Derniers articles http://www.delpla.org Derniers articles (C) 2005-2009 PHPBoost fr PHPBoost ]Du traitement de Benalla à celui de l’histoire, un même professionnalisme présidentiel http://www.delpla.org/site/articles/articles-6-138+du-traitement-de-benalla-a-celui-de-l-histoire-un-meme-professionnalisme-presidentiel.php http://www.delpla.org/site/articles/articles-6-138+du-traitement-de-benalla-a-celui-de-l-histoire-un-meme-professionnalisme-presidentiel.php <span style="font-size: 18px;"><strong>Du traitement de Benalla à celui de l&#8217;histoire, un même professionnalisme présidentiel</strong></span><br /> <br /> <br /> Je ne me rappelle plus exactement quand j&#8217;ai commencé à surnommer « Micron » le jeune politicien dont François Hollande avait fait un secrétaire adjoint de l&#8217;Elysée puis un ministre de l&#8217;Economie, avant qu&#8217;il parte courir sa chance en solitaire, avec le succès provisoire que l&#8217;on sait. Mais aujourd&#8217;hui il serait plutôt digne du sobriquet « Nano ».<br /> <br /> Si, par sa vulgarité de langage et de manières, il fait penser plutôt à Sarkozy qu&#8217;à son successeur (un Sarkozy au demeurant admiratif : « Macron, c&#8217;est moi en mieux ! », propos rapporté par le Canard enchaîné en juin 2017 et non démenti à cette heure) , il surpasse ces deux devanciers dans l&#8217;impuissance à poser comme à résoudre les problèmes du pays. A cet égard, le traitement des remous soulevés par le comportement de son gorille, le 1er mai dernier, au Jardin des plantes puis à la Contrescarpe, ne fait que prolonger une démonstration commencée dès sa prise de fonction. <br /> <br /> Il a commencé par ne rien faire en comptant sur la complaisance des médias puis, quand le Monde, le 18 juillet, s&#8217;en est départi et a « sorti » l&#8217;affaire, il a laissé ses lieutenants s&#8217;en débrouiller pendant une semaine avant de s&#8217;expliquer, non devant les Français, mais devant un parterre de courtisans, à charge pour eux de filmer et de diffuser la scène. En disant « Je suis le seul responsable&#8230; qu&#8217;ils viennent le chercher ! », il rappelait Sarkozy défiant un manifestant de venir s&#8217;expliquer à poings nus. En ajoutant « Benalla n&#8217;est pas mon amant » il trahissait sinon des m&#339;urs privées qui n&#8217;ont rien à voir en l&#8217;affaire, du moins une sensibilité exacerbée aux bruits qui courent sur ce sujet. <br /> <br /> En ajoutant trois jours plus tard « J'ai dit ce que j'avais à dire, c'est-à-dire que je crois que c'est une tempête dans un verre d'eau », il renouait avec le mépris du peuple dont il avait déjà fait preuve à propos des ouvrières illettrées, des gens qui ne sont rien et de ceux qui feraient bien de chercher un job « au lieu de foutre le bordel ». <br /> <br /> Ce qu&#8217;on peut lui accorder, tout de même, c&#8217;est que l&#8217;affaire est moins une affaire d&#8217;Etat en raison des bizarreries, structurelles ou individuelles, de la protection du président qu&#8217;en raison de sa propre désinvolture.<br /> <br /> <br /> Elle n&#8217;est pas moindre quand il traite de questions historiques, révélant un amateurisme auquel son entourage pourrait remédier en partie, s&#8217;il était lui-même sélectionné selon des critères professionnels et incité au travail. Un exemple appelé à se renouveler tous les 16 ou 17 juillet en fait foi : celui du discours accompagnant la commémoration de la rafle du Vél d&#8216;hiv. Exercice obligé des débuts de mandat depuis la prestation de Chirac en 1995, il se traduit par un effacement progressif de la commandite allemande au « profit » d&#8217;un antisémitisme made in France. Hollande avait franchi un seuil d&#8217;absurdité en 2012, non seulement en la taisant (un comportement inauguré par Sarkozy en 2007), mais en soulignant que « pas un Allemand » n&#8217;avait participé à la rafle des Juifs étrangers franciliens parqués au vélodrome dans des conditions dantesques. Macron a repris exactement la même idée en 2017. Cette année, il a laissé la besogne à son premier ministre, et Edouard Philippe a atteint dans la contrition nationale inappropriée un nouveau sommet, en prétendant que Vichy avait « devancé les ordres ».<br /> Certes il existe un antisémitisme français, illustré au XIXème siècle par les noms de Fourier, de Proudhon, de Toussenel et de Drumont, avant que Maurras et les siens prennent le relais pour un demi-siècle. Certes, cet antisémitisme a offert à la Shoah un terrain favorable. Mais ni plus ni moins que le vieil antijudaïsme chrétien, dans ses déclinaisons catholique ou protestante. L&#8217;hitlérisme est passé par toutes ces portes d&#8217;entrée pour caser sa propre marchandise, de nature tout à fait différente. Le racisme ordinaire a besoin de cibles vivantes, et ne tue qu&#8217;épisodiquement. Le christianisme même est rivé à sa source juive, ne serait-ce que pour exalter ses précieuses innovations. Le nazisme est le premier racisme systématiquement éradicateur, au nom d&#8217;une théorie suivant laquelle « le Juif » est un cancer de l&#8217;humanité en phase terminale, mais encore opérable. C&#8217;est cela qui est à l&#8217;oeuvre le 16 juillet 1942, après que Heydrich et Oberg ont pris en main Laval et Bousquet.<br /> <br /> Pour l&#8217;instant, la réaction des historiens n&#8217;est pas à la hauteur de leurs devoirs.<br /> <br /> Frémainville, le 13 août 2018 Thu, 11 Oct 2018 20:58:38 +0200 Pie XII et les 10 000 Juifs déportés de Rome.- Octobre 1944 http://www.delpla.org/site/articles/articles-6-137+pie-xii-et-les-10-000-juifs-deportes-de-rome-octobre-1944.php http://www.delpla.org/site/articles/articles-6-137+pie-xii-et-les-10-000-juifs-deportes-de-rome-octobre-1944.php Un nouvel article de Marc-André Charguéraud<br /> <br /> <br /> <br /> Le 16 octobre 1943 à 5 heures du matin, les policiers allemands munis de listes de noms et d&#8217;adresses ratissent méthodiquement les logements des Juifs romains.[1] Ils exécutent l&#8217;ordre donné le 25 septembre par Heinrich Himmler, chef de la Gestapo à Berlin, à Herbert Kappler, chef de la police allemande à Rome. « Tous les Juifs (de Rome) quels que soient leur nationalité, âge, sexe ou statut social doivent être transférés en Allemagne et liquidés. » [2] 1 007 Juifs sont arrêtés et déportés vers la mort. [3] Un nombre toujours trop élevé, mais qui heureusement ne dépasse pas 10% de la population concernée. [4] Le jour même à 14 heures la rafle est suspendue. [5] C&#8217;est un échec pour les Allemands. Les Juifs romains ont été alertés et ont déserté leur domicile.<br /> <br /> Les arrestations romaines se sont produites plus d&#8217;un an après les grandes rafles de France, de Belgique et de Hollande. L&#8217;information a eu le temps de circuler, diminuant l&#8217;effet de surprise. Les signaux d&#8217;alerte se sont multipliés. Le 29 septembre, une descente de la police allemande dans les bureaux de la Communauté juive aboutit à la saisie de listes de noms et d&#8217;adresses. [6] La police revient le 14 octobre et emporte des camions de livres de la bibliothèque médiévale de la Synagogue. Le 10 octobre les responsables de l&#8217;Union Nationale des Communautés Juives Italiennes jugent la situation alarmante et ferment leurs bureaux.<br /> <br /> Les dirigeants juifs disparaissent et entrent en clandestinité. Israël Zolli, le chef rabbin de Rome, dès le 18 septembre. Au début octobre, c&#8217;est le tour de Renzo Lévi et Settimio Sorani, les directeurs de Delasem, l&#8217;organisation italienne de secours juif. Dante Almansi, le président de l&#8217;Union des Communautés Juives Italiennes et Ugo Foà, le président de la Communauté juive de Rome n&#8217;ont pas été arrêtés lors de la rafle. Ils avaient quitté leur domicile en temps utile.<br /> <br /> Après la guerre Sorani témoigne : « A la mi 1943, j&#8217;en savais autant qu&#8217;aujourd&#8217;hui, tout. » Zoli et Sorani ont supplié Almansi et Foà de mettre en garde les membres de la communauté juive. [7] Ils n&#8217;ont rien fait, déterminés, disent-ils, à éviter de provoquer les nazis en fermant la synagogue et en faisant disparaître les Juifs. [8] Peut-on alors reprocher au Pape de ne pas avoir informé ces dirigeants juifs de ce qu&#8217;il aurait pu savoir de l&#8217;imminence d&#8217;une rafle ? [9]<br /> <br /> Plus grave, Pie XII n&#8217;est pas intervenu auprès des autorités allemandes pour leur demander de sursoir à la déportation des 1 007 Juifs arrêtés. Les « interventions » dont il est souvent fait état ne sont pas à la hauteur du drame. Celle du Cardinal Maglione, secrétaire d&#8217;Etat du Vatican auprès de Ernst von Weizsäcker, ambassadeur d&#8217;Allemagne auprès du Saint-Siège, est plus un appel sans suite qu&#8217;une protestation. A la question de Weizsäcker qui demande : « Que ferait le Saint-Siège si les choses devaient continuer ? » Maglione répond par la phrase souvent citée : « Le Saint-Siège ne voudrait pas être mis dans l&#8217;obligation de dire une parole de désapprobation ». Une prise de position timorée et sans aucune conséquence pratique, car Maglione demande à l&#8217;ambassadeur allemand de ne pas en faire état ! [10]<br /> <br /> On a également souvent cité la lettre que Mgr. Hudal, recteur de l&#8217;Eglise catholique allemande à Rome, a envoyée en fin de soirée le 16 octobre au général Rainer Stahel, commandant allemand de Rome. Elle se termine par un appel : « Je vous prie instamment de donner l&#8217;ordre de mettre fin immédiatement à ces arrestations&#8230;. Sinon je crains que le Pape ne prenne publiquement position contre elles...»[11] Une menace sans grande portée d&#8217;un religieux subalterne qui demande un arrêt des arrestations déjà décidé quelques heures plus tôt. Cet arrêt fait suite à une rafle qui avait épuisé ses possibilités.<br /> <br /> Pie XII ne devait-il pas prendre une position offensive publiquement ? Condamner à l&#8217;avance toute arrestation de Juifs. Après la rafle, exiger immédiatement la libération des 1007 Juifs arrêtés et la cessation des arrestations. Weizsäcker explique les « silences » de Pie XII. Il confie à Gerhart Gumpert de l&#8217;ambassade d&#8217;Allemagne en Italie : « Toute protestation de la part du Pape aurait eu pour conséquence que les déportations auraient été exécutées de façon vraiment exhaustives. Je sais comment nos gens agissent dans ces cas. »[12]<br /> <br /> Albrecht von Kessel, un collaborateur de Weizsäcker, précise : « Une protestation incendiaire du Pape, non seulement n&#8217;aurait eu aucun succès pour arrêter la machine de destruction, mais elle aurait causé de très grands dommages supplémentaires aux milliers de Juifs cachés au Vatican et dans les monastères, couvents et institutions religieuses romaines. » [13] Il faut également tenir compte des milliers de non juifs, résistants, opposants politiques, déserteurs&#8230; qui se sont réfugiés sous la protection papale.<br /> <br /> Sachant que des protestations, non seulement n&#8217;auraient pas influencé la détermination nazie, mais auraient mis en péril des milliers de vies, Pie XII devait-il menacer et condamner les nazis au nom de la haute autorité morale que représente le catholicisme ? Le Pape a choisi de sauver plutôt que de dénoncer publiquement. Doit-on le lui reprocher ? Il est conscient que les Allemands savent que des maisons religieuses abritent des milliers de personnes recherchées et considérées par eux comme des criminels. Il faut donc rester prudent et ne pas provoquer de représailles dont les fugitifs seraient les premières victimes.<br /> <br /> La situation reste d&#8217;autant plus dangereuse que les revers de l&#8217;armée allemande peuvent conduire les SS à des massacres sauvages ou à l&#8217;intervention des néofascistes, comme ce sera le cas le 3 février 1944. Ce jour-là, la police fasciste viole la basilique Saint-Paul-hors-les-murs et arrête quatre-vingt-deux réfugiés dont vingt-neuf juifs. [14] Les réfugiés de trois autres édifices religieux à Rome font également l&#8217;objet d&#8217;arrestation et bien d&#8217;autres en province subissent le même sort.<br /> <br /> Des historiens affirment que ce sont les chefs des maisons religieuses qui, sans en informer leur hiérarchie, ont de leur propre initiative accueilli ces personnes en danger, minimisant ainsi le rôle du Pape. [15] C&#8217;est oublier le caractère autocratique de l&#8217;Eglise. On ne cache pas des centaines de personnes au Vatican même, des milliers dans des bâtiments religieux romains, sans que le Pape ne le sache et dans les faits ne l&#8217;approuve, même si aucune directive papale écrite dans ce sens n&#8217;a été retrouvée. [16]<br /> <br /> Dans Rome aux mains des nazis, il aurait été absurde pour l&#8217;institution et dangereux pour les réfugiés que le Pape demande par écrit que l&#8217;on cache des personnes considérées par l&#8217;occupant comme criminelles. Neuf juifs sur dix ont échappé aux nazis. Plus que jamais il était nécessaire d&#8217;accueillir ces milliers de « clandestins » et de prendre toutes les mesures pour éviter qu&#8217;ils ne tombent entre les mains de leurs tortionnaires.<br /> <br /> Ce sont ces « silences » de Pie XII qui ont permis aux religieux romains, en prenant des risques importants, de participer directement au sauvetage de pas loin de la moitié des Juifs de Rome en les cachant plus ou moins longtemps. Au moment de la libération de Rome, en juin 1944, l&#8217;aumônier juif de la cinquième armée américaine témoigne que « sans l&#8217;assistance vraiment substantielle et l&#8217;aide apportée aux Juifs par le Vatican et les autorités ecclésiastiques de Rome, des centaines de réfugiés et des milliers de réfugiés juifs auraient sans le moindre doute péri avant la libération de Rome ». [17]<br /> <br /> Le fameux avertissement de Gerhart Riegner, représentant du Congrès juif mondial à Genève, à Carl Burckhardt, vice-président du Comité international de la Croix-Rouge, s&#8217;applique à Pie XII pendant les mois de l&#8217;occupation allemande de Rome : « Je vous dis : ne rien faire et ne pas protester est inadmissible. Si vous ne protestez pas, vous devez agir. Si vous ne pouvez pas agir, vous devez protester. »[18] Pie XII a choisi dans le cas présent d&#8217;agir.[19]<br /> <br /> <br /> <br /> [1] Après la chute de Mussolini les 24 et 25juillet 1943, l&#8217;armée allemande envahit l&#8217;Italie.<br /> [2] ZUCOTTI Susan. The Italians and the Holocaust. Persecution, Rescue and Survival, Basic Books, New York, 1987, p. 101 et 103. 10 000 dont un peu moins de 2 000 étrangers.<br /> [3] GILBERT Martin, Never Again. A History of the Holocaust, Harpers Collins, Londres, 2001, p. 106. Seuls 15 reviendront.<br /> [4] Même au Danemark, toujours cité en exemple d&#8217;un sauvetage réussi, alors que l&#8217;information d&#8217;une rafle a été donnée par les Allemands eux-mêmes bien à l&#8217;avance, 6% de la population juive a été arrêtée.<br /> [5] ZUCOTTI, 2000, op. cit. p. 169.<br /> [6] A Rome les listes de Juifs italiens ont été établies en 1938 et tenues à jour. Les Allemands en disposent.<br /> [7] GASPARI Antonio. Gli ebrei salvati da Pio XII. Logos. Rome 2001, p. 34. La rafle aura duré de 5 heures à 14 heures.<br /> [8] ZUCOTTI, op. cit. p. 107.<br /> [9] ZUCCOTTI Susan, Under His Very Window. The Vatican and the Holocaust in Italy, Yale University Press, New Haven et Londres, 2000, p. 156. « Il est presque certain que ses conseillers sinon lui-même (le Pape) ont entendu des rumeurs plusieurs jours avant la rafle selon lesquelles les Juifs romains allaient être déportés ».<br /> [10] FABRE Henri, L&#8217;Eglise catholique face au fascisme et au nazisme, Editions EPO, Bruxelles, 1994, p.170.[11] Ibid. p. 171.<br /> [12]ZUCCOTTI 2000, op. cit. p.161.<br /> [13] VON KESSEL Albrecht. Der Papst und die Juden, in F. Raddatz, ed. Summa iniuri... Hambourg 1963, p. 169. ZUCCOTTI 2000, op. cit. p. 1817. ZUCCOTTI 1987, op. cit. p. 115. L&#8217;historienne note qu&#8217;avant les arrestations du 16 octobre, peu de Juifs romains se réfugièrent dans les maisons religieuses de Rome, mais que la situation fut différente pour les mille à deux mille Juifs étrangers réfugiés qui s&#8217;y sont rendus en masse avant la rafle.<br /> [14] NOBECOURT Jacques. Le Vicaire et l&#8217;histoire. Seuil, Paris 1964, p. 237.<br /> [15] Parmi eux Henri Fabre et Susan Zuccotti.<br /> [16] ZUCCOTTI 2000, op. cit. p. 192. Cite Francesco Motto qui a étudié les activités de secours de l&#8217;Istituto Pio XI. « Sans aucune directive écrite pendant cette période terrible, les catholiques de Rome étaient conscients qu&#8217;ils répondaient à la volonté du Saint Pontife en contribuant par tous les moyens au sauvetage du plus grand nombre possible de vies humaines et avant tout à celles des plus exposés, les Juifs. »<br /> [17] RYCHLAK Ronald, Hitler, the War and the Pope, Columbus, MS, 2000 p. 217. L&#8217;aumônier se fait l&#8217;écho de témoignages de Juifs romains qu&#8217;il a recueillis.<br /> [18] RIEGNER Gerhart, Ne jamais désespérer : soixante ans au service du peuple juif et des droits de l&#8217;homme, Editions du Cerf, Paris 1998, p. 204.<br /> [19] Dans de trop autres nombreux cas, ces « silences » se sont révélés injustifiables. Mon, 13 Aug 2018 08:51:20 +0200 Où va la Pologne ? Mais d'abord, d'où vient-elle ? http://www.delpla.org/site/articles/articles-6-136+ou-va-la-pologne-mais-d-abord-d-ou-vient-elle.php http://www.delpla.org/site/articles/articles-6-136+ou-va-la-pologne-mais-d-abord-d-ou-vient-elle.php .................<span style="font-size: 16px;"><strong> Où va la Pologne ? Mais d'abord, d'où vient-elle ? </strong></span><br /> <br /> <br /> <a href="http://www.delpla.org/site/articles/articles.php?cat=6&amp;id=131">édito précédent</a> <br /> <br /> <br /> En Pologne, l&#8217;histoire censurée ne l'est peut-être pas seulement de la façon grossière qui fait la une des médias et l&#8217;indignation des colloques <a href="https://www.cairn.info/revue-histoire-politique-2017-1...">https://www.cairn.info/revue-histoire-politique-2017-1...</a> . Censeurs et censés (sacrifier aux règles académiques) partagent joyeusement un même tabou.<br /> <br /> Selon un préjugé aussi ancien que vivace, Hitler aurait d&#8217;abord envisagé de conquérir son espace prétendument vital aux dépens de la seule URSS, non seulement en épargnant la Pologne, mais en se servant d&#8217;elle : il lui aurait réservé, après une victoire commune, une part des dépouilles soviétiques, par exemple en Ukraine. L&#8217;opinion publique de la Pologne post-soviétique, rarement contredite par les spécialistes, se plaît à penser que les dirigeants de l&#8217;époque, Pilsudski puis Beck, avaient vertueusement repoussé la tentation. En dédaignant, tel le Christ lors de sa retraite au désert, les présents que le démoniaque dictateur leur faisait miroiter, ils l&#8217;auraient obligé à modifier ses plans. Contraint de constater, au début de 1939, que la Pologne constituait, pour ses visées antisoviétiques, un obstacle qui ne se lèverait pas de lui-même, Hitler aurait décidé de lui passer sur le corps, provoquant une guerre imprévue et non voulue contre la France et l&#8217;Angleterre, qui s&#8217;étaient portées garantes de l&#8217;intégrité de ce pays[1].<br /> <br /> En réalité, Hitler semble n&#8217;avoir jamais dit à un Polonais quelconque qu&#8217;il aurait besoin de ses services contre la Russie. Il ne l&#8217;a fait que par personne interposée, laissant Göring tenir, vers 1935, ce discours aux dirigeants de Varsovie[2]. Lequel Göring incarne souvent, dans l&#8217;entourage de Hitler, une ligne anti-russe et pro-anglaise, le ministre des Affaires étrangères Ribbentrop tenant (à partir de 1938) un rôle inverse. C&#8217;est là un exemple, parmi beaucoup d&#8217;autres, de l&#8217;art hitlérien de montrer plusieurs visages simultanément, afin de dissimuler le plus longtemps possible des intentions d&#8217;attaque ou d&#8217;annexion. Ainsi engourdissait-il ses proies en entretenant l&#8217;image d&#8217;une Allemagne paralysée par ses divisions, et d&#8217;autant moins prête à bondir.<br /> <br /> Dans l&#8217;histoire des Etats comme dans celle des individus, les responsabilités doivent être mesurées à l&#8217;aune de la puissance. Ainsi, dans la situation ci-dessus décrite, la France, tout autant fascinée par le boa que la Pologne, tout aussi oublieuse de ses intérêts et nourrissant une toute semblable illusion d&#8217;être épargnée en détournant contre l&#8217;URSS la foudre éventuelle, est de surcroît coupable d&#8217;être la tutrice militaire et financière de la Pologne, ce qui lui donne des moyens de pression dont elle n&#8217;use à aucun moment. <br /> <br /> Egalement dupés par l&#8217;habileté hitlérienne, également cocufiés par le pacte germano-soviétique, les deux pays tardent autant, public et spécialistes confondus, à prendre conscience que le nazisme avait vocation à leur passer sur le corps et qu&#8217;aucune complaisance n&#8217;aurait pu l&#8217;en détourner.