Derniers articles http://www.delpla.org Derniers articles (C) 2005-2009 PHPBoost fr PHPBoost INGRAO, CHAPOUTOT ET HITLER (commentaires sur l'introduction) http://www.delpla.org/site/articles/articles-11-139+ingrao-chapoutot-et-hitler-commentaires-sur-l-introduction.php http://www.delpla.org/site/articles/articles-11-139+ingrao-chapoutot-et-hitler-commentaires-sur-l-introduction.php <img src="http://www.delpla.org/site/upload/41fqpmepstl_sx325_bo1_204_203_200.jpg" alt="" class="valign_" /><br /> <br /> <br /> Si l'éditeur présente ce livre comme une biographie, les auteurs sont à la fois plus modestes et plus ambitieux : ils entendent faire, par rapport au genre, un "pas de côté". Renvoyant à Kershaw, Ullrich ou Longerich les amateurs "de plus amples informations", ils ne prétendent certes pas en donner de brèves, mais présenter leur personnage comme un "condensat" ou un "catalyseur". <br /> <br /> La première image semble inappropriée : pour<br /> qu'on dansât <br /> sur cette musique, encore faudrait-il que ce qui est à l'entour du personnage soit gazeux, et lui un concentré des principes de ce gaz, autrement dit une réalité exceptionnellement puissante. La catalyse semble plus proche de ce que les auteurs veulent dire : Hitler, dans la gare parisienne du Nord, ferait plutôt partie des "gens qui ne sont rien" (d'après celui qui présida la France de 2017 à une date encore inconnue) que des fortes personnalités. Ce quidam sans qualités catalyserait donc des "forces émanant de la vertigineuse mutation" du début du XXème siècle, qui "se précipitent" (on a sans doute voulu écrire "précipitent") dans sa vie.<br /> <br /> Cette vie exerce un effet en retour. Ah ? faut-il comprendre que la personnalité de Hitler est plus qu'un catalyseur et qu'elle donne au précipité quelque originalité de forme ou de couleur ? Las, un certain nombre de traits censés résumer le nazisme et qui lui sont, de fait, essentiels (militantisme frénétique, appétit -plutôt qu'espérance- impérial, conquête européenne, guerre et génocide,<br /> ne résultent pas de son initiative, pas plus qu'il n'en dirige l'exécution.<br /> Ces réalités viennent "se mêler" à son destin ! C'est qu'il ne faudrait pas donner dans une "lecture personnaliste" de l'histoire (étrange détournement de l'adjectif forgé par Emmanuel Mounier). <br /> <br /> Une autre idée juste, le rôle de "matrice" de la Première Guerre mondiale, tant pour Hitler que pour le monde, dérape aussitôt dans l'erreur : cette guerre serait, pour lui du moins, un "horizon indépassable" car il serait resté un "Autrichien provincial installé à Munich". Voici le germe, ou l'effet, du catastrophique chapitre sur la bataille de France, gagnée malgré Hitler car il serait resté "au pas du fantassin". <br /> <br /> Avant un dernier paragraphe qui prône de jargonienne façon une histoire "internaliste" (antihèse de l'histoire personnaliste ?), les auteurs livrent une autre clé, qui explique en revanche ce qu'ils disent de plus juste et de plus neuf (et de plus "personnaliste" !). Ils empruntent à l'anthropologue Pierre Clastres (1934-1977) la notion d'être-pour-la-guerre et échappent ainsi à l'idée commune, dont Kershaw n'est pas indemne, qu'en 1939 il espérait qu'on lui passerait sa conquête de la Pologne comme celle de la Tchécoslovaquie. <br /> <br /> Mais on voit mal le rapport entre le concept clastrien, portant sur les sociétés sans écriture censées être toutes des "êtres-pour-la-guerre" et l'option belliciste inhérente au nazisme <br /> <br /> et, dans l'Europe de ce temps-là, à lui seul. Tue, 16 Oct 2018 16:51:01 +0200 Darkest hour (Churchill en mai 1940) http://www.delpla.org/site/articles/articles-11-127+darkest-hour-churchill-en-mai-1940.php http://www.delpla.org/site/articles/articles-11-127+darkest-hour-churchill-en-mai-1940.php <span style="font-size: 15px;"><strong> Churchill, Les Heures sombres : la fin du roman national britannique ?</strong></span><br /> <br /> Un film de Joe Wright<br /> <br /> <img src="http://www.delpla.org/site/upload/mv5bmtgwnze3ndcwnf5bml5banbnxkftztgwmji2mzi0ndm_v1_uy268_cr2_0_182_268_al.jpg" alt="" class="valign_" /><br /> <br /> <br /> <a href="http://www.imdb.com/title/tt4555426/">http://www.imdb.com/title/tt4555426/</a><br /> <br /> <br /> <br /> <em>Darkest hour</em>. Ce singulier multiplié et ce superlatif édulcoré par le titre français du film, « Les heures sombres », émanent des mémoires de Churchill. D&#8217;après ce livre largement diffusé il y aurait eu, au printemps de 1940, une seule heure noire pour l&#8217;Angleterre et le monde lorsque Hitler eut écrasé, à la mi-mai, les défenses françaises dans la région de Sedan. Elle serait survenue vers le 26 mai. Ce jour-là, un rapport rédigé par les chefs d&#8217;état-major est soumis au cabinet de guerre de cinq membres, dont Churchill a pris la tête deux semaines plus tôt :<br /> <br /> <span style="font-size: 9px;">This report, which of course was written at the darkest moment before the Dunkirk Deliverance ( ) I must admit that it was grave and grim. But the War Cabinet and the few other Ministers who saw it were all of one mind. There was no discussion. Heart and soul we were together.</span> (1) <br /> (Penguin Books 1985, t. 2, p. 79)<br /> <br /> Ce rapport qui, à partir d&#8217;attendus peu encourageants, concluait de manière volontariste que l&#8217;aventure d&#8217;une continuation de la guerre sans la France pouvait être tentée, était donc censé n&#8217;avoir entamé en rien la résolution unanime des ministres. C&#8217;est Louis Aragon, plus tard, qui intitula <em>Le mentir-vrai</em> un recueil de nouvelles où la vérité, mal voilée, est perceptible à qui s&#8217;en donne la peine. Ici, c&#8217;est le rapprochement entre la noirceur avouée de l&#8217;heure et la farouche résolution prêtée à tout un chacun qui a de quoi intriguer.<br /> <br /> Le film de Wright déchire ce voile à belles dents. Il met en exergue un duel qui, dès la veille de la nomination de Churchill, soit le 9 mai, l&#8217;opposait au ministre des Affaires étrangères Edward Halifax, et qui se poursuit jusqu&#8217;au 28, jour où une séance de la Chambre des Communes consacre la victoire du premier ministre. <br /> <br /> Dès le 9 mai donc, soit à la veille non seulement de l&#8217;accession de Churchill au 10 Downing street mais de la grande offensive allemande sur le front de l&#8217;Ouest, on voit Halifax déplorer l&#8217;état de guerre et souhaiter qu&#8217;on en sorte par la négociation. Puis Churchill prononce son fameux discours inaugural, sans recueillir le moindre applaudissement. Et les nouvelles du front minent rapidement sa position. Halifax prend la tête de la fronde mais Chamberlain n&#8217;est pas en reste : tous deux conspirent pour renverser le gouvernement (dont ils sont respectivement le deuxième et le troisième personnage !) par une motion de censure. Churchill est obligé d&#8217;accepter que Halifax sonde Mussolini le 25 mai par son ambassadeur à Londres, Giuseppe Bastianini, sur l&#8217;éventualité qu&#8217;il joue les médiateurs. Puis, la situation se dégradant encore, le cabinet décide, le 28 mai, de rédiger une demande officielle de médiation au gouvernement italien. Churchill lui-même est alors en proie au doute : il se demande s&#8217;il ne faut pas arrêter les frais.<br /> C&#8217;est alors qu&#8217;il prend le métro, pour la première fois. Reconnu et salué, il demande aux voyageurs « comment ils tiennent le coup » et ne recueille que des encouragements à continuer la lutte. Requinqué, il harangue avec succès les ministres non membres du cabinet de guerre, puis les Communes. Au terme de ce dernier discours, Chamberlain lève son veto et son mouchoir, signe convenu pour déclencher les applaudissements des députés conservateurs et Halifax conclut, faisant contre mauvaise fortune bon c&#339;ur, que Churchill a « mobilisé la langue anglaise ».<br /> <br /> Cette &#339;uvre est une brèche énorme dans un mur épais. Churchill lui-même avait passé sous silence les divergences du cabinet, pendant la guerre comme il sied quand on veut mobiliser un pays, et ensuite pour sauvegarder 1) le prestige que son opiniâtreté solitaire de 1940, qui avait conduit à la victoire, valait au Royaume-Uni et 2) l&#8217;unité du parti conservateur, dont il entendait rester et dont il resta le chef, auréolé et intouchable du fait de cette victoire.<br /> <br /> Les débats du cabinet, mis en forme dans des « minutes », sont accessibles aux chercheurs depuis 1971. Lesdits chercheurs ne se sont pas pressés d'exploiter lesdites minutes. Pendant deux décennies, même, ils se sont contorsionnés pour y retrouver à toute force une confirmation des mémoires de Churchill ! En 1990 enfin, John Lukacs les a lues sans &#339;illères pour les besoins de son livre intitulé <em>The Duel / The Eighty-Day Struggle Between Churchill and Hitler</em>. Non content de mettre au jour la fronde de Halifax, il a tiré cette conclusion quasiment inédite et néanmoins incontestable : Hitler avait alors manqué d&#8217;un cheveu une victoire totale. Indifférent à la criaillerie qui dénonçait le retour à une « histoire faite par les grands hommes » au détriment de la beauté des descriptions structurelles, le grand historien américain d&#8217;origine hongroise a récidivé en 1999 dans <em>Five Days in London / May 1940</em>, un livre concentré sur la période du 24 au 28 mai. Ces deux ouvrages ont été abondamment traduits et sans doute largement lus, mais n'ont guère infléchi les analyses antérieures. Témoin, en particulier, les &#339;uvres d&#8217;Ian Kershaw : dans son <em>Hitler</em>, en 2001, il passe rapidement sur cette crise sans lui attacher une importance particulière et dans <em>Fateful Choices</em>, en 2007, où il consacre à la décision anglaise de continuer la guerre un chapitre entier, il aseptise l&#8217;affaire en la réduisant à un débat de bonne compagnie où Churchill convainc Halifax grâce à la supériorité de ses arguments.<br /> <br /> Soulevée, une chape de plomb peut très bien retomber et le devoir de tout amateur d&#8217;histoire est de faire en sorte que, désormais, la terrible solitude de Churchill au moment de la débâcle française soit reconnue sans circonlocutions. Pour y aider, il n&#8217;est sans doute pas inutile de signaler les erreurs historiques du film.<br /> <br /> La plus importante porte sur Halifax. Autant il est vrai qu&#8217;après la percée de Sedan il met tout en &#339;uvre pour arrêter la guerre (notamment en présentant à Churchill, au terme des débats du 27 mai, une démission qui, si elle était rendue publique, sonnerait le glas du gouvernement), autant il est faux qu&#8217;il ait parlé de négociation dès le 9. Il importe de bien cerner la logique de son comportement. Comme au temps de l&#8217;<em>appeasement</em>, il cherche un terrain d&#8217;entente avec l&#8217;Allemagne pour ne pas trop écorner les finances de son pays et sa capacité de faire face à des nécessités militaires qui sont loin de ne concerner que l&#8217;Europe. L&#8217;agression de Hitler contre la Pologne méritait bien une déclaration de guerre et, s&#8217;il entend limiter le coût du conflit, il n&#8217;est pas « pour la paix à tout prix ». Pendant toute la drôle de guerre, on ne le voit pas proposer au cabinet l&#8217;ouverture d&#8217;une négociation, comme il le fait ouvertement du 26 au 28 mai. C&#8217;est donc la récente dégradation de la situation militaire qui le meut. Jusque là il tolérait Churchill, à présent il le perçoit comme un panier percé, qui va dilapider en pure perte le patrimoine du Royaume.<br /> <br /> Il importe aussi de comprendre pourquoi il refuse le poste de premier ministre, qui lui tend les bras le 9 mai. Il n&#8217;est pas vrai que les travaillistes aient refusé d&#8217;entrer dans un gouvernement dirigé par lui (le film ne le précise pas assez nettement), et la seule raison qu&#8217;il donne, « mon heure n&#8217;est pas encore venue », est obscure. On voit bien par ailleurs que Chamberlain continue à diriger le parti conservateur mais ceci n&#8217;est pas mis en rapport avec cela. En fait il y a une faille entre Chamberlain et Halifax, par où se glisse Churchill, et pour devenir premier ministre, et pour surmonter la crise déclenchée par la débâcle militaire sur le continent. L&#8217;ancien PM a insisté pour garder la présidence du parti conservateur, contrairement à toutes les traditions qui la réservent au PM en exercice. Halifax, étant lord, ne pourrait parler aux Communes et devrait recourir à un porte-parole&#8230; désigné par le président du parti, donc par Chamberlain. Il ne veut pas être un PM honoraire. C&#8217;est pourquoi il accepte Churchill comme une solution de transition en se disant que, si elle échoue, la question de la présidence du parti se reposera.<br /> <br /> Halifax n&#8217;est donc ni un crypto-nazi, ni un lâche, mais seulement un homme à la fois ébloui et épouvanté par les victoires allemandes, et à court d&#8217;imagination pour les limiter, sinon par la diplomatie. De ce point de vue, il importe de se demander ce qu&#8217;il sait ou pressent des conditions de paix hitlériennes. Dans le film il calcule que c&#8217;est « l&#8217;intérêt de Hitler » qu&#8217;elles ne soient pas trop dures. Dans la réalité, on sait aujourd&#8217;hui que dès le 6 mai Berlin a donné une idée précise de ses futures conditions en cas de victoire, par l&#8217;intermédiaire de Dahlerus. Il siérait de ne plus perdre de vue ce dossier, mis au jour par John Costello en 1991 (après une esquisse imparfaite de Benoist-Méchin en 1956) et détaillé dans <em>Churchill et les Français</em>, ch. 12, en ligne : <a href="https://www.delpla.org/article.php3?id_article=377">https://www.delpla.org/article.php3?id_article=377</a> .