François DELPLA

Livre d'or

Par Visiteur

Que la lecture nous guide au sommet de la découverte.

Livre d'or

 
Rss Une profession de foi nazie de l'amiral Darlan (juillet 1942)
Discussions autour de ce document


pour une présentation plus agréable, avec les passages soulignés par l'auteur :

1 142 GG 2 SHM Liasse Amiot folio 588 à 649 - Hub.pdf


Ce document, passé sous silence par Hervé Coutau-Bégarie et Claude Huan dans leur Darlan de 1989 et leur recueil Lettres et notes de l'amiral Darlan de 1992 a été découvert aux archives de Vincennes par Hubert Delpont et publié en annexe de son propre Darlan, en 1998 (Editions des Amis du Vieux Nérac, aujourd'hui Editions d'Albret). Il fait partie de la "liasse Amiot" comme la plupart de documents du recueil précité. Il est reproduit avec l'aimable autorisation d'Hubert Delpont.


DOCUMENT inédit de la main de DARLAN :

RÉFLEXIONS SUR LA SITUATION MORALE DE LA FRANCE AU 2° ANNIVERSAIRE DE LA CATASTROPHE ET DE LA RÉVOLUTION NATIONALE

I
Le peuple français ne comprend pas a)la nature, b) ni la soudaineté c) ni l'étendue la catastrophe survenue au printemps de 1940.
Parce qu'il est ignorant de l'ensemble conjugué des causes a) internes, b) extérieures qui l'ont provoquée et d'où découle une première conclusion ;
Son comportement à l'égard des problèmes intérieurs, la position qu'il a prise à l'égard des problèmes extérieurs résultent pour la plus large part — on peut le démontrer — de cette incompréhension générale ;
Elle a donc créé une situation grosse de surprises qui peuvent être de nouveaux malheurs.
II
Les élites sont presque aussi fermées que la masse aux caractères spécifiques de la conflagration actuelle, qui est cependant et manifestement vue par les sommets de l'événement.
1°) Une reprise de la bataille pour l'hégémonie demeurée indécise.
Elle pose donc à nouveau tous les problèmes politiques, militaires, économiques sociaux et spirituels qui furent tranchés par les armes de 14 à 18 et qui ne furent pas résolus par la paix de 1919.
La lutte pour la prépondérance d'un peuple à l'apogée de sa force.
La première a pris fin par les traités de Westphalie en 1648 ; la seconde par les traités d'Utrecht en 1713 ; la 3° par les traités de Vienne en 1715, la 4° a donné lieu aux traités complémentaires et solidaires de Versailles, Neuilly, Trianon, Sèvres et Lausanne qui n'ont été respectés par aucun des signataires, soit dans la lettre, soit dans l'esprit — pour des raisons précises et profondes qui auront une importance pour les négociateurs de la paix future ; la 5° guerre d'hégémonie, rompant le rythme séculaire des précédentes, a commencé 20 ans après cette fausse paix.
2°) Elle est dans les principes et dans les faits un ébranlement général et l'épreuve décisive du régime économique dont vit et qui porte le monde contemporain.
Fondé sur la grande industrie et sur le capitalisme international ; constitué au cours du siècle écoulé ; procédant de 3 ou 4 découvertes et des inventions issues en progression géométrique de chacune d'elles ; servi par l'évolution brusque des techniques qui a rompu le rythme de lenteur millénaire dans l'engendrement empirique des outils ; alimenté par le déplacement à volonté de la matière transformable et transportable, ainsi que la main-d'œuvre, résultat obtenu par l'élimination d'anciens obstacles : poids, distance, temps et sédentarité de l'homo faber ramené à l'état de chasseur de travail ; entraîné par la multiplication à l'infini des signes et moyens d'échanges, c'est un système inédit dans l'histoire ; il est grandiose et fragile.
Dans ce court laps de temps, il a changé l'assiette du vieil ordre social et politique en donnant à la richesse mobilière la prépondérance sur la foncière. Il peut être figuré par une pyramide renversée, posée et pivotant sur sa pointe, son équilibre instable étant assuré par l'accélération du mouvement continu et régulier.
Cette continuité et cette régularité étant tombées dans la dépendance croissante de l'industrie des armements, tout se passe comme si la destruction était devenue la condition de la production.
Ce régime a résisté à la grande épreuve de la première guerre mondiale ; la préparation de celle-ci a abouti à l'autarcie, qui est sa condamnation préventive. C'est une très grave question sociale et politique de savoir si elle sera sans appel.
3°) Cette guerre est un vaste procès de liquidation des régimes politiques procédant du système de pensée et de croyance affectives qui a transformé la figure et la contexture de l'Europe depuis 150 ans, et auxquels le capitalisme libéral servait de support.
4°) Elle coïncide en outre — dans une relation de cause à effet qu'il faudrait préciser — avec la phase aiguë d'une révolution dans les fondements philosophiques et les assises sociales du pouvoir.
Cette révolution est une des plus grosses d'inconnu qui aient eu lieu depuis que les peuples fondent et réforment des états, et qu'ils sont installés dans ce complexe de stabilité psychique et de sécurité matérielle qu'ils appellent civilisation.
Car elle coïncide aussi — et encore dans une relation de cause à effet qu'il importe de déterminer — avec la désorientation consécutive au désencadrement résultant de l'accroissement extraordinaire de la population du globe, de l'Europe en particulier, au cours des 4 dernières générations
Sous l'action de minorités actives, la révolution est déjà réalisée dans plusieurs pays par la conquête du pouvoir.