<br /> <br /> <br /> Frémainville, le 21 février 2018<br /> <br /> <br /> <br /> [1] Dans la communauté historienne, la figure de proue de cette école est Alexandra Viatteau.<br /> [2] Cf. Charles Bloch, Le Troisième Reich et le monde, 1986, rééd. Perrin 2015, p. 186. Mon, 13 Aug 2018 06:45:40 +0200 éditos anciens 3 http://www.delpla.org/site/articles/articles-6-135+editos-anciens-3.php http://www.delpla.org/site/articles/articles-6-135+editos-anciens-3.php <span style="font-size: 16px;"> <strong>Ce qui reste à dire sur Churchill<br /> <br /> <br /> </strong></span><br /> <br /> J&#8217;ai rarement eu l&#8217;impression que les événements publics et privés, nationaux et internationaux, matériels et intellectuels s&#8217;interpénétraient aussi brutalement.<br /> <br /> Ainsi règne dans l&#8217;édition française un curieux climat, qui doit sans doute beaucoup aux incertitudes de la situation internationale, et tient aussi probablement à la monopolisation de la distribution des livres en librairie par Lagardère à la suite de l&#8217;effondrement de l&#8217;empire Messier.<br /> <br /> J&#8217;ai fait la connaissance d&#8217;un petit éditeur, François-Xavier de Guibert, un homme de culture et de devoir, décidé à continuer sa besogne tant qu&#8217;il en a les moyens. Il a lu ma thèse, elle lui a plu, il la publie tout de suite.<br /> <br /> Dans le même temps, mon éditeur habituel renonce, au dernier moment, à Churchill et Hitler en abandonnant son investissement, qui n&#8217;était pas mince. Quand je cherche à obtenir des explications, il me revient, par des voies directes ou non, que mon travail fait l&#8217;objet de suspicions contradictoires et extravagantes -d&#8217;aucuns osent dire que je préfère Hitler à Churchill-, qu&#8217;une simple visite sur le présent site suffirait à balayer.<br /> <br /> Or j&#8217;étais justement en train de rédiger la conclusion du livre, que je vais ici résumer.<br /> <br /> Hitler avait finalement une bonne chance de sauver, sinon sa peau, du moins son régime. Je suis de plus en plus frappé par la superficialité de ceux qui limitent les mérites de Churchill à l&#8217;an 1940 (" his finest hour ") ou à sa capacité de donner le moral aux foules. Même si, entre 1941 et 1945, les moyens de la Grande-Bretagne déclinent régulièrement devant ceux des Etats-Unis et de l&#8217;URSS et si Winston peine de plus en plus à imposer ses vues, il garde le premier rôle dans la définition de la stratégie antinazie. Il voulait retarder encore le débarquement de Normandie ? Mais c&#8217;est bien lui qui l&#8217;a empêché de se produire plus tôt, ce qui aurait vraisemblablement conduit à une catastrophe en redonnant à Hitler une grande marge de man&#339;uvre. Surtout, il est à l&#8217;avant-garde pour imposer la capitulation sans conditions, une idée, à l&#8217;origine, rooseveltienne, dont il fait une loi contraignante. Toute faiblesse à cet égard aurait vu les élites allemandes s&#8217;engouffrer dans la brèche... et les nazis avec !<br /> <br /> Personne n&#8217;a encore pris la mesure du fait suivant : parmi les Allemands qui, à partir de 1943, envoient vers l&#8217;Occident des signaux, suivant lesquels ils sont prêts à lâcher Hitler en échange d&#8217;un retournement des alliances aux dépens de l&#8217;URSS, figurent en bonne place de hauts dignitaires SS. C&#8217;est que cette politique, consistant à regrouper les bourgeoisies contre le péril rouge et à contenir Staline dans ses frontières d&#8217;octobre 1939, voire moins, va dans le sens du nazisme. Entre autres, elle imposerait de passer l&#8217;éponge sur le génocide des Juifs, qu&#8217;on mettrait sur le compte des malheurs du temps. Car de deux choses l&#8217;une : ou bien l&#8217;Allemagne reste souveraine et elle ne saurait juger ses ressortissants, tant le nazisme a été habile à diluer les responsabilités, ou bien elle capitule sans conditions et les procès sont possibles.<br /> <br /> Quant aux bombardements de terreur sur les villes allemandes, dans lesquels Churchill porte une responsabilité qu&#8217;il est de bon ton de lui reprocher aujourd&#8217;hui, au moins jusqu&#8217;en février 1945, ils procèdent du même souci : les Allemands n&#8217;ont qu&#8217;à s&#8217;en remettre au bon vouloir des Alliés et si, avec quelque raison, ils préfèrent une domination occidentale à une domination soviétique, ils doivent d&#8217;abord prendre acte des gains que leur folie raciste a permis à Staline -et que Churchill, dans la négociation, s&#8217;efforce de limiter.<br /> <br /> A cet égard, il faut faire une grande place à deux aspects de la politique churchillienne qu&#8217;on a tendance, et sans doute de plus en plus, en nos temps superficiellement démocratiques, à juger sévèrement : le sauvetage de Franco (qui, fin 44, n&#8217;a presque plus d&#8217;amis lorsqu&#8217;à la stupéfaction mondiale Winston lui apporte son soutien) et l&#8217;écrasement de la résistance grecque. Ce sont des choses, en soi, horribles... mais moins que le nazisme, et indispensables pour le vaincre, du moins dans l&#8217;esprit de Churchill et avant d&#8217;en discuter il faudrait d&#8217;abord le comprendre.<br /> <br /> L&#8217;union des bourgeoisies, d&#8217;après lui, il ne faut absolument pas la faire contre Staline avant d&#8217;avoir vaincu Hitler ; en revanche, il faut, par ce qu&#8217;on appellerait dans le jargon actuel un " signal fort ", montrer qu&#8217;on lutte aussi contre l&#8217;extension du communisme et pour cela, au sein des pays que les Alliés occidentaux peuvent contrôler, favoriser les solutions les plus à droite possibles. Or les Américains n&#8217;y comprennent rien, et traînent les pieds. Quant au n° 2 de la politique anglaise, Anthony Eden, il est loin de partager spontanément les vues de son premier ministre.<br /> <br /> Churchill est donc, face au très subtil man&#339;uvrier que Hitler reste jusqu&#8217;au bout, celui qui, bien plus que n&#8217;importe lequel de ses compatriotes ou alliés, trace une voie moyenne qui permet de maintenir la cohésion d&#8217;une alliance au plus haut point fragile.<br /> <br /> En résumé, au seuil de cette nouvelle année, l&#8217;histoire est plus nécessaire que jamais, à tel point qu&#8217;elle risque, plus que jamais, d&#8217;être maquillée, édulcorée, enfermée, corsetée, ratatinée, violentée et embaumée.<br /> <br /> <br /> François Delpla, le 5 janvier 2003<br /> <br /> ===============================================================<br /> <br /> <span style="font-size: 16px;"> <strong>Eloge de la chronologie</strong></span><br /> <br /> <br /> <br /> Je précise tout de suite que pour l&#8217;historien la chronologie est, comme la langue pour Esope, la meilleure et la pire des choses. Par exemple, si on veut établir l&#8217;évolution de la pensée d&#8217;un homme, deux citations contradictoires séparées par quelques années peuvent être trompeuses, tant l&#8217;être humain, engagé dans l&#8217;histoire et pressé par les circonstances, risque de se contredire, et même de nourrir simultanément deux conceptions opposées, dût-il ne mettre en avant que l&#8217;une d&#8217;entre elles. Ranger les données le long d&#8217;un axe chronologique ne saurait dispenser d&#8217;une connaissance intime, lentement élaborée, des objets d&#8217;étude.<br /> <br /> Mais si la chronologie peut induire en erreur, elle a des vertus sans pareilles dans la destruction des idées fausses, tout particulièrement lorsqu&#8217;elles procèdent d&#8217;une vision essentialiste de l&#8217;histoire. Le débat sur la guerre préparée par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne contre l&#8217;Irak au nom de l&#8217;essence maléfique du régime actuel de ce pays, indûment apparenté aux auteurs des attentats du 11 septembre, en offre de beaux exemples.<br /> <br /> Saddam Hussein a arrosé des villages kurdes avec des gaz mortels en 1988, à une époque où il entretenait des rapports cordiaux avec Paris comme avec Washington. Du coup, l&#8217;information est passée quasiment inaperçue. Aujourd&#8217;hui, cet acte fait partie des principales pièces du procès qu&#8217;on instruit contre lui... et on se garde bien d&#8217;en rappeler la date et le contexte. En conséquence, le public a tendance à situer l&#8217;événement trois ans plus tard, pendant la guerre du Golfe, voire au lendemain de celle-ci. Le rétablissement de la date a pour effet immmédiat de répartir plus équitablement les responsabilités entre grandes et petites puissances, ce qui est assurément une saine discipline dans la passe délicate que traversent les relations internationales.<br /> <br /> L&#8217;irrespect des fanatiques pour la chronologie s&#8217;est manifesté avec plus d&#8217;éclat encore dans un épisode qui a déclenché un scandale, à mon avis trop éphémère, dans la première semaine du mois de février dernier : la falsification commise par le gouvernement britannique, le 3 février, et répercutée le 5, devant le Conseil de sécurité de l&#8217;ONU, lors d&#8217;une séance où, à en croire leur président, les Etats-Unis devaient dévoiler les "preuves" qui justifiaient le recours à la guerre.<br /> <br /> Dans un rapport, Londres affirmait que Bagdad possédait des armes de destruction massive et les dissimulait aux inspecteurs des Nations unies. « Je voudrais attirer l&#8217;attention de mes collègues sur l&#8217;excellent dossier présenté par le Royaume-Uni, qui décrit en détail les activités de dissimulation irakiennes », avait déclaré le surlendemain Colin Powell devant l&#8217;instance suprême new-yorkaise. 10 des 19 pages du rapport britannique avaient été recopiées dans la thèse d&#8217;un étudiant californien, Ibrahim al-Marashi.<br /> <br /> « Nous avons tous des leçons à tirer » de cet incident, a reconnu le vendredi 7 un porte-parole de Downing Street, ajoutant qu&#8217; « il aurait dû être fait mention » de l&#8217;auteur de cette thèse. Les leçons à tirer me semblent un peu plus vastes. Nous nous trouvons devant un remarquable exemple de conditionnement de l&#8217;opinion par des dirigeants prêts à tout pour justifier une politique. Le travail plagié portait sur la fin de la guerre du Golfe et ne faisait état d&#8217;aucune information postérieure à 1991. Il s&#8217;agissait simplement des mesures banales que prennent volontiers les armées vaincues à la veille d&#8217;un armistice, consistant à dissimuler ou à "civiliser" le maximum d&#8217;objets et d&#8217;installations à usage militaire pour les faire échapper aux saisies et aux destructions du vainqueur. Tout le débat actuel portant sur les stocks que Saddam aurait pu reconstituer depuis le départ des inspecteurs en 1998, le rapport britannique n&#8217;est pas seulement un plagiat, mais un faux pur et simple. Et puisque la planète était conviée à entendre des preuves, la langue française possède une expression qui convient exactement à la situation : les dirigeants de Washington et de Londres se sont moqués du monde.<br /> <br /> Le procédé n&#8217;a strictement rien à envier au « bourrage de crâne » de la Première Guerre mondiale, ni aux plus funestes mensonges des dictatures qui l&#8217;ont suivie. La différence, qui n&#8217;est pas mince, réside dans la mobilisation de l&#8217;opinion publique. Mais la portée de l&#8217;événement sera bien différente, suivant que la guerre aura lieu ou pas, et, si elle a lieu, suivant les réactions de ladite opinion publique. Il est possible que Bush impose cette guerre, avec ou sans l&#8217;aval de l&#8217;ONU. Dès lors, de deux choses l&#8217;une : soit l&#8217;opinion se résigne (une éventualité d&#8217;autant plus probable que la guerre serait courte), oublie ses propres doutes et salue le « réalisme » ou l&#8217; « énergie » des vainqueurs ; dans ce cas, on n&#8217;est pas près d&#8217;entendre à nouveau parler du pillage de la thèse estudiantine ; les historiens redécouvriront cette manipulation en 2050 ou 2075 et écriront : "De nos jours on est plus sensible à la manière dont les gouvernants de l&#8217;époque ont conditionné l&#8217;opinion publique".<br /> <br /> Soit l&#8217;opinion continue d&#8217;être hostile et met de plus en plus en accusation les gouvernements soi-disant civilisés qui donnent l&#8217;exemple de la brutalité. Dans cette éventualité, et plus encore si la guerre n&#8217;a pas lieu, la gaffe de Blair et Powell pourrait prendre le statut d&#8217;un événement historique : la manipulation de trop, celle qui aura mis fin à la carrière de politiciens brillants à la morale approximative, et qui aura fait reprendre confiance aux intellectuels dans le pouvoir de leur fonction critique.<br /> <br /> Il y a maintenant une chance que Washington renonce à son agression... et se concentre enfin sur le terrorisme, sans oublier de s&#8217;attaquer à ses causes, de la paupérisation du Tiers-Monde (quand cessera-t-on de se ridiculiser aux yeux de la postérité en parlant de "pays en développement" à propos des très nombreuses nations qui vivent d&#8217;expédients ?) à l&#8217;humiliation quotidienne des Palestiniens. Mais il se peut aussi que la mobilisation retombe. Car il faut avoir conscience que la solution américaine, si primaire soit-elle, existe, et que ses adversaires, pour l&#8217;instant, prennent une posture purement négative. Une action véritable et résolue contre la guerre suppose qu&#8217;on reconstruise l&#8217;ONU depuis les fondations, en commençant par admettre un droit de veto allemand et japonais au Conseil de sécurité, tout en donnant à celui-ci des pouvoirs réels d&#8217;investigation et d&#8217;intervention. Il devient également urgent de protester contre la non-participation américaine au Tribunal pénal international et de rappeler à MM. Blair et Aznar que, si des crimes de guerre sont commis prochainement en Irak, n&#8217;importe quel juge pourra les faire arrêter dès qu&#8217;ils franchiront une frontière.<br /> <br /> A l&#8217;heure qu&#8217;il est (jeudi 13 mars, 7h GMT), j&#8217;ose encore être optimiste -c&#8217;est-à-dire penser non pas que Bush va renoncer à la guerre, mais qu&#8217;il peut encore reconsidérer sa décision. Ce qui fonde cet optimisme, c&#8217;est le constat que, parmi ses raisons de faire la guerre, une seule compte vraiment : le désir de faire acte d&#8217;autorité. Il a besoin non seulement d&#8217;un succès militaire, mais d&#8217;applaudissements. Sa détermination apparente se nourrit de l&#8217;espoir que les gouvernements hostiles à sa politique s&#8217;inclineront devant le fait accompli, et que les manifestants rentreront à la maison. Pour lui faire comprendre qu&#8217;il n&#8217;en sera rien, le rôle des historiens, rappelant sereinement les faits et empêchant avec vigilance toute entorse à la chronologie, peut être décisif.<br /> <br /> <br /> François Delpla, le 12 mars 2003<br /> <br /> <br /> ==================================================================<br /> <br /> <br /> <span style="font-size: 16px;"> <strong>Nouvelles turbulences françaises</strong></span><br /> <br /> <br /> <br /> Dans le précédent éditorial je déplorais la malhonnêteté de certains gouvernants étrangers. Aujourd&#8217;hui je suis pris d&#8217;un doute pénible : serait-il possible qu&#8217;en France elle ait suscité des jalousies ?<br /> <br /> Je me garderai bien de reprocher, comme le font certains de mes collègues de l&#8217;Education nationale, au ministre Luc Ferry d&#8217;avoir dépensé de l&#8217;argent, dont par ailleurs il dit manquer, pour imposer dans la bibliothèque de chaque professeur un livre exposant sa politique, et au premier ministre Jean-Pierre Raffarin d&#8217;avoir pareillement dilapidé les fonds publics pour faire part de la sienne à la masse du peuple, dans des encarts publicitaires couvrant des pages entières de quotidiens. S&#8217;il y a un reproche immérité, c&#8217;est bien celui-là.<br /> <br /> Ces personnes ont commencé à s&#8217;exprimer dans l&#8217;arène politique ou sur divers forums idéologiques dans la première moitié des années 1980. A l&#8217;époque, le néo-libéralisme de Mme Thatcher et de M. Reagan fascinait la droite française, et le programme de ce qui allait s&#8217;appeler la première cohabitation se forgeait dans un joyeux reniement du principe d&#8217;une forte impulsion de l&#8217;Etat en matière économique qui avait marqué le gaullisme, et auxquels les pouvoirs successifs n&#8217;avaient encore guère porté atteinte. En matière sociale, l&#8217;heure était à la critique acerbe du salaire minimum et on commençait à trouver insupportables les "prélèvements obligatoires". La régionalisation du système scolaire, non point pour favoriser la participation du citoyen aux décisions, mais pour offrir toute latitude d&#8217;échapper à quelque principe central que ce fût, se donnait libre cours dans les projets et la retraite " par répartition", qui empêche tout un chacun de capitaliser en vue de ses vieux jours, était présentée comme un carcan aussi insupportable qu&#8217;archaïque.<br /> <br /> Aujourd&#8217;hui, on nous clame que la décentralisation des personnels non enseignants de l&#8217;éducation est une fin, non un prélude, et que les coups portés à la retraite par répartition le sont pour son bien. Si nous doutons, nous sommes de tendres agneaux manipulés par de grands méchants loups appelés syndicats, et nous avons d&#8217;autant plus besoin des explications fournies par nos bergers, dût leur coût achever de nous priver des moyens matériels d&#8217;exercer correctement notre art.<br /> <br /> Reste un mystère : quand ces dirigeants se sont-ils convertis aux principes dont aujourd&#8217;hui ils se réclament ?<br /> <br /> <br /> François Delpla, le 29 mai 2003<br /> <br /> =============================================================<br /> <br /> <br /> <span style="font-size: 16px;"> <strong>Y a-t-il une histoire officielle ? <br /> </strong></span><br /> <br /> <br /> (à propos de l&#8217;anniversaire des arrestations de Caluire)<br /> <br /> <br /> Les découvertes, en histoire, peuvent rester longtemps sous le boisseau quand elles dérangent des puissances bien établies. Leurs auteurs sont alors tentés de dénoncer l&#8217;existence d&#8217;une histoire " officielle ". Telle n&#8217;est pas ma position.<br /> <br /> Il en va de ce concept comme de quelques autres, tels le " politiquement correct " ou la " langue de bois ". C&#8217;est toujours la politique des autres qu&#8217;on accuse ainsi, ou la langue du voisin. On est dans le registre de l&#8217;insulte, on n&#8217;argumente pas et le débat s&#8217;enlise.<br /> <br /> L&#8217;histoire est rarement édictée par un gouvernement, du moins dans les pays dits démocratiques. A cet égard, la mise en cause de MM. Bush et Blair au sujet de leur attaque contre l&#8217;Irak, en dépit de sa réussite militaire (d&#8217;ailleurs compromise ces jours-ci par les difficultés administratives), confirme les hypothèses les plus optimistes de mon avant-dernier éditorial : de larges secteurs de l&#8217;opinion anglaise et américaine exigent qu&#8217;on trouve dans ce pays des armes de destruction massive, ou qu&#8217;on avoue avoir menti à cet égard en truquant des preuves, et l&#8217;usage frauduleux de la thèse d&#8217;un étudiant californien continue d&#8217;être rappelé. Mais même dans les pays où sévit un parti unique, un grand nombre de faits sont présentés très différemment selon les auteurs car aucun pouvoir n&#8217;a jamais réglementé complètement la pensée.<br /> <br /> En ce qui concerne la France, on y trouve des groupements politiques ou intellectuels plus ou moins structurés et plus ou moins liés à des institutions d&#8217;Etat, en particulier universitaires. Il peut en résulter, en histoire comme en toute matière, de terribles conformismes ou de puissantes inerties. Il faut les combattre, dans l&#8217;intérêt de chacun, sans mettre en cause les personnes : il est beaucoup plus fécond de s&#8217;en prendre aux idées, et la discipline historique nous offre cet avantage de pouvoir rendre des affirmations instantanément caduques, par la production de faits qui les contredisent ou obligent à les nuancer.<br /> <br /> Si le concept d&#8217;histoire officielle n&#8217;a aucune utilité, il présente en revanche de grands dangers. Il amène à substituer au combat d&#8217;idées la lutte contre une hydre mythique. On a tôt fait de prêter aux censeurs présumés des méthodes conspiratrices... et d&#8217;en adopter soi-même, pour la bonne cause. Chacun connaît l&#8217;exemple de Robert Faurisson, qui met en doute la volonté génocidaire des nazis tout en se défendant d&#8217;être antisémite. Pour ma part, en traitant des calomnies de Vergès et de Chauvy contre le couple Aubrac, j&#8217;ai été amené à connaître quelques uns de ces " chercheurs indépendants " qui n&#8217;en veulent nullement à ces deux résistants et ne croient pas une seconde qu&#8217;ils aient trahi : ces braves gens réclament uniquement qu&#8217;on les laisse fouiller en paix des " zones d&#8217;ombre "... qu&#8217;ils ne se pressent pas d&#8217;éclairer. Car la lumière, précisément, leur fait peur. La dénonciation de l&#8217;histoire officielle est devenue leur fonds de commerce.