François DELPLA

Livre d'or

Par pratclif

Bonjour
Je m'intéresse au cours de l'histoire et à la façon de parvenir aux commandes, façon Hitler.
La traduction de mon combat par Genoud, mérite [Suite...]

Livre d'or

 
Rss L’évasion de Raymond Aubrac, le 21 octobre 1943, à nouveau contestée
NOUVEL ÉCHO DE LA CALOMNIE "CHAUVY".



rappels chronologiques

Stéphane Courtois écrit à propos de l’évasion du 21 octobre 1943

(dans une charge d’une indécence qui n’a d’égale que son indigence, le soir de l’annonce du décès de Raymond Aubrac, sur le blog de Jean-Dominique Merchet dans Marianne, sous le titre "Aubrac était un agent communiste") :

Q. Son rôle durant la Résistance a fait l’objet de polémiques. On se souvient d’un procès contre l’historien Gérard Chauvy et d’une table ronde organisée en 1997 par Libération. Qu’en pensez-vous ?

R. Pendant longtemps, Aubrac et son épouse Lucie ont raconté qu’il s’était évadé à la suite d’une opération de la Résistance. Or, Arthur Kriegel - qui a participé à cette action commando [1] - assurait qu’Aubrac n’était pas là quand elle eut lieu. Puis Aubrac a reconnu dans la biographie "autorisée" que Pascal Convert lui a récemment consacrée qu’il ne s’était pas évadé, mais qu’il avait été libéré.

Un autre épisode pose problème. A la Libération, il est commissaire régional de la République à Marseille. Or De Gaulle va le virer sans ménagement et sans explication. A Marseille, il avait créé des CRS (Compagnies républicaines de sécurité) dont on découvrit plus tard qu’elles étaient entièrement infiltrées par le PCF.

Quant à la table ronde de Libération, une anecdote est significative : Aubrac s’est mis en colère au moment même où Daniel Cordier lui a demandé d’avouer enfin qu’il était communiste. Jusqu’au bout, il l’aura nié. C’était un gros poisson de l’appareil, très bien camouflé, en particulier derrière l’image de son épouse Lucie.

On voit clairement ici une démarche de foi et non d’histoire. Il s’agit de créer des impressions et non d’analyser des faits. Ceux-ci sont déformés de la façon la plus grossière -et la plus maladroite quand la vérification par Internet est facile, ainsi sur la "table ronde", où les relations du couple avec le mouvement communiste n’avaient pas été évoquées. Pour ce qui est du remplacement d’Aubrac à Marseille, il est faux qu’il se soit fait brusquement et sans explication -les mémoires d’Aubrac pouvant être complétés à cet égard par ceux de De Gaulle en personne. Quant aux CRS, Aubrac n’en a pas créé "des" compagnies, mais bien l’institution elle-même, étendue depuis à la France entière ! Une façon intelligente de canaliser des énergies résistantes... et notamment communistes, à charge pour ses successeurs de gérer les choses en fonction de la météorologie politique de l’époque, soumise à de fréquents soubresauts : quelques compagnies marseillaises de CRS furent dissoutes en 1947 pour mollesse envers des grévistes, alors qu’Aubrac avait quitté la ville depuis près de trois ans ; une affaire étudiée dans un livre remarqué et incontesté par Maurice Agulhon, présent à la "table ronde"... en soutien des Aubrac.

Mais venons-en à la Résistance, sur laquelle portait la question et sur laquelle Courtois a si peu à dire qu’il parle d’autre chose au bout de quelques lignes. Ces dernières sont elles-mêmes saturées de contre-vérités. On peut d’ailleurs admirer la reconnaissance honteuse de plusieurs d’entre elles par Courtois lui-même, puisqu’il ne les reprend pas dans son article, pourtant plus long, de Causeur, paru trois jours après l’interview sur le blog de Marianne :

En 1997, le journaliste et historien Gérard Chauvy publia Aubrac. L’Affaire [2](Albin Michel) où, s’appuyant sur une masse de documents, il revenait sur l’itinéraire de Raymond à Lyon et en particulier de sa première arrestation le 15 (ou 13) mars 1943. En 1945, Lucie avait raconté avec force détails l’évasion de Raymond de l’hôpital de l’Antiquaille le 24 mai 1943. En 1984, dans ses mémoires, il n’était plus question d’évasion mais de libération obtenue grâce à une audacieuse pression sur le procureur lyonnais, menacé depuis Londres par des messages codés de la BBC. Tout ceci parut peu crédible à Chauvy. Mal lui en prit. Attaqué en diffamation par le couple, il fut lourdement condamné.