Déjà faite dans les principes, les idées et les mœurs d'une partie des éléments dynamiques d'autres pays qui continuent la tradition du changement dans l'ancien monde, elle tend aujourd'hui à se généraliser en passant de l'abstrait au concret par le moyen de la guerre, qui est la véritable accoucheuse des "mondes nouveaux" et qui s'y prend d'ordinaire à plusieurs fois.
5°) Cette révolution est un nouvel avatar du nombre. Elle procède d'une philosophie de l'homme et d'une conception de l'état qui est la négation absolue et la contradiction violente des principes qui posaient la « volonté générale » du peuple comme fondateur du pouvoir, comme base de l'autorité, comme source de la légitimité ; principes énoncés au XVIII° siècle, adoptés, adaptés, et expérimentés successivement depuis lors par la plupart des pays d'Europe et d'Amérique aux différents stades de leur évolution sociale et politique.
C'est l'incarnation d'une forme nouvelle du gouvernement et de la multitude.
Elle a les apparences extérieures du « bonapartisme » en tant qu'il fut un stratagème et un moyen, dans la 1° comme dans la 2° expérience, pour mettre fin à la révolution intérieure au prix de la guerre extérieure. Mais elle en diffère radicalement par les racines métaphysiques mêmes. L'homme révolutionnaire du XVIII° siècle et des 2 premiers tiers du XIX° siècle et l'homme révolutionnaire d'aujourd'hui ne se ressemblent que par l'ombre qu'ils projettent sur la terre qu'ils foulent.
Malgré les apparences du plébiscite qui consiste à consulter le peuple qui ne sait pas, la révolution en cours a engagé une lutte sans merci contre toutes les variétés simples ou composites de gouvernement constitutionnel, représentatif et délibérant.
Elle est d'abord une contre-révolution par rapport à la révolution française quant à la société et à l'état qui en procèdent, beaucoup plus que quant à certaines de ses origines intellectuelles, remarque capitale pour l'élaboration de la constitution future du nouvel État français. Elle est en même temps un saut brusque, un bond logique par dessus tous les régimes ou l'individu est « souverain », parce qu'ils sont incompatibles avec la fonction guerrière de l'État, mesure de sa réalité et de sa puissance ; elle est donc aussi une conclusion fournie par l'expérience d'une ère de grandes guerres.
6°) La classe, la race, le peuple, l'État sont érigées en collectivités absolues qui ne sont pas une addition d'individus distincts, encore moins de personnes autonomes, mais un total dont une masse sui generis, fondue en parti unique, est le noyau, et dont le « chef » n'est plus un « homme » mais « l'incarnation d'un peuple », le « dépositaire du pouvoir » en qui est transféré un absolutisme dont le germe métaphysique originel, la genèse idéologique et la concrétion politique sont d'une importance primordiale pour les architectes qui ont à reconstruire un État français en plein éboulis européen.
Le fait avant-coureur de cette révolution, devenu culminant depuis la première guerre mondiale, c'est l'entrée sur la scène politique d'une certaine variété de « masses » qui se distinguent de toutes les espèces connues, masses inertes, masses mystiques, masses météorisées par l'éloquence aussi bien que les foules temporaires de tous les temps.
Elle s'est formée d'abord au sein d'une classe dominée par l'incertitude du pain quotidien et par la peur du lendemain.
Ces deux états d'âme sont caractéristiques et constitutifs du « prolétariat » c'est-à-dire de l'ensemble des hommes qui prennent conscience que leur existence n'est qu'une succession d'au jour le jour, d'une société dont l'ordre, avant d'être garanti par des lois, est fondé sur une gamme de certitudes individuelles de l'avenir et sur l'instinct collectif de la durée.
L'élément de coagulation de cette masse c'est la peur, phénomène psychique qui naît de la sensation d'isolement. C'est la peur qui est à la base du grégarisme ; l'instinct de troupeau est congénital de l'instinct de défense collective contre les peurs individuelles.
En Afrique Occidentale Française, quand les indigènes viennent payer l'impôt en nature, les buffles qu'ils amènent sont rassemblés dans un parc contenant jusqu'à 3000 têtes. Dès la première nuit, le lion saute par-dessus la barrière, bondit sur la croupe d'un animal et l'emporte. La même scène se répète plusieurs nuits de suite, puis tout larcin cesse. Ce ne sont pas les fauves qui sont repus, ce sont les bêtes arrivées éparses qui sont devenues troupeau et qui, la corne basse, attendent l'ennemi qui a pris peur à son tour.
L'animal politique obéit aux mêmes instincts, l'esprit d'association procède de la même mécanique psychologique. Le besoin de protection est la pierre angulaire des États.
La peur ramène la bête au troupeau, le loup à la bande, l'homme au groupe naturel, famille, clan, tribu, horde, nation, État et si le groupe est absent ou défaillant, à une « masse » artificielle ; car la peur s'atténue ou cesse dans l'individu à mesure qu'il sent que le danger est mis au fonds commun.
C'est le levain de la peur qui est le premier ferment de la haine dont le processus de coagulation des éléments individuels sur le plan collectif ouvre de profondes perspectives sur l'état de guerre de sécession larvée dans lequel se trouve la société contemporaine.
La vérité de cette notation psychologique pourrait être confirmée par le phénomène inverse, celui de la sécurité individuelle ou collective, réelle ou imaginaire.
