doublée d’un sentiment d’urgence, était déjà présent, fût-ce de façon embryonnaire, dans la vision de cet aîné.
Un autre livre, paru aux Etats-Unis à la fin de 2015 et en France un an plus tard, contient une information surprenante et jusque là insoupçonnée : le pape Pie XII avait été, pendant la guerre, un élément très dynamique des conspirations visant à assassiner Hitler. Les archives du père Leiber, son principal interlocuteur et intermédiaire dans cette affaire, ont en effet été spécialement ouvertes au chercheur américain Mark Riebling, probablement pour lever les derniers obstacles à la canonisation du pontife. Laissons de côté ce dernier aspect, comme toute la dimension morale de l’affaire, pour en tirer la principale leçon historique : la tendance récurrente à minorer la place de Hitler dans son propre régime n’est pas très catholique ! Le pape avait au moins compris que cette place était essentielle, et que la disparition du guide aurait modifié le tableau du tout au tout. Mais une question surgit, que le livre n’aborde pas : que savait l’intéressé de ces menées et, s’il avait vent au moins de certaines, qu’en pensait-il ? Les espoirs qu’on plaçait dans son assassinat étaient en effet une raison ou un prétexte pour ne rien faire d’autre, et en attendant il déployait à l’aise ses méfaits, tout en redoublant de précautions pour sa sécurité. A cet égard, un faux bruit mis en circulation en Sarre en juillet 1934, dont Michel Bergès a publié un écho sur ISSN il y a quelques jours, est très instructif. Un SA nommé Ernst Kruse, connu seulement par cet épisode, prétend s’être exilé en Suisse pour échapper aux tueurs de la nuit des Longs couteaux et adresse au président Hindenburg une lettre ouverte dénonçant la cruauté de Hitler. Il annonce que les SA se vengeront sur sa personne à la première occasion. En rapprochant ce document d’un Propos du 1er juillet 1942 où Hitler se vante d’avoir roulé l’ambassadeur François-Poncet, à la même époque, en lui faisant écrire dans ses rapports que le danger allemand s’éloignait, tant le conflit entre l’armée et la SA était aigu et irrémédiable, on mesure quel parti il tirait des rumeurs concernant la perspective de sa disparition soudaine.
Ces révélations ont été trop tardives pour être commentées lors du colloque tenu à Brest du 4 au 6 juin 2015 sur Pie XI et son encyclique Mit brennender Sorge, dont les actes ont été publiés cet automne. Quelques communications sont en ligne, dont celle de Lucia Ceci sur la réception du texte dans l’Italie fasciste https://www.academia.edu/28884734/ . Votre serviteur signe dans ce volume une réflexion sur les similitudes et les différences entre l’antinazisme final du pape (après un tournant pris en 1936) et celui, constant, de Churchill https://www.academia.edu/30502140/Pie_XI_est-il_devenu_churchillien_ . Dans cette communication et dans quelques autres, ainsi que dans le livre de Fabrice Bouthillon sur Pie XI, la question d’une différence d’approche entre le pape des années trente et celui de la guerre est scrutée. Les révélations sur l’action conspiratrice de Pie XII la font rebondir et si, dans les mois ou les années qui viennent, les chamailleries vaticanes autour de la canonisation des pontifes finissaient par provoquer une explication crédible du fameux « silence » de Rome sur la Shoah, se vérifierait une fois de plus le proverbe portugais prisé par mon maître en histoire du nazisme, John Lukacs : « Dieu écrit droit avec des lignes courbes ».
2016 aurait dû également être l’année d’une mise en débat des découvertes de Corinne Chaponnière sur la nuit de Cristal de novembre 1938… mais ce sera, au mieux, pour 2017. Le jeune Juif Herschel Grynszpan était censé avoir offert sur un plateau aux nazis le prétexte de cette première persécution physique et immobilière des Juifs à l’échelle du Reich, en assassinant deux jours plus tôt, à Paris, le diplomate Ernst vom Rath, pour attirer l’attention sur le sort de réfugiés juifs errant à la frontière germano-polonaise, dont ses parents. Il y avait bien, dès cette époque, des bruits suivant lesquels l’assassin et la victime se connaissaient, et même très intimement, mais ils n’avaient jamais cristallisé en une hypothèse en bonne et due forme. C’est à présent chose faite : Corinne Chaponnière estime très plausible que des agents « de la Gestapo » (disons plus précisément : du SD), infiltrant les milieux d’émigrés antinazis en général et les bars homosexuels parisiens en particulier, y aient repéré et vom Rath et Grynszpan ; ils n’avaient plus qu’à aborder ce dernier, à le persuader de leur propre hostilité au nazisme et à armer son bras (l’argent avec lequel il s’était procuré un revolver ne correspondait nullement à ses revenus et son origine n’a jamais été établie, ni même sérieusement recherchée).

