François DELPLA

Livre d'or

Par François
Delpla

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78 Le: 12/01/19 à 06h21

le vôtre est trop effacé, je gage que votre nom gagnerait à être connu !

Livre d'or

 
Rss L'article de Churchill sur Hitler dans Strand Magazine (novembre 1935)
Extrait de Churchill et Hitler (Paris, Le Rocher, 2012, rééd. poche Tempus 2013)


C’est dans l’été de 1935 que Churchill écrit son article sur Hitler, qu’il reprendra avec des variantes significatives, mais sans en altérer l’économie, dans son recueil sur Les grands contemporains en 1937. Il est de bon ton aujourd’hui de lui reprocher ce texte où, dès l’exorde, des louanges nuancent un jugement sévère. Or, s’il n’est guère équitable d’isoler celles-là en taisant celui-ci, il l’est moins encore de ne pas remarquer que les louanges portent essentiellement sur un hypothétique avenir, tandis que les actes passés sont stigmatisés. A une exception près : Churchill tire son chapeau devant le courage du lutteur surgi du peuple qui a relevé le défi de la défaite quand tous s’inclinaient, et considère la rapidité du redressement obtenu comme « l’un des plus remarquables exploits dans l’histoire du monde ».
C’est pour en faire aussitôt grief aux gouvernements qui ont laissé faire, créant à Versailles, par une mauvaise adéquation des frontières et des peuples (« a number of minor anomalies and racial injustices in the territorial arrangements ») et par l’humiliation des réparations, un ressentiment durable, tout en s’adonnant au désarmement. « J’ai toujours préconisé, rappelle l’auteur, que la réparation des griefs des vaincus précède le désarmement des vainqueurs ». L’Angleterre a, dans ce domaine, fait preuve d’une grande inconscience, notamment en négligeant son aviation, alors que dès le gouvernement Brüning (1930-1932), l’Allemagne développait ses armements et se donnait les moyens de posséder une grande force aérienne. On voit que cet article sur Hitler contient une grande parenthèse sur Churchill, qui se poursuit par l’évocation de ses « avertissements répétés », en 1931-32, au gouvernement Macdonald qui prétendait convaincre la France de désarmer.
Revenant à son sujet, il commet un paragraphe en apparence très laudateur… jusqu’à la chute, exclusivement :

Pendant que toutes ces formidables transformations se produisaient en Europe, le caporal Hitler menait son long et pénible combat pour le pouvoir en Allemagne. L’histoire de cette lutte ne peut être lue sans admiration pour le courage, la détermination et la force personnelle qui l’ont rendu capable de concurrencer, défier et vaincre, ou se concilier, toutes les autorités et toutes les résistances qui lui barraient le passage. Lui-même et les bataillons sans cesse croissants qui marchaient avec lui ont montré d’évidence, par leur ardeur patriotique et leur amour de leur pays, qu’il n’est rien qu’ils ne feront ou n’oseront, qu’ils ne reculeront devant aucun sacrifice de vie, d’intégrité ou de liberté, que ce soit pour le subir ou pour l’infliger à leurs opposants.

Ainsi, l’esprit de sacrifice des nazis n’a d’égal que leur capacité de sacrifier autrui : rien ne montre mieux que cette dernière phrase à quel point l’admiration que Churchill voue, en connaisseur, à la pugnacité de Hitler, ne s’accompagne d’aucune illusion sur la possibilité de l’amadouer par des paroles. S’il rend hommage à l’ennemi, ce langage ne présage pas moins que le combat sera sans merci.
Churchill décrit ensuite l’effort d’armement de l’Allemagne hitlérienne, tout en répétant que le gouvernement Brüning en avait jeté les bases, et attribue entièrement le recul du chômage à l’élan économique ainsi créé. Mais la préparation de la guerre ne se cantonne pas à des productions matérielles, puisqu’elle mobilise aussi « les écoles, les collèges et presque les nurseries ». Concluant cette analyse, il montre qu’il a désormais compris le rôle essentiel du Führer dans le processus :

Voilà où nous en sommes aujourd’hui, et la manière dont ont été renversés les rôles avec les vainqueurs complaisants, écervelés et aveugles mérite d’être reconnue comme un prodige dans l’histoire du monde, et un prodige inséparable des efforts et de l’élan vital d’un seul homme.