Assurée et prolongée au-delà d'une période de temps qu'on peut fixer à une vie d'homme ou à la durée de deux ou trois générations selon la composition et la densité des groupes, on peut observer dans une foule de cas qu'elle dégrade l'énergie des individus, disloque les familles, désarticule les communautés de tous ordres, dissout les nations elles-mêmes. Dans tous les cas, elle empêche la formation de ces « masses combatives » ou partis, susceptibles d'influer par l'ardeur et par le nombre sur le jeu naturel des forces antagonistes d'un pays.
7°) Une masse du même type s'est formée sur le plan de la nation, race ou volk, en réaction contre celle de la classe et en opposition avec elle, mais en lui prenant une partie de son programme et une partie de ses troupes.
Métamorphosée en « parti unique » par la suppression ou l'absorption de tous les autres elle « totalise » les deux grands courants qui ont agité pendant les 2 dernières générations les éléments dynamiques des peuples européens : le nationalisme et le socialisme.
Le national-socialisme les exprime et les condense dans une formule synthétique, plus compréhensive et plus claire que celle du fascisme et des autres succédanés du même mouvement. Le nationalisme a intégré les revendications sociales, et le socialisme s'est rechargé d'efficacité en adoptant les exigences et la dialectique nationalistes.
Mais dans cet amalgame de vieilles doctrines expurgées, il s'est fait une opération importante, particulièrement digne de retenir l'attention de ceux qui ont qualité pour réfléchir aux conditions de la paix future et de l'ordre européen parce qu'elles échapperont à la règle commodes des « précédents ».
Les problèmes intérieurs, insolubles par le dedans, ont été transformés en problèmes extérieurs à résoudre par le dehors.
L'énergie dépensée dans les luttes de classes et de parti, l'incertitude individuelle du lendemain, la peur collective de l'avenir ont été jetées dans le creuset du ressentiment national contre les peuples riches, repus et satisfaits.
L'esprit formé dans la classe la plus nombreuse et la plus dynamique c'est-à-dire additionnant la plus grande somme de désirs insatisfaits, l'esprit cristallisé sous l'influence de l'idéologie marxiste dont l'essence a été contagieuse parce qu'elle est une négation radicale du présent et une mystique du futur, l'esprit « prolétarien » en un mot est transposé sur le plan des relations internationales des états.
La classe dirigeante qui représente la bourgeoisie au pouvoir depuis un siècle ne semble pas avoir compris de quelles nappes sous-jacentes le thème de la guerre des nations « pauvres » et révolution contre les nations « ploutocratiques » et conservatrices, c'est-à-dire nanties, tire son sens et sa force.
Les chefs de ces « masses » formées pour des luttes intérieures et la conquête du pouvoir sont devenus des seigneurs de la guerre extérieure. Leur commune origine populaire et la nature identique de leur puissance reporte l'esprit aux temps obscurs de dynastes fondateurs d'États sur les ruines de la civilisation romaine, par delà tous les systèmes de sélection et d'élection et toutes les liturgies du sacre.
Le jour, proche ou lointain mais probable, où l'épreuve du feu aura fondu dans le nationalisme les éléments différentiels du communisme, du fascisme et du nazisme et ramené « les chefs » à leur point de départ révolutionnaire, on verra peut-être des retournements et des rapprochements soudains.
C'est une des perspectives de la 5° guerre d'hégémonie.
III
Le peuple français ne semble pas pressentir davantage les conséquences d'une défaite qui l'a réduit à merci, quel que soit le vainqueur, provisoire ou définitif.
L'Axe peut lui appliquer purement et simplement les lois de la guerre, l'Italie pesant sur l'Allemagne pour réaliser toutes ses revendications territoriales contre la France, et l'Allemagne n'étant encore nullement informée du rôle précis que la France est capable et décidée à jouer dans l'Europe future, rôle et concours sans lesquels cependant il n'y aura que chaos ou révolte endémique pendant une longue période de temps.
Le camp anglo-saxon peut considérer la capitulation de la France comme une « trahison » ayant entraîné un bouleversement mondial imprévu et inouï, et devant par suite être sanctionnée soit par une dure paix de compromis dont le vaincu responsable ferait les frais, soit par une « paix de compensation » qui ferait du démembrement de notre pays la base d'un nouvel équilibre mondial.
Cependant, le peuple français peut mettre en ligne contre cette imputation probable une série d'arguments saisissants et irréfutables, tirés des origines immédiates de la guerre et connus seulement du petit nombre de ceux qui ont suivi les événements au jour le jour et qui ont la formation intellectuelle et politique requise pour réfléchir sur les faits afin de les expliquer.
IV
L'état moral du peuple français, résultant de l'ignorance et de l'incompréhension, doit retenir l'attention de ceux qui ont la responsabilité du pouvoir et qui pensent que le droit primordial d'une peuple est d'être gouverné.
Il ne s'agit pas ici d'exposer les voies et moyens de l'éclairer tant sur les causes intérieures de la défaite que sur la nature de la guerre, ou sur les caractères de la Révolution dans lesquelles il est impliqué.
Le pays témoigne d'une espèce d'aveuglement qui peut avoir un jour proche ou lointain des conséquences qui seront pour lui comparables à la surprise du printemps 1940, et peut-être plus redoutables parce que le miracle « du sauveur » ne peut pas se reproduire une seconde fois.
Ce sauveur a obtenu un armistice qui a empêché l'occupation totale du territoire et induit à croire, par choc en retour de la peur, à une paix qui ne serait pas une destruction définitive et qui était peut-être prochaine.
Il a surtout, en pleine panique et avant que le désespoir ne ruine les ultimes raisons de vivre et ne disloque la nation, rallumé l'espérance.