<br /> Quant à Churchill, c&#8217;est très bien de le faire descendre d&#8217;un piédestal de héros inoxydable en le montrant en proie au doute&#8230; mais pas de cette façon-là. Pas en le faisant s&#8217;épancher devant n&#8217;importe qui et même dicter à une imaginaire secrétaire un message de capitulation, juste avant de se faire rafistoler le moral par le peuple dans un wagon de métro. Il avoue ses états d&#8217;âme fluctuants à un Colville, à un Eden&#8230; des semaines ou des mois après. Non seulement la scène du métro, comme le message capitulard, sont inventés, mais ces inventions brouillent fâcheusement les idées. Nous sommes en temps de guerre, et d&#8217;une guerre menée tambour battant par un maître de la surprise. L&#8217;information est rationnée et si le peuple réagit, c&#8217;est surtout en ouvrant de grands yeux ébahis, certainement pas en analysant la situation et en suggérant des solutions.<br /> <br /> Eden, justement : il y a sur lui à redire. On le voit souvent aux côtés de Churchill et approuvant ses choix. Là, le film me semble trop conformiste. Il a été compromis dans l&#8217;<em>appeasement</em>, il est ambigu lors de cette crise (dont curieusement il ne dit presque rien dans ses mémoires) et ne sera jamais très proche de Churchill même si, lorsqu&#8217;il récupère les Affaires étrangères en décembre aux dépens de Halifax, il apparaît vite comme son dauphin&#8230; et lui succédera effectivement, en 1955 ; il est un peu à Churchill ce que Pompidou sera à de Gaulle, celui qui prolonge l&#8217;épopée en l&#8217;embourgeoisant.<br /> <br /> Une dimension manque complètement dans le film : la dimension répressive. Churchill ne peut pas, pour des raisons d&#8217;équilibre politique, mettre Halifax en prison sous une accusation de défaitisme, mais il fait un exemple en incarcérant Mosley, chef du parti fasciste britannique, et plusieurs centaines de ses partisans, à partir du 23 mai, en vertu d&#8217;une loi adoptée le 22 sous l&#8217;égide de Chamberlain et d&#8217;Attlee. Voilà qui nous éloigne d&#8217;Ian Kershaw et de ses discussions entre <em>gentlemen</em> au sein du cabinet !<br /> <br /> Le traitement de la conversation Halifax-Bastianini du 25 mai vers 17h mérite autant le compliment que le blâme. C'est très bien d'en parler, alors que cet événement capital reste ignoré du grand nombre. Mais le Secretary for Foreign Affairs est ici plus épargné qu'épinglé. Le film le montre obtenant l'autorisation du cabinet pour cette ouverture vers un allié de l'ennemi, alors qu'en fait il outrepasse considérablement un mandat qui, à la réunion de cabinet du matin, autorisait seulement la poursuite d'une conversation entre diplomates de second rang, sur des sujets subalternes et non sur la perspective d'une conférence de la paix ! D'autre part, Halifax, dans la vraie vie, ment le lendemain en prétendant que Bastianini a parlé le premier d'une conférence, alors que c'est lui : à l'écran, il échappe à ce reproche.<br /> (L'affaire est exposée au chapitre 12 de <em>Churchill et les Français</em> -lien ci-dessus- et le procès-verbal est en annexe <a href="https://www.delpla.org/article.php3?id_article=553">https://www.delpla.org/article.php3?id_article=553</a> )<br /> <br /> La fiction a tous les droits, et le commerce a son mot à dire. Quelques bons mots de Churchill, étalés sur cinq ou six décennies, sont ici regroupés pour pimenter le spectacle, parfois de manière bien fâcheuse. Ainsi la fameuse apostrophe "je suis aux toilettes et ne peux m'occuper que d'une merde à la fois", dont la victime était, avant 1914, un jeune député venu s'excuser au lendemain d'une altercation, est ici adressée à Lord Privy Seal : heureusement, le public ne saisit pas spontanément que le titre de Lord du Sceau Privé est alors porté par Clement Attlee, le leader travailliste dont le soutien est indispensable... et nullement acquis d'avance ! Dans un film, d'autre part, il est bon d'avoir des rôles féminins et ici il y en a deux, aussi peu ancrés l'un que l'autre dans la réalité historique : la secrétaire Elizabeth Layton, recrutée en 1941 et moins proche du PM que la plupart de ses assistants masculins, et Clementine Churchill, qui voyait surtout son mari le week-end aux Chequers. La célèbre lettre où l'épouse conseille au PM d'être plus patient et moins cassant avec ses collègues est casée après sa première colère contre une Miss Layton décomposée, et passe pour une aide amicale voire pour un joyau de l'amour conjugal... alors qu'elle date du 27 juin 1940 et ne fait qu'ajouter aux difficultés du Vieux Lion pour convaincre ses collègues de continuer la guerre, déjà immenses en mai et redoublées en juin après l'armistice franco-allemand.<br /> <br /> Car la plus grande erreur que pourraient commettre des spectateurs qui se fieraient trop à ce film serait de croire que l'ovation reçue le 28 mai (non point aux Communes mais lors de la réunion des ministres) avait clos le débat. Tout ce que Churchill obtient ce jour-là de ses collègues du cabinet de guerre, c'est que la discussion sur la médiation italienne soit suspendue jusqu'à ce qu'on connaisse le nombre des soldats évacués par Dunkerque. Et ce que Churchill obtient le 4 juin en magnifiant cette évacuation, bien aidé par Mussolini dont la volonté d'entrer en guerre s'est entre-temps affermie, c'est que la question soit oubliée. Elle n'a donc pas été tranchée, jamais, et il est logique qu'elle se pose à nouveau quand la France abandonne la lutte. Le véritable tournant se produira le 3 juillet ou plutôt le 4, quand l'affrontement sanglant de Mers el-Kébir avec la marine française, survenu le 3, fait l'objet d'un discours churchillien qui retourne des Communes initialement perplexes, le premier qui soit ovationné par les députés : voilà qui donne enfin un peu d'air à la politique de lutte à outrance.<br /> <br /> En résumé, ce film a l'immense mérite de mettre le doigt sur un fait aussi essentiel que méconnu, la solitude de Churchill au sein des élites britanniques, dans son option antinazie résolue, entre le 10 et le 28 mai 1940, qui a pour corollaire (insuffisamment souligné) le fait que Hitler a failli remporter alors une victoire décisive. Il a le défaut de ne pas montrer suffisamment la redoutable habileté du coup porté par l'Allemagne et la solidité de sa position, qui allait lui permettre encore de côtoyer la victoire pendant plusieurs semaines.<br /> <br /> <br /> <br /> _________________________________________<br /> (1) La traduction française (Plon, 1947, t. 3, p. 93) est convenable : « Ce rapport qui fut, cela va sans dire, écrit à l&#8217;heure la plus noire, avant le sauvetage de Dunkerque ( ) était grave et sombre. Mais le cabinet de guerre et les quelques autres ministres qui en eurent connaissance étaient tous du même avis. Il n&#8217;y eut pas de discussion. De coeur et d&#8217;âme nous étions à l&#8217;unisson. » Thu, 04 Jan 2018 18:33:01 +0100 Le Hitler de Sebastian Haffner http://www.delpla.org/site/articles/articles-11-126+le-hitler-de-sebastian-haffner.php http://www.delpla.org/site/articles/articles-11-126+le-hitler-de-sebastian-haffner.php <strong><em><span style="text-decoration: underline;"><br /> UN LIVRE CHARNIERE</span></em></strong><br /> <br /> <img src="http://www.delpla.org/site/upload/51mxjapphsl_ac_ul320_sr194_320.jpg" alt="" class="valign_" /><br /> <br /> Sebastian Haffner, <em>Anmerkungen zu Hitler</em>, Munich, Kindler, 1978, tr. fr. <em>Un certain Adolf Hitler</em>, Grasset 1979, rééd. Perrin 2014 avec une présentation de Jean Lopez sous le titre<em> Considérations sur Hitler</em><br /> <br /> https://www.amazon.fr/Certain-Adolf-Hitler-Seb&#8230;/&#8230;/2246008638<br /> <br /> Ce livre de 1978 n'est pas encore discuté comme il le mériterait.<br /> <br /> Voici ce que j'en disais dans la bio de 1999 (la pagination est celle de l'édition Grasset) :<br /> <br /> ******************************************************************************<br /> (...) , les raisons qui poussent à antidater la conversion de Hitler à ses idées fondamentales sont transparentes. Plus elle était précoce et plus on va pouvoir l'attribuer à des influences vulgaires et mal assimilées &#8211; la littérature antisémite des kiosques de Vienne, voire de Linz, ayant ici une place de choix. De là à dire qu'elles étaient innées, donc infernales, la distance est courte, et elle est franchie subrepticement par un bon nombre d'auteurs, qui ne situent même pas cette conversion. Ainsi, entre cent exemples, l'un des essayistes les plus estimés, Sebastian Haffner, tout en notant un changement dans la personnalité de Hitler à l'automne de 1919, le trouve « plus apparent que réel », et écrit qu'après comme avant il n'était qu'un raté (Versager), « certes de grand style ». Ceux qui voient le principal basculement de sa personnalité après la Première Guerre mondiale ont été longtemps minoritaires. Mais quelques-uns, à mon avis, poussent trop loin en l'attribuant aux traumatismes que constituèrent, en avril 1919, les cruautés de la dictature rouge à Munich ou même, en septembre 1931, le suicide de Geli.<br /> (...)<br /> <br /> <br /> <br /> Sebastian Haffner (1907-1998) est un journaliste antinazi que l'exil a momentanément anglicisé : c'est à titre de correspondant de l'Observer qu'il est revenu en Allemagne dans les années 50, avant de trouver sa place dans la presse de RFA, à partir de 1961. Après plusieurs essais sur l'histoire allemande, c'est en 1978 qu'il livre sa vision du nazisme et surtout de son chef, par ses Remarques sur Hitler. Cette synthèse, appréciée du public et des spécialistes, est la plus courte. Sans doute aussi la meilleure : celle qui tient ensemble le plus d'aspects du personnage, en les éclairant par les plus fondamentaux de ses propos. C'est aussi un bel objet d'histoire, dévoilant les acquis et les impasses de l'hitlérologie au moment de sa parution.<br /> Haffner s'étend à peu près autant sur les côtés positifs et négatifs du personnage, tout en concluant à la domination et au triomphe des seconds. Son Hitler est un génie politique et militaire, qui a de ses mains gâché son &#339;uvre. Mais si sa vie est divisée en quatre parties fondamentalement distinctes &#8211; trente ans d'obscure médiocrité, dix de ratages, dix de réussites éclatantes, cinq de gâchis et de destruction &#8211;, l'unité du personnage est aussi nettement affirmée que sa dualité. Le fin mot de l'aventure est la médiocrité de son héros. Ses succès ne sont obtenus que sur des moribonds &#8211; Weimar, la SDN, la France. C'est donc un charognard : si ses victoires s'expliquent par un sûr instinct politique, c'est celui « non de l'aigle, mais du vautour ». Ce qui suffit à le distinguer radicalement des grands Allemands, épris de durée et de continuité, que sont Luther, Frédéric II ou Bismarck, bref à l'éliminer radicalement de l'histoire allemande. Et l'auteur de gloser, d'autant plus lourdement que le reste de l'ouvrage ne comporte guère de répétitions, sur la volonté qu'il prête à Hitler de « détruire l'Allemagne ».<br /> Par là, Haffner mérite une critique qu'à ma connaissance personne ne lui a faite &#8211; les recensions défavorables lui reprochant surtout le ton trop laudateur de ses passages sur les « réalisations ». Il affirme en dépit d'informations contraires nombreuses et accessibles que Hitler ne préparait pas sa succession. Le comparant en particulier à Napoléon, Lénine et Mao, il note que tous trois s'étaient souciés de la transmission de leur héritage et il passe sous silence les dispositions prises dans le même sens par Hitler. Il nie même farouchement qu'il y en ait eu... Cet ennemi déclaré des fonctionnalistes leur fait le cadeau de pousser au paroxysme l'idée que le nazisme était un « hitlérisme » et que rien d'autre en Allemagne ne comptait, sinon la paralysie générale du sens critique devant les fameuses « réalisations ». Il pousse également à l'extrême, voire à l'absurde, l'idée que Hitler était double. Ainsi, l'antisémitisme serait une « bosse » cohabitant avec son sens politique comme un hostile voisin de palier.<br /> En d'autres termes, lorsqu'il livre la quintessence de ses pensées sur le dictateur qui a scellé son destin, Haffner se conduit en digne contemporain de Stern et du dernier Friedländer : il concède que Hitler réalise, mais à peine l'a-t-il écrit qu'il s'empresse de préciser, sans l'expliquer, qu'il détruit d'une main ce qu'il a construit de l'autre. Si sa vie est une alternance de succès et de revers, les uns sont inscrits dans les autres, et si Haffner ne fait aucune allusion à l'histoire psychanalytique dont les hautes eaux sont contemporaines de son essai, la fascination de la mort et de la destruction est en filigrane presque à chaque page. Elle n'affleure guère qu'au chapitre sur le génocide. Hitler est assimilé à un serial killer : ses propos de table étaient pleins d'entrain à partir de 1942, en dépit des mauvaises nouvelles du front, parce que celui qui les proférait « pouvait désormais cultiver le plaisir du meurtrier qui abandonne toute retenue, tenant sa victime et pouvant en faire tout ce qu'il veut » (p. 221).