<br /> <br /> La dignité de l&#8217;historien consiste à tout examiner, en matière de documents et d&#8217;hypothèses, que l&#8217;information émane d&#8217;un maître reconnu ou d&#8217;un pamphlet extrémiste. Il publie ensuite le résultat de son travail sans égard pour la susceptibilité de qui que ce soit.<br /> <br /> <br /> François Delpla, le 19 juin 2003<br /> <br /> ===============================================================<br /> <br /> <br /> <span style="font-size: 16px;"> <strong>Six mois plus tard</strong></span><br /> <br /> <br /> <br /> La demi-année que j&#8217;ai laissée filer sans mettre à jour ce site a été bien remplie. Je me suis concentré sur les problèmes de tous ordres que m&#8217;a posés un nouveau type de travail : un livre illustré de vulgarisation historique. Cet album, intitulé La libération de la France, co-écrit et préfacé par Jacques Baumel, sera en librairie le 10 mars.<br /> <br /> Je n&#8217;avais pas encore travaillé sur cette période, mais sa compréhension requiert de nombreux rappels sur l&#8217;ensemble du nazisme et de la guerre, au sujet desquels j&#8217;ai pu résumer les acquis principaux de mes livres de recherche. De nombreux échanges avec des témoins ou des spécialistes m&#8217;ont permis d&#8217;affiner un certain nombre de ces acquis, notamment sur Hitler.<br /> <br /> C&#8217;était décidément une performance, de la part de cet individu, de prolonger autant une guerre si facile au début et qui tournait si mal. La dextérité avec laquelle il évacue la France, après avoir fait semblant de vouloir s&#8217;y maintenir, est pour beaucoup dans le fait que la guerre ne s&#8217;achève pas en 1944, comme le voulait cette affichette prestement apparue sur le territoire libéré, en septembre de cette année-là.<br /> <br /> On trouvera par ailleurs le texte d&#8217;un article sur la période, montrant que Churchill, loin d&#8217;être rassuré par la réussite du débarquement de Normandie, a connu un moment d&#8217;affolement au spectacle de la ténacité hitlérienne et envisagé de hâter l&#8217;agonie du Reich par le déclenchement de la guerre biologique.<br /> <br /> J&#8217;espère aussi, par cet album, contribuer à faire connaître certains travaux d&#8217;importance, comme le livre dirigé par Marc-Olivier Baruch sur l&#8217;épuration, la thèse de Claude d&#8217;Abzac sur l&#8217;armée de l&#8217;Air, ou encore un article déjà ancien mais fâcheusement ignoré de Roland Hautefeuille sur la menace des V2 contre la région parisienne à la fin de 1944.<br /> <br /> Ces derniers mois ont été aussi marqués par des remous qui rendent caduques certaines informations qu&#8217;on trouvait sur ce site. Quelques personnes qui aimaient, et le mot est faible, mon travail, se sont mises à le haïr, pour pouvoir s&#8217;élancer sur des chemins où je ne saurais les accompagner. Je n&#8217;en dirai pas plus, pour ne pas me répandre en considérations subalternes. Aucune objection sérieuse contre mes analyses n&#8217;a été produite dans les interventions malveillantes qui ont envahi quelques forums, et je suis le premier à le regretter. Rien qui me conduise à confesser que Hitler était un sot, les Aubrac des fanfarons ou l&#8217;appel du 18 juin un texte éclos d&#8217;un seul jet et diffusé tel quel par une BBC empressée.<br /> <br /> Quant à la France et au monde, ils vont un peu plus mal encore (malgré quelques signes contraires comme la belle lutte des psychanalystes contre la normalisation de la santé mentale proposée par le député Accoyer), avec l&#8217;aggravation de tous les symptômes d&#8217;un prétendu « choc des civilisations » qui ne procède que du refus de voir en face le sous-développement et de s&#8217;y attaquer dans le cadre de l&#8217;ONU. Les médias, sauf exception rarissime, se focalisent sur des phénomènes aussi secondaires que spectaculaires, de la chute de Saddam à l&#8217;ascension de Sarkozy.<br /> <br /> Aucune Troisième Guerre mondiale n&#8217;a commencé en septembre 2001. En revanche, notre époque, si elle persiste à ne pas mesurer les enjeux, risque de plus en plus d&#8217;être comparée, pour son insouciance, aux années précédant la Seconde.<br /> <br /> <br /> <br /> <a href="http://www.delpla.org/article.php3?id_article=46">Les images</a><br /> <br /> <br /> <br /> <br /> Affichette d&#8217;intérieur, septembre 1944. Dernière image de l&#8217;album La libération de la France (éditions de l&#8217;Archipel, mars 2004). Fonds CIRIP/Alain Gesgon.<br /> Sur la pierre tombale, la guerre est censée s&#8217;être arrêtée en 1944 ! <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> François Delpla, le 21 janvier 2004<br /> <br /> <br /> ======================================<br /> <br /> <br /> <br /> <span style="font-size: 16px;"> <strong> Mensonge et politique : un couple en instance de divorce ?</strong></span><br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> Les principaux gouvernements de la planète sont mis en danger, ces jours-ci, par leurs propres manquements à l&#8217;honnêteté. Pour ne prendre que quatre exemples :<br /> <br /> - l&#8217;opinion publique aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, qui avait toléré la guerre contre l&#8217;Irak, supporte très mal qu&#8217;on n&#8217;y trouve pas d&#8217;armes de destruction massive : preuve qu&#8217;elle prend au sérieux la raison invoquée pour cette attaque contre un pays souverain et n&#8217;est pas disposée à admettre qu&#8217;elle n&#8217;ait été qu&#8217;un prétexte. Cette affaire menace pour l&#8217;instant la réélection de Bush (ou, pour mieux dire, son élection, si on se souvient que c&#8217;est par un vote partisan de la cour suprême qu&#8217;il avait obtenu les clés de la Maison-Blanche) et Blair ne surnage qu&#8217;en raison de la division sans précédent des deux grands partis britanniques : il s&#8217;appuie sur les vieux cyniques blasés, travaillistes aussi bien que conservateurs.<br /> <br /> - en France, il faut se souvenir qu&#8217;avant d&#8217;être un rival plébiscité de Le Pen, Chirac était couramment surnommé « Supermenteur » et que cela lui avait valu le score dérisoire de 19% (le plus mauvais chiffre d&#8217;un président sortant ayant été celui de Giscard d&#8217;Estaing en 1981, avec 28%) au premier tour de l&#8217;élection présidentielle, le 21 avril 2002. Il devait ce surnom à sa gestion cavalière des deniers de la ville de Paris, de 1977 à 1995, et aux artifices qu&#8217;il déployait pour se soustraire à la justice. Or voilà que son adjoint Juppé, demeuré son plus proche collaborateur, qui était jugé à sa place pour avoir payé huit employés du parti RPR sur les caisses de la mairie de la capitale, est condamné à une lourde peine d&#8217;inéligibilité. Il avait spécialement indisposé les magistrats par son système de défense, consistant à nier qu&#8216;il fût au courant de ses propres actes.<br /> <br /> - en Israël, la popularité de Sharon semble actuellement moins pâtir de l&#8217;inefficacité de ses mesures répressives que de la révélation d&#8217;une entorse faite à cette politique pour des raisons privées : le 30 janvier dernier, il avait fait libérer l&#8217;homme d&#8217;affaires Elhanan Tannenbaum, détenu au Liban par le Hezbollah, en échange de 429 prisonniers arabes dont environ 300 Palestiniens accusés de terrorisme, en cachant qu&#8217;il s&#8217;agissait de l&#8217;un de ses proches.<br /> <br /> Plus généralement, des « réformes » tendant à réduire les budgets sociaux et à détériorer les services publics sont en projet ou en chantier dans de très nombreux pays dont les gouvernants ne reconnaissent pas volontiers qu&#8217;il s&#8217;agit de réformes libérales, motivées à la fois par l&#8217;idéologie et par le souci de valoriser les capitaux de quelques uns : ils préfèrent, de beaucoup, invoquer la dénatalité et l&#8217;allongement de la durée de la vie. Le gouvernement français bat à cet égard des records de duplicité, comme il a été montré dans un précédent éditorial. Et c&#8217;est fort à propos qu&#8217;une pétition massivement signée l&#8217;accuse d&#8217;avoir entrepris une « guerre contre l&#8217;intelligence ». (la pétition) L&#8217;efficacité de cette démarche se mesure à la mauvaise foi de ceux qui la critiquent : loin d&#8217;essayer de nous convaincre que les ministres font une politique profitable au plus grand nombre et la présentent honnêtement, ils préfèrent reprocher aux signataires de la pétition de se prétendre intelligents. Autant accuser les antiracistes de se prendre pour des Noirs ou des Juifs !<br /> <br /> Les attaques qui visent depuis plusieurs mois la psychanalyse illustrent bien les efforts officiels pour décerveler les gens, et le mouvement dit « des psys » la résistance des intéressés. On avait pourtant dit et répété en haut lieu que les dispositions proposées par le député Accoyer, inspirées d&#8217;un rapport « Cléry-Melin », qui visaient à instaurer une évaluation des traitements de santé mentale, ne concernaient pas les traitements psychanalytiques. Or un récent rapport de l&#8217;INSERM conclut que les seules thérapies efficaces sont celles qu&#8217;on dit « cognitivo-comportementales ». Comme le résume Jacques-Alain Miller d&#8217;une manière hélas non caricaturale : « Ces thérapies favorisent le court terme. Comme la Bourse, elles sacrifient l&#8217;avenir pour embellir la réalité. Pis, ce sont des méthodes cruelles qui passent par l&#8217;exposition du sujet au trauma lui-même - par exemple en mettant un patient phobique des cafards devant des cafards. La première fois, il hurle, la deuxième fois un peu moins et, au bout de quelque temps, on considérera qu&#8217;il est guéri ! C&#8217;est du maquillage : les effets, s&#8217;ils existent, sont transitoires ou superficiels, quand ils ne se révèlent pas nocifs. » (lire l&#8217;ensemble de l&#8217;interview)<br /> <br /> Si la récente allergie de l&#8217;opinion publique au mensonge dans tous les pays cités est une agréable surprise, il s&#8217;en faut de beaucoup que la vérité suive un chemin de roses, témoin le triomphe, dans les librairies françaises, du livre De Gaulle mon père : s&#8217;il faut voir là, sans doute, une protestation contre la médiocrité des dirigeants de l&#8217;heure, les voies qu&#8217;elle emprunte ne mènent nulle part. La collaboration entre témoins et historiens trouve ici son degré zéro : l&#8217;héritier exhale son mépris pour l&#8217;ensemble de ceux qui connaissent les questions dont il parle, tout particulièrement la journée du 18 juin 1940 -que, précisément, il ne passait pas avec son père ! En d&#8217;autres termes, l&#8217;amiral Philippe de Gaulle est, dans la guerre contre l&#8217;intelligence, un corsaire marginal mais particulièrement obtus. Cependant, les réactions de la critique, même savante, sont à ce jour bien timorées, mis à part deux articles polis et fermes de Jean-Luc Barré dans Le Monde des Livres.<br /> <br /> A la lumière de ce contexte, l&#8217;historien du nazisme et de la Seconde Guerre mondiale peut méditer sur la place du mensonge dans l&#8217;histoire contemporaine. Il a certes toujours joué un rôle dans la vie politique, et les masses ont été de temps immémorial affolées par des rumeurs sans fondement que des pouvoirs inspiraient ou, au moins, répercutaient avec complaisance. Mais les moyens de communication du XXème siècle ont à la fois augmenté le rôle de la désinformation -un mot d&#8217;ailleurs apparu en 1954- et fourni aux hommes les moyens de mettre en &#339;uvre des antidotes efficaces.<br /> <br /> La Première Guerre mondiale a joué ici, comme en bien d&#8217;autres domaines, le rôle d&#8217;un puissant accélérateur. Les faits sont tout d&#8217;un coup devenus moins importants que leur présentation. On sait bien qu&#8217;en 1914-18 les actes de barbarie ont été équitablement répartis entre les camps mais il fallait absolument qu&#8217;ils fussent allemands pour l&#8217;Entente, russes ou français pour les Allemands, etc. Et si les « Protocoles des Sages de Sion » sont un faux forgé par la police du tsar pour déconsidérer les Juifs, ou tel homme politique qu&#8217;on disait leur être inféodé, à la fin du XIXème siècle, ils n&#8217;ont pris leur essor planétaire qu&#8217;en 1919.<br /> <br /> De cette évolution Hitler fut à la fois le produit et l&#8217;agent. Dans les reproches qu&#8217;il fait aux Juifs la manipulation de l&#8217;information figure en bonne place, et il en conclut, de manière à la fois puérile et terrible, que tout est permis en la matière, parce que c&#8217;est l&#8217;adversaire qui a commencé. L&#8217;ennemi, c&#8217;est d&#8217;abord le menteur, et pour le vaincre il faut se faire menteur et demi : voilà ce qu&#8217;on lit en toute clarté dans Mein Kampf. Quant à l&#8217;usage communiste du mensonge, il prend forme un peu plus tard, lorsque Staline s&#8217;empare du parti et lui donne pour fonction première de produire une vérité officielle, en criminalisant arbitrairement des individus ou des groupes et en truquant allègrement les bilans. Cette vérité s&#8217;éloigne de plus en plus des faits, par une sorte de nécessité fonctionnelle : moins les lendemains chantent et plus il faut les mettre en musique, en inventant ou en grossissant des succès, et en dénonçant des « saboteurs » ou des « espions ». A l&#8217;inverse, chez Hitler, le mensonge est une composante originelle de la marche chaloupée vers le pouvoir entreprise à Noël 1924, lors de sa sortie de prison.<br /> <br /> Le mensonge stalinien débouche au premier semestre de 1941 sur la croyance désespérée que, si on se montrait lâche et pacifique, Hitler allait attaquer ailleurs ; c&#8217;est alors le courage des citoyens soviétiques, brutalement dégrisés de l&#8217;illusion que la guerre allait épargner leur pays, qui permet de sauver la situation et de rendre un peu de vraisemblance à l&#8217;idéologie suivant laquelle la « patrie des travailleurs », forte de sa « démocratie réelle », est l&#8217;ennemi le plus combatif et le plus conséquent de la « barbarie fasciste ». Si la terreur est beaucoup moins meurtrière sous les successeurs de Staline, le mensonge officiel reste une constante à laquelle seul un Gorbatchev s&#8217;attaquera sérieusement... et le fait que par là il provoque l&#8217;effondrement du régime est la meilleure démonstration que le mensonge avait fini par en devenir le ciment principal.<br /> <br /> Pendant ce temps, la CIA devenait à son tour un agent de désinformation universel, car elle éprouvait un besoin irrépressible de « communiser » ses adversaires, fussent-ils aussi peu violents que Martin Luther King, et de « démocratiser » ses amis, même s&#8217;ils s&#8217;appelaient Duvalier ou Franco, et même s&#8217;ils détenaient Mandela. Les Etats-Unis, après la fin de la guerre froide, n&#8217;entendaient pas s&#8217;arrêter en si bon chemin et rêvaient d&#8217;une « démocratisation » générale, dont le critère eût été moins le pouvoir du peuple que la prompte obéissance à leurs volontés. On lisait un peu partout, autour de l&#8217;an 2000, que grâce à leurs moyens d&#8217;espionnage ils pouvaient violer à leur guise tous les secrets et, en les divulguant lorsqu&#8217;ils le jugeaient utile, façonner l&#8217;information à leur convenance. Ceux qui s&#8217;alarmaient de cette évolution, aussi bien que ceux qui s&#8217;en accommodaient, ont été brutalement rappelés à la réalité par les attentats du 11 septembre. Annoncé par ses organisateurs en termes vagues, l&#8217;événement avait néanmoins pu se produire parce que ses modalités pratiques avaient entièrement dérouté les limiers suréquipés.<br /> <br /> L&#8217;humain résiste donc à la manipulation, pour le meilleur et pour le pire. Et l&#8217;histoire devient en grande partie l&#8217;histoire de cette manipulation, intelligente ou grossière, originale ou stéréotypée. D&#8217;où une grande question : les Bush, Powell, Blair, Chirac, Sharon et autres Berlusconi passeront-ils un jour pour des pionniers maladroits, qu&#8217;auront remplacés des dirigeants plus habiles à effacer les traces, ou pour des clowns ringards qui auront tardé à comprendre que le mensonge ne payait plus ? Les interrogations récentes sur le rôle social de l&#8217;historien trouvent là leur réponse la plus pertinente : de toutes les professions intellectuelles, la sienne est sans doute celle qui a le plus grand rôle à jouer pour favoriser une réponse démocratique, sans guillemets, à cette question.<br /> <br /> <br /> <br /> François Delpla, le 7 mars 2004<br /> <br /> PS.- APRES LES ATTENTATS DE MADRID (mis en ligne dans la matinée du 14 mars)<br /> <br /> L&#8217;histoire donne une certaine impression d&#8217;accélération... et les médias ont bien du mal à suivre.<br /> <br /> Ces attentats, survenus le 11 mars dans des trains de banlieue (200 morts, 1 400 blessés), ont été aussitôt attribués, avant toute enquête, à l&#8217;organisation séparatiste basque ETA par le ministre de l&#8217;Intérieur du gouvernement Aznar, Angel Acebes. Voilà qui aurait dû rendre extrêmement prudent le journaliste le moins chevronné. Or l&#8217;immense majorité des commentaires a complaisamment glosé sur cette piste, pendant toute la journée.<br /> <br /> Vendredi soir, une foule estimée au total à une dizaine de millions de personnes a manifesté dans les grandes villes espagnoles. Cependant, au fil des heures, on évoquait de plus en plus une autre piste, celle des réseaux "Ben Laden", dite encore Al Quaida. Et samedi soir, ce sont les bureaux madrilènes du Parti populaire qui étaient cernés par une foule certes bien moindre que celle de la veille, mais grondante, non plus contre les poseurs de bombes, mais contre le gouvernement, traité lui-même d&#8217;assassin. Elle était venue réclamer "la vérité" et traiter de menteur celui qui est à la fois, pour deux jours encore, le chef de ce parti et du gouvernement, José Maria Aznar. Ces manifestants mettaient en cause son soutien à la seconde guerre du Golfe : ils l&#8217;accusaient d&#8217;avoir attiré, par cette politique qu&#8217;avaient condamnée en février dernier des démonstrations gigantesques, la foudre islamiste sur son pays.<br /> <br /> Ce soir, en écoutant le résultat des élections législatives espagnoles, les hommes de bonne volonté auront, du moins je l&#8217;espère, un oeil pour rire et l&#8217;autre pour pleurer. Ils se réjouiront de la défaite du Parti populaire, que les sondages donnaient vainqueur et qui aura perdu des voix, de toute évidence, à cause de cette allergie au mensonge qui est une donnée nouvelle de la vie politique des grandes démocraties. Mais ils s&#8217;effraieront de la capacité des poseurs de bombes d&#8217;inverser à volonté le résultat d&#8217;une élection dans un pays développé.<br /> <br /> Un dernier mot : le mensonge d&#8217;Aznar contient lui-même un mensonge, rarement relevé jusqu&#8217;ici. Pour échapper, le temps d&#8217;une fin de campagne, ? un d ?bat sur sa politique moyen-orientale, il a préféré attribuer un gigantesque crime, commandité très probablement depuis l&#8217;étranger, à ses propres compatriotes... lors même qu&#8217;ils sont séparatistes : c&#8217;est lui-même qui, croyait-on savoir, les considère comme des compatriotes, contre leur gré. Curieuse méthode de séduction et d&#8217;intégration nationale !<br /> <br /> Sun, 12 Aug 2018 15:44:30 +0200 éditos anciens 2 http://www.delpla.org/site/articles/articles-6-134+editos-anciens-2.php http://www.delpla.org/site/articles/articles-6-134+editos-anciens-2.php <span style="font-size: 16px;"> <strong> 11 septembre 2001, Pearl Harbor... et Hiroshima </strong></span><br /> <br /> [url=http://www.delpla.org/site/articles/articles-6-133+editos-anciens-1.php]<br /> éditos plus anciens [/url]<br /> <br /> <br /> <br /> L&#8217;attaque subie par les centres vitaux des Etats-Unis a fait resurgir des images de la Seconde Guerre mondiale, d&#8217;une manière souvent approximative qui confirme l&#8217;utilité de la corporation historienne.<br /> <br /> Les Etats-Unis, surpris par leur propre vulnérabilité et par l&#8217;audace d&#8217;un ennemi qu&#8217;ils croyaient sinon inoffensif, du moins contrôlable, dénoncent l&#8217;infamie et jurent de riposter. Des Japonais peu sympathiques ont jadis fait les frais d&#8217;un sentiment similaire, ainsi que Hitler. Qui s&#8217;en plaindrait ? Mais l&#8217;affaire a broyé aussi des innocents, qu&#8217;aucune justification militaire ne permettait de tuer, tels les habitants d&#8217;Hiroshima. Témoin l&#8217;énorme mensonge du président Truman, si rarement relevé, suivant lequel Hiroshima était une base militaire et le tour des civils viendrait plus tard, si leur gouvernement ne cédait pas.