Or, dans sa biographie de 2011, Raymond reconnaît qu’il a été libéré parce que son arrestation avait mis la police de Vichy sur la piste de généraux membres de l’ORA (Organisation de résistance de l’armée), ce qui aurait beaucoup gêné le gouvernement de Vichy si les Allemands l’avaient appris. Du coup, la version de Lucie et de ses messages envoyés par Radio Londres - radicalement contestée au procès Chauvy par le vice-président des médaillés de la Résistance - tombe à l’eau. Néanmoins, un aussi gros mensonge, répété aussi longtemps et avec autant d’assurance - jusque devant le tribunal - par les Aubrac jette un doute sérieux sur le reste de leur récit et montre au moins deux choses : que l’histoire ne doit pas être écrite dans les prétoires, et que les témoignages, même de personnages très médiatiques, doivent être passés au crible de la critique par les historiens.

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Commentaire de François Delpla sur l'interview de Stéphane Courtois :

La version "Merchet" -donnant le branle à une infinité de commentaires sur la Toile- consistait à prétendre qu’Aubrac ne s’était pas évadé : la fameuse évasion du 21 octobre 1943 par l’attaque du fourgon aurait été une fable intégrale, brusquement et définitivement ruinée en 2011 lorsque Raymond avait « reconnu dans la biographie "autorisée" que Pascal Convert lui a récemment consacrée qu’il ne s’était pas évadé, mais qu’il avait été libéré. » C’est toute l’histoire bien connue de la délivrance d’un arrêté de Caluire grâce au refus de se résigner de son épouse qui était ainsi ravalée au rang d’un mensonge stalinien de la pire espèce. Courtois rejoignait là les calomnies de Vergès et de Chauvy, en les accentuant encore.

Dans la version "Causeur" du 14 avril, sans doute influencée par ma contre-attaque du 12 chez Merchet, Courtois renonce à confondre les deux sorties de prison d’Aubrac en 1943 : celle du 10 mai, par mise en liberté provisoire, et celle du 21 octobre, par évasion ; il limite clairement son propos au mois de mai. Entre-temps le mal a été fait : l’article de Causeur est infiniment moins repris sur la Toile que l’interview chez Merchet, des millions de Français risquent de croire que Lucie, d’une part, s’est inventé un exploit, et d’autre part que cette invention était venue masquer une compromission avec l’ennemi.

Sur ces événements de mai, plus vieux d’un quart de siècle que ceux de 1968, que prétend le discourtois fouineur ?

Une hypothèse soulevée par Pascal Convert, et non rejetée par Raymond Aubrac lors de leurs entretiens, pourrait, d’après le premier nommé, expliquer la mise en liberté provisoire du second : parmi les documents saisis chez l’un des arrêtés du 15 mars, François Morin-Forestier, figuraient des mentions d’entretiens entre Aubrac, représentant l’Armée secrète, et des généraux de l’armée d’armistice, dont les noms étaient en clair. Voilà qui obligeait Vichy à faire barrage entre les arrêtés et les Allemands, s’il voulait éviter l’interrogatoire par la Gestapo des généraux de son armée-croupion dont l’existence tenait une grande place dans sa propagande pour faire accroire que ce régime "sauvait" quelque chose de la souveraineté française. Ces noms en clair ont donc été omis dans la documentation que Vichy avait transmise à l’occupant, et on peut penser que l’empressement du juge d’instruction Cohendy à accorder la liberté provisoire tenait en partie au désir de soustraire l’inculpé aux interrogatoires de l’ennemi. Le procureur Ducasse lui-même, notoirement plus collaborateur, se serait laissé influencer dans ce sens. Convert écrit (p. 166) : « Sans vouloir enlever ni son mérite ni son courage à Lucie Aubrac, son intervention "auprès des deux officiers du 2ème bureau avec lesquels son mari avait été en contact" avait eu plus d’effet que les représailles dont elle avait menacé le procureur Ducasse. »