Le phénomène affectif produit par ce « miracle » en est une prolongation si extraordinaire qu'elle équivaut, pour ainsi dire, à une seconde dérogation aux lois d'une telle catastrophe.
Le peuple français qui donnait depuis plusieurs génération des signes de division et de désaffection à l'égard de ses souverains et gouvernants successifs avait besoin d'aimer quelqu'un d'un élan spontané pour retrouver l'unité psychique de ses époques de grandeur.
C'est un malheur inouï, qui la lui a rendu en la personne du Maréchal, et cette expérience d'une valeur inestimable apparaît comme la condition primordiale pour espérer et opérer une renaissance nationale.
Mais il faut prévoir que le gouvernement peut avoir à prendre un jour, des décisions capitales comportant, pour le salut commun, l'adhésion de la raison de la nation toute entière.
En prévision de ce moment critique, il est utile de se demander si « le bon sens est toujours la chose la mieux partagée » au pays de Descartes, si « la puissance de bien juger et distinguer de vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme la raison est toujours égale en tous les hommes ».
V
Il importe en effet de se demander si le comportement actuel du peuple français est un état sain, normal, l'état d'un être collectif fort de ses réserves accumulées sûr de ses réflexes et de ses élans.
Un fait significatif doit retenir notre attention : de septembre 1939 à juin 1940, pendant ces étranges mois de « la drôle de guerre », une partie notable des usagers de la radio, et la plus caractéristique de l'état mental de la nation a mis une passion sournoise et malicieuse à écouter le poste de Stuttgart. Depuis l'effondrement, l'immense majorité des oreilles nationales sont tendues vers la radio de Londres. Il ne donne pas là un signe de confiance en soi, ni dans ceux qui le gouvernent, ni dans sa force propre, ni dans la projection instinctive du présent dans l'avenir qui est jeu et certitude de vitalité.
La confiance est un état de santé individuelle ou collective, une foi spontanée et subconsciente dans ses ressources physiques, intellectuelles et volitives, une communication permanente et assurée avec les sources secrètes et profondes de l'énergie et de la puissance.
La perte de confiance est une maladie dont sont atteints les individus ou les groupes en voie de dissociation cérébrale ou de dessiccation psychique.
VI Le peuple français dans ses couches profondes est en proie à une autre maladie bien connue des psychiatres qui l'ont observées chez les individus : le miraculisme.
Elle affecte aussi les êtres collectifs, les familles, hordes, tribus, peuples ou nations sont atteints de ce mal à certaines périodes ; les documents abondent pour le diagnostiquer avec précision.
Le miraculisme est un mécanisme de compensation, une satisfaction sur le plan imaginaire des désirs frustrés par la réalité. Il relève de la fonction fabulatrice de l'intelligence. Il correspond à un besoin épidemique de croire à quelque chose ou à quelqu'un, à l'attente de la brusque irruption d'une certitude ou d'un espoir nouveau.
De cette définition résultant de l'observation clinique ou sociologique découle le remède. Le goût des fictions compensatrices qui s'alimente dans les régions obscures et alogiques de l'instinct et qui engendre le miraculisme se guérit par l'intervention des fonctions supérieures de l'esprit.
La parole sacrée sur « la vérité qui libère » a aussi un sens médical qui concerne les nations...
VII
Si le peuple français ne prend pas une conscience claire, vive et résolue :
a) des causes véridiques de la crise sans précédent dans laquelle il est entré à une date qu'il est possible d'établir et de prouver et dont la catastrophe est une première conclusion ;
b) de l'évolution de sa position dans le conflit mondial ;
c) des possibilités de transformer le désastre — où se conjuguent la débandade des armées, l'effondrement d'un régime et la démission subite de la nation — en une victoire politique relative ;
d) des conditions intérieures et extérieures du succès de cette opération ;
e) s'il ne fait pas sur lui-même une révolution qui recompose l'image ressemblante de sa grandeur, faite de tous les éléments de « puissance » qu'il possède et qu'on lui suppose encore parce qu'elle est fonction de sa structure économique, sociale, spirituelle et psychique, qui fut le prototype de la civilisation d'occident.
f) s'il trompe les espérances que mettent de nouveau en lui ceux qui le croyaient déjà en décadence en 14, que sa victoire de 18 a étonnés, que son manquement envers les devoirs du vainqueur, envers lui-même et envers l'Europe a d'écus, mais qui, dans le désarroi universel, reconsidèrent la courbe de ses destinées.
g) s'il ne change pas d'allure, s'il ne se dépouille pas de cette carapace de confection récente qui le recroqueville sur le présent, le coupe d'un grand passé toujours vivant en nappes sous-jacentes, le rend hagard en face de son propre avenir obturé depuis deux générations seulement, mais que, symptôme grave, la victoire de 1918, si riche de possibilités, qui sont du futur disponible, n'a pas rouvert.
h) si, dans le délai qui lui a été accordé dans une guerre à mort et qui est une véritable dérogation aux lois de la catastrophe, sa raison virile ne s'exhausse pas, pour s'y fixer, à la hauteur symbolique représentée par le Maréchal aux yeux du monde entier, alors, les prophètes innombrables qui depuis deux ou trois générations annoncent son déclin pourront prédire à coup sûr sa perte.
i) Car les peuples meurent, et ne meurent définitivement que de nullité politique.
La perte du sens politique, ou paralysie des centres nerveux du corps social, est une maladie qui fait de l'atlas historique un cimetière d'États morts
Tout au long de l'histoire, les peuples, à toutes les époques, ont été et sont les contemporains et les témoins, guetteurs ou indifférents, d'un État qui meurt. Que de Polognes, grandes ou petites, ont été ou seront conquises, disloquées et partagées soit temporairement soit définitivement.