<br /> <br /> Dans quelle mesure la traîtrise de Pearl Harbor a-t-elle pesé sur la décision d&#8217;Hiroshima ? Le président se serait-il permis d&#8217;appuyer sur ce bouton si les Japonais avaient commencé la guerre d&#8217;une manière plus classique, par une attaque contre les Philippines à laquelle beaucoup s&#8217;attendaient ? Faute de pouvoir répondre de manière décisive, transportons-nous dans le présent et dans le futur proche. L&#8217;attaque du Pentagone et du World Trade Center pourrait justifier demain une occupation par des forces écrasantes de l&#8217;Afghanistan, en prélude à une traque de ben Laden retransmise par les médias universels.<br /> <br /> Notons d&#8217;abord que cette comparaison permet de mesurer le changement des temps : en 1941 s&#8217;affrontaient de grandes puissances surarmées. Aujourd&#8217;hui nous n&#8217;avons affaire qu&#8217;à deux choses, l&#8217;une dérisoire, l&#8217;autre écrasante. D&#8217;un côté, les Etats-Unis affrontent des marionnettes façonnées par eux qui leur ont échappé, de l&#8217;autre c&#8217;est tout le problème de la cohabitation entre pays riches et pauvres qui est posé. Une fausse mondialisation s&#8217;achève, une vraie cherche à éclore.<br /> <br /> Si l&#8217;idée que les trois frappes de New-York et Washington marquent le début d&#8217;une " troisième guerre mondiale " est sans consistance, en revanche nous sommes bien au début de quelque chose : d&#8217;une prise de conscience de la solidarité de destin des bien nourris et des affamés. Deux scénarios sont donc possibles, et toutes leurs combinaisons : soit on jette par dessus bord toute idée de liberté et d&#8217;égalité, pour traiter ouvertement les pauvres comme de dangereux esclaves à qui il faut tenir la bride courte, soit on s&#8217;attaque enfin au sous-dévelopement et on se donne, sous l&#8217;égide de l&#8217;ONU et non d&#8217;un gouvernement étatique quelconque, des objectifs réalistes en la matière.<br /> <br /> Il est plus que probable qu&#8217;aucun choix clair ne sera fait prochainement, faute, notamment, d&#8217;hommes politiques capables d&#8217;ouvrir la voie.<br /> <br /> NOTE DU 5 FEVRIER 2010<br /> <br /> J&#8217;ai réexaminé la question d&#8217;Hiroshima lors de la rédaction de mon livre sur le procès de Nuremberg, qui m&#8217;a amené notamment à étudier de plus près la personnalité du ministre américain de la Guerre, Henry Stimson. J&#8217;en viens à présent à estimer que le largage de la bombe A sur Hiroshima avait hélas une justification militaire : l&#8217;état de guerre lui-même, au nom duquel on utilise toujours l&#8217;arme disponible la plus puissante (sauf dans le cas où on craint des représailles de même nature).<br /> <br /> La formulation ci-dessus était tributaire du préjugé suivant lequel une décision aussi lourde avait été précédée d&#8217;un débat. C&#8217;est pure légende : les savants calculs de pertes américaines avec et sans la bombe atomique, produits quelques semaines plus tard par le gouvernement américain, ne sont que justifications rétrospectives. Sur le moment, il n&#8217;y a eu aucun débat... sinon pour savoir si on allait heurter de plein fouet la fierté nationale japonaise en réduisant en cendres les trésors de Kyoto.<br /> <br /> <br /> <br /> le 9 octobre 2001 <br /> <br /> ==================================================================<br /> <br /> <br /> <span style="font-size: 16px;"> <strong> Nouvelles françaises de l&#8217;étranger </strong></span><br /> <br /> <br /> Les séjours à l&#8217;étranger sont pour l&#8217;historien une hygiène, même s&#8217;ils ont pour but le travail d&#8217;archives ou de bibliothèque et si la fréquentation des gens ou des médias passe bien après. Une semaine à Londres, puis Oxford, m&#8217;a inspiré quelques réflexions à partir des devantures des librairies.<br /> <br /> Si l&#8217;inévitable Lothar Machtan qui, soucieux de démontrer que Hitler était homosexuel au moins dans sa jeunesse, prête ce penchant à presque tout son entourage masculin, est le plus mis en avant, on voit aussi en bonne place le Backing Hitler du Canadien Robert Gellately (Oxford University Press). C&#8217;est à ma connaissance le premier travail sur la vie interne du IIIème Reich qui rompe clairement avec la démarche fonctionnaliste, en montrant les nazis comme des manipulateurs. Il ne me semble pas qu&#8217;il place Hitler suffisamment au centre du processus -il est vrai qu&#8217;il étudie la manipulation dans ses effets (la coopération des masses à leur embrigadement) plus que dans ses auteurs. L&#8217;éventuelle traduction de cet ouvrage, et son délai, seront un bon test de l&#8217;appétit intellectuel de notre pays, gavé de Kershaw.<br /> <br /> Je n&#8217;allais pas aux archives pour éclaircir tel ou tel point, mais plutôt pour me plonger dans l&#8217;ambiance des états-majors de la seconde guerre mondiale, en vue de mon futur " Churchill et Hitler ". C&#8217;est souvent dans ces cas-là qu&#8217;on trouve les perles, et cela n&#8217;a pas manqué. J&#8217;ai ramené une description par Rudolf Hess de la vie à Berchtesgaden, écrite à sa mère en 1938, et surtout le chaînon manquant dans la série des appels du général de Gaulle, celui du 23 juin 1940. Je rappelle brièvement les acquis précédents, mis en lumière par Crémieux-Brilhac dans La France Libre et par moi-même dans L&#8217;appel du 18 juin 1940. Le matin du 23, ayant à prendre position sur l&#8217;armistice franco-allemand signé la veille, le cabinet de guerre britannique décide de rompre avec le gouvernement de Pétain et de reconnaître un " comité national " français, à former autour de De Gaulle. On décide que celui-ci parlera à la radio le soir et que son allocution sera suivie par un communiqué du gouvernement de Sa Majesté, soutenant sa démarche. Or le ministre des Affaires étrangères Halifax, qui le matin avait approuvé ces décisions, intervient brusquement en fin de soirée pour tout arrêter. Ni le discours, ni le communiqué ne seront dans les journaux, et on ne parlera plus avant longtemps de comité national. Le lendemain, Halifax se justifie devant le cabinet en disant que les décisions de la veille avaient déclenché une levée de boucliers dans la communauté française de Londres, et personne ne le blâme.<br /> <br /> Le texte de De Gaulle, comme on pouvait s&#8217;y attendre, dénie au gouvernement de Bordeaux, coupable d&#8217;avoir capitulé alors qu&#8217;il restait des moyens de combattre, toute espèce de légalité. Il précise que le comité national rendra compte de son action aux représentants du peuple " dès que les circonstances leur permettront de se réunir dans des conditions compatibles avec la liberté, la dignité et la sécurité ", ce qui est par avance un joli pied de nez à l&#8217;assemblée vichyssoise du 10 juillet, censée confirmer la légalité du pouvoir de Pétain. Le traitement historique de ce matériel va m&#8217;occuper pendant quelques semaines, en vue du numéro hors série d&#8217; Histoire de guerre sur Churchill que je prépare pour le 1er février, avec le concours des meilleurs spécialistes français. On reste rêveur devant le destin du monde si Churchill avait tenu bon. Soit il était suivi par ses ministres, Noguès, commandant en Afrique du Nord et jusque là très hésitant, rejoignait sans doute de Gaulle et le supplantait peut-être, et alors de deux choses l&#8217;une : soit l&#8217;empire colonial français suivait comme un seul homme, soit (surtout si on suppose que Darlan, maître de la flotte, restait fidèle à Pétain et et conservait son autorité sur ses amiraux) il s&#8217;y déroulait des combats fratricides, obligeant peut-être Hitler à s&#8217;en mêler, et à coup sûr les Américains, du moins dans les régions considérées comme vitales pour leur sécurité, telles les Antilles ou le Sénégal : la guerre pouvait être abrégée de beaucoup. Soit Churchill était désavoué par ses ministres et enfin renversé par Halifax, qui multipliait les coups de bélier depuis la fin de mai, et dont le désir de négocier avec l&#8217;Allemagne était tantôt avoué, tantôt transparent. Dans ce cas, Hitler était à peu près assuré de mourir... dans son lit.<br /> <br /> L&#8217;histoire est décidément une activité passionnante, quand on ne suppose pas que ce qui est arrivé devait nécessairement arriver.<br /> <br /> <br /> <br /> le 6 novembre 2001<br /> <br /> ================================================================<br /> <br /> <br /> <span style="font-size: 16px;"> <strong> Pearl Harbor : légitime défense <br /> Un boomerang dans la figure de George W. Bush</strong></span><br /> <br /> <br /> <br /> Il est regrettable que plusieurs pays, par exemple les Etats-Unis et Israël, justifient par l&#8217;expression " légitime défense " les actions meurtrières qu&#8217;ils s&#8217;autorisent actuellement contre des ressortissants d&#8217;autres nations. Si nul autre argument ne peut les en convaincre, peut-être celui-ci a-t-il une chance de porter : leurs propres ressortissants ont bien des chances de figurer en grand nombre parmi les victimes de cette rhétorique.<br /> <br /> J&#8217;en veux pour preuve un article de Michel Vié dans " L&#8217;Histoire " de décembre 2001, intitulé " Pearl Harbor : la responsabilité américaine ". Comme la plupart des articles qui fleurissent en ces temps commémoratifs, il ne prend pas en compte la totalité de l&#8217;échiquier mondial et réduit l&#8217;affaire à une brouille américano-nippone, avec tout de même quelques Anglais, Hollandais ou Vietnamiens dans un coin du tableau. Si l&#8217;attaque allemande contre l&#8217;URSS (22 juin 1941) est mise à contribution pour évoquer ce qui se passe en juillet, elle est oubliée ensuite et le récit des semaines précédant l&#8217;assaut japonais ne comporte pas un mot sur le choc germano-soviétique, parvenu à un point maximal de suspense non loin des tours du Kremlin. Or ces événements, qui obsèdent à juste titre la planète, hantent comme il se doit les décideurs, tant à Washington qu&#8217;à Tokyo, et contribuent fort, par contrecoup, au caractère d&#8217;abrupte surprise de l&#8217;événement hawaïen.<br /> <br /> Michel Vié nous la baille belle avec son Japon pacifiste, défensif, à des années-lumière de l&#8217;Allemagne, et dont les officiers ne développeraient que des " rhétoriques martiales à usage interne " afin d&#8217;obtenir des crédits. Les Etats-Unis, par un enchaînement où les rivalités bureaucratiques et les simples hasards ont leur place, ne l&#8217;auraient pas compris. Prenant l&#8217;occupation de l&#8217;Indochine du sud, en juillet, pour un prélude à d&#8217;autres avancées, alors que c&#8217;était, dit avec assurance l&#8217;auteur, une " fin en soi ", ils auraient apporté, avec leur embargo pétrolier, une " réponse disproportionnée ", qui poussait le Japon à la guerre : ne pas la faire eût exposé ses forces armées à la paralysie par manque de carburant, ce qui aurait signifié " la perte de son indépendance (...) et militairement de son honneur ". Tout cela pour conclure : " On ne peut nier que le Japon était en état de légitime défense ".<br /> <br /> Les implications d&#8217;une telle formule donnent le vertige. Légitime, l&#8217;agression d&#8217;une base endormie par la plus puissante armada de l&#8217;histoire, en réplique à un embargo ? A ce compte, qu&#8217;est-ce qui sera déclaré abusif ? Rappelons l&#8217;un des principes de base de la définition juridique : pour être légitime, " la défense doit être proportionnée à l&#8217;attaque ". Elle doit aussi se faire dans l&#8217;urgence, le comportement de l&#8217;adversaire ne laissant pas le temps d&#8217;explorer une autre voie que la violence. Ce qui n&#8217;est pas non plus précisément le cas d&#8217;un embargo pétrolier.<br /> <br /> Michel Vié, qui écrit après le 11 septembre, est-il contaminé par les discours de Bush ? Peu importe : celui-ci a incontestablement ouvert une vanne, par où tout et n&#8217;importe quoi peut s&#8217;engouffrer. Il n&#8217;est que temps d&#8217;y mettre le holà.<br /> <br /> En tant que professeur de lycée, je passe une partie de ma vie à convaincre des adolescents et de jeunes adultes que l&#8217;expression a un sens juridique précis et que, dès qu&#8217;on l&#8217;outrepasse, on tombe dans la barbarie, sans savoir quand et comment on pourra en sortir. Quand Bush ou Sharon justifient leurs massacres de civils entièrement étrangers à ce dont il s&#8217;agit, par leurs humeurs ou celles de leurs opinions publiques, on ne frôle pas les sommets de l&#8217;intelligence ou de la morale. Mais quand ils invoquent la légitime défense, ils abîment quelque chose de sacré, et si leur point de vue l&#8217;emportait c&#8217;en serait fait de la lueur d&#8217;espoir qui subiste, après un début calamiteux, de voir le XXIème siécle s&#8217;avérer moins meurtrier que le précédent.<br /> <br /> <br /> François Delpla, le 8 décembre 2001<br /> <br /> <br /> ===============================================================<br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <span style="font-size: 16px;"> <strong>Hommage à Pierre Bourdieu </strong></span><br /> <br /> <br /> <br /> <br /> Jamais la mort ne m&#8217;a paru aussi prédatrice. Nous ravir à 71 ans un cerveau aussi informé et aussi inséré dans le monde c&#8217;est nous infliger une perte véritablement incommensurable.<br /> <br /> Si les hommages n&#8217;ont pas manqué, parfois inattendus (Chirac, Libération,...), il y a tout de même quelques sceptiques qui ont eu le courage de troubler la fête en ne reniant pas leurs anathèmes, et en prolongeant le concert de scepticisme qui, suivant un travers bien français, l&#8217;avait accompagné jusqu&#8217;au bout, entravant sa réception et sa compréhension dans son propre pays (la même chose était arrivée à Jacques Lacan et à son disciple Jacques-Alain Miller, qui curieusement sortent eux aussi du purgatoire depuis quelques semaines, grâce à un coup de sang et d&#8217;audace du second, préférant sans doute être reconnu vivant que mort).<br /> <br /> Alexandre Adler, qui avait aimé mon Hitler au point de le préfacer, s&#8217;est déchaîné contre Bourdieu samedi dernier lors de l&#8217;hebdomadaire " Rumeur du Monde " (12h 45 sur France-Culture). Tout en reconnaissant son envergure, il lui reproche d&#8217;être habité par le pessimisme et la " haine de soi ".<br /> <br /> Ces reproches prennent racine, sans doute, dans une divergence sur l&#8217;actuelle mondialisation. Adler la regarde avec un optimisme saint-simonien, comme un achèvement de la modernisation qui devrait engendrer par lui-même, ou peu s&#8217;en faut, des régulations profitables aux hommes. Or Bourdieu, qui s&#8217;était gardé de tout engagement politique par méfiance envers le stalinisme et ses séquelles, s&#8217;est dressé tout d&#8217;un coup, peu après la chute de l&#8217;empire soviétique, contre la mondialisation libérale, en refusant qu&#8217;on fasse table rase de deux siècles d&#8217;acquis du mouvement ouvrier et qu&#8217;on remette en cause les libertés syndicales, les garanties peu à peu obtenues quant à la sécurité du travail et à celle de l&#8217;emploi, les droits à l&#8217;éducation et à la santé, bref qu&#8217;on aligne les travailleurs des pays développés sur ceux du Tiers-Monde au lieu de faire l&#8217;inverse.<br /> <br /> Mais loin de regarder vers le passé, il a voulu se saisir du traité de Maastricht et du passage à l&#8217;euro, pour inciter les syndicats de toute l&#8217;Europe à se regrouper, et ce, non pour une défense frileuse des acquis, mais pour " construire le formidable édifice collectif digne, pour une fois, du concept galvaudé de projet de société " (Contre-feux 2, préface, janvier 2001). Je ne sais s&#8217;il avait raison. Mais s&#8217;il avait tort, il n&#8217;en est que plus difficile de le taxer de pessimisme !<br /> <br /> En fait de " haine de soi ", Bourdieu n&#8217;a cessé, depuis ses premiers articles sur les paysans de son Béarn natal jusqu&#8217;à La domination masculine, de réfléchir sur tous les milieux et toutes les conditions auxquels il appartenait. Comme un éternel enfant il n&#8217;avait de cesse de démonter des mécanismes, au sein desquels il était profondément inséré. Dernièrement, le grand savant s&#8217;était tourné vers l&#8217;étude de l&#8217;acte de connaître, entreprenant une réflexion générale sur les sciences. J&#8217;extrais de son dernier livre Science de la science et réflexivité (octobre 2001) ces lignes qui devraient " interpeller " tout historien :<br /> <br /> " (...) il doit se garder d&#8217;oublier aussi que si, comme n&#8217;importe quel autre savant, il s&#8217;efforce de contribuer à la construction du point de vue sans point de vue qu&#8217;est le point de vue de la science, il est, en tant qu&#8217;agent social, pris dans l&#8217;objet qu&#8217;il prend pour objet et qu&#8217;à ce titre il a un point de vue qui ne coïncide ni avec le point de vue des autres, ni avec le point de vue en survol et en surplomb de spectateur quasi-divin qu&#8217;il peut atteindre s&#8217;il accomplit les exigences du champ. "<br /> <br /> Les blocages actuels de l&#8217;étude du nazisme et de la seconde guerre mondiale, que je rapporte pour l&#8217;essentiel au refus de reconnaître Hitler comme un agent aussi habile et conscient que destructeur et inhumain, ont beaucoup à voir avec le refus des praticiens de distinguer en eux-mêmes l&#8217;" agent social " et le " spectateur quasi-divin ". On n&#8217;ose comprendre les ressorts profonds du nazisme, de peur de le faire aimer : on confond le temps de la connaissance et celui de l&#8217;engagement.<br /> <br /> Reste à lire Bourdieu, pour faire fleurir tous les champs !<br /> <br /> <br /> François Delpla, le 31 janvier 2002<br /> <br /> <br /> ===============================================================<br /> <br /> <br /> <span style="font-size: 16px;"> <strong> A propos d&#8217;une soutenance </strong></span><br /> <br /> <br /> <br /> Ce titre de docteur obtenu jeudi dernier en Sorbonne n&#8217;est pas seulement une enseigne propre à suggérer aux visiteurs de ce site qu&#8217;ils n&#8217;y perdront pas totalement leur temps. Il représente une étape dans la prise en compte de mon travail, en même temps que les trois heures de débat serré qui y ont préludé donnent une idée du chemin qui reste à parcourir, à la fois pour que les données que j&#8217;apporte soient admises... ou rejetées en connaissance de cause, et pour que je les élabore au mieux.<br /> <br /> Le mémoire par lequel j&#8217;ai présenté mes quatre livres (dont une première mouture, à télécharger ci-contre, donne une idée, et que j&#8217;enverrai par mél à ceux qui m&#8217;en feront la demande, en attendant sa prochaine édition) a été jugé trop factuel : il ne met pas assez mes résultats en rapport avec les ouvrages des dernières décennies sur les "processus de décision". Dans l&#8217;ensemble des travaux, l&#8217;opinion publique n&#8217;est pas assez présente, ni les mentalités. Il s&#8217;agit cependant d&#8217;un " véritable travail d&#8217;historien ", présentant un certain nombre de qualités : "amour des archives ", " refus des mythes ", " rigueur et finesse dans la confrontation des sources ", "étude simultanée des facteurs de décision dans les divers pays", " mise en valeur des personnages secondaires ", qualités d&#8217;écriture. Le fait que je remette en cause le travail des historiens précédents, que je ne sois pas "révérencieux", a été évoqué favorablement. De même on a apprécié que je mette en valeur Churchill et de Gaulle comme des "grands hommes " sans m&#8217;abstenir de les critiquer. A Jean-Marie Guillon estimant, sans m&#8217;en blâmer, que je réhabilite l&#8217;histoire événementielle, Robert Frank a opposé sa devise d&#8217;une " histoire non événementielle de l&#8217;événement ", sans dire que j&#8217;y dérogeais.<br /> <br /> Parfois le compliment se déploie à la limite du reproche, au point d&#8217;y verser subitement : " écrivain-historien ", j&#8217;aurais raison de me "placer dans la tête de l&#8217;acteur pour imaginer ses raisons" mais serais affecté d&#8217;une tendance répétitive à exagérer le rôle des complots et des manipulations, et au total mon "approche du processus de décision" serait excessivement psychologique. Elle serait également, trop souvent, "monofactorielle". Mon " goût pour le paradoxe " serait cause à la fois d&#8217;excellentes trouvailles et de faux pas. On serait " souvent grisé " mais on aurait " parfois la gueule de bois ".