Ce passage fait allusion à une scène bien connue du livre de Lucie, reprise dans le film de Claude Berri : elle était allée chez le procureur le menacer de mort "de la part du général de Gaulle" en excipant d’un message qui devait passer, à un autre propos, à la BBC le soir même. Elle était également allée voir deux officiers -un détail omis dans son livre. Courtois tire de ces éléments un parti tout à fait malhonnête en prétendant que l’une de ces interventions exclut l’autre, de même que le procureur ne saurait avoir agi que sous la pression de sa hiérarchie ou celle de Lucie, mais en aucun cas des deux. Pour finir, la version "Aubrac libéré pour protéger des généraux de Vichy" prendrait entièrement la place de "Aubrac libéré grâce aux menaces de Lucie" et, du coup, frapperait cette dernière version du sceau de l’invention et de l’infamie, l’une et l’autre staliniennes puisqu’il s’agit d’illustrer un propos intitulé "Aubrac était un agent communiste". Relisons Courtois :

"Aubrac a reconnu dans la biographie "autorisée" que Pascal Convert lui a récemment consacrée qu’il ne s’était pas évadé, mais qu’il avait été libéré." (interview du 11 avril 2012)

"dans sa biographie de 2011, Raymond reconnaît qu’il a été libéré parce que son arrestation avait mis la police de Vichy sur la piste de généraux membres de l’ORA (Organisation de résistance de l’armée), ce qui aurait beaucoup gêné le gouvernement de Vichy si les Allemands l’avaient appris. Du coup, la version de Lucie et de ses messages envoyés par Radio Londres - radicalement contestée au procès Chauvy par le vice-président des médaillés de la Résistance - tombe à l’eau. Néanmoins, un aussi gros mensonge, répété aussi longtemps et avec autant d’assurance - jusque devant le tribunal - par les Aubrac jette un doute sérieux sur le reste de leur récit " (article de Causeur du 14 avril 2012).

Conclusion


Courtois commet le 11 avril, et aggrave le 14, une lourde forfaiture, sans excuse aucune et sans autre explication qu’un fanatisme qui lui fait diaboliser quiconque a été en contact avec le mouvement communiste, à moins qu’il ne l’ait ensuite ardemment combattu.

Comme il arrive souvent dans les écrits négationnistes, il prétend avoir trouvé chez ses victimes de quoi les confondre. Un livre de 2011, fondé sur des entretiens avec Raymond Aubrac, apporte une nouvelle hypothèse sur la libération du 10 mai 1943. Non seulement Courtois la déclare, de façon tout à fait erronée, incompatible avec la version précédente racontée par Lucie, mais il prétend que dans les déclarations mêmes de Raymond à Convert il en allait ainsi, ce qui constitue une interprétation mensongère du texte.

Surtout, il tire parti de cette prétendue contradiction pour invalider complètement le récit de Lucie dans Ils partiront dans l’ivresse et révoquer entièrement en doute son témoignage, alors que toutes les études historiques en ont démontré, par des recoupements variés, la fiabilité sur les points fondamentaux.

Nous avons affaire, avec ces déclarations de Stéphane Courtois à l’annonce de la mort d’un grand patriote, qu’il s’était bien gardé de mettre en cause ainsi de son vivant, à une tentative d’annuler d’un coup les déboires judiciaires de Jacques Vergès et de Gérard Chauvy. De les faire passer pour de courageux pionniers qui, les premiers, ont mis en cause un récit trop beau pour être vrai, dissimulant des compromissions avec l’occupant.

La rapidité de la répercussion de ces prétendues découvertes sur Internet, contrastant avec la stagnation de mes mises au point, me semble caractéristique de l’ambiance créée par Nicolas Sarkozy pendant son quinquennat en général, et sa campagne électorale de 2012 en particulier. Je rapproche en effet cette ambiance d’une psychose de la conspiration favorisée par la xénophobie d’un pouvoir aux abois. Une partie de la France est mûre pour avaler n’importe quelle fable grimée en "révélation".

articles précédents de ce site sur ce sujet

sur Mediapart

le 27 mai 2012

[1] On peut constater dans l’article suivant la disparition d’Arthur Kriegel, sans doute confondu ici avec son frère Maurice... et rappeler, sans vouloir être méchant, que toute l’argumentation du livre de Chauvy repose sur des contradictions de ce genre !

[2] Courtois ne vérifie rien et déforme tout, même le titre du livre pour lequel il avait pris fait et cause : Aubrac Lyon 1943.
 
 
Note: 5
(1 note)
Ecrit par: webmaster, Le: 27/12/12