Les peuples qui font l'histoire sont des peuples en état de santé politique. La force militaire qui renverse, déplace, détruit est toujours au service d'une force politique qui pense et qui fonde. D'ailleurs, la conjonction du politique et du guerrier dans le même personnage est un fait à peu près constant et plein de signification dans l'histoire de la formation et de l'apogée des États. La division des deux fonctions est souvent l'annonce d'un déclin ou d'un changement dans la structure sociale et dans le caractère national.
Cette maladie est consécutive à la disparition de la "classe gouvernante" au sens sociologique du terme.
Sa composition diffère avec la nature des États.
Sa fonction biologique est de penser l'avenir et de gouverner.
Et gouverner ne veut pas dire administrer, encore moins expédier les affaires courantes. Ce qui devra être nécessairement démontré pour et par la reconstruction de l'État français.
La disparition d'une classe gouvernante a trois causes principales :
1) la destruction systématique par un conquérant. Citons parmi cent autres, l'exemple de Jules César qui fit dans la plupart des cas mettre à mort les nobles ou la classe sénatoriale qui étaient l'incarnation du peuple d'une cité, ou l'embryon d'une âme nationale.
2) l'épuisement interne. La recharge d'énergie, d'expérience et de dons héréditaires ou acquis ne se fait plus, par suite d'une mauvaise circulation des élites, comparable, pour la vie des États, à la circulation du sang.
L'ascension sociale de bas en haut, phénomène constant et particulièrement caractéristique de celle de la France, — n'aboutit qu'à la possession de la richesse ou à l'élévation aux fonctions publiques et ne produit plus de têtes politiques, pour des raisons précises et profondes dont l'examen importe pour créer, reconstruire un état, comme aussi bien pour remonter une pente de « décadence ».
3°) l'élimination, par les institutions ou les lois, des conditions sociales et des éléments constitutifs d'une classe gouvernante ; élimination rapide ou lente calculée ou imprévue.
Ainsi, le suffrage universel proclamé en France en 1848 a épuisé et éliminé, pour 50 ans environ, la classe gouvernante, composée d'éléments nobles et bourgeois qui a pensé l'avenir et assumé les charges réelles du pouvoir depuis les grands commis de la monarchie jusqu'au tournant du XIX et du XX° siècles où l'urne l'a remplacée par une succession d'éphémères, tourbillonnant dans un présent clos.
De même, la législation qui a créé la société anonyme dans la seconde moitié du XIX° siècle, a eu pour effet, dans la plupart des pays d'Europe occidentale, de faire dévier l'évolution du patronat, d'arrêter la formation d'un patriciat de l'ère industrielle et d'empêcher la constitution d'un bourgeoisie politique rechargeant à chaque génération la classe gouvernante.
C'est en France que la loi de 1867 a déroulé ses conséquences les plus topiques parce qu'elles n'ont pas été atténuées par le frein monarchique, comme en Angleterre par exemple, où la tradition d'une aristocratie ouverte s'est avérée jusqu'à présent la meilleure formule de gouvernement des « démocraties ».
La nouvelle constitution française devra évidemment tenir le plus grand compte, dans ses principes et dans ses dispositions organiques, de cette donnée constante et essentielle du problème de l'État.
Car la nullité politique n'est pas une maladie incurable. L'atlas historique est aussi un répertoire expérimental d'essors, de renaissances, de tentatives d'hégémonie faisant suite à de longues périodes de décadence et coïncidant avec la reconstitution d'un classe gouvernante sous l'impulsion d'un homme et par l'effet des institutions.
VIII
De ces réflexions cursives peuvent se dégager quelques conclusions. Elles sont volontairement limitées à un champ d'expérience personnelle et aux exigences d'une pensée repliée depuis quarante ans sur les causes d'un drame latent dont la catastrophe n'est que le prologue et dont le premier acte sera :
— ou un accès de désespoir qui tendra à l'extrême les forces de destruction et de changement ;
— ou une flamme d'espérance allumée par des certitudes neuves.
IX
Il faut en premier lieu noter le sens des mots dont se servent couramment les Français en général pour exprimer les tendances par lesquelles ils participent à la vie publique.
Le langage rudimentaire commun ne révèle pas seulement la pauvreté de la pensée politique ; il trahit un esprit foncier d'opposition, une sorte de négativisme cristallisé dans l'usage abusif des anti : antiparlementaire, antifasciste, anticlérical, antisémite, antirépublicain, anticommuniste, etc.
La somme de tous les anti ne fait pas une idée positive.
Cette priorité de la négation sur l'affirmation, la spontanéité du non, l'hésitation ou la résistance du oui sont un élément intéressant de la situation morale de la nation comparé au mécanisme requis et employé pour créer un mouvement de "masse" ou un courant d'opinion dans le monde contemporain.
C'est un fait qu'il faudrait analyser en profondeur et dont il serait bon de tenir compte pour orchestrer des mots tels que : Travail, Famille, Patrie, afin de leur donner la vertu des idées-forces ou le feu des idées-flamme.
X
Il est nécessaire, en second lieu, d'entreprendre, aux fins de méditation d'abord, l'analyse méthodique, scientifique, sans passion polémique, de l'ensemble des causes internes de la catastrophe qui est un système d'effets longuement accumulés.
a) Elle marque pour la France la fin du lent passage de son rang de puissance absolue à celui de puissance relative. Les étapes de cette descente sont particulièrement instructives.
b) Ce déclassement dans le parallélogramme des forces composantes de l'équilibre européen est concomitant d'un affaiblissement de la structure sociale et d'une diminution du potentiel vital dont le signe le plus évident est l'arrêt d'accroissement de la population.