<br /> ***********************************************************************************************************************************<br /> <br /> <br /> En d'autres termes encore, Haffner s'approche de beaucoup de vérités (la psychose de Hitler, ses talents, sa centralité dans son propre régime) mais gâche sa synthèse par un certain nombre d'affirmations bien peu étayées : sa joie de tuer, sa haine des Allemands, son aspiration démente à la domination du monde...<br /> Le caractère réaliste et raisonnable de l'offensive de mai 1940 et de ses buts ("la paix sur le sable de Dunkerque" -pour reprendre l'expression du général Jodl à Nuremberg-, plus que péniblement évitée par un Churchill jusque là bien en peine de convaincre ses compatriotes, et vierge dans la fonction de premier ministre) échappe complètement à l'observateur, qui ne pouvait certes bénéficier des apports des deux John, Lukacs et Costello (1990-91).<br /> <br /> Un symptôme : Churchill est à peine mentionné dans l'ouvrage, et pas avant l'année 1944 ! Fri, 17 Nov 2017 10:16:35 +0100 Ian Kershaw : une opinion sur l'Opinion http://www.delpla.org/site/articles/articles-11-125+ian-kershaw-une-opinion-sur-l-opinion.php http://www.delpla.org/site/articles/articles-11-125+ian-kershaw-une-opinion-sur-l-opinion.php <strong><em><span style="text-decoration: underline;">L&#8217;opinion allemande sous le nazisme</span></em></strong><br /> <br /> Auteur : Ian Kershaw<br /> <br /> Editions du CNRS, 1995. Traduit de l&#8217;anglais (1983). Réédition 2013 en livre de poche.<br /> <br /> <br /> <br /> Ce livre de 1983 a été traduit en français en 1995 sur le conseil de Denis Peschanski et publié avec une préface où l&#8217;auteur exposait les évolutions qui avaient affecté, dans l&#8217;intervalle, l&#8217;historiographie et ses propres conceptions. Le tout est réédité en poche aujourd&#8217;hui sans la moindre correction. <br /> Ian Kershaw, venu de l&#8217;histoire médiévale, s&#8217;était intégré au milieu des années 1970 aux équipes dirigées par Martin Broszat qui étudiaient la vie quotidienne en Bavière sous le Troisième Reich. Il en avait profité pour écrire deux livres devenus classiques, l&#8217;un sur le « mythe de Hitler » et celui-ci, qui étudie les réactions de la population bavaroise au nazisme dans certains domaines et s&#8217;efforce de les généraliser avec prudence à l&#8217;Allemagne tout entière. Trois domaines sont abordés : la vie économique, la vie religieuse et la question juive. Les deux premiers ont vu se manifester des oppositions parfois fortes, aboutissant dans quelques cas à des reculs du pouvoir. Dans le troisième, on ne constate aucun phénomène de cette sorte, mais pas non plus beaucoup d&#8217;adhésion populaire aux obsessions antisémites du régime.<br /> Outre les sources, les méthodes et la problématique, l&#8217;introduction présente un tableau synthétique de l&#8217;économie, de la société et de la vie politique en Bavière lors de l&#8217;accession des nazis au pouvoir. La première partie commence par reprendre plus en détail le tableau de l&#8217;agriculture, pour analyser ensuite les opinions exprimées par les paysans. Le mécontentement domine, malgré l&#8217;augmentation du revenu agricole pendant les premières années. Il est causé essentiellement par les mesures autoritaires du régime, qui suscitent parfois des craintes irrationnelles comme dans le cas du « domaine héréditaire inaliénable » cher au ministre Darré, qui ne concerne que les grosses fermes mais affole les propriétaires des petites. Dans les années précédant la guerre, malgré les subventions du « Plan de quatre ans » destinées à favoriser l&#8217;autarcie, la situation des campagnes s&#8217;aggrave en raison d&#8217;une pénurie de main-d&#8217;&#339;uvre ; l&#8217;attrait des emplois industriels que multiplie le réarmement ne saurait en effet être compensé par la mécanisation puisqu&#8217;on fabrique des chars plutôt que des tracteurs ; il faut recourir de façon croissante à la main-d&#8217;&#339;uvre étrangère. Les rapports rédigés par les SS du Sicherheitsdienst (SD) et ceux de la Sopade socialiste (centralisant dans les pays limitrophes des données arrivées clandestinement) convergent pour décrire une paysannerie soit indifférente au nazisme, soit franchement hostile.<br /> Le chapitre sur la classe ouvrière commence par indiquer qu&#8217;elle est plus rare en Bavière que dans d&#8217;autres régions et que les nazis n&#8217;y ont pas fait les mêmes efforts de séduction « socialiste ». De même, après la prise du pouvoir, la répression l&#8217;emporte sur l&#8217;endoctrinement. La passivité des directions socialiste et communiste les discrédite et l&#8217;apolitisme s&#8217;installe ; les « assemblées d&#8217;usines » instaurées par le pouvoir sont boudées, ainsi que les séances de cinéma à thèmes politiques ou les fêtes du calendrier nazi, comme l&#8217;anniversaire du putsch de Munich. Les problèmes matériels engendrent cependant des manifestations de mécontentement, surtout en 1935-36. Dans les années suivantes et jusqu&#8217;à la guerre, la croissance de la production industrielle et la pénurie de main-d&#8217;&#339;uvre qualifiée favorisent l&#8217;augmentation des salaires, même sans organisation et sans grève. Malgré tout cette augmentation résulte surtout de l&#8217;allongement de la durée du travail. Et le mécontentement économique comme les victoires revendicatives ne débouchent sur aucune remise en cause du régime.<br /> Il en va de même dans les classes moyennes et supérieures qui font l&#8217;objet du troisième chapitre. C&#8217;est le seul des milieux étudiés où le nazisme ait recruté un nombre important d&#8217;adhérents mais, une fois au pouvoir, il y suscite un profond « désenchantement », perceptible dès 1934. Là encore, la priorité donnée au réarmement a des effets négatifs, du moins dans les secteurs délaissés. On voit notamment se développer des critiques contre les cadres du régime, en exceptant le Führer. En retour, ces mêmes cadres se plaignent de l&#8217;égoïsme petit-bourgeois de tous ces commerçants ou entrepreneurs incapables d&#8217;adopter un « esprit national-socialiste ». Une déception identique se fait jour dans la fonction publique et l&#8217;enseignement, devant une augmentation de la charge de travail liée aux tâches supplémentaires réclamées par le régime et la stagnation des revenus, sans parler du nombre d&#8217;élèves par classe, qui passe par exemple de 39 à 45 dans le primaire. Un tiers des enseignants, cependant, a rejoint le parti nazi en 1937, contre un quart en mai 1933 (date de la suspension provisoire des adhésions). Détail pittoresque, certains se plaignent d&#8217;avoir à continuer l&#8217;enseignement religieux et notamment des leçons sur l&#8217;Ancien Testament alors qu&#8217;ils attendaient qu&#8217;un régime aussi mécréant et antijuif les en dispense, mais ce régime y voit un moyen de limiter l&#8217;influence du clergé. Ces chiffres et ces sentiments reflètent un degré certain d&#8217;adhésion au nazisme sur le plan idéologique, notamment chez les instituteurs, souvent mus par l&#8217;anticléricalisme. Mais leur grogne contre la détérioration des conditions professionnelles n&#8217;en a que plus d&#8217;écho. Au total, la dégradation de l&#8217;image du régime est bien symbolisée par la détestation dont fait l&#8217;objet Christian Weber, qui avait débuté comme petit chasseur d&#8217;hôtel. Ce nazi de la première heure devenu homme d&#8217;affaires est appelé par dérision le « roi de Munich », car il a tout simplement installé ses pénates dans le palais des Wittelsbach. Mais dans les milieux bourgeois petits et grands, « doléances et soumission » font bon ménage, comme dans les autres.<br /> L&#8217;auteur aborde alors les questions religieuses, par un chapitre sur le protestantisme, minoritaire dans la plupart des régions bavaroises mais majoritaire en Franconie. Le protestantisme bavarois, assez bigarré et divisé, comportait une composante nationaliste qui se rapprocha du nazisme sans trop d&#8217;états d&#8217;âme et lui donna dès 1932 des scores électoraux impressionnants dans certains endroits. En mai 1933 les églises luthériennes de Bavière élurent pour évêque Hans Meiser, rallié au régime nazi mais soucieux d&#8217;indépendance religieuse. Il entra vite en conflit avec Ludwig Müller, proclamé « évêque du Reich » le 27 septembre 1933 et membre de la mouvance nationaliste des « chrétiens allemands » -qui s&#8217;était ralliée au nazisme en professant des théories telles que l&#8217;« aryanité » de Jésus. Au plan national, cela avait déclenché le schisme d&#8217;une « Eglise confessante » (et non « confessionnelle » comme l&#8217;écrit le traducteur !) animé notamment par le pasteur berlinois Martin Niemöller. En Bavière, le clivage prit la forme d&#8217;une rébellion de plus en plus profonde et visible de Meiser contre l&#8217;autoritarisme de Müller, dénoncé en chaire en mai 1934. Le 11 octobre, Meiser fut destitué et mis en résidence surveillée. Le scandale fut massif, les pétitions et délégations se succédèrent et le proscrit fut réintégré au bout de deux semaines avec les honneurs, y compris celui d&#8217;être reçu par Hitler.<br /> Kershaw nous présente le catholicisme bavarois, très majoritaire, comme une véritable contre-société attachée non seulement à sa foi mais à toutes sortes de rites et de particularismes, dotée d&#8217;une capacité de résistance au pouvoir central inaugurée sous Bismarck et sur laquelle le gouvernement nazi a peu de prise. Ainsi de véritables mouvements de masse, souvent victorieux, s&#8217;opposent à des mesures telles que le report au dimanche des fêtes religieuses qui devraient avoir lieu en semaine ou l&#8217;interdiction des drapeaux jaunes et blancs de l&#8217;Eglise. Ainsi certains prêtres arrêtés pour « propagande antinationale » sont libérés sous la pression de la rue. En attendant la fameuse affaire du retrait des crucifix des salles de classe et le recul du pouvoir, en 1941, que l&#8217;auteur aborde dans un chapitre ultérieur. Il fait remarquer, pour le déplorer, que « l&#8217;indomptable cardinal Faulhaber » et les sept autres évêques, tous clairement antinazis, n&#8217;ont rien fait pour donner un débouché politique à ces protestations. Ils se sont notamment laissés dépouiller, malgré le concordat signé par Pie XI avec le gouvernement Hitler en juillet 1933, de l&#8217;enseignement confessionnel, entre 1936 et 1938. Dans le secondaire, les religieux sont purement et simplement interdits d&#8217;enseignement et dans le primaire se développe une « école interconfessionnelle », tirant parti de vieilles revendications laïques pour fusionner les écoles catholiques et protestantes et leur retirer toute référence chrétienne. Le régime utilise aussi &#8211;« à sa manière pseudo-plébiscitaire », note Kershaw- les questionnaires remis aux familles avant la rentrée pour mesurer leur attachement à l&#8217;enseignement confessionnel et s&#8217;appuie sur la baisse des chiffres pour justifier son extinction, en quelques années.<br /> Le sixième chapitre, consacré aux réactions à la persécution des Juifs, débouche sur une conclusion devenue classique : « Si elle fut le fruit de la haine, la route d&#8217;Auschwitz fut pavée d&#8217;indifférence ». Kershaw s&#8217;oppose ici à une Lucy Dawidovicz, pour qui Hitler enrôle les Allemands dans une « guerre contre les Juifs », à un Kurt Pätzold pour qui il détourne par l&#8217;antisémitisme la colère des masses au profit du grand capital, ou à son maître Martin Broszat pour qui l&#8217;antisémitisme est manié par le régime pour masquer ses échecs et créer une « dynamique négative ». Il montre que, si le nazisme a mis à profit un « vieil antisémitisme », celui-ci n&#8217;a pas compté beaucoup dans les motivations des Bavarois qui adhéraient au nazisme, ni dans la passivité de ceux, plus nombreux, qui laissaient faire. Les mots d&#8217;ordre de boycott des commerçants juifs, en particulier, se heurtaient aux intérêts des paysans vendeurs de bétail, car ce commerce était en Bavière l&#8217;apanage des Juifs jusqu&#8217;à ce qu&#8217;on leur interdît toute activité économique, en 1938. La Franconie tranche un peu dans ce tableau, notamment grâce à l&#8217;influence de son Gauleiter Julius Streicher : il fut possible aux nazis d&#8217;y monter la population contre les Juifs dans certains cas, notamment lors de la nuit de Cristal (9 novembre 1938), qui dans le reste de la Bavière suscita une vague de désapprobation; les SS et les SA ne réussirent guère qu&#8217;en Franconie à recruter de simples habitants pour brûler les synagogues, casser les vitrines et arrêter les Juifs avant de les diriger vers des camps. Mais les violences les plus graves avaient eu lieu en mars 1934 à Gunzenhausen où l&#8217;agitateur nazi Kurt Bär, lors du dimanche des Rameaux, avait excité la population en prétendant que « les Juifs » avaient tué le Christ. Au printemps de 1935, l&#8217;Allemagne entière connut une vague de violences antijuives, qui se traduisit notamment par des échauffourées, fomentées par les SS en toute harmonie avec le ministre de l&#8217;Intérieur bavarois, dans le centre de Munich. Cela ne fit que rendre le parti un peu plus impopulaire. Après quoi le mouvement se calma, après l&#8217; interdiction des actions antisémites sauvages par Hitler en août, puis les lois de Nuremberg à la mi-septembre, qui donnaient satisfaction aux antisémites ; enfin, la préparation des Jeux Olympiques fit mettre une sourdine à l&#8217;antisémitisme officiel.