<br /> <br /> Parmi les principales questions que je traite, seules mes analyses sur le 18 juin ont reçu une adhésion sans mélange. Cette approbation tient peut-être en partie à la simplicité du cas (netteté du mensonge gaullien et de ses motivations politiques), au fait que le processus de remise en question a été entamé par d&#8217;autres (cf. Revue historique et archéologique du Maine, 1990) et à la caution d&#8217;un spécialiste reconnu, Jean-Louis Crémieux-Brilhac.<br /> <br /> Il y a plus de perplexité devant des trouvailles plus solitaires. Par exemple, si la mise en relief du rôle de Halifax en 1940, et de la nécessité où se trouvait Churchill de se débarrasser de lui pour agir, fait l&#8217;unanimité (" même si tout n&#8217;est pas inédit "), cette adhésion se tempère lorsqu&#8217;on aborde l&#8217;étude concrète des crises. J&#8217;aurais tort de voir dans Mers el-Kébir une simple " canonnade contre Halifax " (Churchill et les Français, p. 542) et mon analyse du Haltbefehl devant Dunkerque (qui doit pourtant beaucoup aux découvertes sur Halifax) reçoit un accueil mitigé, de même que la découverte que Pétain, à Montoire, propose une collaboration militaire pour la reconquête du Tchad. Toutefois, l&#8217;unanimité qui s&#8217;exprime sur le 18 juin ne se retrouve pas dans la désapprobation, sur aucun des points considérés.<br /> <br /> Acceptant les critiques sur les limites de mon travail, j&#8217;ai refusé celles qui portaient sur mes analyses et défendu celles-ci avec une certaine véhémence. Il semble qu&#8217;on m&#8217;en ait su gré.<br /> <br /> Je n&#8217;ai point fait de réponse générale au reproche de privilégier le complot et, plus généralement, les explications " monocausales ". Je voudrais en esquisser une ici et laisser le lecteur juge, au hasard de ses parcours sur le site. Il se trouve que dans cette période de mars à novembre 1940, il y a dans les milieux dirigeants des puissances en guerre deux comploteurs, qui poursuivent des objectifs précis sans les avouer à beaucoup de monde, Hitler et Halifax : je les prends à de nombreuses reprises en flagrant délit de dissimulation, vis-à-vis de leurs collaborateurs, d&#8217;informations essentielles. Quand je parle des autres dirigeants, je montre leurs hésitations, leurs troubles, la part d&#8217;impondérable qui oriente leurs actions. Au passage, je déjoue une belle quantité de théories du complot, qu&#8217;il s&#8217;agisse de celui qui aurait été noué entre Pétain et Weygand fin mai au sujet de l&#8217;armistice, ou de celui qui aurait uni Reynaud, Lebrun et Herriot pour ramener le premier nommé au pouvoir en cas d&#8217;échec de Pétain à conclure l&#8217;armistice.<br /> <br /> Quant à mon explication " monofactorielle " sur Mers -el-Kébir, je ne dis pas qu&#8217;il n&#8217;y ait qu&#8217;un facteur, mais qu&#8217;il est au commandement... et ce faisant je donne un rôle à l&#8217;opinion publique. En forçant ses amiraux à ce tir qui leur répugne, Churchill a en ligne de mire le défaitisme halifaxien et ne prend en compte les autres facteurs qu&#8217;en tant qu&#8217;ils concourent à rendre ce geste acceptable : personne ne pourra lui reprocher, en temps de guerre, une action qui soustrait des armes à une mainmise possible de l&#8217;ennemi et, s&#8217;agissant d&#8217;une flotte apte à traverser l&#8217;Atlantique, le président américain moins que tout autre. Mais s&#8217;il ne s&#8217;agissait que de sécurité maritime, l&#8217;absence d&#8217;urgence et l&#8217;inconvénient de s&#8217;aliéner la France feraient choisir des moyens plus doux et en tout cas plus progressifs.<br /> <br /> Le président du jury a dit en conclusion : " Si François Delpla n&#8217;existait pas, il faudrait l&#8217;inventer". Puisqu&#8217;il existe, surtout qu&#8217;on ne l&#8217;invente pas, mais qu&#8217;on le lise, qu&#8217;on lui réponde et que chacun polisse ses arguments !<br /> <br /> Note du 6 décembre 2006.- Le texte précédent peut évidemment fournir aux contradicteurs internautiques en peine d&#8217;arguments une mine... de mines. Surtout s&#8217;ils n&#8217;indiquent pas le lien qui permettrait de relativiser les critiques au moyen de leur contexte. La chose est arrivée en tout trois fois, à ma connaissance. Honte à eux, et basta. Qu&#8217;il me soit permis tout de même d&#8217;imaginer, à la lecture de la présente... leur mine.<br /> <br /> <br /> le 6 décembre 2006<br /> <br /> <br /> =================================================================<br /> <br /> <br /> <span style="font-size: 16px;"> <strong> Le Pen, Jospin et les autres </strong></span><br /> <br /> <br /> <br /> Un historien se doit de donner son point de vue, même s&#8217;il n&#8217;est pas spécialiste de la période la plus contemporaine, lorsque son pays est l&#8217;objet de l&#8217;attention universelle en raison de ses moeurs politiques originales, comme c&#8217;est le cas périodiquement de la France, depuis quelques siècles.<br /> <br /> Son histoire regorge de couples hauts en couleurs. Après avoir produit en même temps, ou à peu d&#8217;intervalle, la monarchie absolue et la philosophie des Lumières, les droits de l&#8217;homme et la terreur, la conscription et le code civil, le socialisme et le bonapartisme, la Commune et Boulanger, Maurras et le Front populaire, le pétainisme et le gaullisme, l&#8217;OAS et mai 68, allons-nous bientôt associer le repli identitaire matiné de nostalgie fasciste avec une conception rénovée de la démocratie ?<br /> <br /> On permettra tout d&#8217;abord à l&#8217;historien de rappeler quelques faits qui lui semblent trop négligés par les commentateurs :<br /> <br /> 1) Le Pen, au premier tour de l&#8217;élection présidentielle, n&#8217;a pas gagné de voix ou, s&#8217;il en a gagné, en a perdu tout autant.<br /> <br /> 2) Le règlement de cette élection est spécial et très discutable : l&#8217;ouverture d&#8217;un deuxième tour de la compétition aux deux seuls candidats arrivés en tête au premier est une entorse à la démocratie, heureusement très rare. Elle a été voulue par de Gaulle en 1962, sans que l&#8217;opposition de l&#8217;époque, tout occupée à contester le principe de l&#8217;élection du président au suffrage universel direct, accorde une attention suffisante à ses modalités. Sans cette clause, on parlerait à propos de Jospin d&#8217;une "performance très médiocre" et non d&#8217;une déroute.<br /> <br /> 3) La catégorie sociale à laquelle j&#8217;appartiens, celle des enseignants, traditionnellement acquise au parti socialiste et très hostile au Front national, a boudé plus que de coutume le vote Jospin pour deux raisons principales :<br /> <br /> +le fait que les académies de Bordeaux et de Paris, regroupant environ le tiers de la profession, étaient en vacances (en raison de la mort, en mars 1974, du président Pompidou, amenant à fixer l&#8217;élection présidentielle à la fin d&#8217;avril, avec le risque qu&#8217;elle survienne pendant les vacances scolaires de Päques -ce qui ne s&#8217;était jusque là produit qu&#8217;en 1995). On peut certes, si on est en voyage, voter par procuration, mais la nécessité de faire deux démarches au lieu d&#8217;une induit une hausse automatique de l&#8217;abstention... et celle des enseignants suffit à rendre compte des 0,6% de voix séparant Jospin de Le Pen.<br /> <br /> +le fait que Jospin ait pris comme ministre de l&#8217;Education le très grossier Claude Allègre, exprimant dès sa prise de fonction une vive hostilité envers le corps enseignant et la réaffirmant, malgré quelques répits tactiques, jusqu&#8217;à ce qu&#8217;il soit chassé au bout de trois ans par des grèves et des manifestations d&#8217;ampleur croissante. Il est peut-être, dans l&#8217;histoire politique de la planète entière, le seul ministre qui ait insulté ses fonctionnaires d&#8217;un bout à l&#8217;autre de sa charge et cela laisse nécessairement des traces, d&#8217;autant plus nuisibles à Jospin qu&#8217;Allègre passait et passe encore pour l&#8217;un de ses plus proches amis.<br /> <br /> On voit que le rappel de ces données, s&#8217;il contribue à expliquer le résultat du scrutin, ne tend nullement à excuser sa principale victime. En tolérant un règlement qui gêne l&#8217;expression de la diversité des opinions au premier tour et un calendrier défavorable à l&#8217;exercice du droit de vote, le parti socialiste a fait une infidélité certaine à la démocratie (la droite qu&#8217;on appelait classique, et qu&#8217;on dit aujourd&#8217;hui républicaine, est responsable au même titre de cet état de choses, mais elle s&#8217;est accommodée du suffrage universel sans prétendre, et heureusement, l&#8217;avoir inventé). En nommant et en maintenant Allègre, Jospin a sans doute calculé que, les parents d&#8217;élèves étant plus nombreux que les enseignants, il était de bonne guerre électorale de faire croire que les échecs du système éducatif étaient dus à ses pédagogues... quitte à récupérer les voix de ceux-ci au second tour.<br /> <br /> Le même mépris de l&#8217;électorat, qui doit beaucoup sans doute à la formation des énarques et qui est largement commun aux gouvernants des deux bords, s&#8217;est révélé dans l&#8217;incapacité de Chirac et de Jospin à s&#8217;affirmer clairement de droite ou de gauche et dans leur propension à concentrer le débat, ou à le laisser se concentrer, sur des questions certes graves mais secondes, comme les scandales financiers où baigne Chirac, la dissimulation d&#8217;un passé militant sectaire et conspirateur de la part de Jospin, et bien sûr l&#8217;insécurité, dans la définition très étroite qu&#8217;on a donnée de ce mot.<br /> <br /> Il semble que l&#8217;électorat de Le Pen se soit largement renouvelé, ce qui n&#8217;est pas très rassurant pour le second tour. Des études montrent qu&#8217;il a progressé chez les jeunes, les ouvriers et les personnes âgées, ce qui veut dire qu&#8217;il a perdu des voix chez les actifs des couches moyennes et supérieures. Or, comme ceux-ci n&#8217;ont pas, en général, un penchant très prononcé pour Chirac, il est possible que, s&#8217;ils s&#8217;agacent de tous les soutiens de gauche que récolte le patron du RPR, un bon nombre se remettent à voter Le Pen, ou le fassent pour la première fois. Si la défaite de ce dernier reste probable et si elle est évidemment souhaitable, le résultat du 5 mai pourrait être beaucoup plus serré que les sondages, pour l&#8217;instant, ne l&#8217;indiquent. Et un score élevé donnerait à Le Pen d&#8217;amples moyens pour déstabiliser le prochain gouvernement, quel qu&#8217;il soit.<br /> <br /> Alors il faut, sans démagogie, mesurer à sa juste valeur la réaction massive des jeunes, en particulier des lycéens, à l&#8217;annonce de la présence de Le Pen au deuxième tour, et souhaiter qu&#8217;à leur exemple les aînés se mobilisent encore davantage... à condition que tout cela ne soit pas un feu de paille mais, dans la meilleure tradition politique du pays, le début d&#8217;un mouvement qui aide l&#8217;humanité à s&#8217;orienter dans les tribulations qui l&#8217;attendent. La dépolitisation des années 1980-90 est à la fois un phénomène français, enraciné dans la fameuse "déception" de 1983, lorsque le gouvernement de Mitterrand a tourné le dos à son programme économique pour reprendre celui de Raymond Barre, désavoué deux ans plus tôt par les électeurs, et un phénomène mondial, contemporain du triomphe apparent du libéralisme. Les jeunes qui clament leur soif de voter, les adultes qui regrettent leurs démissions de naguère sont-ils décidés à combattre frontalement la misère et le sous-développement, où qu&#8217;ils soient ? Si leur élan retombe, les partisans de l&#8217;exclusion, de quelque drapeau qu&#8217;ils s&#8217;affublent, ont encore de beaux jours devant eux.<br /> <br /> Quant aux modalités de la lutte, je voudrais, en utilisant ici plus précisément ma compétence d&#8217;historien, mettre en garde contre les rapprochements simplistes entre le passé et le présent. Unique biographe français de Hitler, et l&#8217;un des rares (avec l&#8217;Américain John Lukacs) à lui reconnaître un immense talent politique, j&#8217;ai pris depuis longtemps l&#8217;habitude (dont je fais état ici publiquement pour la première fois), de comparer sa personnalité avec celle de Le Pen. Les traits communs ne manquent pas. Le plus frappant est leur aptitude à se faire oublier, pour surgir en position de force lors des échéances importantes. Il ne me paraît pas impossible que le plus jeune ait passé beaucoup de temps à étudier les actes et les discours de l&#8217;aîné. Mais je déconseille vivement à ses adversaires de l&#8217;affirmer comme une certitude et d&#8217;orner le portrait de Le Pen, au propre ou au figuré, d&#8217;une moustache carrée ou d&#8217;une croix gammée. Reprochons-lui ce que nous pouvons prouver. Le "point de détail" et le "Durafour-crématoire", à la fin des années 80, montrent qu&#8217;à cette époque il avait au moins un penchant pour l&#8217;outrage antisémite et la négation des chambres à gaz. De même, son discours de 1996 sur l&#8217;inégalité des races peut à bon droit lui être reproché, à condition de le dater. Aujourd&#8217;hui il prend grand soin de s&#8217;entourer, au moins un peu, de Juifs, anciens déportés de préférence, mais aussi d&#8217;Arabes, de Noirs et de handicapés : autant d&#8217;entorses à l&#8217;éthique nazie que Hitler, si démagogue, opportuniste et manipulateur qu&#8217;il fût, ne se serait jamais autorisées, pas plus qu&#8217;il ne se serait dit "socialement de gauche" -un mot qu&#8217;il ne savait prononcer qu&#8217;avec le plus profond dégoût. Alors, acceptons que l&#8217;histoire ait avancé, que nos valeurs aient gagné en audience, et critiquons les gens de maintenant dans des termes de maintenant, sous peine de leur donner des auréoles de martyrs et des milliers de bulletins de vote.<br /> <br /> Evitons donc l&#8217;insulte pure et simple, surtout si elle est méritée, car alors pourquoi se priver d&#8217;argumenter ? Toute assimilation au Führer, à moins qu&#8217;il ne soit pris la main dans le sac, permet à Le Pen de hurler à l&#8217;injustice, mais aussi de plaider qu&#8217;on ne trouve rien à redire à ses propositions. Et il est bien vrai que son mot d&#8217;ordre central, la "préférence nationale", n&#8217;est pas très aisé à contester. Comment nier qu&#8217;un gouvernement doive avant tout se préoccuper de ses ressortissants ? Or c&#8217;est bien là qu&#8217;il faut porter le fer, en prônant un patriotisme ouvert sur l&#8217;avenir, en montrant que la communauté nationale se construit en s&#8217;enrichissant d&#8217;apports extérieurs et que refuser, par exemple, les allocations familiales aux enfants d&#8217;immigrés, ce serait travailler nous-mêmes à ce que cette main-d&#8217;oeuvre, que notre propre démographie rend utile et sans doute pour longtemps, soit plus exposée à l&#8217;échec scolaire et à la délinquance, voire à la prostitution.<br /> <br /> La démocratie a partie liée avec la fin des violences, physiques ou verbales, et de toutes les justices qu&#8217;on se fait soi-même. En bornant la critique du Front national à ce qu&#8217;il est, dit et fait vraiment, nous la rendrons beaucoup plus efficace.<br /> <br /> François Delpla, le 30 avril 2002<br /> <br /> <br /> ==================================================================<br /> <br /> <br /> <br /> <span style="font-size: 16px;"> <strong> Le point sur mon travail </strong></span><br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> La politique française ayant provisoirement renoncé à nous surprendre, je voudrais profiter de cette fin d&#8217;année universitaire pour dresser un bilan de mes recherches, et des débats qu&#8217;elles suscitent.<br /> <br /> La rédaction de Churchill et Hitler continue et je suis de plus en plus surpris par la fécondité de ce sujet, rencontré par hasard. Je ne mesurais pas à quel point ces deux hommes étaient, à partir de 1935 environ, obsédés l&#8217;un de l&#8217;autre, et à quel point l&#8217;intuition de John Lukacs sur leur Duel pouvait être prolongée vers l&#8217;amont et vers l&#8217;aval (puisque lui-même situe cet affrontement entre le 10 mai et le 31 juillet 1940). En résumant, aux fins de sanction universitaire, mon travail sur l&#8217;année 1940, j&#8217;ai pris également conscience que la résistance inattendue de Churchill à ses efforts pour rétablir la paix après l&#8217;écrasement de la France, induisait chez le Führer une terrible tentation. Il avait tout calculé pour que survienne, à la fin de mai, un traité par lequel les autres grandes puissances auraient reconnu à l&#8217;Allemagne ses conquêtes orientales (aux dépens de la Pologne et de la Tchécoslovaquie) en échange d&#8217;une évacuation des terres occupées vers l&#8217;ouest. On aurait alors été loin de l&#8217;" espace vital " revendiqué dans Mein Kampf, formé d&#8217;immenses terres slaves dont l&#8217;Ukraine devait être le fleuron. Il n&#8217;y aurait pas renoncé, sans doute, mais on le voit mal se lancer immédiatement dans une guerre contre l&#8217;URSS. La prudence lui aurait dicté d&#8217;attendre un peu, notamment à cause du pacte germano-soviétique, conclu pour dix ans en 1939 : le violer à ce moment eût fait craindre à la France, à l&#8217;Italie, à l&#8217;Angleterre et aux Etats-Unis que le traité mettant fin à la guerre à l&#8217;ouest ne soit lui-même qu&#8217;un chiffon de papier.<br /> <br /> L&#8217;obstination churchillienne serait donc, pour cet homme à la fois rationnel et mystique, un signe du destin. Elle ne doit pas lui sembler bien dangereuse, tant l&#8217;écart est alors immense entre les envolées oratoires du premier ministre sur la victoire future et ses moyens de la faire advenir. En revanche, une telle obstination lui permet de dénoncer, peut-être en toute sincérité, un encerclement " juif " de l&#8217;Allemagne, en faisant cette observation, au demeurant exacte, que Churchill compte sur le concours de l&#8217;Armée rouge. C&#8217;est le sens que je donne à la différence entre un mémorandum du général Jodl (son principal conseiller militaire) daté du 30 juin et un exposé de Hitler devant les principaux chefs militaires, le 13 juillet : le premier texte dit qu&#8217;il faut observer avec l&#8217;URSS un statu quo, c&#8217;est-à-dire cultiver de bons rapports, de manière à isoler et à écoeurer l&#8217;Angleterre ; d&#8217;après le second, il faut envisager de lui faire la guerre. Pendant cette quinzaine, Hitler a donc décidé de profiter de l&#8217;entêtement de Churchill pour mobiliser pleinement et prochainement son peuple contre " le Juif ", afin de réaliser dans toute sa cruauté la " guerre de races " censée donner au Reich " de mille ans " ses sanglantes fondations.<br /> <br /> J&#8217;ai exprimé cette idée dans ma thèse, l&#8217;ai développée dans un article d&#8217;Histoire de guerre de mai 2002 sur la bataille d&#8217;Angleterre et compte l&#8217;approfondir dans Churchill et Hitler.<br /> <br /> Une autre avancée, présentée dans le hors-série trimestriel d&#8217;Histoire de guerre intitulé " Stratèges et stratégie de Napoléon à Schwarzkopf ", porte sur la garantie anglaise à la Pologne (31 mars 1939) : loin de résulter, comme Kershaw l&#8217;écrit après bien d&#8217;autres, d&#8217;une erreur de calcul (Hitler n&#8217;ayant, d&#8217;après cette version, pas prévu l&#8217;indignation anglaise consécutive à son entrée à Prague en violation des accords de Munich), cette garantie a été induite par une série de man&#339;uvres hitlériennes, tant en direction de la Pologne que de l&#8217;Angleterre. Ce qu&#8217;il devait éviter à tout prix, c&#8217;était une garantie anglo-soviétique et il y est fort bien parvenu.<br /> <br /> Sur la mise en débat de mes thèses, les progrès sont plus lents. Le présent site me vaut de temps en temps un court message de félicitations, plus rarement l&#8217;ouverture d&#8217;une discussion et presque jamais un écho de débats sur le 18 juin, Montoire, Hitler, Aubrac, etc., montrant que mon apport a été soit intégré, soit réfuté de manière raisonnée. La soutenance de thèse (cf. édito d&#8217;avril) a certes été une étape importante, puisque quatre universitaires de renom se sont frottés à mes analyses et ont estimé qu&#8217;elles émanaient d&#8217;un " véritable historien " (on lira ci-contre le résumé de leurs appréciations, ainsi que mon exposé introductif).<br /> <br /> La revue Histoire de guerre suit son bonhomme de chemin : l&#8217;édition mensuelle, à laquelle je collabore environ une fois sur deux, et le supplément trimestriel, désormais intitulé Guerre et histoire, dans la direction duquel je prends une responsabilité croissante. Je ne suis guère invité dans les médias en ce moment, ce qui s&#8217;explique en partie par le fait que mon dernier livre date un peu et que je suis en pleine élaboration du prochain. Néanmoins, l&#8217;émission L&#8217;esprit public de Philippe Meyer, traditionnellement consacrée en juillet à des biographies de dirigeants de la Seconde Guerre mondiale, vient d&#8217;enregistrer un débat sur Hitler avec, autour du spirituel animateur, Max Gallo, Jean-Claude Casanova, Edouard Husson et moi-même. Il sera diffusé un dimanche non encore fixé, entre 11 et 12h.