C'est là un phénomène grave sur lequel on n'a que des explications superficielles, ou même absurdes parce que contraires à l'analyse exacte de l'ensemble des causes observées, par exemple dans le cadre européen pendant la période d'essor démographique correspondant à celle où la population de la France est devenue étale.
c) L'effondrement brusque de la France, illustré par la débandade d'une armée de soldats-citoyens, jette aussi une lumière crue et cruelle non seulement sur un régime vivant, à son déclin, dans le mensonge collectif organisé, mais aussi sur la décomposition du corps social et le délabrement d'un État administré et non plus gouverné.
d) Pour voir plus clair et profond dans cette aventure dont la gravité échappe encore à l'élite elle-même, il faut établir les causes du tarissement des sources morales, intellectuelles, spirituelles où s'alimente la vie d'une nation.
Elles ont abouti à une crise d'autorité telle que le peuple français observé du dehors, donnait tous les signes d'un peuple abandonné, et tendant de plus en plus manifestement à se livrer à des hommes curieusement semblables à des chefs de bande du temps des armées mercenaires. Cette comparaison n'est pas une image ; elle va au fond des choses et porte loin.
Il faut remonter aux origines de ces phénomènes, discerner l'action et la réaction des uns sur les autres, les enchaîner pour les expliquer afin de pouvoir porter à la connaissance de la raison des Français les résultats objectifs d'une telle enquête. Car il est nécessaire qu'ils se voient tels qu'ils sont afin qu'ils acceptent les conditions et prennent les moyens de redevenir ce qu'ils doivent être, s'ils veulent échapper au sort des faibles, des satisfaits et, d'abord, des vaincus, dans une Europe qui va vivre dangereusement.
e) Il s'agit en somme d'un véritable diagnostic.
Par ce mot, dont on abuse, il ne faut pas entendre des suites de considérations morales, d'observations psychologiques, de maximes, d'exhortations et d'objurgations de critiques du présent fondées sur l'interprétation arbitraire d'un passé sans efficacité thérapeutique.
Au sens scientifique du terme, le « diagnostic est l'acte médical le plus important puisqu'il conduit à l'institution du traitement approprié à la maladie considérée. Il exige de la part du médecin, non seulement le savoir, mais aussi un jugement sûr et parfois une véritable intuition ».
L'historien, le philosophe, le sociologue qui feront celui de la nation dans la période contemporaine compteront parmi les meilleurs serviteurs que le pays ait jamais eus.
XI
Il est indispensable d'élaborer une philosophie de l'État nouveau et de la « Révolution nationale », selon les principes posés et les perspectives tracées par le Maréchal.
a) Il n'y a jamais eu, il ne peut pas y avoir, non seulement de constitution, ni de gouvernement, mais même d'État, ni de peuple sans un ensemble d'idées, codifiées ou non, qui les portent, les légitiment et servent de ciment.
b) Or, les idées et les sentiments qui formaient le soubassement des quinze constitutions abrogées par les révolutions et les défaites, depuis cent cinquante ans, sont épuisées ou ont perdu toute vertu coactive, cohésive et ordonnatrice. Restent les mœurs et les pentes ravinées qui en ont procédé et résulté et qui sont une cause directe de la catastrophe.
c) Il faut donc, pour redevenir un peuple sûr de sa marche, de sa place, de son rôle parmi des peuples aussi vieux mais redevenus jeunes en quelques essors et bonds, édifier un système de croyances affectives étayé sur l'ensemble de notre passé vivant et s'inspirant du diagnostic rigoureusement établi, afin de conserver ce qui doit être conservé, de corriger ce qui doit être corrigé, de détruire ce qui doit être détruit.
On ne détruit que ce qu'on remplace, et les peuples ne gardent de l'héritage transmis que ce qu'ils raniment et renflamment.
d) Il s'agit, en somme, de trouver et d'articuler de nouvelles raisons de vivre et de croire, d'agir, de lutter, de se mesurer avec le monde neuf qui sortira de la guerre ou du chaos et dont nous avons tout à redouter si nous ne puisons pas en nous-mêmes la force et la foi requises pour nous y engager résolument.
e) Une philosophie de l'État n'est pas une construction abstraite. C'est l'explicitation et l'articulation dans un tout cohérent et organique des principes fondamentaux énoncés elliptiquement par le Maréchal.
Ils doivent faire l'objet d'un développement dialectique, cartesiano mora, pour les dégager d'abord de la gangue de préjugés et de lieux communs dont ils sont trop souvent enveloppés, pour les faire pénétrer ensuite dans l'esprit de la nation et obtenir son acquiescement.
Tels les termes : autorité, hiérarchie, responsabilités, droits, devoirs, liberté et libertés, élite, corporations etc., qui sont parfois l'objet de commentaires dignes du légendaire montreur de la lanterne magique.
f) Les méthodes de persuasion au moyen desquelles on a façonné l'entendement du peuple français et fait son argute loqui naturel, (qui signifie : parler subtilement, et non pas : éloquemment, comme l'enseignent les pédagogues) l'instrument de précision et de conquête que l'on sait, ne sont nullement périmées.
On pourrait faire la preuve éclatante de cette assertion catégorique par des faits d'une actualité saisissante et par des exemples pris sur le vif.