<br /> Commence alors l&#8217;étude de la période de guerre, suivant la même progression : questions économiques, religion, antisémitisme. Les paysans font l&#8217;objet de mesures de plus en plus autoritaires, pour les obliger à ravitailler les villes à des prix peu élevés. La désapprobation du régime s&#8217;amplifie, peu atténuée par les victoires quand il y en a, mais la passivité politique se maintient. Dans la classe ouvrière, les mesures prises au début de la guerre pour augmenter le temps de travail tout en rabotant les revenus donnent lieu à beaucoup de résistance passive et sont pour l&#8217;essentiel rapportées au bout de quelques mois. Les victoires de 1940 tempèrent le mécontentement lié aux pénuries, mais brièvement. Une aggravation du rationnement, en mars 1942, suscite beaucoup de protestations individuelles, que consignent les rapports du SD. Mais alors, comment expliquer l&#8217;absence de mouvements révolutionnaires à la fin de la guerre, contrairement à ce qui s&#8217;était passé en 1918 ? Par la terreur nazie, en grande partie, mais aussi par la destruction des organisations, la rancune envers les Alliés qui bombardent, la peur des vengeances soviétiques et les vestiges de la popularité de Hitler. L&#8217;état d&#8217;esprit des couches moyennes, plus difficile à appréhender, témoigne d&#8217;une crainte de disparaître, après la guerre ou même pendant, au profit d&#8217;une division binaire entre quelques monopoles et une masse de salariés. Fonctionnaires et magistrats souffrent d&#8217;être traités en boucs émissaires dans des discours de Hitler ou de Goebbels, et craignent de nouvelles atteintes à leur niveau de vie. Mais si la base sociale du régime se rétrécit, la naissance d&#8217;une alternative politique continue de se faire attendre.<br /> Le chapitre 8 expose les répercussions dans l&#8217;opinion de l&#8217;« ultime affrontement » entre le nazisme et l&#8217;Eglise, en 1941. Comme Hitler avait plutôt calmé le jeu au début de la guerre, les nouvelles provocations sont soupçonnées, par Kershaw, d&#8217;émaner de la « base ». Le fait que, dans le « sommet », Bormann ait notoirement joué un rôle moteur ne relèverait donc que de lui-même. Tout commence dans l&#8217;automne de 1940 avec la fermeture des monastères et la saisie de leurs biens. Au premier semestre de 1941 surviennent toutes sortes de restrictions concernant la presse (interdiction pure et simple des publications religieuses qui subsistaient), l&#8217;école (suppression des prières), les crèches (éviction des religieuses), les fêtes (suppression, ou report systématique au dimanche). Mais surtout, la question de l&#8217;euthanasie devient brûlante. Hitler avait décidé au début de la guerre de faire mourir massivement les handicapés, notamment ceux qui étaient accueillis dans des asiles, et la consigne était appliquée sans beaucoup d&#8217;efforts de dissimulation. L&#8217;opposition qui se fait jour, notamment, dans la population chrétienne est, pour la première et unique fois, accompagnée et canalisée par le clergé. Cependant, elle est beaucoup moins forte, notamment en Bavière, que celle qu&#8217;occasionne le retrait des crucifix des écoles, décrété par le Gauleiter Adolf Wagner en tant que ministre bavarois de l&#8217;Education, le 23 avril 1941. La mesure devait prendre effet à la rentrée de septembre. Aux mouvements hostiles Wagner réagit d&#8217;abord en faisant du zèle et en impulsant le retrait des crucifix, puis en donnant le 28 août un ordre secret d&#8217;arrêt : il ne fallait pas poursuivre le retrait mais pas non plus remettre en place les symboles déjà enlevés. Cela créa un désordre et un flou propices à une agitation croissante, dans laquelle on vit souvent les femmes en première ligne, soit pour organiser une grève scolaire, soit pour écrire collectivement des lettres informant leurs maris soldats. Finalement presque tous les crucifix conservèrent leur place ou la retrouvèrent. Ce cas rare d&#8217;action collective, unique par son intensité, montre qu&#8217;il était possible de protester sous cette dictature, mais aussi que les chrétiens se mobilisaient essentiellement, voire uniquement, sur des sujets religieux ; le reste de la politique, ils ne se contentaient pas toujours de le subir, ils pouvaient aussi l&#8217;approuver bruyamment : ainsi bon nombre de protestataires, tant sur l&#8217;euthanasie que sur les crucifix, clamaient leur soutien à la « croisade » contre l&#8217;URSS. A commencer par Mgr von Galen, l&#8217;évêque de Münster, qui avait prononcé contre l&#8217;euthanasie de courageux et décisifs sermons dans l&#8217;été de 1941.<br /> Le dernier chapitre aborde la question des réactions de l&#8217;opinion devant la Solution finale. Il restait 10 000 Juifs en Bavière au début de la guerre, essentiellement dans quatre villes, Munich, Nuremberg, Augsbourg et Wurtzbourg. Une loi du 30 avril 1939 avait interdit les immeubles « mixtes », forçant les Juifs à se regrouper dans des bâtiments qui leur seraient propres : cela aboutissait à la création d&#8217;autant de petits ghettos, faciles à surveiller et à isoler. Quant à l&#8217;étoile jaune, elle fut instaurée et rendue obligatoire en septembre 1941. Les déportations vers les camps de l&#8217;est, dont presque personne ne revint, touchèrent 8376 personnes, essentiellement de novembre 1941 à septembre 1943. Les réactions de la population sont difficiles à connaître, car celles que les rapports du SD enregistrent vont de l&#8217;approbation à l&#8217;enthousiasme, en passant par l&#8217;idée qu&#8217;il faudrait faire plus et mieux. On peut en conclure que les opposants se taisaient, par crainte et désarroi, mais aussi que l&#8217;indifférence dominait. Les occasions de rencontrer les Juifs se raréfiaient et on les oubliait purement et simplement : « loin des yeux, loin du c&#339;ur », écrit Kershaw en reprenant le proverbe français, dans son introduction de 1995, pour résumer la question. Cependant, des bruits généraux sur le sort terrible des Juifs se mirent à courir et lors des bombardements aériens quelques habitants commentèrent que c&#8217;était une vengeance des Juifs&#8230; ce qui indiquait peut-être une désapprobation envers le régime mais aussi une adhésion à sa logique.<br /> Ce classique reste d&#8217;une lecture utile, pour prendre connaissance de l&#8217;état d&#8217;esprit d&#8217;une région sous la dictature nazie, comme pour réfléchir sur les difficultés d&#8217;une telle recherche. Kershaw déclare en 1995 qu&#8217;il a songé à le réécrire et ne l&#8217;écrirait plus de même&#8230; sans dire ce qui, à son avis, mérite correction ou complément. Peut-être, en ce temps où il a entrepris sa grande biographie de Hitler, songe-t-il que le chef suprême est ici un peu absent. C&#8217;est en tout cas la principale lacune qu&#8217;on peut relever dans ce livre. Ian Kershaw est alors (en 1983, lors de la première édition) dans sa période purement fonctionnaliste, même si, on l&#8217;a vu, il lui arrive de prendre des distances avec Broszat, le fondateur de cette école. Le fonctionnalisme consiste à peindre le nazisme comme un bateau fou, où toute décision résulte de rapports de forces plutôt que d&#8217;un calcul. Ici, on a souvent l&#8217;impression que les gens se laissent mener par les nazis alors qu&#8217;il suffirait qu&#8217;ils se rebellent pour obtenir de grands changements. On en oublie qu&#8217;il s&#8217;agit d&#8217;une dictature, et des plus personnelles. Il siérait par exemple de se demander si les mouvements de protestation, dont l&#8217;auteur ne cesse de dire qu&#8217;ils se produisent dans des domaines limités et secondaires, ne sont pas des soupapes destinées à canaliser le mécontentement dans ces domaines, en même temps qu&#8217;à observer ce mécontentement et ses limites. La question vaut notamment pour l&#8217;affaire des crucifix, en 1941. Il n&#8217;est pas très prudent de décréter qu&#8217;elle part de la « base » et de faire du pauvre Adolf Wagner l&#8217;auteur de cette balourdise qu&#8217;encouragerait, dans le gouvernement national, le seul Bormann. Il y a eu des ballons d&#8217;essai, çà et là, en 1935-36 : Hitler, qui disserte beaucoup sur le catholicisme dans ses propos de table en 1941, dispose là d&#8217;une expérience ; il sait comment des communautés chrétiennes de Bavière réagissent à la suppression des symboles religieux : elles exigent leur rétablissement, tout en réaffirmant leur adhésion aux grands objectifs du régime. C&#8217;est exactement ce dont il a besoin en cet avril 1941 où il s&#8217;apprête à jouer le tout pour le tout en URSS. Il provoque la communauté catholique de Bavière qui est, Kershaw a raison de le dire, l&#8217;un des secteurs de la société allemande les plus réfractaires à son idéologie et les plus capables d&#8217;y réagir collectivement. Cette provocation sur un sujet marginal, réversible à tout moment en faisant croire qu&#8217;il s&#8217;agit de l&#8217;initiative maladroite d&#8217;un subordonné, est une belle occasion de faire surgir un mécontentement de part en part maîtrisé, afin d&#8217;identifier des meneurs, de mesurer l&#8217;état d&#8217;esprit des masses et d&#8217;obtenir des manifestations de soutien à sa politique globale. De même l&#8217;agitation antijuive de mai 1934 à Gunzenhausen, permet d&#8217;une part de tâter le terrain et, d&#8217;autre part, en désavouant le SA Kurt Bär, de créer une ambiance propice à la très prochaine nuit des Longs couteaux.<br /> L&#8217;introduction de 1995 est à recommander spécialement pour ses informations et ses réflexions sur la notion de « résistance ». Broszat avait mis à l&#8217;honneur le terme de <em>Resistenz</em> pour désigner tout ce qui, dans la société allemande, ne se pliait pas aux canons nazis et réserver la notion de résistance (Widerstand) aux mouvements organisés, très minoritaires. Kershaw n&#8217;avait pas repris l&#8217;idée et il emploie tout au long du livre le terme de « dissension » pour désigner les mouvements protestataires ou les manifestations de mécontentement. <br /> Comme trop souvent le traducteur, sans doute excellent sur le plan linguistique, ne fait pas assez d&#8217;efforts pour le vocabulaire spécialisé &#8211;et l&#8217;édition de poche aurait pu et dû être revue au moins sur ce plan puisque les ventes abondantes de la première édition ont probablement donné lieu à quelques signalements. A l&#8217;Eglise « confessionnelle » signalée ci-dessus on peut ajouter ces « militants laïques » de la page 324 qui ne sont pas des anticléricaux mais, tout au contraire, ce qu&#8217;on appelle chez les catholiques des laïcs, c&#8217;est-à-dire des baptisés qui ne sont pas prêtres.<br /> <br /> <br /> Thu, 16 Nov 2017 16:32:03 +0100 Un DVD sur la fin du gouvernement Reynaud http://www.delpla.org/site/articles/articles-11-124+un-dvd-sur-la-fin-du-gouvernement-reynaud.php http://www.delpla.org/site/articles/articles-11-124+un-dvd-sur-la-fin-du-gouvernement-reynaud.php <strong><em><span style="text-decoration: underline;">Juin 40, la République meurt à Bordeaux</span></em></strong><br /> <br /> <br /> Documentaire de Noël Alpi d&#8217;après le livre <em>A mort la gueuse ! </em>de Gérard Boulanger (Calmann-Lévy, 2006)<br /> Coproduction La Gaillarde-France 3<br /> DVD édité par L&#8217;Harmattan et La Gaillarde<br /> 20 &#8364;<br /> <br /> <br /> Dans le centre de Bordeaux, filmé en couleurs sans gommer les stigmates de la modernité (on voit souvent le tramway de l&#8217;ère Juppé, ou des passants reflétant notre époque par leur tenue comme par la diversité de leurs origines), la caméra recherche les traces du passé dans les bâtiments officiels et les établissements hôteliers. L&#8217;action se passe les 15, 16 et 17 juin 1940, lorsque le gouvernement de Paul Reynaud, après avoir échoué à repousser l&#8217;invasion germanique, s&#8217;échoue dans la capitale aquitaine et laisse, après deux jours de palabres, les commandes au maréchal Pétain pour négocier un armistice. Les vues de la ville et des édifices alternent avec les images d&#8217;archives et les interviews d&#8217;historiens &#8211;au sens large du terme : outre Jean-Noël Jeanneney, Anthony Beevor, Stefan Martens, Eric Roussel et Jean Lacouture (dont l&#8217;interview complète forme un « bonus » passionnant), on voit apparaître deux avocats bordelais, Gérard Boulanger (auteur du livre qui forme la trame du propos) et Bertrand Favreau, l&#8217;excellent biographe de Georges Mandel, et enfin un professeur du lycée Montesquieu féru d&#8217;histoire locale, Philippe Souleau. Un témoin oculaire et un seul (à part Jean Lacouture) raconte ses souvenirs, Jean Milhou, un futur résistant qui se rappelle avoir vu Charles de Gaulle et Geoffroy de Courcel à l&#8217;hôtel Splendid. Un montage habile et soigné maintient l&#8217;intérêt du spectateur, constamment&#8230; ou presque.