<br /> <br /> On voit encore parfois paraître, sur des sujets que j&#8217;ai abordés, des livres qui ignorent et mes analyses et les documents que j&#8217;ai mis au jour. Parmi les plus récents j&#8217;en citerai deux, Otto Abetz et les Français de Barbara Lambauer (Fayard, 2001) et De Gaulle d&#8217;Eric Roussel.(Gallimard, 2002). N&#8217;ayant pas encore une bonne connaissance du second, je me contenterai ici de regretter, pour l&#8217;auteur du premier et la qualité de son ouvrage, une présentation fautive de la rencontre de Montoire (pourtant centrale pour son propos) : chronologie flottante des semaines de préparation, attribution à Abetz d&#8217;un rôle excessif aux dépens de Hitler et surtout, concernant le texte de la conversation, adhésion à la version éculée de l&#8217;interprète Schmidt au détriment du document d&#8217;archives (cf . p. 209 : " Pétain &#8217;met en garde contre un traité trop dur pour la France&#8217; ", ce qui est une pure affabulation et jure avec la soumission constante du maréchal envers le Führer).<br /> <br /> La Seconde Guerre mondiale et le nazisme restent, malgré les millions de pages écrites, des objets historiques relativement neufs : que cette vérité soit un peu mieux connue, et de passionnants débats vont s&#8217;ouvrir.<br /> <br /> <br /> le 23 juin 2002<br /> <br /> <br /> <br /> =================================================================<br /> <br /> <br /> <br /> <span style="font-size: 16px;"> <strong> Les fleurs du mal </strong></span><br /> <br /> <br /> <br /> <br /> A peine l&#8217;encre du précédent éditorial sur la diffusion de mon travail était-elle sèche (si cette expression est de mise dans notre univers virtuel) que paraissait dans une revue importante un article intéressant dans lequel mon dernier livre était ainsi présenté :<br /> <br /> "Les péripéties de ce vol et de la préparation et diffusion du discours du 18 juin sont présentées de façon remarquable dans l&#8217;ouvrage de François Delpla L&#8217;appel du 18 juin 1940, Paris, Grasset, 2000 "<br /> <br /> Je ne donnerai pas ici la référence, pour ne pas mettre en cause publiquement un chercheur compétent et beaucoup moins critiquable que bien d&#8217;autres, qui ne citent jamais un de mes livres alors que leur propos souvent devrait les amener à prendre position sur leurs analyses. En revanche, je donnerai cette référence à ceux qui me la demanderont.<br /> <br /> L&#8217;article, qui porte en partie sur le sujet du livre (les deux premières semaines du mouvement gaulliste) défend l&#8217;action du général de Gaulle contre certaines calomnies. Je reproche seulement à ce plaidoyer son classicisme. Des mensonges antigaullistes y sont mis en lumière, mais on cherche en vain la plus petite allusion aux omissions, aux simplifications, aux embellissements et, il faut bien le dire, aux mensonges qui émaillent (fût-ce avec les meilleures justifications possibles), le récit de cette quinzaine dans les mémoires du général, ou dans ceux du premier ministre anglais.<br /> <br /> La vérité chemine certes doucement mais à ce train-là nos petits-enfants seront morts avant qu&#8217;elle ne touche au but. Par exemple, comme on ne peut plus entièrement passer sous silence les entraves que Halifax mettait à l&#8217;action de Churchill, on commence très timidement à admettre que l&#8217;horaire et le texte du premier appel radiodiffusé du général n&#8217;en sont pas sortis indemnes. Mais on ne dit pas clairement :<br /> <br /> 1) que de Gaulle a prononcé un texte dont les deux premières phrases sont carrément pétainistes ;<br /> <br /> 2) que Churchill, le 17 juin, a très mal accueilli l&#8217;idée de cet appel et qu&#8217;il a été lui-même très difficile à convaincre -certes en raison de l&#8217;obstruction de Halifax, mais il n&#8217;est pas indifférent de savoir qu&#8217;il y avait cédé, ni interdit de se demander s&#8217;il avait, ce jour-là, autant conscience que de Gaulle qu&#8217;en France métropolitaine la partie était jouée et qu&#8217;un appel à désobéir à Pétain, pour être peu conforme aux usages des diplomates, était la seule solution antinazie.<br /> <br /> Encore une fois, je préfère cet article à bien d&#8217;autres travaux qui ressassent de vieilles théories en ignorant des décennies de découvertes plus récentes. Mais incontestablement, ceux-ci sont plus logiques.<br /> <br /> <br /> François Delpla, le 27 septembre 2002<br /> <br /> <br /> ===============================================================<br /> <br /> <br /> <br /> <span style="font-size: 16px;"> <strong><br /> </strong></span> Sun, 12 Aug 2018 15:19:45 +0200 éditos anciens 1 http://www.delpla.org/site/articles/articles-6-133+editos-anciens-1.php http://www.delpla.org/site/articles/articles-6-133+editos-anciens-1.php <span style="font-size: 16px;"> <strong>Editorial</strong></span><br /> <br /> <br /> <br /> <br /> Je compte essayer à l&#8217;avenir, vers le milieu de chaque mois, de présenter l&#8217;avancement de mon travail tout en l&#8217;insérant dans un ensemble plus vaste, allant des débats du Net à la marche du vaste monde. Il est à présent sous le coup du dénouement abracadabrantesque des élections américaines. Il semble que les commentaires irrévérencieux n&#8217;aient pas tenu plus de 24 heures (ils avaient même débarqué sur TF 1, mercredi 13 à 13h [1] !), sauf sans doute chez les plus rétifs. La démocratie démontrée, ou renforcée, par l&#8217;interdiction de recompter les bulletins, il fallait pourtant y penser. Le seul argument invoqué est la date limite de la proclamation des résultats, fixée paraît-il, par la loi, le 12 à minuit. Il serait donc plus légal de déclarer élu un candidat minoritaire ? Pense-t-on que le législateur avait ce cas de figure en tête et tenait à ce qu&#8217;il en fût ainsi ?<br /> <br /> Lorsque, dans un avenir imprévisible, les States détiendront un peu moins de leviers de commande et qu&#8217;on se sentira moins obligé de leur complaire, on retiendra sans doute l&#8217;événement comme le plus bel exemple d&#8217;un légalisme tatillon mis au service de la raison d&#8217;Etat. Mais dans l&#8217;intervalle, il sera intéressant d&#8217;observer le devenir de la cour suprême de Washington et de voir si son autorité n&#8217;est pas, tout de même, un peu écornée.<br /> <br /> Sur le front historique, un événement intéressant, peut-être capital, est l&#8217;accueil réservé au tome 2 de Kershaw sur Hitler, par Philippe Burrin dans le Monde du 1er décembre et par Olivier Wieviorka dans Libération du 7. Ces auteurs, dont le premier est l&#8217;un des spécialistes les plus autorisés, trouvent que cette fois la mayonnaise prend mal, entre l&#8217;étude des forces sociales et celle de la personnalité au pouvoir. Au-delà de ce cas, la question posée est celle du fonctionnalisme, une vision du nazisme apparue au début des années 60 en RFA et devenue rapidement hégémonique, du moins sur le terrain universitaire. Elle tendait à faire disparaître le Führer du débat, au profit d&#8217;une étude des rouages de sa dictature, censés remplir au jour le jour des " fonctions ". Ce regard se voulait scientifique. On invoquait l&#8217;école française des Annales pour reléguer les études mettant Hitler au centre dans l&#8217;enfer du " psychologisme " ou de l&#8217;" histoire-bataille ".<br /> <br /> Votre serviteur a, sur quelques forums, subi des assauts de ce genre, dont on trouvera les liens ci-après. Kershaw, dont les premiers travaux étaient purement fonctionnalistes, a abordé tardivement la question du rôle de Hitler et, dans un premier temps, a voulu l&#8217;insérer lui-même comme une fonction dans le processus de la décision nazie. Leader " charismatique ", il aurait créé des attentes et en serait devenu le prisonnier. Mais dans cette biographie, une autre panacée explicative prend le relais. Bien des nazis et bien des Allemands auraient, dans tous les domaines, " travaillé en direction du Führer ". L&#8217;expression est empruntée à un obscur bureaucrate, Werner Willikens, qui l&#8217;emploie une fois, en 1934. Or Kershaw l&#8217;introduit comme un leit-motiv dans tous ses développements, sans rappeler la rareté de son occurrence réelle, ce qui tend à créer l&#8217;impression que la formule était, sous ce régime, d&#8217;usage quotidien et quasiment rituel. Pourtant, l&#8217;auteur lui-même montre à profusion que les cadres du Troisième Reich, civils ou militaires, nazis ou non, qui voulaient justifier une décision se réclamaient non d&#8217;une vague " direction ", mais bien toujours d&#8217;une directive.<br /> <br /> J&#8217;ai moi-même travaillé sur Hitler au cours des derniers mois, en rédigeant avec deux autres auteurs un dossier sur lui, à paraître en mars dans "Histoire de guerre". Je n&#8217;en démords pas, bien au contraire : le Troisième Reich est sa chose et la Seconde Guerre mondiale son oeuvre. Les affirmations contraires ont été et restent souvent bien intentionnées. Il s&#8217;agit de ne pas attribuer trop d&#8217;intelligence à une oeuvre de destruction. Je persiste à ne pas voir l&#8217;intérêt de cette approche .<br /> <br /> <br /> le 17 décembre 2000<br /> <br /> [1] Le commentateur prétendait que les Etats-Unis "ne pourraient plus donner des leçons de démocratie" : sans doute, d&#8217;un point de vue moral, mais dans les faits ils ne s&#8217;en sont guère privés ! Peut-être est-il bon de rappeler quelques détails : Bush avait absolument besoin, pour être élu, d&#8217;être déclaré vainqueur en Floride, un Etat où la proclamation des résultats lui donnait une courte avance et où le nouveau comptage des bulletins, légalement exigible pas son rival démocrate Al Gore, était bien avancé et allait sans aucun doute conduire à l&#8217;inversion du résultat. C&#8217;est alors que la cour suprême ordonna purement et simplement l&#8217;arrêt du nouveau décompte, au nom d&#8217;une prétendue date-butoir impossible à transgresser (mais, elle-même étant souveraine, et fondée à dire le droit en cas d&#8217;ambiguïté, il ne tenait qu&#8217;à elle de juger qu&#8217;un léger retard était un mal bien moindre qu&#8217;un résultat faux). Or, les juges étant nommés par les présidents successifs en fonction des décès et des retraites, elle comptait alors une majorité de membres proches du parti républicain (note du 6 juillet 2007)<br /> <br /> ==========================================================<br /> <br /> <span style="font-size: 16px;"> <strong>Nazisme et stalinisme</strong></span><br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <em> (L&#8217;édito n° 2, aujourd&#8217;hui perdu, se présentait comme une lettre ouverte à Tzvetan Todorov -préalablement averti- et lui reprochait d&#8217;avoir, dans son livre au demeurant remarquable "Mémoire du mal, tentation du bien", parlé de la "table ronde" de Libération comme d&#8217;un conflit entre les Aubrac et "les historiens", alors qu&#8217;une toute petite fraction de ces derniers avait été l&#8217;objet du courroux, ô combien légitime, des deux résistants ) </em><br /> <br /> Tzvetan Todorov, informé par courrier de ma lettre ici ouverte, peaufine sans doute sa réponse. Je gagerais même qu&#8217;il lit mes livres, pour savoir à quel genre d&#8217;oiseau il a affaire. En attendant, en partie sous la stimulation du sien, je poursuis ma réflexion sur le totalitarisme, et plus précisément sur la pertinence et les limites de la comparaison entre la dictature de Hitler et celle de Staline.<br /> <br /> Dès les années 30, l&#8217;idée est venue à certains observateurs de ranger le régime de l&#8217;URSS et d&#8217;autres types de dictature sous l&#8217;étiquette du " totalitarisme ", un terme mis à l&#8217;honneur par Mussolini sous sa forme adjective, " totalitaire ". La cote de ce concept a connu des hauts et des bas, plus en fonction des avatars de la conjoncture polémique que des progrès de la connaissance. Mais ses adversaires n&#8217;ont pas été plus rigoureux que ses partisans : ils ont souvent usé d&#8217;arguments plus sentimentaux que scientifiques, les millions de Soviétiques tombés dans la lutte contre le nazisme rendant indécente, selon certains, toute comparaison entre les deux régimes.<br /> <br /> En histoire, la comparaison est toujours féconde ; l&#8217;important est d&#8217;établir les distinctions nécessaires. Ainsi, le nazisme peut aussi être comparé au colonialisme. Les ressemblances sont éclairantes et les différences également. Ce sera peut-être pour un autre édito !<br /> <br /> L&#8217;URSS et l&#8217;Allemagne nazie (écartons du propos l&#8217;Italie mussolinienne, pour laquelle des nuances s&#8217;imposeraient qui nuiraient à la clarté) pratiquent le culte du chef, le parti unique, la mise au pas des églises, l&#8217;exaltation de la force militaire, la surveillance des opinions, l&#8217;enfermement d&#8217;une partie de la population dans des camps, le déferlement d&#8217;une propagande mensongère sans contrepoids.<br /> <br /> Cependant, une différence abyssale rend ces ressemblances assez superficielles : la violence hitlérienne est tournée prioritairement vers l&#8217;extérieur (et vers les Juifs allemands, présumés étrangers), alors que Staline exerce la sienne avant tout envers ses compatriotes. A cet égard le propos de Hannah Arendt, largement fondé sur la comparaison des univers concentrationnaires, est peu convaincant. Le camp allemand avec sa "déshumanisation", c&#8217;est pour les Juifs et les étrangers. Certes Dachau est ouvert depuis 1933. Mais le camp allemand, avant 1939, sert surtout à faire comprendre aux militants de gauche qui commande, désormais, et l&#8217;immense majorité sont relâchés après de courts séjours. Même les Juifs, par exemple après la Nuit de Cristal. A l&#8217;époque, la purification ethnique passe par l&#8217;émigration. Le régime en tire d&#8217;immenses bénéfices politiques : d&#8217;une part, les Juifs qui s&#8217;y résolvent lui obéissent. D&#8217;autre part, étant obligés par la loi d&#8217;abandonner leurs biens, ils s&#8217;en vont comme des voleurs, comme si leur patrimoine avait été pris indûment à la race supérieure. Ainsi, dans tous les domaines, Hitler excelle à placer les gens devant des alternatives où, quels que soient leurs choix, il est gagnant.<br /> <br /> A côté de cet orfèvre, Staline est un automate. Sa terreur mécanique est, en temps de paix, infiniment plus meurtrière que celle de Hitler. Elle vise à engendrer chez tous la crainte de disparaître brusquement dans un trou sans fond. Tout est de bas étage ici, y compris la manipulation. Si Hitler y a puisé des leçons, c&#8217;est sur ce qu&#8217;il ne faut pas faire.<br /> <br /> Le régime de Staline est certes parfois expansionniste, mais dans d&#8217;étroites limites. Il borne ses ambitions à la sécurité de ses frontières pour pouvoir, précisément, traiter ses compatriotes comme bon lui semble. Les seuls peuples qui aient à craindre sont ceux qui ont l&#8217;infortune d&#8217;habiter des couloirs d&#8217;invasion et alors, c&#8217;est vrai, ils sont rudement traités... mais rien, là non plus, ne diffère substantiellement du sort réservé aux Soviétiques. Et il s&#8217;agit, dans la totalité des cas, de pays de second ordre, par la population et les ressources, alors que la théorie de "l&#8217;espace vital" réserve par droit divin à la puissance qui la professe d&#8217;immenses espaces jusque là sous-exploités par des sous-hommes. La mainmise soviétique sur l&#8217;Europe centrale en 1945 résulte d&#8217;une opportunité -le rival le plus proche dans ce secteur, l&#8217;Allemagne, est à terre- et spécule sur la lassitude et le désintérêt des autres puissances. Ce que Hitler veut, c&#8217;est la Russie soviétique elle-même (ici conquise, là vassalisée) et il ne peut l&#8217;obtenir que par la surprise d&#8217;un coup militaire écrasant, décourageant toute revanche, russe ou non. (ajout mai 2004)<br /> <br /> Reste le culte du chef. Loin d&#8217;être un point commun, c&#8217;est le meilleur révélateur des différences. Des plans quinquennaux à la "grande guerre patriotique", Staline exploite des succès discontinus et relatifs. Il ne crée, sauf chez les fanatiques, qu&#8217;un enthousiasme de commande. Rien de tel dans le nazisme ! Les compétences sont partout valorisées et fières de l&#8217;être à l&#8217;exception, très minoritaire, de celles des Juifs, les grands problèmes nationaux, traité de Versailles, réparations, chômage, sont réglés à un rythme soutenu, des référendums et des rassemblements montrent une adhésion populaire croissante. Le virage vers une nouvelle guerre est pris en douceur, son déclenchement provoque une déception vite effacée par des succès aussi éclatants que peu meurtriers... Cela se gâte certes ensuite, mais Hitler a accumulé tant de prestige, de leviers de commande et d&#8217;autorité qu&#8217;il peut sans trop de soubresauts se maintenir à la barre : il s&#8217;est rendu irremplaçable. Il parachève d&#8217;ailleurs sa mainmise par la Solution finale et le meurtre quotidien des Slaves, qui compromettent la grande masse du peuple en le lui faisant, là encore, subtilement comprendre.<br /> <br /> Il faut enfin mettre l&#8217;accent sur une autre différence, des plus significatives : la stabilité exceptionnelle du haut personnel allemand, qu&#8217;il soit nazi ou non (à l&#8217;unique exception du commandement de l&#8217;armée de terre), alors que Staline fait une grande consommation de cadres, y compris dans la répression.<br /> <br /> En somme, l&#8217;Allemagne et l&#8217;URSS sont toutes deux totalitaires, mais suivant des modalités bien différentes que l&#8217;usage d&#8217;un même concept mélange fâcheusement, sans rien clarifier. Ici le totalitarisme est subtil, là écrasant. Hitler laisse à bien des groupes l&#8217;illusion d&#8217;une relative liberté, une chose que Staline veut justement éradiquer pour que chacun ait souci d&#8217;obéir. Mais s&#8217;il est plus écrasant, le stalinisme est moins dégradant. On est moins atteint moralement, d&#8217;agir sous la contrainte en étant menacé dans sa vie ou au moins dans sa liberté, que de mettre le doigt dans un processus qui insensiblement vous rend coauteur du pire.<br /> <br /> <br /> <br /> le 7 février 2001<br /> <br /> ==========================================================<br /> <br /> <br /> <span style="font-size: 16px;"> <strong>IBM, l&#8217;Holocauste... et Todorov, et les Aubrac</strong></span><br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> Le livre récent et très médiatisé d&#8217;Edwin Black intitulé IBM et l&#8217;Holocauste a fait l&#8217;objet jusqu&#8217;ici d&#8217;un débat particulièrement superficiel... peut-être induit par une quatrième de couverture particulièrement réductrice.<br /> <br /> Il s&#8217;agit de journalisme américain, avec ce que cela implique de meilleur et de pire. Une grande capacité d&#8217;investigation et de renouvellement du regard se conjugue avec une naïveté manichéenne réelle ou feinte, au service d&#8217;objectifs politiques. Il n&#8217;y a pas de conclusion et les leçons de l&#8217;affaire sont tirées dans les pages introductives ou dans le corps de l&#8217;ouvrage, aux endroits les plus imprévus.<br /> <br /> La thèse est nouvelle, et convaincante :<br /> <br /> - si la firme américaine IBM n&#8217;est pas à l&#8217;origine du projet nazi de génocide, elle l&#8217;a facilité ;<br /> - si les nazis avaient de toutes façons les moyens de faire beaucoup de mal aux Juifs, la mise à leur disposition de la technique la plus avant-gardiste en matière de traitement mécanique de l&#8217;information, ancêtre direct de l&#8217;ordinateur, a joué un rôle amplificateur difficile à mesurer, mais plus encore à nier (de même que l&#8217;économie de guerre du Reich en a amplement bénéficié) ;<br /> - Tom Watson, le patron d&#8217;IBM, s&#8217;est personnellement investi dans le développement de sa filiale allemande, la Dehomag, tout en affectant, pour la galerie, de n&#8217;avoir aucune autorité sur elle (il s&#8217;agissait moins de prudence en vue du tribunal de l&#8217;histoire que de considérations à court terme) ;<br /> - cette collaboration n&#8217;avait pas seulement une finalité lucrative et un horizon borné aux bilans de fin d&#8217;année, elle signifiait aussi un investissement politique et idéologique, certes distinct de celui des nazis, mais largement convergent avec lui, s&#8217;agissant de lutte contre le péril rouge ou d&#8217;efforts pour présenter le Troisième Reich comme un Etat fréquentable (ce livre est le premier, à ma connaissance, qui mette en lumière le congrès berlinois de la Chambre de commerce internationale, présidée par Watson, fin juin 1937, en présence de Hitler, Göring et consorts : cela semble avoir été à l&#8217;économie ce que les JO, un an plus tôt, avaient été au sport) ;<br /> - Watson était un familier de Roosevelt et celui-ci ne sort pas indemne de l&#8217;affaire (le simple fait qu&#8217;il ait proposé à Watson le ministère du Commerce... ou l&#8217;ambassade de Londres montre que la nomination de Joseph Kennedy à ce dernier poste n&#8217;était pas un accident).