Toutefois, la mention des « bataillons » qui partageraient la volonté de Hitler et sa détermination à user de tous les moyens contre les ennemis intérieurs et extérieurs indique que Churchill le voit essentiellement comme un guide, éveillant des sentiments tapis au cœur de beaucoup, et non comme un illuminé possédé d’obsessions toutes personnelles, et mettant ses compatriotes à leur service par des moyens souvent obliques.
C’est encore le cas quand il indique que l’amour de l’Allemagne cohabite chez Hitler et ses partisans avec « d’intenses courants de haine », contre la France, contre d’autres pays désignés par une mystérieuse périphrase, requérant la connaissance de Mein Kampf (« il n’y a qu’à lire le livre de Herr Hitler Mein Kampf pour voir que la France n’est pas le seul pays étranger contre lequel la colère d’une Allemagne réarmée pourrait se tourner »), et surtout contre les Juifs. Churchill décrit par le menu leur persécution, et la condamne fermement. Il indique ensuite, non sans forcer le trait, qu’une « persécution semblable » frappe les « socialistes et communistes de toutes nuances » ainsi que « l’intelligentsia libérale », et que le territoire est semé de camps de concentration comme il l’est d’aérodromes et de terrains militaires, pour assurer « la domination irrésistible de l’Etat totalitaire ». Là encore il fait bon marché de la manipulation… et il ne craint pas de rejoindre le discours de la gauche, portée alors, dans le monde entier, à exagérer le caractère contraignant de la dictature allemande au détriment de ses aptitudes mobilisatrices.
Après un mot sur la persécution des chrétiens semble s’amorcer une méditation conclusive sur l’homme qui « a forgé ces superbes outils et déchaîné ces maux effrayants ». L’auteur remarque que son abord privé est plutôt séduisant et se demande si le pouvoir l’adoucira. Mais soudain, il reparle de sa brutalité, en racontant la nuit des Longs couteaux . Le fait qu’un tel déchaînement ait été non seulement toléré mais que son auteur ait été acclamé « presque comme un dieu » par le pays « de Goethe et de Schiller, de Bach et de Beethoven, Heine, Leibniz, Kant et une centaine d’autres grands noms », doit inspirer à « ce qui reste de civilisation européenne » de la honte et aussi, « ce qui est d’une plus grande utilité pratique, de la crainte ».
Voilà qui débouche sur une conclusion abrupte :

Pouvons-nous vraiment croire qu’il soit possible de confier à une hiérarchie et à une société fondés sur de tels agissements la possession de la plus prodigieuse machine de guerre jamais conçue parmi les hommes ? Pouvons-nous croire que de tels pouvoirs soient capables de redonner au monde « la joie, la paix et la gloire de l’humanité » ? La réponse, si réponse il y a autre que la plus terrible, est contenue dans ce mystère appelé HITLER.


Il est donc dangereux de s’appuyer sur ce texte pour estimer que la religion de Churchill n’est pas faite et qu’il hésite encore dans son diagnostic sur Hitler. C’est plutôt sur l’avenir qu’il balance. Il ne peut croire qu’on laissera encore longtemps l’Allemagne poursuivre ses préparatifs de guerre sans réagir et spécule que peut-être, si on devient enfin, à son égard, ferme et cohérent sans cesser d’être ouvert et généreux, Hitler sera assez réaliste, et assez patriote, pour manœuvrer en recul. Mais en toute hypothèse la conduite à tenir est la même : un changement radical de cap, qui passe par un réarmement rapide et un positionnement diplomatique tout autre, faisant de l’union contre le danger allemand une priorité absolue. A cet égard, nous remarquerons que l’URSS est discrètement sollicitée, comme elle l’était dans le discours de novembre 1932 (cf. supra, p. OOO) : alors elle était englobée dans une périphrase (« et d’autres pays que je n’ai pas nommés »), ici elle se cache dans l’expression sur les « autres Etats contre lesquels la violence allemande pourrait se tourner ».

Le fait que, parmi les qualités qu’il prête au personnage, il manque l’intelligence et que parmi ses méthodes il ne fasse guère de place à la manipulation, s’explique peut-être par le discours hitlérien lui-même –car désormais on peut considérer qu’il a lu Mein Kampf, et d’assez près : il a l’air de s’imaginer que ses succès résultent avant tout d’un patriotisme en phase avec celui qu’il a su réveiller chez son peuple, et d’une volonté acharnée. L’habileté, le double jeu, la capacité de faire durablement illusion sur ses intentions ne font pas partie de la panoplie ici dénoncée –même si les protestations de pacifisme que Hitler multiplie sont implicitement révoquées en doute. L’impression que dégage cette lecture est celle d’une Allemagne mise au pas et prête à bondir. Churchill est lui-même sur les rangs pour prendre le pouvoir dans les mois suivants, si un début d’expansion du Reich hors de ses frontières permet de sonner le tocsin et de balayer le pacifisme. La suite va le dérouter tout autant que ses collègues.
(...)