<br /> <br /> C&#8217;est sur le plan historique que j&#8217;émettrai des réserves, qui n&#8217;iront pas, bien au contraire, jusqu&#8217;à déconseiller l&#8217;usage du film en classe ; mais l&#8217;enseignant aura un rôle important à jouer pour que les élèves comprennent ce qui se passe et en tirent de claires leçons. Tout d&#8217;abord, les propos des historiens, en vertu d&#8217;une mode qui tend à envahir les documentaires, sont hachés menu et aucun raisonnement n&#8217;est jamais développé. Sur le point le plus fondamental, l&#8217;attitude de Paul Reynaud, on passe sans transition d&#8217;une phrase de Roussel à une de Jeanneney, mais seul le premier prétend que Reynaud était un « homme de la Troisième République » qui laissait s&#8217;éterniser les discussions, ne trouvait pas anormal d&#8217;abriter dans son gouvernement les tendances les plus variées et tolérait même, en temps de guerre, des désaccords de fond sur la poursuite du combat, notamment entre le gouvernement et le commandement. On voit classiquement un « parti de l&#8217;armistice » guidé par Pétain et Weygand monter comme une marée et emporter une digue à la fin ; une digue de gens qui auraient trouvé on ne peut plus naturelle la poursuite de la guerre en Afrique du Nord. De tous les poncifs classiques un seul nous est épargné, celui d&#8217;un Reynaud courageux le jour mais affaibli la nuit par une Dalila nommée Hélène de Portes, sa compagne. Non moins naturelle serait la continuation de la guerre par l&#8217;Angleterre seule. Tout cela reste bien proche des mémoires de Churchill, intéressés à tenir ce discours pour reprendre le pouvoir aux travaillistes en 1951, en exhibant un parti conservateur en ordre de bataille. Il n&#8217;empêche que celui-ci s&#8217;était gravement divisé en mai et juin 1940, non moins dramatiquement que le gouvernement français et sur les mêmes enjeux &#8211;et qu&#8217;une différence abyssale entre les personnalités et les orientations des deux chefs de gouvernement expliquait en grande partie la divergence du résultat. Il convient donc d&#8217;introduire dans le débat l&#8217;image que pouvait donner, à Bordeaux, l&#8217;Angleterre, à la lumière notamment des divisions qu&#8217;avait pu observer Reynaud à Londres même, le 26 mai. Quelques publications récentes peuvent y aider, par exemple le Fateful Choices d&#8217;Ian Kershaw (2007) et les Mémoires de Roland de Margerie (2010).<br /> <br /> En ce qui concerne le camp français, on peut noter une certaine hypertrophie du rôle de Laval et de la « commune de Bordeaux » qu&#8217;il est censé animer avec le maire de l&#8217;endroit, Adrien Marquet ; elle sera surtout active les jours suivants, pour empêcher les départs vers l&#8217;Afrique du Nord dans la période (du 17 au 21 juin) où Hitler prend un malin plaisir à faire attendre ses conditions d&#8217;armistice. On peut notamment regretter l&#8217;absence de toute allusion à un propos de Weygand, « dans trois semaines l&#8217;Angleterre aura le cou tordu comme un poulet », peut-être apocryphe, en tout cas mal situé dans le temps et dans l&#8217;espace, mais résumant fort bien l&#8217;horizon d&#8217;attente des milieux favorables à l&#8217;armistice (un point longuement développé dans un télégramme à Roosevelt de son ambassadeur Bullitt, qui vient de confesser la plupart des dirigeants de Vichy, le 1er juillet 1940 &#8211;cf. Bullitt (Orville), For the President, Londres, André Deutsch, 1972, P. 481-487).<br /> <br /> Dans le générique final on est surpris, d&#8217;une part, de ne pas trouver un mot sur les historiens sollicités et leurs ouvrages, d&#8217;autre part de ne pas voir apparaître la mention d&#8217;un consultant historique. On s&#8217;explique mieux dès lors une grave bévue initiale mais heureusement unique, l&#8217;attribution à Pétain du titre de ministre de la Défense et non de vice-président du conseil.<br /> <br /> En résumé : une belle idée, une réalisation inégale. Thu, 16 Nov 2017 16:24:30 +0100 Quand Théophraste surclasse Edmond et Jules http://www.delpla.org/site/articles/articles-11-122+quand-theophraste-surclasse-edmond-et-jules.php http://www.delpla.org/site/articles/articles-11-122+quand-theophraste-surclasse-edmond-et-jules.php Prix littéraires : quand Renaudot surclasse Goncourt<br /> <br /> <img src="http://www.delpla.org/site/upload/20171111_180219.jpg" alt="" class="valign_" /><br /> <br /> Deux romans français sur le nazisme viennent d&#8217;être simultanément primés. Ils convergent dans le constat que la bête n&#8217;est pas morte. Pour Olivier Guez (La disparition de Josef Mengele, Grasset, prix Renaudot 2017), il suffit de deux générations pour qu&#8217;elle se réveille, d&#8217;après la dernière page du livre. Pour Eric Vuillard (L&#8217;ordre du jour, Actes Sud, prix Goncourt 2017), elle est là en permanence et se nomme le patronat &#8211;une assertion martelée à toutes les pages ou presque. Or la bête est bien morte, et c&#8217;est plutôt de son fantôme qu&#8217;il faudrait se débarrasser.<br /> Le premier erre, malgré tout, moins que le second, puisque Guez parle d&#8217;histoire et Vuillard, seulement, de ce qui perdure. Pour ce dernier aucun individu ne compte car tous sont pris dans une glu, celle du capitalisme et de sa soif de profits, indifférente à la valeur morale des moyens mis en &#339;uvre pour les accumuler. Chez Olivier Guez, deux personnes font l&#8217;objet de toutes les attentions : Josef Mengele, un biologiste aux débuts brillants qui vit entre 1945 et 1979, date de sa mort par épuisement de ses raisons de vivre, un calvaire de plus en plus insupportable, et Adolf Hitler qui, en incarnant l&#8217;espoir de sa patrie à grand renfort de simplisme racialiste et de talent politique, l&#8217;a détourné tout ensemble de la rigueur scientifique et de la rectitude morale.<br /> L&#8217;historien a peu à dire sur le premier livre et laissera la critique&#8230; aux critiques. Le montage est intelligent, les formules souvent heureuses. A part sur quelques détails importants (Schacht ne devient pas en même temps président de la Reichsbank et ministre de l&#8217;Economie mais la première promotion est antérieure d&#8217;une année, riche en mutations qui créent pas à pas les conditions de la seconde ; la morphinomanie de Göring, contractée pendant une hospitalisation consécutive à ses blessures du putsch de 1923, n&#8217;est pas attestée durant le Troisième Reich), l&#8217;unique reproche est une vision datée du nazisme, focalisée sur la violence, la terreur et le cynisme sans faire de place à la séduction. Ni à l&#8217;intelligence, si ce n&#8217;est de façon négative : ce ne sont pas les nazis qui sont futés mais leurs dupes qui sont stupides, à moins que l&#8217;appât du gain et des places ne paralyse leur entendement. <br /> Autant la documentation d&#8217;un tel récit est rudimentaire, se bornant à quelques synthèses antédiluviennes (plus proches de Bullock ou de Shirer que de Kershaw, ou même de Fest) et à une poignée de documents (principalement les mémoires de Kurt von Schuschnigg), autant le travail d&#8217;Olivier Guez en amont de sa rédaction mérite d&#8217;être salué et apprend beaucoup aux historiens eux-mêmes, s&#8217;ils n&#8217;étaient pas spécialisés dans l&#8217;exil des nazis et probablement même s&#8217;ils l&#8217;étaient. Car si Mengele avait bel et bien disparu et si sa mort était restée ignorée pendant une dizaine d&#8217;années, on savait depuis 1990 environ qu&#8217;il s&#8217;était noyé en 1979. Il n&#8217;y avait qu&#8217;à suivre cette piste pour reconstituer avec précision son parcours, ce qu&#8217;a fait le premier, à ma connaissance, Olivier Guez en allant sur place et en faisant parler les lieux comme les témoins. <br /> Il en ressort que la survie en liberté, malgré des traques intermittentes, du bourreau médical d&#8217;Auschwitz, doit moins à une solidarité de groupe des réfugiés SS qu&#8217;à la fortune familiale, assise sur une firme qui, tout en portant le nom de Mengele, prospérait tout au long du prétendu miracle allemand et de trois décennies passant pour glorieuses. L&#8217;entreprise finançait à distance son mouton noir tout en achetant sa discrétion, et entretenait avec lui une correspondance suivie, grâce à deux chaperons successifs qui veillaient sur lui de près et le faisaient déménager en temps utile. D&#8217;où une insécurité matérielle et morale croissante, doublée d&#8217;un amer sentiment d&#8217;injustice. Le sort d&#8217;Eichmann, fréquenté de loin en Argentine, avait de quoi effrayer Mengele tandis que l&#8217;impunité et la prospérité, en RFA, de tant de complices à commencer par son patron scientifique et criminel, le généticien Othmar von Verschuer, pouvait à bon droit lui inspirer le sentiment d&#8217;être persécuté et de payer pour tout le monde.<br /> Sur le plan historique, cette prose appelle des précisions : date et lieu des entretiens, estimation de la fiabilité des témoins, teneur des documents familiaux dont peu sont cités entre guillemets, etc. Les extrapolations sur sa vie sexuelle ou onirique sont heureusement rares, et clairement distinctes. Certaines affirmations mériteraient d&#8217;être développées et étayées, comme l&#8217;espoir qu&#8217;auraient nourri les exilés, dans les années 50, d&#8217;un retour en grâce politique après une guerre nucléaire est-ouest, sous la conduite d&#8217;un nouveau Führer nommé Juan Peron. Mais surtout, on eût aimé que le livre s&#8217;arrêtât une page plus tôt, car un paragraphe conclusif absolument superflu inscrit l&#8217;aventure de Mengele au confluent d&#8217;une crise de la société occidentale et d&#8217;un arrivisme individuel sans scrupules.<br /> Lisons de confiance tout le reste, et ce sont des dizaines de relations interpersonnelles qui nous viendront à l&#8217;esprit : la fascination exercée par Hitler sur un étudiant qui avait dans sa giberne un prix Nobel de médecine avait dû posséder de manière similaire ou comparable Heidegger, Schmitt, Speer, Breker, Riefenstahl, Schacht, Lorenz, Jodl ou Rommel, ou encore la pléiade de brillants esprits étrangers, de Hamsun en Lovecraft, de Lindbergh en Degrelle (et j&#8217;ajouterai aujourd&#8217;hui volontiers, dans la catégorie politique, Pierre Laval), qu&#8217;Arnaud de la Croix portraiture dans son récent Ils admiraient Hitler, préfacé par votre serviteur.<br /> Oui, la bête est bel et bien trépassée en 1945 mais les conditions de son apparition restent fort nébuleuses, en raison d&#8217;un déficit de courage politique et intellectuel. Si la dénonciation du patronat reste toujours, en la matière, aussi inféconde, la destinée d&#8217;un savant raté, issu de la bourgeoisie d&#8217;affaires, est des plus instructives. Sat, 11 Nov 2017 20:16:23 +0100 La révolution culturelle nazie (J. Chapoutot) http://www.delpla.org/site/articles/articles-11-117+la-revolution-culturelle-nazie-j-chapoutot.php http://www.delpla.org/site/articles/articles-11-117+la-revolution-culturelle-nazie-j-chapoutot.php Ce livre composé d'articles parus entre 2008 et 2014 (1) , de deux chapitres originaux, d'une introduction et d'une conclusion est, comme souvent dans des cas similaires, disparate et inégal. Prétendant servir lui-même de conclusion au travail de l'auteur sur le nazisme, il en résume qualités et défauts.<br /> <br /> Les précédents ouvrages témoignaient d'une sous-estimation croissante, par l'auteur, du rôle de Hitler dans son propre régime. La tendance n'est pas inversée ici et Chapoutot d'ailleurs, dans une <a href="https://www.franceculture.fr/emissions/la-grande-table-2eme-partie/y-t-il-une-culture-nazie">émission de présentation</a> de son ouvrage, maintenait le 27 janvier 2017 la position prise il y a un an et demi contre la réédition de <em>Mein Kampf</em> sous forme de livre et l'idée qu'il serait préférable d'offrir une version commentée en ligne, arguant notamment du caractère "non central" de cet ouvrage. Le fait de noyer Hitler parmi ses disciples célèbres ou anonymes, constant dans la <em>Loi du sang</em> (2014), se retrouve ici dans l'un des deux chapitres inédits intitulé, entre guillemets, "Effacer 1789 de l'histoire allemande" (p. 73-87). Or la phrase est non de Hitler mais de Goebbels, et date des tout premiers temps de la dictature, ce qui exigerait pour le moins qu'elle soit située et soupesée dans son contexte chronologique. En fait, l'idéologue nazi de premier plan qui se montre le plus obsédé par la révolution française est Rosenberg, et on sait que Hitler prenait volontiers ses distances avec lui. Pour sa part, dans les <em>Propos intimes et politiques</em>, <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> ___________________________<br /> (1) Presque tous sont dits remaniés, sans autre précision. Tue, 07 Mar 2017 13:23:01 +0100 Churchill et la France http://www.delpla.org/site/articles/articles-11-115+churchill-et-la-france.php http://www.delpla.org/site/articles/articles-11-115+churchill-et-la-france.php HITLER A LA TRAPPE, ENCORE UNE FOIS !<br /> <br /> <img src="http://www.delpla.org/site/upload/9782262033248.jpg" alt="" class="valign_" /><br /> <br /> <span style="font-size: 19px;">Churchill et la France</span>, de Christian Destremau, Paris, Perrin, 2017.<br /> <br /> <br /> HITLER A LA TRAPPE, ENCORE UNE FOIS !<br /> <br /> Churchill et la France, de Christian Destremau, Paris, Perrin, 2017.<br /> <br /> Christian Destremau poursuit une oeuvre consciencieuse de chercheur indépendant, jalonnée par une biographie de Louis Massignon (1995), un livre sur la connaissance du nazisme par ses ennemis au cours de la guerre (<em>Ce que savaient les Alliés</em>, Perrin, 2007), une étude sur <em>Le Moyen-Orient pendant la SGM</em> (Perrin, 2011) et une biographie de Lawrence d'Arabie (Perrin, 2014). Ses recherches l'ont souvent amené à croiser Churchill et à traiter de la France, sous divers angles : le voilà bien armé pour étudier leurs rapports.<br /> <br /> Il le fait avec une profondeur d'analyse qu'on ne rencontre pas toujours dans la littérature sur le sujet, au demeurant restreinte. Elle se cantonne souvent dans le pittoresque des disputes entre Churchill et de Gaulle, moyennant une allusion, de loin en loin, à leur admiration réciproque. Ici l'analyse géopolitique ne perd jamais ses droits : l'attitude de Churchill, lorsqu'il mesure son soutien à de Gaulle tout en tenant bon devant ses ruades, est expliquée principalement non par un conflit de caractères ni par l'égoïsme britannique, mais par les nécessités du rassemblement le plus large possible contre Hitler.