Nous avons moins besoin que jamais de panacées explicatives, comme l’est la drogue dans un essai de Norman Ohler un peu vite considéré, par certains universitaires, comme propre à « changer notre vision du nazisme » -même s’il apporte, sur son objet propre, des lumières utiles. Mais il existe un double fond du nazisme qu’une histoire trop sociologique et, parfois, excessivement en garde contre le complotisme ou le sensationnalisme, a négligé et qui reste largement vierge d’investigations. Il ne s’agit pas de restaurer l’histoire-bataille, d’hypertrophier le rôle des dirigeants ou de tout expliquer par des complots mais de faire toute leur place aux manigances hitlériennes, afin de pondérer le plus justement possible les parts respectives de l’initiative individuelle et des pesanteurs sociales.

Frémainville, le 18 décembre 2016



Travaux cités :

- Emmanuel Faye, Heidegger : l’introduction du nazisme dans la philosophie : Autour des séminaires inédits de 1933-1935, Paris, Albin Michel, coll. « Idées », avril 2005, rééd. augmentée Biblio essais (Le Livre de Poche), 2007 ;
- Emmanuel Faye, Arendt et Heidegger / Extermination nazie et destruction de la pensée, Paris, Albin Michel, 2016 ;
- Otto Lurker (éd.), Hitler hinter Festungsmauern, Berlin, Mitter, 1933;
- Thomas Weber, Wie Adolf Hitler zum Nazi wurde : Von unpolitischen Soldaten zum Autor von “Mein Kampf”, Berlin, Propyläen Verlag, 2016 ; interview dans Die Welt https://www.welt.de/geschichte/zweiter-weltkrieg/article155311490/Wie-Adolf-Hitler-zum-Nazi-wurde.html; recension par Othmar Plöckinger intitulée “So viel Dolchstoss war noch nie” http://www.sueddeutsche.de/kultur/sachbuch-so-viel-dolchstoss-war-noch-nie-1.3139084 ;
- Corinne Chaponnière, Les Quatre Coups de la Nuit de cristal, préface d’Annette Wieviorka, Paris, Albin Michel, 2015 ;
- Konrad Heiden, Adolf Hitler. Das Zeitalter der Verantwortungslosigkeit. Eine Biographie. Zurich, Europa-Verlag, 1936 ;
- Mark Riebling, Church of Spies : The Pope's Secret War Against Hitler New-York, Basic Books, 2015, tr. fr. Le Vatican des espions. La guerre secrète de Pie XII contre Hitler, Paris, Tallandier, 2016 ;
- Guillaume Payen, Martin Heidegger, Paris, Perrin, 2016;
- Pie XI, un pape contre le nazisme ? / L’encyclique Mit brennender Sorge, Brest, Dialogues, 2016 ;
- Fabrice Bouthillon, la Naissance de la Mardité, Presses universitaires de Strasbourg, 2002 ;
- Adolf Hitler, Propos intimes et politiques, 2 vol. traduits et annotés par François Delpla, Paris, Nouveau monde, 2016 ;
- Norman Ohler, Der totale Rausch – Drogen im Dritten Reich, Cologne, Kiepenheuer & Witsch, 2015, tr. fr. L'extase totale / Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue, Paris, La Découverte, 2016.
 
 
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Ecrit par: François Delpla, Le: 20/04/17