A partir des années 60 du siècle dernier, des historiens ont entrepris de réviser les idées acquises sur la Seconde Guerre et ses origines en répudiant les simplifications héroïsantes, dont Churchill avait été à la fois le bénéficiaire et l’un des principaux artisans. Les archives étaient censées, comme par métier, enfanter des interprétations plus prosaïques. C’est ainsi qu’en Allemagne le Reichstag s’était mis à brûler tout seul, à peine aidé par un frêle Hollandais titubant : les caractéristiques physiques des matériaux et la circulation des courants d’air suppléaient avantageusement, disait-on, à la volonté maléfique de la direction nazie .

En Angleterre, les appeasers cessèrent, sous certaines plumes, d’être des méchants ou des sots, pour n’être plus que des gestionnaires en proie à des « contraintes ». Un universitaire respecté, AJP Taylor, donna le branle et initia un mouvement qualifié de « révisionniste » sans que le terme soit, à l’origine, péjoratif. Dans ses Origines de la Seconde guerre mondiale, en 1961, pour expliquer la non-inclusion de Churchill dans le cabinet Baldwin, il fait grand cas de la politique monétaire de Neville Chamberlain, alors ministre des Finances. D’après lui, c’était surtout pour limiter les dépenses d’armement que le gouvernement tenait leur plus chaud partisan à l’écart, et il « craignait encore plus d’offenser les principes économiques que de déplaire à Hitler ».

Mais Taylor est aussi un pionnier dans la sous-estimation de Hitler, et minore volontiers son influence sur sa propre politique. Le temps est peut-être venu, au contraire, de marier les lumières dont l’historiographie a balisé le contexte politique, économique et social de ces affrontements avec le rôle qu’y jouaient les caractères, les ambitions et les calculs individuels. Ainsi, il faut faire toute sa place, dans la conjoncture de novembre 1935, au portrait précité de Hitler par Churchill, qui paraît au début du mois dans Strand Magazine.

Si, de nos jours, certains le trouvent indulgent , les archives montrent que tel n’avait pas été l’avis du modèle et qu’il s’était arrangé pour le faire savoir –un fait assez rare dans les archives diplomatiques pour un objet aussi futile- à la fois par son ambassadeur à Londres et par l’ambassadeur anglais à Berlin. A Londres c’est un conseiller d’ambassade, le baron Marschall, qui « sans élever une protestation officielle » transmet au Foreign Office un exemplaire où de nombreux passages, qualifiés par lui d’« un peu forts de café » (rather strong), sont soulignés en rouge. A Berlin des fonctionnaires de la Wilhelmstrasse rapportent à sir Eric Phipps qu’une réflexion de Hitler les a décidés à « faire des représentations » au sujet de l’article :

Que deviendrait l’accord naval anglo-allemand si l’auteur de cet article venait à être ministre de la Marine ?

Ralph Wigram, qui passe souvent et à juste titre pour le plus churchillien des diplomates britanniques de son temps, semble ici avoir cherché à préserver Winston de la vérité, puisque dans les papiers de ce dernier rien n’a trait à cet incident, et que le fonctionnaire écrit en marge du propos de Hitler :

Je ne sais exactement ce que cela signifie : mais si M. Churchill savait que Hitler a dit cela, il pourrait bien dire que ce n’est là qu’une nouvelle preuve de la nécessité d’être bien armés. Faute de quoi nous nous laisserions dicter par les Allemands la composition du gouvernement de ce pays.

Ainsi, le premier jugement connu de Hitler sur Churchill concerne le plus long texte jamais écrit par le journaliste sur le dictateur mais ses amis comme ses ennemis semblent, d’un commun accord, avoir négligé de lui en parler. Les premiers sans doute pour lui éviter de se mettre un peu plus en porte-à-faux avec le cabinet, et les seconds pour dissimuler l’alignement de ce même cabinet sur un diktat étranger et nazi de surcroît. Néanmoins, lorsque beaucoup plus tard on se décida à braver l’interdit, c’est au poste précis que Hitler avait mentionné qu’on installa le proscrit, devenu premier lord de l’Amirauté au début de la Seconde Guerre comme il l’avait été lors de l’éclatement de la Première. Il est permis de se demander si Chamberlain qui, le 1er septembre 1939, avait fait miroiter à Churchill un poste de membre du cabinet de guerre sans portefeuille, lorsqu’il s’est finalement décidé à lui donner, le 3 septembre, en sus, la Marine, s’est souvenu de cet interdit et a voulu faire savoir par là à l’Allemagne qu’il était véritablement fâché.
 
 
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Ecrit par: François Delpla, Le: 12/03/15