<br /> <br /> Par ailleurs, Destremau écrit des pages fortes et nuancées sur les sentiments de Churchill envers la France. S'il a une grande admiration pour Napoléon et un faible pour Jeanne d'Arc, le fait qu'il séjourne souvent dans leur pays tient à la proximité géographique et au besoin de soleil, conjugué avec celui de fuir son foyer. Ses parcours sont étroits, géographiquement et plus encore socialement : les châteaux et les villas des aristocrates et des milliardaires tiennent la vedette et les contacts avec le peuple sont inexistants, avant comme après la Seconde Guerre mondiale. Le reste est affaire de conjoncture internationale. La puissance française qui n'a pas été encouragée, dans les années 20, à se croire tout permis, est appelée à la rescousse dès l'arrivée au pouvoir de Hitler : Churchill se met à vanter à tout propos son armée, considérée comme une bonne assurance contre une trop forte expansion de l'Allemagne, cependant qu'elle dispense le Royaume-Uni de développer la sienne. Du coup, le désastre de 1940 provoque un sérieux désamour. Le Vieux lion exhale, du moins dans ses conversations avec ses proches, un mépris profond pour la nation qui a déserté la lutte contre le nazisme après s'être effondrée au premier choc et il le manifeste aussi dans sa politique. Refusant d'assimiler la France libre à la France, il cherche surtout à s'appuyer sur Vichy, sans grande illusion sur les services qu'il peut en attendre.<br /> <br /> C'est là que je mettrai à mon tour des nuances. Tout d'abord Destremau, qui n'a jamais écrit sur le Troisième Reich, semble en avoir une vision classique et courte. Il répercute même, p. 176, l'idée répandue mais fausse que son chef a été "élu démocratiquement" (alors que lui-même et son parti n'ont jamais dépassé 37% des voix, avant la prise du pouvoir). Il n'évoque nulle part <em>Mein Kampf</em>, sauf pour dire, de façon probablement inexacte, que Churchill l'a lu "très tôt" (il l'a fait probablement vers la fin de 1932). Or le sujet "Churchill et la France" appellerait une mise en évidence du traitement très différent que le manifeste du nazisme réserve aux deux pays concernés : Hitler écrit en toute netteté qu'il compte écraser la France et s'allier avec l'Angleterre. Or si Churchill est isolé, sur la scène anglaise, pendant la plus grande partie des années trente, c'est bien parce que les <em>appeasers</em>, de concert avec la majorité des élites anglaises, sont sinon séduits, du moins rassurés par ce chant de sirène. Témoin l'accord naval anglo-allemand de juin 1935, longtemps sous-estimé dans le récit de ces années (il est le digne pendant de la passivité occidentale devant la remilitarisation de la Rhénanie, ou de l'abandon de la Tchécoslovaquie à Munich et, étant antérieur à ces deux reculades, il leur sert de matrice). Si Destremau en souligne l'importance, il ne l'analyse pas dans son contexte international : il serait le fruit, non des manoeuvres de subornation de Hitler, mais d'un égoïsme cocardier qui dicterait à la Grande-Bretagne, à l'égard de la France, une attitude faite de déloyauté et de "condescendance aristocratique". Churchill s'y opposerait mollement, à la fois, croit-on comprendre, parce qu'il partagerait au moins un peu l'attitude de ses collègues conservateurs, et parce qu'il aimerait revenir au gouvernement. Seul ce dernier trait est véridique; encore conviendrait-il de le présenter avec exactitude : s'il est un appétit qui ne tenaille pas alors Churchill, c'est bien celui du pouvoir pour le pouvoir. Il ne brigue qu'un poste en rapport avec la défense nationale et compte, à partir de là, muscler la politique anglaise vis-à-vis de l'Allemagne, comme il le tentera pendant toute la drôle de guerre à partir du strapontin de l'Amirauté, enfin concédé par Chamberlain.<br /> <br /> La sévérité de Churchill envers la France préexiste d'ailleurs au désastre de 1940, d'après l'auteur qui fait grand cas (p. 202) d'une phrase du discours adressé par Churchill au peuple américain le 17 octobre 1938. A Munich, dit l'orateur, la France a perdu son "bon renom" : cette "flèche du Parthe" n'était "sans doute pas nécessaire". Mais c'est celle de Destremau, ici, qui est superflue ! Munich est pour Churchill une lâcheté équitablement partagée des deux côtés du Channel et il est moins "égoïste national" que jamais. Eternel optimiste, c'est par amour qu'il châtie, pour faire mesurer la portée des défaillances et en appeler au ressaisissement, dans les deux pays.<br /> <br /> Sur un plan plus anecdotique, Destremau sacrifie au préjugé selon lequel Churchill a développé avec le général français Georges des liens d'amitié précoces, alors qu'il n'a fait sa connaissance qu'en août 1939, lorsqu'il s'est fait inviter pour une visite sur la ligne Maginot. Le récit de son assistance aux manoeuvres françaises de 1936 indique au contraire qu'il a été reçu et accompagné par Gamelin.<br /> <br /> Destremau survole certains épisodes essentiels, sans doute parce qu'il les estime trop connus, alors que précisément on attendrait de l'auteur du premier livre sur les rapports churchillo-français qu'il les revisite attentivement. Ainsi du retour de Churchill au gouvernement, le 3 septembre 1939. On a l'impression qu'il coule de source : Hitler attaque, l'<em>appeasement</em> est effacé comme par une ardoise magique et un vieux guerrier retrouve tout naturellement son poste de 1914 à l'Amirauté. Pas un mot n'est dit de l'essentiel, la mise en place d'un cabinet de guerre où certes Churchill figure, mais au milieu de sept <em>appeasers</em> : sept nains qu'il va s'acharner à faire un peu grandir, sans grand succès. Ce jeu est presque complètement passé sous silence de même que les tentatives churchilliennes de s'appuyer sur la France pour forcer la main de ses collègues. Voilà qui conduit à marches forcées vers la surprise de Sedan... après que la nouvelle et essentielle étape de la promotion de Churchill, sa nomination au poste de premier ministre, eut été elle-même expédiée en quelques lignes sagement traditionnelles : il bénéficie du fiasco de Chamberlain en Norvège "dont il est lui-même le principal responsable" (comme si Gulliver n'avait pas été entravé pendant des mois par les lilliputiens dans la préparation du coup, et autorisé à le tenter dans l'improvisation la plus totale, parce que Hitler avait frappé le premier) et des "hésitations de lord Halifax qui, en théorie, devait être le successeur de Chamberlain". C'est méconnaître qu'alors Chamberlain et Halifax se disputent, sous le masque d'une politesse glacée, comme des chiffonniers, et que Churchill surgit comme un troisième larron, en faisant assaut d'amabilités vis-à-vis de l'un comme de l'autre.<br /> <br /> Le succès foudroyant de l'offensive allemande surprend tout le monde car la solidité de l'armée française était une opinion universellement partagée... mais dans cet ensemble Churchill est présenté comme spécialement fautif car spécialement confiant dans les généraux français. C'est ici que l'absence de tout regard au-delà du Rhin se fait le plus dommageable. Car tout ce qu'on a dit sur la révolution des blindés manoeuvrant en larges masses, appliquée par l'Allemagne seule tandis que l'adversaire en restait à la doctrine de 1918 du char accompagnant l'infanterie, méconnaît la différence principale entre 1918 et 1940 : la présence à la tête de l'Allemagne d'un pouvoir ferme, résolu, constant dans des objectifs caressés à loisir, passé maître dans l'art de la surprise et disposant à sa guise de tous les leviers civils et militaires. En d'autres termes, Hitler savait mieux que personne que l'armée française ne pouvait être vaincue, du moins par la sienne, si ce n'est par KO dans les premières secondes du premier round. La mise sur pied de dix divisions blindées et le rodage de cette arme en Pologne étaient, de ce point de vue, un simple détail d'exécution. L'important était la création d'une atmosphère dans laquelle l'Allemagne apparaissait comme un gagne-petit, terrorisé à l'idée d'affronter la France sur terre et l'Angleterre sur mer, et plaçant tous ses espoirs dans une "bataille des neutres", c'est-à-dire une mainmise progressive sur ses petits voisins. Il fallait que, le 10 mai, Hitler ait l'air de ne s'en prendre, après l'Autriche, la Tchécoslovaquie, la Pologne, le Danemark et la Norvège, qu'à la Belgique et aux Pays-Bas, en sorte que l'adversaire place à son tour sa mise sur une seule carte : la contention de l'offensive le plus loin possible dans ces pays, et l'émergence consécutive, pour un Hitler stoppé dans son aventure, de difficultés politiques gigantesques. C'est si l'adversaire se précipitait tête baissée en Belgique, et seulement à cette condition, que se dessinerait la possibilité d'un coup allemand mortel dans la région de Sedan. Et c'est ce qui advint. Si on tient à ne pas faire de Churchill un portait trop hagiographique, c'est son parfait aveuglement devant ce processus qu'il conviendrait avant tout de relever. La cécité était certes universelle, mais précisément Winston était censé être le veilleur perçant à jour les ténèbres. Quant à de Gaulle, écrivant le 10 mai à son Yvonne qu'il pensait que l'heure de la "grande attaque" sonnerait "un peu plus tard", il n'était pas plus perspicace.<br /> <br /> La performance de Churchill commence le 15 mai, lorsque l'annonce de la percée de Sedan lui inspire une série de gestes salutaires qui vont frustrer in extremis Hitler d'un triomphe absolu. Si la place manque pour les résumer ici, il convient de montrer le peu de pertinence des reproches que croit devoir lui faire Destremau. Il semble d'après lui tarder à comprendre la révolution des blindés et n'abandonner ses préjugés antérieurs qu'à reculons; le facteur principal de ce retard serait la vanité. En réalité s'il fait flèche de tout bois pour tenter de faire croire aux Français que tout n'est pas perdu, il mesure parfaitement la gravité de l'heure. A preuve, son discours radiodiffusé du18, dont Destremau isole quelques phrases sur la possibilité de contre-attaques, exagérément confiantes mais de bonne guerre pour éviter une débandade (p. 220-221). Pire, Churchill serait alors obnubilé par "sa place dans l'Histoire" : l'historien ne peut écrire cela que s'il oublie que cet homme pare à chaque seconde au plus pressé pour qu'un autre homme échoue au dernier moment dans l'application complète d'un programme délirant et effrayant, après avoir pris de court toute une planète.<br /> <br /> Un parent pauvre du livre est la crise qui se déroule entre le 24 et le 28 mai, à la fois sur le champ de bataille, au sein des deux principaux gouvernements alliés et dans leurs relations. Destremau indique à juste titre, de façon encore trop rare, que Churchill dans un premier temps sacrifie son armée de terre sur l'autel de l'alliance avec la France, en se refusant à envisager son embarquement. Cependant il omet complètement le facteur qui permet tout de même l'évacuation : la suspension de l'offensive hitlérienne par un fameux "Haltbefehl" entre le 24 et le 27 mai. En lieu et place, c'est le général Gort qui est censé, en désobéissant, avoir ordonné un "repli vers les ports". Sur les empoignades entre Churchill et Halifax au sein du cabinet de guerre, à raison de trois réunions par jour les 26, 27 et 28 mai, il faut se contenter d'une allusion rapide et inexacte : "C'est dans les jours qui suivent qu'ont lieu les trois réunions de Cabinet dramatiques qui, depuis, divisent les historiens" (suivant quelles lignes, mystère; d'autre part ces débats, loin de "diviser les historiens" depuis toujours, avaient été niés avec aplomb dans les mémoires de Churchill, n'ont été révélés que par l'ouverture des archives du cabinet, en 1971, et ont pris quelques décennies de vacances supplémentaires avant d'arriver au centre des discussions). De façon très surprenante, Destremau attribue la "première attaque" à Chamberlain qui accuserait Churchill d'une présentation "totalement trompeuse" de la situation. Or une telle imputation ne figure pas dans les documents, cités d'ailleurs sans précision (comme souvent dans le livre). En réalité c'est Halifax qui, dès le 26, a dégainé en souhaitant qu'on s'enquière des conditions allemandes de paix, ce à quoi Churchill s'est opposé très péniblement avant de clore la discussion le 28, non pas sur une décision, mais sur le constat qu'il fallait avant de statuer connaître le bilan de l'évacuation par Dunkerque... moyennant quoi la discussion sur l'opportunité de s'enquérir des conditions allemandes ne revint jamais à l'ordre du jour.<br /> <br /> En reprenant les minutes du cabinet, désormais aisément accessibles en ligne ( <a href="http://www.nationalarchives.gov.uk/cabinetpapers/cabinet-gov/cab65-second-world-war-conclusions.htm#Cabinet%20Conclusions%201939%20to%201945">http://www.nationalarchives.gov.uk/cabinetpapers/cabinet-gov/cab65-second-world-war-conclusions.htm#Cabinet%20Conclusions%201939%20to%201945</a> ), j'ai trouvé l'origine probable de l'erreur ci-dessus. Lors de la réunion du 27 mai à 16h 30, Chamberlain parle bien d'une "présentation trompeuse" de la situation militaire ((the completely misleading account of military operations in Northern France) mais il impute la tromperie... aux Français, en l'expliquant par leur souci de mettre la défaite sur le dos des Anglais pour mieux justifier un abandon de la lutte. C'est là un discours qui tend, par d'autres voies, aux mêmes conclusions que celui de Churchill et l'un des signes qui montrent que, après deux jours d'âpres débats où il avait plutôt tendance à compter les points, l'ancien premier ministre commence à prendre parti pour le nouveau dans son match avec Halifax. Le contresens de Destremau est dû soit à une lecture rapide, soit à la consultation d'un texte incomplet, et dans tous les cas au préjugé qui porte beaucoup d'auteurs à prêter indûment à Winston des discours irréalistes.