C'est parce qu'on les a faussés — ou qu'on les ignore — que l'esprit national est sourd, rebelle à certaines... manières de lui parler qui sont d'ailleurs une des causes du trouble "miraculiste" qui l'affecte depuis quelque temps.
Si l'on veut le convaincre, le ramener de l'état passionnel au pli de la raison dont il aime la domination, il faut revenir à la tradition française du grand art de persuader, étranger à la logique morbide des foules.
XII
Une philosophie de l'État est la condition préliminaire et nécessaire pour élaborer une doctrine de la jeunesse, dont tout le monde semble reconnaître l'urgence.
Il y a une sorte de cruauté autant que de l'imprévoyance dangereuse à laisser une jeunesse rassemblée en troupe, mise en rang et en marche, jouer à un nouveau jeu de colin-maillard, les yeux bandés dans la grisaille du présent, les bras tendus vers l'avenir obscur.
L'événement en fera des hommes marqués du signe plus ou du signe moins selon que le problème — posé à toutes les jeunesses d'Europe — sera, compte tenu des expériences opposées de notre époque, résolu :
a) par les méthodes et la chaleur qui font remonter la sève dans un vieil arbre national, produisent des frondaisons nouvelles avec une refloraison des cimes, rendent le souffle à l'âme ancestrale;
b) ou par des mots d'ordre qui s'épuisent dans le balancement et l'ahanement des corps physiques.
Bewegung oder Auferstehung ?
Mouvement ou résurrection ?
La réponse à cette question engagera le futur de toute la nation.
Elle dépend de la « mission » que l'État entend se donner, c'est à dire qu'il se sent capable et résolu d'assumer à une heure brève comme l'éclair d'agonie, où il doit prendre conscience qu'il est condamné à opter entre le vie et la mort.
Une doctrine de la jeunesse ne peut être que l'émanation d'une philosophie de l'État et de la Révolution nationale.
Sinon, elle ne sera jamais qu'un flux de mots brillants ou ternes, mais vides, tombant sur des âmes mornes comme les feuilles d'automne sur les eaux croupies d'un étang à la surface duquel ne viennent crever que des bulles chargées des miasmes du fond.
XIII
Un jour viendra, proche ou lointain mais certain, où l'élaboration d'un plan de paix fixant, même en cas de paix dictée, la position de la France devant le vainqueur et à l'égard de l'Europe, apparaîtra comme une nécessité évidente.
Elle est fondée sur plusieurs raisons tirées de l'histoire considérée comme politique expérimentale :
1°) Rien ne s'achève par la guerre ;
2°) Les guerres de coalition posent plus de problèmes qu'elles n'en résolvent ;
3°) La liquidation d'une hégémonie ancienne et l'établissement d'une hégémonie nouvelle modifient toujours, et souvent de façon imprévue, le jeu de l'échiquier diplomatique ;
4°) L'expérience de la paix de 1919 dont l'histoire véridique et objective serait singulièrement instructive pour les négociateurs de la paix future.
Elle montrerait, en effet, pourquoi et comment cette paix, consécutive à la quatrième guerre d'hégémonie depuis la formation des grands États, fut, dès le lendemain de la signature, transformée en procès plaidé d'abord entre les vainqueurs et puis avec le vaincu qui finalement l'a gagné.
Elle montrerait encore et surtout que le problème immanent de la guerre 1914-1918 ne fut pas résolu par la paix de 1919 parce qu'il ne fut pas posé ni vu dans ses données exactes...
5°) Les difficultés nombreuses, précises et se multipliant par elles-mêmes, il y aura à faire une nouvelle Europe viable avec les matériaux concrets immanents et permanents du vieux continent.
Car ils sont ductiles jusqu'à un certain degré, mais non pas au gré d'idéologies successives qui ont apparu comme des mirages et fini comme des utopies.
6°) Enfin et pour abréger, le rôle que la France sera, selon les circonstances, amenée à jouer, dans cette entreprise.
Ce rôle doit être mûri par l'examen des quatre ou cinq hypothèses susceptibles de devenir la réalité finale, et par l'étude approfondie de toutes les données du problème européen d'aujourd'hui qui diffère par sa complexité infinie de la simplicité relative de ceux d'autrefois, et même de celui d'hier (1919), jusqu'à défier tous les antécédents.
XIV
Un "plan de paix" n'est pas une idéologie ondulant à la surface des faits, par dessus les écueils immobiles du réel que la houle de l'opinion recouvre momentanément, ou cache au regard des hommes qui sont ses créatures.
Il n'est pas davantage un assemblage de faits précis, juxtaposés, ordonnés et classés dans des dossiers multicolores et numérotés. Il ne saurait s'improviser s'il veut être à la fois défensif et constructif.
Une telle œuvre, qui doit embrasser l'ensemble de tout ce qui a été remis en question et dans la balance par la guerre, demande le concours d'hommes de profond savoir, de longue expérience, et surtout doués de cette sorte de connaissance divinatoire de l'avenir qui est, autant qu'un don, le couronnement du savoir et de l'expérience.
Car une paix qui dure est fondée non sur ce qui parait dominer et qui sera cependant éphémère, mais sur ce qui est ou deviendra permanent c'est à dire sur une vue nette, perçante et juste du proche avenir.
Il ne s'agit pas ici d'esquisser ce plan.
Qu'il suffise d'observer qu'un tel travail devrait nécessairement commencer par l'examen critique et méthodique des revendications, plans et systèmes économiques et politiques des vainqueurs qui les ont rendus publics selon les règles de la diplomatie offensive, et selon les exigences des foules qu'ils avaient à exalter.