<br /> <br /> Pour ce qui est de la naïveté réelle ou feinte, à visées politiques immédiates, le tableau n&#8217;est pas moins chargé. L&#8217;Allemagne aurait fait l&#8217;objet, dès le printemps 1933, d&#8217;un opprobre majoritaire sur la planète en général et aux Etats-Unis en particulier -cette affabulation crée de toutes pièces un contraste accablant pour IBM. Ses dirigeants sont présentés implicitement, et par endroits explicitement, comme des familiers de Mein Kampf, lu lui-même comme un clair programme de génocide. C&#8217;est oublier :<br /> <br /> - la force des sentiments pacifistes et/ou isolationnistes, particulièrement vifs aux Etats-Unis, qui incitaient de très braves gens à tempérer leur réprobation du nazisme, de peur d&#8217;en revenir à la situation de 1914 ;<br /> <br /> - surtout, l&#8217;extraordinaire duplicité de Hitler, jouant en virtuose de cet état d&#8217;esprit, laissant entendre qu&#8217;il respectait les traités et que Mein Kampf était un péché de jeunesse, qu&#8217;il ne voulait qu&#8217;expulser les Juifs et non les brutaliser, et aussi, peut-être même surtout, organisant une répartition des rôles entre de vilains nazis extrémistes, qu&#8217;il s&#8217;efforçait de contenir, et des dirigeants pondérés, dont l&#8217;influence, à condition que l&#8217;Occident leur témoignât de la compréhension, semblait garantir qu&#8217;il n&#8217;y aurait pas la guerre.<br /> <br /> Au premier rang de ces derniers figure l&#8217;inénarrable docteur Schacht, sur lequel n&#8217;existent encore que des biographies sucrées. Ce n&#8217;est pas sur ce point que le livre marquera un tournant. Schacht y est présenté comme un dirigeant allemand ordinaire que Watson aurait eu tort de fréquenter, sans que son rôle d&#8217;attrape-nigaud soit jamais mis en lumière.<br /> <br /> Pour l&#8217;instant, nos médias ont indûment réduit l&#8217;affaire à un débat " pour ou contre IBM ". On se contente souvent d&#8217;objecter à Black qu&#8217;on ne peut tout de même pas criminaliser le commerce et les investissements, ce qui répond très mal à son propos. Reste à espérer que les revues mensuelles ou trimestrielles, tout en le lisant plus attentivement, replaceront mieux que lui la question au sein des enjeux planétaires des années 30. Voilà qui me fournit une transition avec mon deuxième sujet, la prétendue affaire Aubrac.<br /> <br /> Incontestablement la calomnie a reculé. On se remet tout doucement à parler des Aubrac comme " avant ". L&#8217;ennui, c&#8217;est que la calomnie de Chauvy n&#8217;a pas été clairement dénoncée comme telle, si ce n&#8217;est par des jugements judiciaires très insuffisamment médiatisés. C&#8217;est précisément pourquoi je m&#8217;en prends aux deux pages de Todorov (cf. l&#8217;édito n° 2), noyées au milieu d&#8217;un bon livre (il a fini par me répondre et je n&#8217;en dirai rien ici, à sa demande, sinon qu&#8217;il ne semble pas encore tout à fait convaincu par mes objections). Il ne faut pas que Chauvy s&#8217;en tire comme cela, ni ceux qui le lâchent aujourd&#8217;hui (je pense au livre collectif Jean Moulin face à l&#8217;histoire, Flammarion, 2000, p. 189) après l&#8217;avoir, au moins en partie, approuvé. On fait courir le bruit qu&#8217;on a toujours révéré le comportement résistant des Aubrac et qu&#8217;on s&#8217;est borné, en 1997, à leur poser d&#8217;innocentes questions, qu&#8217;ils auraient accueillies avec une susceptibilité maladive. Or ils ont bel et bien été accusés de trahison par Vergès, c&#8217;est bel et bien sur un mémoire de cet avocat que s&#8217;est articulé le livre de Chauvy et c&#8217;est bel et bien ce livre qui a été peu clairement dénoncé par la plupart de ceux qui en ont traité. Reste une rumeur diffuse, qui ne mourra pas toute seule.<br /> <br /> C&#8217;est l&#8217;objet de l&#8217;article " L&#8217;évasion de Raymond Aubrac " que je termine actuellement en vue du n° de juin d&#8217;<em>Histoire de guerre.</em><br /> <br /> <br /> <br /> le 8 avril 2001<br /> <br /> ================================================================<br /> <br /> <br /> <span style="font-size: 16px;"> <strong>Churchill et Pearl Harbor<br /> </strong></span><br /> <br /> <br /> <br /> A présent que mon article sur l&#8217;évasion de Raymond Aubrac est en librairie (<em>Histoire de guerre</em>, numéro de juin), l&#8217;actualité historique, de plus en plus conditionnée par Hollywood, ramène sous les projecteurs un autre calomnié que j&#8217;aime défendre, Winston Churchill.<br /> <br /> La vieille théorie, sans cesse renaissante, suivant laquelle Roosevelt, prévenu de l&#8217;attaque japonaise, a laissé faire pour donner à son opinion publique un électrochoc, a enfanté en 1991 un rejeton étonnamment vigoureux avec le livre de James Rusbridger, cosigné par Raymond Nave, La trahison de Pearl Harbor. Roosevelt, dit cet auteur, ne savait sans doute rien mais Churchill était parfaitement informé, et a omis de le prévenir.<br /> <br /> La démonstration s&#8217;appuie sur des spéculations concernant les décryptements des codes navals japonais par le renseignement britannique, que les spécialistes ont réduites à néant. D&#8217;autre part, la mauvaise littérature historique, contrairement à la mauvaise monnaie, ne chasse pas nécessairement la bonne mais, bien souvent, fait surgir de nouveaux renseignements. En l&#8217;occurrence, le gouvernement Major a décidé de " déclassifier " les cartons d&#8217;archives contenant les messages décryptés que Churchill recevait chaque jour sur son bureau, et que souvent il annotait. J&#8217;ai étudié moi-même cette source extraordinaire. Elle permet d&#8217;établir que le premier ministre était fort perplexe, jusqu&#8217;au 7 décembre 1941, date de Pearl Harbor, sur les intentions du Japon, comme d&#8217;ailleurs sur celles des Etats-Unis.<br /> <br /> Il était hanté par une crainte : que le Japon, dont l&#8217;intention d&#8217;entrer en guerre à partir du 29 novembre était connue, à Londres comme à Washington, par les décryptements " Magic ", n&#8217;attaque que des colonies européennes (anglaises et hollandaises), ou encore la Thaïlande, et que l&#8217;Angleterre se retrouve avec une guerre de plus sur les bras, sans soutien militaire américain. Il s&#8217;efforçait vainement d&#8217;obtenir de Roosevelt un clair avertissement que son pays ne resterait pas les bras croisés devant une telle agression. Dans ces conditions, lui qui depuis la chute de la France soignait particulièrement ses relations avec les Etats-Unis et se faisait un plaisir de les alerter sur tout comportement agressif de l&#8217;Allemagne ou de ses alliés, aurait eu une raison de plus de le faire, s&#8217;il avait eu vent de la mise en route des porte-avions nippons vers Hawaï : cela aurait résolu son problème, et le plus tôt était le mieux.<br /> <br /> Le vrai mystère de Pearl Harbor, dont les Etats-Unis n&#8217;ont pas fourni l&#8217;explication qu&#8217;on leur a, il est vrai, peu demandée, réside dans le motif de leur brusque rupture, le 26 novembre, de négociations avec les ambassadeurs japonais Nomura et Kurusu qui semblaient en très bonne voie. Il était question d&#8217;un " modus vivendi " de trois mois pendant lequel les Japonais n&#8217;auraient mené aucune offensive, moyennant une levée partielle de l&#8217;embargo sur le pétrole. Le secrétaire d&#8217;Etat Hull durcit tout-à-coup les bases de la négociation, sans dire pourquoi, et le clan pacifiste de Tokyo, encore très pugnace, fut désarçonné sur l&#8217;heure.<br /> <br /> Il semble que Roosevelt, dont la marge de manoeuvre était de toute façon très étroite, ait sous-estimé l&#8217;audace des Japonais, attendant bien plutôt leur assaut aux Philippines, s&#8217;ils s&#8217;en prenaient à une possession américaine. Or aux Philippines ils pouvaient frapper, depuis Taiwan, dès le lendemain de la rupture des négociations. Mais comme ils avaient décidé de frapper à Hawaï, il leur fallait pour acheminer leurs forces un délai de 11 jours, dont personne ne comprit la signification, et que Roosevelt prit sans doute pour un signe de faiblesse. Il y avait à cet égard un précédent : au lendemain de la chute du premier ministre pacifiste Konoye (25 octobre), lui-même victime du refus de Roosevelt de lui accorder une rencontre au sommet (à Hawaï !) après lui avoir laissé à cet égard des espoirs, tout le monde s&#8217;attendait à ce que son successeur, le martial général Tojo, attaque tout de suite, or il avait renoué les négociations. Roosevelt s&#8217;attendait vraisemblablement à une évolution analogue et avait d&#8217;ailleurs repris certains contacts.<br /> <br /> J&#8217;ai écrit là-dessus tout un livre, Les nouveaux mystères de Pearl Harbor, en 1995 et, comme il est resté inédit, j&#8217;ai décidé de le mettre en ligne, à l&#8217;occasion de ce soixantième anniversaire. On en trouvera bientôt les premiers chapitres ici-même.<br /> <br /> <br /> <br /> le 27 mai 2001<br /> <br /> ================================================================<br /> <br /> <br /> <span style="font-size: 16px;"> <strong>De grands projets ! </strong></span><br /> <br /> <br /> <br /> Ce site consacré au nazisme et à la seconde guerre mondiale va fêter bientôt ses neuf mois d&#8217;existence, qui peuvent être considérés comme une gestation. Son principal auteur, tard venu aux technologies nouvelles, espère à présent les maîtriser suffisamment pour alimenter lui-même ces pages, dont l&#8217;ami Kadari restera le grand maître sur le plan graphique.<br /> <br /> Le fait de n&#8217;être plus hébergé par 1939-45.org permet entre autres avantages d&#8217;offrir aux visiteurs un moteur de recherche interne. Ils pourront ainsi prendre connaissance de mes travaux sur divers personnages (Churchill, Hitler, de Gaulle, les Aubrac etc.) ou sur certains sujets (Montoire, Pearl Harbor, le Haltbefehl...) autrement qu&#8217;en se guidant sur les titres du sommaire. Je vais essayer d&#8217;intégrer plus systématiquement et plus régulièrement des liens entre ce site et mes interventions sur les forums de discussion, et de faire aussi des passerelles avec ma messagerie, lorsque les personnes qui m&#8217;écrivent consentent à ce que leurs textes et leurs e-mails soient publiés (je leur demande de le préciser).<br /> <br /> Avec une expérience d&#8217;internaute vieille d&#8217;un peu plus d&#8217;un an, je peux dire d&#8217;ores et déjà que ce média complète fort heureusement ceux dont je disposais auparavant, pour faire connaître et mettre en débat mes découvertes et mes cogitations. En étant plus ouvert sur l&#8217;ensemble de la Toile, cet espace devrait jouer toujours mieux son rôle de carrefour des recherches sur la seconde guerre mondiale considérée dans sa globalité, c&#8217;est-à-dire en n&#8217;isolant ni les théâtres d&#8217;opérations, ni les questions militaires ou politiques, mais en essayant d&#8217;apprécier les décisions de chaque acteur en fonction du tableau d&#8217;ensemble qu&#8217;il pouvait avoir dans l&#8217;esprit. D&#8217;où un refus des condamnations simplistes (du pacte germano-soviétique aux décisions d&#8217;Yalta en passant par l&#8217;armistice franco-allemand), qui n&#8217;empêche pas, bien au contraire, de mesurer les responsabilités et de mettre en relief les actes dictés par le courage et la clairvoyance.<br /> <br /> Le c&#339;ur de l&#8217;affaire est à mon avis, encore bien peu ou bien timidement partagé, le talent de Hitler joint à la cohérence de son projet. Pétain n&#8217;est pas d&#8217;abord un traître, mais un ébloui et un manipulé.<br /> <br /> Quelles leçons en tirer pour nous guider dans le monde actuel ? Je suis le premier à dire que l&#8217;aventure hitlérienne est unique et non reproductible. Cependant la tromperie politique continue d&#8217;exister, et l&#8217;aveuglement général des années trente devant celle de Hitler a d&#8217;autant plus à nous dire que les manipulateurs d&#8217;aujourd&#8217;hui sont plus bêtes et plus prévisibles. La grande leçon est le refus de l&#8217;amalgame. Les forces de gauche ont été bien sottes de mettre à toutes les sauces le concept de " fascisme ", qui était pour Hitler un commode paravent de sa brutalité spécifique. Combien, au début de 1938, s&#8217;imaginaient que le front à défendre se trouvait en Espagne et oubliaient le programme nazi d&#8217;expansion vers l&#8217;est qui allait si rapidement modifier la donne ?<br /> <br /> Il importe plus que jamais d&#8217;examiner les faits sans moralisme ni métaphysique, sans postuler l&#8217;existence d&#8217;esprits malins ou de complots planétaires. En décapant les couches de vernis mythique déposées sur Hitler et en analysant avec précision les comportements de ses contemporains, nous nous entraînons mutuellement à récuser les amalgames d&#8217;aujourd&#8217;hui.<br /> <br /> <br /> le 18 juillet 2001 Sun, 12 Aug 2018 11:10:56 +0200 De Mein Kampf en Céline : arrêtons de tout mélanger ! http://www.delpla.org/site/articles/articles-6-131+de-mein-kampf-en-celine-arretons-de-tout-melanger.php http://www.delpla.org/site/articles/articles-6-131+de-mein-kampf-en-celine-arretons-de-tout-melanger.php ........................................<span style="font-size: 16px;"><strong> De Mein Kampf en Céline : arrêtons de tout mélanger ! </strong></span><br /> <br /> <a href="http://www.delpla.org/site/articles/articles.php?cat=6&amp;id=129">éditorial précédent</a><br /> <br /> Le Landerneau médiatique et politique parisien retentit de harangues contradictoires à propos de l&#8217;intention manifestée par la maison Gallimard de rééditer trois pamphlets antisémites de l&#8217;auteur du <em>Voyage au bout de la nuit</em> (1932) et de <em>Mort à crédit </em>(1936) : <em>Bagatelles pour un massacre </em>(1937), <em>L&#8217;Ecole des cadavres</em> (1938) et <em>Les beaux draps</em> (1941), jamais réédités après l&#8217;Occupation par la volonté même de l&#8217;auteur, décédé en 1961, puis de sa veuve. Laquelle, âgée de 105 ans, vient de lever son veto.<br /> <br /> On entend beaucoup de considérations sur la qualité du style de l&#8217;auteur, qui pour les uns justifierait une réédition en dépit des lois contre le racisme et l&#8217;appel au meurtre, et pour les autres serait tombée à zéro après<em> Mort à crédit</em>.<br /> <br /> On voit aussi resurgir le débat de 2015 sur la réédition de <em>Mein Kampf</em>, et l&#8217;idée à laquelle beaucoup s&#8217;étaient alors ralliés : rééditer, soit, mais avec un lourd appareil critique expliquant page après page que ce qu&#8217;on lit n&#8217;est pas convenable.<br /> <br /> Les deux cas diffèrent beaucoup : le nom de Hitler est connu d&#8217;un très large public à travers le monde, et guère moins le fait qu&#8217;il a été à la tête d&#8217;une très grande puissance, laquelle a commis alors de très grands dégâts, dans le droit-fil de son livre. Ni Céline, ni sa prose ne partagent cette condition et, dans ce cas, une édition dûment annotée et préfacée s&#8217;impose davantage. Il faut simplement souhaiter que la critique soit intelligente et stimule l&#8217;intelligence du public, plutôt que d&#8217;asséner des évidences jusqu&#8217;à la nausée.<br /> <br /> A cet égard, l&#8217;historien a particulièrement son mot à dire pour rendre cette lecture édifiante, au bon sens du terme. Céline est un cas chimiquement pur de satellisation par Hitler d&#8217;un esprit qui aurait pu suivre de tout autres voies, et ne se comprend plus lui-même après 1945. Les notations antisémites sont en effet fort épisodiques dans son &#339;uvre avant 1937. Un basculement semble se produire dans un premier et très court pamphlet, <em>Mea culpa</em>, consécutif à un séjour en URSS et d&#8217;un anticommunisme parent de celui des nazis, sans que le régime stalinien soit pour autant qualifié de juif. La mise en orbite s&#8217;amorce dans <em>Bagatelles</em> et la vitesse de croisière est atteinte avec <em>L&#8217;Ecole</em>, où on peut lire :<br /> <br /> " Qui a fait le plus pour l&#8217;ouvrier ? c&#8217;est pas Staline, c&#8217;est Hitler. Toutes les guerres, toutes les révolutions, ne sont en définitive que des pogroms d&#8217;Aryens organisés par les Juifs. Le Juif négroïde bousilleur, parasite tintamarrant, crétino-virulent parodiste, s&#8217;est toujours démontré foutrement incapable de civiliser le plus minime canton de ses propres pouilleries syriaques. " <br /> <br /> Ce raccourci, dans lequel on est bien obligé de reconnaître un grand talent de synthèse, résume à lui seul une bonne part de <em>Mein Kampf</em>, avec son culte de l&#8217;Aryen, son populisme, son explication des guerres et des révolutions, sa répulsion devant les masses asiatiques et africaines, sa vision du Juif parasite, imitateur, incapable de fonder un Etat, sa caractérisation du communisme comme une imposture et du nazisme comme un régime social, son allégeance envers Hitler et par-dessus tout, peut-être, son mimétisme envers ce qui est présenté comme détestable : il semble urgent de ressembler au Juif pour mieux le combattre, de répudier, à sa suite, toute correction et toute civilisation, de se vautrer comme lui dans la grossièreté et la pouillerie, et de l&#8217;imiter en tant que fauteur de pogroms.<br /> <br /> Cette amorce de critique me semble pouvoir être prolongée tout au long des trois pamphlets. Ah oui, il y a là de quoi édifier en amusant !<br /> <img src="http://www.delpla.org/site/upload/9782213700496_001_t.jpeg]9782213700496-001-T.jpeg" alt="" class="valign_" /><br /> Il faudra d&#8217;autre part poursuivre les recherches, amorcées par <a href="http://www.fayard.fr/celine-la-race-le-juif-9782213700496">Pierre-André Taguieff et Annick Duraffour</a>, sur les connexions nazies qui ont aidé à la satellisation, notamment la fréquentation à Paris, à la fin des années 30, d&#8217;Arthur Pfannstiel, l&#8217;un des principaux agents du SD dans les milieux culturels français. L&#8217;écrivain ne s&#8217;est pas seulement documenté, il a été documenté, par Hitler, Goebbels et Rosenberg eux-mêmes, à travers une courte chaîne d&#8217;intermédiaires, dans le cadre d&#8217;une vaste conspiration destinée à terrasser militairement la France et, surtout, à la convertir elle-même en satellite d&#8217;une Allemagne dominant l&#8217;Europe pour un millénaire, au moins.<br /> <br /> Frémainville, le 11 janvier 2018<br /> <br /> <br /> PS.- (13 janvier) Gallimard renonce à cette publication et l'a annoncé une heure à peine après la publication de ce qui précède : me serais-je mal fait comprendre ??!!<br /> <br /> Cette polémique est caractéristique de notre dangereuse époque,où se forment sur n'importe quel sujet des camps antagonistes, aussi excessifs et peu regardants l'un que l'autre.<br /> <br /> D'un côté, un torrent de fiel que certains brûlent de sortir d'un charitable oubli, de l'autre des pratiques qui échappent malaisément et maladroitement au reproche de censure voire de dictature : un premier ministre qui monte au créneau pour dicter sa conduite à un éditeur, une méfiance viscérale envers le goût du lecteur et son intellect, une levée de boucliers bien-pensants qui donne à l'oeuvre qui finalement restera sous le boisseau les charmes de l'interdit...<br /> <br /> Alors qu'il eût été si simple de remarquer qu'il s'agissait d'une embardée nazie, pilotée comme telle depuis Berlin et laissant le chauffeur groggy après 1945... et de laisser Gallimard en tirer, le plus librement possible, les conséquences. Wed, 21 Feb 2018 17:22:01 +0100 L'HISTOIRE, UN PRODUIT DE PREMIERE NECESSITE ! http://www.delpla.org/site/articles/articles-6-129+l-histoire-un-produit-de-premiere-necessite.php http://www.delpla.org/site/articles/articles-6-129+l-histoire-un-produit-de-premiere-necessite.php <span style="font-size: 15px;"><strong> L'HISTOIRE, UN PRODUIT DE PREMIERE NECESSITE ! </strong></span><br /> <br /> <br /> Depuis le <a href="http://www.delpla.org/site/articles/articles-6-121+qui-a-dit-que-l-histoire-ne-repassait-pas-les.php">dernier éditorial</a>, publié à la veille du premier tour de la présidentielle française, l'histoire est plus instrumentalisée que jamais.