<br /> <br /> Pendant toute cette période et jusqu'à la fin de juin 1940, la seule question qui se pose au Royaume-Uni est, à en croire l'auteur, non pas la comparaison des avantages et des inconvénients d'un rétablissement de la paix avec l'Allemagne, mais la sauvegarde des moyens de sa propre défense (comme si l'envie de l'Allemagne d'assaillir la Grande-Bretagne ne faisait aucun doute). La francophilie brouillonne de Churchill et son souci de lustrer son image "devant l'Histoire" dégarniraient les défenses de son pays en faveur d'un allié en perdition, s'il était suivi; mais heureusement d'autres dirigeants, principalement militaires, sauvent l'essentiel par leur bon sens, leur courage à lui tenir tête et, au besoin, leur indiscipline. C'est ici que la carence dans la prise en compte des intentions hitlériennes en général et de <em>Mein Kampf</em> en particulier limite drastiquement l'analyse. La proposition hitlérienne d'une "alliance aryenne" rendant l'intégrité de la puissance britannique non seulement tolérable à l'Allemagne, mais indispensable à ses desseins, est-elle sincère ? ou n'était-elle que poudre aux yeux destinée à masquer la reprise pure et simple par le Troisième Reich du Drang nach Westen, de la folie des grandeurs maritimes et de l'anglophobie de Guillaume II ? Il va de soi que la propagande churchillienne, pendant et après la guerre, développe le second terme de l'alternative, faisant durablement de Hitler un Icare en proie à l'hubris et un fou épris de domination mondiale. Cependant l'idée progresse, depuis quelques décennies, que son racisme était sincère et passait par un compromis durable avec l'autre "grande puissance aryenne", en bornant à l'Europe les ambitions territoriales de l'Allemagne. Il y a donc fort à parier que Churchill, sans jamais pouvoir l'avouer, était un lecteur conséquent de<em> Mein Kampf</em> et mettait sciemment l'adversaire au défi de débarquer dans son île, en sachant que cela bouleverserait ses plans de fond en comble et dresserait irréparablement l'Amérique contre lui.<br /> <br /> Les passages du livre sur les débuts de la France libre sont parmi les moins réussis et les moins au fait des recherches récentes. La journée du 18 juin est carrément passée sous silence alors que depuis 1990 tous les auteurs sérieux mettent l'accent sur les difficultés du Général à trouver le chemin de la BBC et l'aide intermittente de Churchill à cet égard, d'une part, et d'autre part sur les nombreuses corrections subies par son texte, sous la férule anglaise, pendant toute la journée et une bonne partie de la nuit. Il s'agit en fait d'une nouvelle manche du duel Churchill-Halifax, dans une nouvelle passe où le premier ministre a toutes les peines du monde à éviter que l'abandon français soit suivi de près par celui de son pays.<br /> <br /> Les imperfections ici relevées ne doivent pas être reçues comme une incitation à négliger ce travail, mais plutôt à creuser son sillon. Fri, 10 Feb 2017 13:47:01 +0100 Le Hitler de Volker Ullrich http://www.delpla.org/site/articles/articles-11-114+le-hitler-de-volker-ullrich.php http://www.delpla.org/site/articles/articles-11-114+le-hitler-de-volker-ullrich.php <img src="http://www.delpla.org/site/upload/41yq_kjcddl_ac_us327_ql65.jpg" alt="" class="valign_" /><img src="http://www.delpla.org/site/upload/51iiwcvgqll_ac_us327_ql65.jpg" alt="" class="valign_" /> <img src="http://www.delpla.org/site/upload/41eauetfixl_ac_us240_ql65.jpg" alt="" class="valign_" /><img src="http://www.delpla.org/site/upload/af_ullrich_volker_02943_druck_jpg_34045221.jpg" alt="" class="valign_" /><br /> Francfort, Fischer, 2013, tr. fr. Paris, Gallimard, 2017. 2 volumes, 59 &#8364;.<br /> <br /> Né en 1943, journaliste de presse écrite et de télévision, auteur en 1997 d'une somme sur le Deuxième Reich (1871-1918), Volker Ullrich aborde Hitler par un premier tome portant sur ses cinquante premières années (de 1889 à 1939; le livre s'achève au moment de l'anniversaire du dictateur, échu le 20 avril, sans pousser l'étude jusqu'au déclenchement de la guerre). Le tome second de l'édition originale allemande n'est pas encore annoncé. La traduction française du premier tome par Olivier Mannoni est elle-même en deux volumes, réunis en un coffret.<br /> <br /> L'introduction met l'eau à la bouche. Brossant un tableau de l'historiographie antérieure, elle indique à la fois que l'ouvrage "de référence"d'Ian Kershaw (1999-2000) commence à dater, vu la masse des travaux parus depuis, et que cette biographie de Hitler par Kershaw présente un gros défaut : trop sociologique, elle néglige la personne de Hitler après l'avoir déclarée inconsistante et vide. Le contraire est vrai, comme l'indique une quatrième de couverture qui résume convenablement l'introduction :<br /> <br /> "Or toute histoire du nazisme, même renouvelée, reconduit toujours aux visions, théories et décisions de Hitler.<strong> Il y a une centralité du Führer</strong> à laquelle l'historien ne peut échapper, avec laquelle il doit se colleter.<br /> Démagogue de premier ordre, comédien tout à fait doué qui préparait minutieusement ses prestations, pratiquant à merveille<strong> l&#8217;art de la dissimulation</strong>, qui lui permit constamment de <strong>tromper partisans comme adversaires</strong> sur ses intentions, doué d&#8217;une capacité d&#8217;appréhender et d&#8217;exploiter en un éclair les situations favorables, Hitler se montra bien supérieur à tous les concurrents de son propre parti, mais aussi à tous les hommes politiques &#339;uvrant dans les partis bourgeois. Son style d&#8217;exercice de pouvoir, singulièrement improvisé et personnalisé, qui provoqua des conflits de compétence durables et une anarchie des services et des attributions, était <strong>une méthode, maniée avec raffinement, </strong>visant à rendre de fait inattaquable sa propre position de pouvoir. Mêlant de manière inhabituelle l&#8217;univers intime et l&#8217;univers politique, il se mit en scène comme un politicien qui avait renoncé à tous les plaisirs personnels pour se placer entièrement au service du «peuple et du Reich». " (souligné par moi)<br /> <br /> Rien ne saurait plus combler le biographe hexagonal de Hitler, seul de son espèce depuis 1999, que le fait de se voir rejoint par un Allemand, avant même de l'être par un Français, dans son affirmation obstinée de la centralité de Hitler, quoi qu'il en coûte (et il en a beaucoup coûté), et dans le diagnostic de son intelligence manoeuvrière. Plus conscient que jamais que les forces et la vie d'un homme ne suffisent pas à faire l'inventaire des menées obliques du chef nazi, longtemps inaperçues faute d'être recherchées, il se réjouit de tout renfort, même partiel. Ici, hélas, après ces saines affirmations de principe, l'effort tourne court sur la plupart des points abordés. <br /> <br /> Par exemple, si Ullrich tire grand parti des travaux d'Othmar Plöckinger sur la genèse de <em>Mein Kampf</em>, et dément les légendes bien enracinées d'une collaboration de Maurice, de Stempfle et de Hanfstaengl, il ne minore pas le rôle de Rudolf Hess autant qu'il le faudrait et ne souligne pas assez cette vérité nouvelle autant que capitale : Hitler a écrit son livre tout seul, c'est donc sa pensée qu'il reflète, et elle seule. Autre exemple, le journal de Goebbels, très utilisé, ne l'est jamais pour montrer que le Führer trompe son ministre de l'Information en lui annonçant ses changements de ligne au dernier moment, afin que sa propagande sonne plus vrai. <br /> <br /> Ullrich se vante, sans doute à juste titre, d'être le premier biographe qui remarque un regain d'antisémitisme dans les discours hitlériens (après quelques années d'éclipse de ce thème) à l'automne de 1932, quand les nazis mènent la vie dure au chancelier von Papen après le refus de Hindenburg, le 13 août, de nommer Hitler chancelier à la suite de son triomphe aux législatives du 31 juillet. Il insiste aussi, plus classiquement, sur un certain rapprochement avec le parti communiste, qui se remarque surtout lors d'une grève des transports berlinois, le 4 novembre. Mais ni l'un, ni l'autre de ces infléchissements ne sont inscrits dans une analyse de sa stratégie : le propos est purement descriptif. Du coup, comme on ne peut parler de tout même quand on dispose de 1200 pages pour présenter le nazisme d'avant-guerre, l'épisode de Potempa (août-septembre 1932), auquel un Johann Chapoutot a cru devoir consacrer <a href="http://www.delpla.org/site/articles/articles.php?id=83&amp;cat=11">tout un livre</a>, est traité en passant alors qu'il fournit la clé : en soutenant des brutes qui, en uniformes de SA, ont lâchement assassiné un ouvrier silésien et que Papen, pour affirmer son autorité, a fait condamner à mort, comme en faisant à d'autres moments des pas mesurés en direction des communistes ou en déployant une violence verbale contre les Juifs, Hitler attise des tensions de toutes sortes, défiant le gouvernement et le mettant en demeure de décréter l'état d'urgence... ou de céder, ce que fait Papen en acceptant la commutation des peines de mort.<br /> <br /> D'une façon générale, le maniement par Hitler des SA pour effrayer le bourgeois, puis pour le rassurer en démontrant que le Führer nazi, et lui seul, est capable de maîtriser ce molosse, reste à étudier en détail afin de restaurer, et même en l'occurrence d'instaurer, la "centralité de Hitler", après quatre-vingts ans de divagations sur l'autonomie de cette milice (comme si quelque chose pouvait être à la fois nazi et autonome). Il faudrait réduire à leurs justes proportions les projets de révolte nourris par son chef d'état-major Ernst Röhm, soucieux, paraît-il, de lutter contre l'embourgeoisement du mouvement nazi. Une situation qui, au milieu de 1934, ne pouvait plus être maîtrisée, croient beaucoup d'auteurs, que par la brusque application d'une violence extrême, lors d'une "nuit des Longs couteaux" fatale à Röhm et à quelques dizaines d'autres cadres. Certes Ullrich échappe aux clichés les plus farfelus comme la légende d'une conspiration de Göring et de Himmler pour intoxiquer Hitler et l'inciter à frapper, en prêtant à Röhm un projet d'insurrection. Pour autant, il ne présente pas Hitler lui-même comme le cerveau de cette intoxication et le maître d'oeuvre d'une conspiration ourdie de longue main. D'où un obscurcissement, plutôt qu'une clarification, par rapport au récit traditionnel qui montre un Hitler improvisant sans cesse et épargnant même pendant 48h la vie de Röhm, tant le sacrifice d'un vieux compagnon lui coûtait. Ici, il est indiqué correctement qu'il avait fait baisser la tension en faisant mine de s'installer pour le week-end en Rhénanie à l'occasion des noces du Gauleiter Terboven : pourquoi alors écrire (p. 558) qu'il s'était brusquement décidé à gagner Munich en avion, à la nouvelle d'une manifestation des SA dans la rue ? Pire encore, le journal de Goebbels témoignant que Hitler lui raconte ce soir-là, d'un ton véhément, qu'il possède des preuves d'un projet de putsch, il s'agirait non pas d'une fable destinée à orienter le chef de la propagande, mais de l'auto-intoxication d'un chef qui pour frapper aurait eu besoin de se persuader lui-même de la culpabilité des victimes : " (...) tout laisse penser qu'à présent qu'il avait pris sa décision il se mit dans une sorte d'état de transe. Il est peu vraisemblable qu'il ait, comme cela a été dit, réellement cru les histoires mensongères et fabriquées de toutes pièces sur une menace de putsch de la SA, mais pour pouvoir légitimer cette opération à ses propres yeux et à ceux de son entourage, il les reprit toutes, dans un acte d'autosuggestion, y compris les théories du complot les plus absurdes. Il raconta ainsi à Goebbels qu'il existait "des preuves que Röhm complotait avec François-Poncet, Schleicher et Strasser".<br /> <br /> L'auteur le plus obstinément aveugle devant les manoeuvres les plus cousues de fil blanc de la direction nazie est Fritz Tobias (1912-2011), qui avait écrit deux livres aussi retentissants que catégoriques sur l'incendie du Reichstag (27 février 1933) et la crise "Blomberg-Fritsch" (janvier-février 1938). Dans le premier cas, un jeune ouvrier anarchisant, venu à pied de Hollande, avait réduit en cendres le parlement sans aide ni commanditaire, fournissant sur un plateau aux nazis un prétexte pour supprimer les libertés. Dans le second, le limogeage en quelques jours des deux généraux les plus hauts gradés, compromis dans des affaires de moeurs, aurait été le fait d'un Hitler choqué et contrarié. Voilà qu'Ullrich donne raison à Tobias, à moitié dans le premier cas ("il n'y aura probablement jamais de certitude", p. 505 ) et entièrement dans le second !