Il faudrait, en second lieu, rechercher si, dans ces systèmes, les problèmes politiques sont résolus en fonction des problèmes économiques et comment les hommes, enchevêtrés dans la matière malléable et divisible à volonté, réagiront ou s'adapteront aux exigences d'une organisation européenne ou mondiale.
L'étude des quatre ou cinq hypothèses sur l'issue du conflit aboutirait nécessairement au problème primordial et vital des relations franco-allemandes dans l'avenir qui paraît désormais soluble, et pour la première fois, depuis qu'il est posé. Ce qu'il faudra démontrer.
Enfin, à l'objection de la paix dictée on peut répondre que, même dans ce cas, la France n'est pas dispensée de proposer, sinon au vainqueurs du moins aux vaincus, sa conception architecturale d'une Europe où, même bâtie par la direction allemande, seraient marqués sa place et son rôle et où le politique sous-jacent à l'économique serait mis en haut relief.
Même si elle ne doit pas être entendue, elle doit être préparée à démontrer publiquement pourquoi les vainqueurs se sont trompés, pourquoi et comment, dès la paix dictée et signée, l'opinion du monde s'est retournée en faveur du vaincu...
XV
Une dernière raison montre l'intérêt évident et impérieux qu'a la France à édifier un plan de paix :
Chaque guerre d'hégémonie a son problème propre à résoudre par une paix sans précédent.
Il n'est soluble que par une idée neuve, « révolutionnaire », sinon il n'y a point de paix, mais une trêve plus ou moins longue.
La preuve rigoureuse de cette assertion découle des clauses et de l'esprit des Traités qui ont mis fin aux précédentes conflagrations hégémoniques.
Aujourd'hui il s'agit de prévoir, de construire en pensée et de proposer à l'heure opportune ce que l'Europe lassée, ruinée, purgée de ses humeurs guerrières finira par vouloir.
Rien, pas même le Ave ! n'interdit à la France de prévoir, de construire en pensée, sur une idée neuve, révolutionnaire, qu'elle peut se donner le droit de chercher, en imaginant que l'Allemagne l'avait peut-être trouvée en 1919...
XVI
Au cœur de l'été 1914, peu d'hommes sur la terre, hormis ceux qui allaient mourir pour elle, pariaient pour la France.
Au cœur de l'été 1942, beaucoup d'hommes sur la terre, parmi ceux dont la tête lucide émerge au-dessus du raz de marée qui passe sur l'Europe, parient sur elle contre le chaos.
Encore faut-il que la France joue.
Le jeu qu'elle conçoit, suppute ou imagine aujourd'hui, sera certainement très différent dans la réalité de demain, pour beaucoup de raisons tirées, d'une part, de la situation intérieure des États en guerre vue à une certain profondeur, escomptés, d'autre part, sur la suite des événements.
Son horizon est borné d'un côté par les Anglo-Saxons sur la plus grande longueur de la courbe de son esprit, par l'Allemagne complexe et par l'Italie simple d'un autre côté, par la nébuleuse européenne enfin, d'autant plus opaque qu'elle est encombrée de "précédents" périmés, ou voilés de "considérants" illusoires.
Elle ne voit le "monde nouveau" qu'au travers d'un tourbillon de gestes, de mots, de systèmes, de plans et de tous les à-peu-près du quotidiannisme.
Elle ne le pense qu'au moyen se schémas profilant l'arête mobile des choses.
Elle ne le comprend que statique, logique, rationnel, voué au repos une fois remis en place pour longtemps.
La réalité, soit au sens de Wirklichkeit qu'elle a dans l'inspiration, la pensée, l'action, le devenir germaniques, soit au sens de Réalität, qui est de coulée romaine, participe à la stabilité des choses et à l'immuabilité de l'être et postule un ordre préétabli, — la réalité vue et saisie dans les nécessités permanentes et immanentes d'une Europe de cinq cents millions d'habitants d'une coefficient de compressibilité et d'un potentiel d'explosion inconnus, mais dont la structure mentale et sociale bi-millénaire est comme la loi de sa pesanteur spécifique, offre cependant au peuple français des « atouts » extraordinaires.
Mais il y a trois conditions à remplir pour retourner la chance :
La première est qu'il fasse en vérité et en profondeur sa « Révolution nationale » — en commençant par celle de l'intelligence qui, selon la tradition la plus ancienne et la plus constante, a son siège dans la tête ;
La seconde est qu'il comprenne la nature et l'ensemble du jeu ;
La troisième est qu'il se mette en mesure d'affirmer, de soutenir et de prouver qu'il n'y aura pas d'Europe sans lui.
En bref, il lui reste à livrer et à gagner sur le terrain politique une bataille de la Marne.
CONCLUSION
Les réflexions qui précèdent s'enchaînent pour conduire à cette dernière qui les résume et en condense le sens :
La paix sera un jugement sur la France prononcé par le vainqueur. Entre le printemps 1940 et la fin des hostilités, son destin reste en suspens. C'est le temps de la résipiscence, de la résurrection et du salut. Il dépend de la France et d'elle seule que la catastrophe ne soit qu'un avertissement mis à profit pour reconstruire pendant le séisme mondial un État neuf qui lui rendra la face d'abord, la force ensuite. Si elle se montre incapable de l'entendre, la paix lui sera infligée comme un châtiment, avec la complicité et à la satisfaction des peuples qui croient à notre déchéance et l'héritage de bonne prise, avec l'assentiment désespéré de ceux qui espéraient en nous.
Juillet1942
 
 
Note: Aucune note
(0 note)
Ecrit par: François Delpla, Le: 07/03/15