<br /> <br /> De « colonisation, crime contre l&#8217;humanité » en approximations sur un édit de François 1er, l'élu se révèle inculte et, pour l'instant, incurable, faute peut-être de recourir aux membres les moins ignares de son entourage -il doit bien s'en trouver ! Son double échec à Normale sup (une condition que je partageai avant de m'en affranchir à mon troisième essai), <a href="http://www.parismatch.com/Actu/Politique/Quand-Emmanuel-Macron-trop-amoureux-echouait-a-Normale-Sup-1190762">officiellement </a>dû à ses émois de jeune mâle, doit peut-être quelque chose à sa très sarkozyenne façon de penser que le culot à l'oral rattrape toutes les lacunes de la préparation. <br /> <br /> Mais parmi les présidents de la Cinquième, c'est à Giscard qu'il fait le plus penser. Notamment par sa façon de se présenter comme un commencement absolu, tel l'élu de 1974, départagé par la photo-finish d'avec François Mitterrand et proclamant aussitôt "une ère nouvelle dans la politique française" !<br /> <br /> Autres temps, autres épouvantails : ici c'est une prétendue résurgence du fascisme, et non une gauche en pleine ascension, qui a rabattu l'électorat vers les bras protecteurs de la réaction.<br /> <br /> Précédent plus inquiétant : l'autocratique président, que le fait même d'avoir un premier ministre semble indisposer au plus haut point, défie ouvertement "la rue" au moyen de textes appelés "ordonnances". Cela fait peu résistiblement penser à Charles X, le dernier Bourbon "légitime", dont les erreurs eurent le mérite de faire progresser la démocratie (même si la victoire de la rue fut provisoirement confisquée par un Bourbon à peine plus présentable), mais aussi une conséquence grosse de multiples catastrophes : la conquête de l'Algérie. L'impopulaire majesté avait cru se sauver en amusant le peuple par des succès militaires exotiques. Nous eûmes de cela chez Sarkozy puis Hollande et il n'y a hélas aucune raison de penser que leur successeur renonce à la recette, témoin ses mimiques et ses accoutrements de militaire en campagne.<br /> <br /> Sarkozy, Hollande, Fillon, Cazeneuve, Raffarin, Royal, Juppé finis, <br /> Valls, Villepin, Bayrou et les Le Pen mal en point : les têtes d&#8217;affiche de la politique française ont mal passé l&#8217;année 2017. Deux partis surgis de nulle part, République en marche et France insoumise, ont raflé 45% des voix au premier tour et se partagent l&#8217;attention. A gauche, le rapport de forces vieux de quatre décennies entre un PS écrasant et un PCF impuissant s&#8217;est brusquement inversé. Le tout sur fond de problèmes domestiques et mondiaux longtemps négligés par des politiques qui naviguent à vue, et requérant d&#8217;urgence des décisions de fond. <br /> <br /> Le Troisième Reich s&#8217;invite dans les débats, plus que jamais. Non seulement au second tour de la présidentielle, mais par des tentatives récurrentes d&#8217;assimiler Mélenchon à Hitler ou par le regrettable discours de Macron lors de la commémoration du Vel d&#8217;Hiv, attribuant plus encore que Hollande ce crime nazi, relayé servilement par Vichy, à un antisémitisme d&#8217;origine française. <br /> <br /> Nous avons certes échappé à la police des manuels scolaires que promettait Fillon à grands coups d&#8217;injection de « roman national ». Reste à prendre la mesure de l&#8217;emprise et de l&#8217;habileté hitlériennes, pour aider la France à renouer avec le meilleur de son passé, en critiquant les élites qui n&#8217;avaient rien vu venir et en prenant en compte les entraves que la situation d&#8217;armistice imposait à tous les habitants du pays.<br /> <br /> <br /> Frémainville, le 24 septembre 2017. Thu, 11 Jan 2018 12:42:01 +0100 QUI A DIT QUE L'HISTOIRE NE REPASSAIT PAS LES PLATS ? http://www.delpla.org/site/articles/articles-6-121+qui-a-dit-que-l-histoire-ne-repassait-pas-les-plats.php http://www.delpla.org/site/articles/articles-6-121+qui-a-dit-que-l-histoire-ne-repassait-pas-les-plats.php Marx avait tout faux, au moins sur un détail.<br /> <br /> <br /> Le prophète barbu, enfin celui du XIXème siècle, disait, commentant notre première élection présidentielle qui avait vu le triomphe de Louis-Emmanuel Bonaparte en décembre 1848 :<br /> <br /> Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d'ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. Caussidière pour Danton, Louis Blanc pour Robespierre, la Montagne de 1848 à 1851 pour la Montagne de 1793 à 1795, le neveu pour l'oncle.<br /> <br /> L'histoire de France est en train de le faire mentir. Non seulement elle fait repasser devant nous un plat de mai 2005, mais il a meilleure allure et cuisinier plus expérimenté. La farce, c'était la fois d'avant.<br /> <br /> D'autant plus que les princes-présidents qui encore nous gouvernent auront plus de mal à faire obstacle au verdict des urnes.<br /> <br /> Miracle, certes, et chance à saisir d'urgence, car une troisième présentation n'est nullement garantie.<br /> <br /> <br /> Frémainville, le 20 avril 2017<br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <br /> <a href="http://www.delpla.org/site/articles/articles-6-118.php?com=0#anchor_articles">édito précédent</a> Sun, 24 Sep 2017 08:19:01 +0200 Progrès et limites de la recherche récente sur le nazisme http://www.delpla.org/site/articles/articles-6-118+progres-et-limites-de-la-recherche-recente-sur-le-nazisme.php http://www.delpla.org/site/articles/articles-6-118+progres-et-limites-de-la-recherche-recente-sur-le-nazisme.php <span style="font-size: 15px;">Progrès et limites de la recherche récente sur le nazisme</span><br /> <br /> Les progrès de l&#8217;historiographie du Troisième Reich entamés au lendemain de la guerre froide se sont accélérés en 2016&#8230; et, parallèlement, les résistances se sont durcies. Le groupe ISSN <a href="https://www.facebook.com/groups/StudyOfNS/">https://www.facebook.com/groups/StudyOfNS/</a> , sur Facebook, s&#8217;efforce de mettre les nouveautés en débat sans délai.<br /> Le travail au long cours d&#8217;Emmanuel Faye sur le nazisme de Martin Heidegger a connu une étape essentielle avec la publication, à l&#8217;automne, d&#8217;un livre sur les rapports du philosophe avec sa disciple Hannah Arendt. Les réactions hostiles d&#8217;une partie de l&#8217;intelligentsia française, souvent avant toute lecture <a href="https://blogs.mediapart.fr/gildas-le-dem/blog/151016/arendt-heideggerienne-antisemite-et-nazie-vraiment/commentaires">https://blogs.mediapart.fr/gildas-le-dem/blog/151016/arendt-heideggerienne-antisemite-et-nazie-vraiment/commentaires</a> , sont en elles-mêmes un événement historique intéressant. Comme personne n&#8217;ose plus nier l&#8217;antisémitisme de Heidegger après la publication des Cahiers noirs (dont, la traduction française se fait attendre, alors que la France était et reste le pays où la « pensée » de Heidegger est le plus favorablement reçue), tout se passe comme si on voulait cette fois occire le porteur de mauvaises nouvelles en lui reprochant de nazifier aussi Arendt&#8230; et on prolonge sans vergogne la courbe vers Levinas, Ricoeur ou Derrida, en accusant Faye d&#8217;être amateur d&#8217;autodafés. Las, il s&#8217;affirme non seulement comme un analyste épris de nuances, mais comme un lecteur boulimique qui serait le premier frustré si une catastrophe, naturelle ou non, le privait de ses objets favoris.<br /> <br /> Les historiens doivent maintenant se saisir de ces données pour mieux comprendre la postérité du nazisme, pendant la guerre froide en particulier, mais aussi le nazisme lui-même. La question d&#8217;une influence de Heidegger sur Hitler, prudemment posée par Faye dans son livre de 2005, me semble (à la lecture, également, de la biographie de Guillaume Payen) se résoudre par la négative ; reste la question inverse : dans quelle mesure l&#8217;astre hitlérien a-t-il satellisé une star intellectuelle (la question vaut aussi pour Carl Schmitt, Konrad Lorenz, Arnold Gehlen et beaucoup d&#8217;autres) ? Elle me semble, cette mesure, immense, tant pendant la période nazie que par la suite (du moins dans le cas du philosophe). Heidegger a d&#8217;abord, en Hitler, reconnu (vers 1930) le surgissement de l&#8217;Etre qu&#8217;il appelait de ses v&#339;ux dans Sein und Zeit (1927), puis a tout pardonné à cet Etre suprême, pire, a cherché à justifier les plus indéfendables de ses actes et à y conformer son système. Après 1945, il a fait mine de se rétracter sans jamais le dire et sans exprimer de regrets, plaignant au contraire les Allemands pour les misères endurées à la fin et au lendemain de la guerre, sans un mot de compassion à l&#8217;égard des Juifs. Il s&#8217;est mis, pour parachever sa dévotion à l&#8217;Etre de la plus irrationnelle façon, à dénigrer la raison et il a décrété la fin de la philosophie. Quant à Hannah Arendt, qui pendant la période nazie avait dénoncé le comportement de son maître, elle s&#8217;est réconciliée avec lui à la fin des années 40, non seulement personnellement mais intellectuellement, retombant sous sa dépendance&#8230; en matière philosophique sinon politique : elle convient que la philosophie touche à sa fin, sans pour autant devenir nostalgique du nazisme ou antisémite. Elle n&#8217;est cependant pas exempte d&#8217;un certain aristocratisme, qui l&#8217;amène à se méfier de la démocratie et du suffrage universel, suspects d&#8217;ouvrir la voie au totalitarisme.<br /> <br /> Thomas Weber , un historien allemand établi en Ecosse, a produit un nouveau livre sur Hitler après sa très remarquée Première guerre de Hitler , intitulé Comment Hitler est devenu nazi. Il est à craindre, d&#8217;après ses interviews dans la presse, que l&#8217;ouvrage soit moins intéressant. Le précédent éclairait le contexte de l&#8217;engagement de Hitler dans la Grande Guerre, en exploitant d&#8217;ingénieuse façon les archives de son régiment. A présent, pour exposer son évolution politique entre 1919 et 1926 (date de la fin de rédaction de Mein Kampf), Weber met bout à bout des témoignages sur Hitler et des textes de lui, sans reconstituer la logique de sa démarche. Il s&#8217;ensuit qu&#8217;il apparaît comme un caméléon idéologique jusqu&#8217;à ce que deux mentors, le capitaine Mayr et l&#8217;écrivain Eckart, lui donnent une armature intellectuelle, on ne sait pourquoi, définitive. Weber, après d&#8217;autres, lui prête ainsi des idées de gauche jusqu&#8217;en mai 1919, lorsque s&#8217;effondre l&#8217;éphémère république munichoise des conseils. Il avait jusque là docilement servi des gouvernements bavarois à direction socialiste, et même brièvement communiste, sans songer à démissionner. Cependant, objecte Othmar Plöckinger, un Röhm était dans le même cas ainsi, au plan national, qu&#8217;un Hindenburg, que personne ne soupçonne de s&#8217;être acoquinés avec les marxistes ! Weber se réclame de Konrad Heiden, le premier biographe de Hitler (1936), qu&#8217;il prétend « presque oublié », et qui, à côté de quelques intuitions brillantes, charriait beaucoup de préjugés antinazis primaires. Le moindre n&#8217;était pas la peinture de Hitler en démagogue tributaire, pour bâtir son idéologie, des réactions de son public.<br /> Plöckinger fait partie des quatre auteurs de l&#8217;édition critique de Mein Kampf parue au début de l&#8217;année. Il avait mis en évidence, dans deux ouvrages précédents, un fait capital, que cette édition étaye mieux encore : Hitler a écrit son livre tout seul. Les collaborateurs qu&#8217;on lui prêtait, notamment Rudolf Hess, Emil Maurice ou Bernhardt Stempfle, ne s&#8217;étaient occupés ni de la rédaction ni même de la dactylographie. Cependant, s&#8217;agissant du premier, la rumeur de sa collaboration avait été lancée par les nazis ! En 1933, un livre hagiographique largement diffusé avait raconté que Hess avait, dans la prison de Landsberg, tapé le manuscrit dans la cellule de Hitler et sous sa dictée : un moyen sans doute, pour le régime débutant, de donner de l&#8217;importance à son troisième personnage (après Hitler et Göring), qui prenait dans le même temps la direction du parti nazi. On comprend donc le scepticisme, envers les travaux de Weber, des savants de Munich qui ont récemment disséqué le verbe hitlérien et lui ont trouvé une forte cohérence. Il reste à cerner de beaucoup plus près son rapport avec Eckart, notamment sous l&#8217;angle de l&#8217;antisémitisme ; à cet égard, les écrits d&#8217;Eckart antérieurs à sa rencontre avec Hitler attendent encore leur historien. Leur étude serait pourtant indispensable pour déterminer si le caractère propre de l&#8217;antisémitisme hitlérien, à savoir sa visée exterminatrice doublée d&#8217;un sentiment d&#8217;urgence, était déjà présent, fût-ce de façon embryonnaire, dans la vision de cet aîné.<br /> Un autre livre, paru aux Etats-Unis à la fin de 2015 et en France un an plus tard, contient une information surprenante et jusque là insoupçonnée : le pape Pie XII avait été, pendant la guerre, un élément très dynamique des conspirations visant à assassiner Hitler. Les archives du père Leiber, son principal interlocuteur et intermédiaire dans cette affaire, ont en effet été spécialement ouvertes au chercheur américain Mark Riebling, probablement pour lever les derniers obstacles à la canonisation du pontife. Laissons de côté ce dernier aspect, comme toute la dimension morale de l&#8217;affaire, pour en tirer la principale leçon historique : la tendance récurrente à minorer la place de Hitler dans son propre régime n&#8217;est pas très catholique ! Le pape avait au moins compris que cette place était essentielle, et que la disparition du guide aurait modifié le tableau du tout au tout. Mais une question surgit, que le livre n&#8217;aborde pas : que savait l&#8217;intéressé de ces menées et, s&#8217;il avait vent au moins de certaines, qu&#8217;en pensait-il ? Les espoirs qu&#8217;on plaçait dans son assassinat étaient en effet une raison ou un prétexte pour ne rien faire d&#8217;autre, et en attendant il déployait à l&#8217;aise ses méfaits, tout en redoublant de précautions pour sa sécurité. A cet égard, un faux bruit mis en circulation en Sarre en juillet 1934, dont Michel Bergès a publié un écho sur ISSN il y a quelques jours, est très instructif. Un SA nommé Ernst Kruse, connu seulement par cet épisode, prétend s&#8217;être exilé en Suisse pour échapper aux tueurs de la nuit des Longs couteaux et adresse au président Hindenburg une lettre ouverte dénonçant la cruauté de Hitler. Il annonce que les SA se vengeront sur sa personne à la première occasion. En rapprochant ce document d&#8217;un Propos du 1er juillet 1942 où Hitler se vante d&#8217;avoir roulé l&#8217;ambassadeur François-Poncet, à la même époque, en lui faisant écrire dans ses rapports que le danger allemand s&#8217;éloignait, tant le conflit entre l&#8217;armée et la SA était aigu et irrémédiable, on mesure quel parti il tirait des rumeurs concernant la perspective de sa disparition soudaine.<br /> Ces révélations ont été trop tardives pour être commentées lors du colloque tenu à Brest du 4 au 6 juin 2015 sur Pie XI et son encyclique Mit brennender Sorge, dont les actes ont été publiés cet automne. Quelques communications sont en ligne, dont celle de Lucia Ceci sur la réception du texte dans l&#8217;Italie fasciste <a href="https://www.academia.edu/28884734/">https://www.academia.edu/28884734/</a> . Votre serviteur signe dans ce volume une réflexion sur les similitudes et les différences entre l&#8217;antinazisme final du pape (après un tournant pris en 1936) et celui, constant, de Churchill <a href="https://www.academia.edu/30502140/Pie_XI_est-il_devenu_churchillien_">https://www.academia.edu/30502140/Pie_XI_est-il_devenu_churchillien_</a> . Dans cette communication et dans quelques autres, ainsi que dans le livre de Fabrice Bouthillon sur Pie XI, la question d&#8217;une différence d&#8217;approche entre le pape des années trente et celui de la guerre est scrutée. Les révélations sur l&#8217;action conspiratrice de Pie XII la font rebondir et si, dans les mois ou les années qui viennent, les chamailleries vaticanes autour de la canonisation des pontifes finissaient par provoquer une explication crédible du fameux « silence » de Rome sur la Shoah, se vérifierait une fois de plus le proverbe portugais prisé par mon maître en histoire du nazisme, John Lukacs : « Dieu écrit droit avec des lignes courbes ».<br /> 2016 aurait dû également être l&#8217;année d&#8217;une mise en débat des découvertes de Corinne Chaponnière sur la nuit de Cristal de novembre 1938&#8230; mais ce sera, au mieux, pour 2017. Le jeune Juif Herschel Grynszpan était censé avoir offert sur un plateau aux nazis le prétexte de cette première persécution physique et immobilière des Juifs à l&#8217;échelle du Reich, en assassinant deux jours plus tôt, à Paris, le diplomate Ernst vom Rath, pour attirer l&#8217;attention sur le sort de réfugiés juifs errant à la frontière germano-polonaise, dont ses parents. Il y avait bien, dès cette époque, des bruits suivant lesquels l&#8217;assassin et la victime se connaissaient, et même très intimement, mais ils n&#8217;avaient jamais cristallisé en une hypothèse en bonne et due forme. C&#8217;est à présent chose faite : Corinne Chaponnière estime très plausible que des agents « de la Gestapo » (disons plus précisément : du SD), infiltrant les milieux d&#8217;émigrés antinazis en général et les bars homosexuels parisiens en particulier, y aient repéré et vom Rath et Grynszpan ; ils n&#8217;avaient plus qu&#8217;à aborder ce dernier, à le persuader de leur propre hostilité au nazisme et à armer son bras (l&#8217;argent avec lequel il s&#8217;était procuré un revolver ne correspondait nullement à ses revenus et son origine n&#8217;a jamais été établie, ni même sérieusement recherchée).<br /> <br /> Nous avons moins besoin que jamais de panacées explicatives, comme l&#8217;est la drogue dans un essai de Norman Ohler un peu vite considéré, par certains universitaires, comme propre à « changer notre vision du nazisme » -même s&#8217;il apporte, sur son objet propre, des lumières utiles. Mais il existe un double fond du nazisme qu&#8217;une histoire trop sociologique et, parfois, excessivement en garde contre le complotisme ou le sensationnalisme, a négligé et qui reste largement vierge d&#8217;investigations. Il ne s&#8217;agit pas de restaurer l&#8217;histoire-bataille, d&#8217;hypertrophier le rôle des dirigeants ou de tout expliquer par des complots mais de faire toute leur place aux manigances hitlériennes, afin de pondérer le plus justement possible les parts respectives de l&#8217;initiative individuelle et des pesanteurs sociales. <br /> <br /> Frémainville, le 18 décembre 2016<br /> <br /> <br /> <br /> Travaux cités :<br /> <br /> - Emmanuel Faye, Heidegger : l&#8217;introduction du nazisme dans la philosophie : Autour des séminaires inédits de 1933-1935, Paris, Albin Michel, coll. « Idées », avril 2005, rééd. augmentée Biblio essais (Le Livre de Poche), 2007 ;<br /> - Emmanuel Faye, Arendt et Heidegger / Extermination nazie et destruction de la pensée, Paris, Albin Michel, 2016 ;<br /> - Otto Lurker (éd.), Hitler hinter Festungsmauern, Berlin, Mitter, 1933;<br /> - Thomas Weber, Wie Adolf Hitler zum Nazi wurde : Von unpolitischen Soldaten zum Autor von &#8220;Mein Kampf&#8221;, Berlin, Propyläen Verlag, 2016 ; interview dans Die Welt https://www.welt.de/geschichte/zweiter-weltkrieg/article155311490/Wie-Adolf-Hitler-zum-Nazi-wurde.html; recension par Othmar Plöckinger intitulée &#8220;So viel Dolchstoss war noch nie&#8221; <a href="http://www.sueddeutsche.de/kultur/sachbuch-so-viel-dolchstoss-war-noch-nie-1.3139084">http://www.sueddeutsche.de/kultur/sachbuch-so-viel-dolchstoss-war-noch-nie-1.3139084</a> ;<br /> - Corinne Chaponnière, Les Quatre Coups de la Nuit de cristal, préface d&#8217;Annette Wieviorka, Paris, Albin Michel, 2015 ;<br /> - Konrad Heiden, Adolf Hitler. Das Zeitalter der Verantwortungslosigkeit. Eine Biographie. Zurich, Europa-Verlag, 1936 ;<br /> - Mark Riebling, Church of Spies : The Pope's Secret War Against Hitler New-York, Basic Books, 2015, tr. fr. Le Vatican des espions. La guerre secrète de Pie XII contre Hitler, Paris, Tallandier, 2016 ;<br /> - Guillaume Payen, Martin Heidegger, Paris, Perrin, 2016;<br /> - Pie XI, un pape contre le nazisme ? / L&#8217;encyclique Mit brennender Sorge, Brest, Dialogues, 2016 ;<br /> - Fabrice Bouthillon, la Naissance de la Mardité, Presses universitaires de Strasbourg, 2002 ;<br /> - Adolf Hitler, Propos intimes et politiques, 2 vol. traduits et annotés par François Delpla, Paris, Nouveau monde, 2016 ;<br /> - Norman Ohler, Der totale Rausch &#8211; Drogen im Dritten Reich, Cologne, Kiepenheuer &amp; Witsch, 2015, tr. fr. L'extase totale / Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue, Paris, La Découverte, 2016.<br /> &#8195; Thu, 20 Apr 2017 08:03:01 +0200