<br /> <br /> Au chapitre de la politique extérieure, on retrouve une même frilosité. Certes Ullrich tourne résolument le dos aux théories selon lesquelles Hitler, loin de préparer la guerre sans relâche depuis son arrivée au pouvoir, se serait vu acculé à la faire en raison de sa gestion calamiteuse de l'économie. Mais la guerre qu'il aurait préparée l'aurait été seulement dans un azimut oriental, conformément aux rêves de conquête en pays slave étalés dans <em>Mein Kampf</em>. C'est ignorer que s'y étale non moins clairement le projet d'écraser préalablement la France pour assurer les arrières de ces conquêtes, ainsi que l'hégémonie allemande sur le continent. Dans le même ordre d'idées, l'auteur se méprend sur la politique hitlérienne à l'égard du Royaume-Uni, écrivant classiquement qu'il a cherché à s'allier avec lui et a été déçu des tièdes réactions de Chamberlain à ses avances. C'est méconnaître que le projet d'une guerre contre la France était incompatible avec celui d'une alliance <em>préalable</em> avec l'Angleterre, qui aurait mal toléré qu'on en profitât pour se rapprocher d'elle les armes à la main ! Il convenait de faire ce qui fut fait : provoquer une déclaration de guerre de la France en agressant violemment un allié qu'elle était juridiquement obligée de défendre, puis la mettre au tapis d'un coup sec et forcer l'Angleterre, nécessairement entrée en guerre aux côtés de la France, à reconnaître qu'elle ne pouvait plus s'appuyer sur aucune puissance continentale pour se préserver d'une invasion, sauf à faire avec l'Allemagne le partage "aryen" du monde dessiné dans <em>Mein Kampf.</em><br /> <br /> Ainsi, le livre de Volker Ullrich, s'il tient effectivement compte des sources nouvelles apparues depuis 2000 et progresse, par rapport à celui de Kershaw, dans la compréhension de l'unité de la politique hitlérienne et dans la description de la personnalité retorse et passionnée du chef nazi, laisse un goût d'inachevé. Il faut souhaiter que le volume sur la guerre sorte plus résolument des sentiers battus, affirme, avec une audace que John Lukacs déploie dans un relatif désert depuis une trentaine d'années, que Hitler a failli mettre la planète, et pas seulement la France, échec et mat en mai 1940, que Churchill l'en a empêché d'extrême justesse et que le conquérant a veillé personnellement sur la France pétainiste pour y limiter autant que faire se pouvait la résistance, pour ne parler que des premières campagnes et de leurs conséquences. Il faut souhaiter aussi que les Propos de 1941-42 récemment réédités, utilisés dans ce livre, assez classiquement, pour approcher les comportements de Hitler envers la gent féminine et préciser certains points de ses années de jeunesse, soient exploités pour affiner nos idées sur sa stratégie et ses espoirs, au fil de l'accumulation des défaites et des nuages. Ullrich sera attendu aussi sur la croissance numérique du mouvement SS et son investissement croissant de l'Etat : sera-t-il enfin regardé comme un outil entre les mains de Hitler ou ce nouveau livre resservira-t-il une énième version des fables sur son autonomisation croissante et sur la croissance parallèle des ambitions personnelles de son chef Himmler ? Mon, 30 Jan 2017 16:44:01 +0100 Heidegger et l'antisémitisme http://www.delpla.org/site/articles/articles-11-62+heidegger-et-l-antisemitisme.php http://www.delpla.org/site/articles/articles-11-62+heidegger-et-l-antisemitisme.php Les<em> Cahiers noirs</em> de Martin Heidegger (1889-1976), qui devaient être son dernier inédit publié, sont devenus un livre au début de 2014 sous le titre <em>Überlegungen (Schwarze Hefte)</em> aux éditions Klostermann. Leur éditeur, le philosophe Peter Trawny, en avait dévoilé et analysé la teneur antisémite <a href="https://drive.google.com/file/d/0ByBmdFWIrZRhRXVzUFZ3NXhvb28/edit">dans des articles </a>à la fin de 2013. <br /> <br /> Je transcris ci-après diverses interventions faites sur des forums historiques au long de l'année 2014.<br /> <br /> <br /> _________________________________________________________________________________<br /> __________________________________________________________________________________<br /> <br /> François Delpla <br /> Sujet du message: <a href="http://www.delpla.org/forum/viewtopic.php?f=3&amp;t=932">Divine surprise du côté de Heidegger</a><br /> MessagePosté: 30 Jan 2014 09:51 am <br /> <br /> Comment débloquer une bonne fois les études sur le nazisme ? Heidegger fut l'une de ses dupes les plus célèbres et les plus importantes. L'intelligentsia française l'a sauvé du purgatoire entre 1945 et sa mort (1976), en montrant contre vents et marées que sa philosophie débordait son bref (mais enthousiaste) engagement nazi. Il est plus que temps d'aborder le volet hitlérien des choses. La parution, fin 2013, d'un dictionnaire français apologétique puis, en mars 2014, de "Cahiers noirs" du philosophe, dévastateurs pour le dictionnaire, pourrait créer un choc originel et une brutale prise de conscience : sur le nazisme on ne sait encore rien ou presque.<br /> <br /> Pierre Assouline a ouvert le bal <a href="http://larepubliquedeslivres.com/heidegger-en-dictionnaire/">sur son blog</a>.<br /> <br /> <br /> Dès qu'il a connaissance des Cahiers noirs, Hadrien France Lanord, l'un des trois directeurs du dictionnaire et l'auteur de l'article sur l'antisémitisme, <a href="http://parolesdesjours.free.fr/actualiteheidegger.pdf">plaide coupable </a>tout en amorçant une vigoureuse contre-attaque.<br /> <br /> Il lit ce texte le 8 décembre dans une soirée du séminaire de la Règle du jeu où Sylviane Agacinski, notamment, lui donne la réplique : <a href="http://video-streaming.orange.fr/cultur">http://video-streaming.orange.fr/cultur</a> ... 05747.html<br /> <br /> Il semble aller de soi que pour tous les participants (y compris Alain Finkielkraut, interrogé à part) le nazisme est un objet simple et philosophiquement inintéressant. Au prix d'ailleurs d'une croyance enfantine en l'un des propos les plus mensongers de Heidegger sur le sujet : il se serait dégoûté des nazis à l'occasion de la nuit des Longs couteaux (30 juin 1934). Hé non : il a commencé à persifler dans ses cours (et seulement contre les seconds ...couteaux) fin 34-début 35 et ses partisans ne trouvent rien de plus précoce à se mettre sous la dent (à part sa démission du rectorat de Fribourg; hélas elle a lieu en avril 34, avant la sanglante nuit, et est donc forclose pour alimenter le mythe). Sylviane condense cette erreur en employant le mot "pègre" : il prendrait ses distances en comprenant qu'il a affaire à une bande d'assassins.<br /> <br /> Voilà qui se retourne : puisqu'il supporte, aussi, cela, c'est que sa philosophie s'accommodait d'un peu de sang versé.<br /> <br /> <br /> ___________________________________________________________<br /> ___________________________________________________________<br /> <br /> A propos de Peter Trawny, <em>Heidegger et l'antisémitisme</em>, Seuil, 2014<br /> <br /> <br /> <br /> <br /> Re: <a href="http://www.39-45.org/viewtopic.php?f=30&amp;t=37775&amp;start=30">Heidegger : le retour de la force obscure</a><br /> <br /> Message de François Delpla Lun Sep 15, 2014 8:20 am<br /> <br /> <br /> <br /> <br /> Il faudrait que les philosophes ou ceux qui, comme moi, ne le sont pas mais sentent qu'il y a dans cette querelle des choses fondamentales à comprendre, et sur le nazisme, et sur l'histoire, lisent toute affaire cessante le commentaire des passages antisémites des Cahiers noirs de Heidegger publié l'an dernier par Peter Trawny. Commentaire récemment traduit au Seuil sous le titre <em>Heidegger et l'antisémitisme</em> .<br /> <br /> Le titre est d'ailleurs sans doute une fantaisie mercantile d'éditeur car l'original est beaucoup plus précis, suggestif et porteur de l'essence du propos : <em>Heidegger und der Mythos der jüdischen Weltverschwörung</em>, soit "H et le mythe de la conspiration juive mondiale". Hé oui, le grand penseur a glissé dans ces bas-fonds !<br /> <br /> Ces Cahiers noirs, très soignés, sont assumés par un auteur qui estimait que la publicité était le pire ennemi de la philosophie. Il avait demandé qu'on les publie en dernier, après tous ses autres inédits. Il leur accordait donc une valeur de couronnement et d'ultime révélation. Leur antisémitisme n'a rien de fortuit ni de momentané, même s'il prend des allures extrêmes, et convergentes avec le pire du nazisme, entre 1938 et 1941.<br /> <br /> La bête noire de Heidegger est "la technique", censée nous plonger entièrement du côté de "l'étant" au détriment de "l'être". Lequel être, écrit "estre" en français pour trouver un équivalent au mot heideggérien "Seyn" (au lieu de "Sein") désigne ce qu'on devrait être si on était "authentique" et non perverti par la technique.<br /> <br /> Cette dernière est aussi baptisée "américanisation". L'emploi d'un tel mot à une telle époque vaut son pesant de souhait de la victoire de l'Allemagne. Le bolchevisme est également une prise de contrôle de la technique sur l'estre. Quant au nazisme, il n'est pas tout blanc en l'affaire, étant lui aussi fâcheusement technique (une idée qui a beaucoup servi aux intégristes de Heidegger pour le blanchir). Mais l'estre a beaucoup à voir avec la "communauté nationale" (Volksgemeinschaft), une expression, elle, centrale et chez Hitler et chez Heidegger. Quant à la Juiverie, elle est tout aussi coupable que dans Mein Kampf de ne pas avoir de "sol", elle est la quintessence de l'aliénation par la technique : cela apparaît notamment lorsque Heidegger insiste sur "l'esprit de calcul" qui est censé l'animer.<br /> <br /> Mais ceci n'est que le défrichement de mon déchiffrement et j'espère être très vite rejoint dans la discussion de ce petit livre.<br /> <br /> <br /> <br /> <br /> _________________________________________________________________________________<br /> __________________________________________________________________________________<br /> <br /> <a href="http://www.39-45.org/viewtopic.php?f=30&amp;t=37775&amp;p=519025#p519025">Message de François Delpla</a> Jeu Nov 20, 2014 9:36 pm<br /> <br /> Le livre de Peter Trawny est <a href="http://www.actu-philosophia.com/spip.php?article561">fort bien résumé ici</a> :<br /> <br /> <a href="http://www.actu-philosophia.com/spip.php?article561">http://www.actu-philosophia.com/spip.php?article561</a><br /> <br /> Quelque chose me chiffonne : chez Trawny comme chez Nicolas Rousseau, le propos est fort moraliste et bien peu historique. Le nazisme est tenu à distance, comme quelque chose à la fois de vulgaire et de maléfique, séparé de tout ce qui pense par une cloison étanche. L'antisémitisme de Heidegger, qui s'exprime surtout dans les Cahiers noirs entre 1938 et 1941, forme dans son oeuvre des "taches purulentes". On trouve, à propos de son adhésion au nazisme, quelque chose de voisin dans un petit livre d'Alain Badiou et Barbara Cassin, <em>Heidegger. Les femmes, le nazisme et la philosophie</em> (Fayard 2010) où le philosophe allemand est censé avoir eu des lourdeurs de provincial et ne s'être rallié au nazisme qu'en fonction d'elles.<br /> <br /> Le nazisme est ici un objet, ou au plus une planète exerçant une certaine attraction sur des corps extérieurs à elle. Il ne serait point un sujet, responsable de son attractivité et faisant tout pour l'augmenter. Pourquoi ne pas penser que Heidegger est tout bonnement mobilisé, notamment pendant la guerre, et adhère à l'antisémitisme nazi, fût-ce sous une forme raffinée, éloignée certes du racisme biologique par une sorte de snobisme mais retrouvant par d'autres voies l'essentiel ? C'est-à-dire l'idée d'une mission sacrée de l'Allemagne, renouant avec l'éclosion de la philosophie dans la Grèce présocratique et devant compter avec une conspiration juive mondiale qu'incarnent à la fois les Etats-Unis et l'URSS ?<br /> <br /> Cela fait beaucoup de correspondances terme à terme avec la propagande hitlérienne. Une autre, qui survivra à la guerre et pas qu'un peu, chez Heidegger et chez beaucoup d'autres, consiste à déplorer les souffrances des Allemands sans un mot de compassion pour celles des Juifs.<br /> <br /> En d'autres termes, Heidegger semble bien ne s'être démarqué de certaines "grossièretés" nazies et n'avoir cessé de soutenir ostensiblement le régime à partir de 1934 (et plutôt à la fin de l'année qu'au début) que pour conserver une adhésion profonde, et jusqu'à la fin, à la politique extérieure et militaire dudit régime. Et s'il persiflait à l'occasion dans ses cours contre les lieutenants du Führer mais jamais semble-t-il contre le chef lui-même, ne serait-ce pas parce qu'il restait fasciné et admiratif devant le surgissement de cette personnalité "allemande" ?<br /> <br /> <br /> Et si, jusqu'à la fin, ses persiflages épargnent le Führer pour se concentrer sur ses lieutenants, c'est qu'il adhère à une vision (qui est aussi, par exemple, celle d'Otto Wagener) suivant laquelle Hitler a été fâcheusement accaparé par ses conseillers les plus médiocres, arrivistes et mafieux.<br /> <br /> O vous mes frères passionnés d'histoire, il ne faut plus lâcher l'affaire ! Suivons ces débats, intervenons, faisons comprendre aux philosophes que l'établissement des faits est, pour eux aussi, une étape non facultative !<br /> <br /> =================================================<br /> <br /> Notule du 29 avril 2016<br /> <br /> Le débat s'anime et prend de l'ampleur sur Facebook avec des interventions de Stéphane Domeracki, Jean-Louis Vullierme, Guillaume Payen,Gaëtan Pégny et sans doute bientôt Emmanuel Faye <a href="https://www.facebook.com/groups/695823450487857/1000457650024434/?notif_t=group_activity&amp;notif_id=1461493868692721">https://www.facebook.com/groups/695823450487857/1000457650024434/?notif_t=group_activity&amp;notif_id=1461493868692721</a> Fri, 29 Apr 2016 10:36:01 +0200