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Débats

Une fausse colère de Hitler à Bayreuth




sur Histoforums

Une fausse colère de Hitler devant Gِoering

de François Delpla (06/07/2004 21:39:32)

(...)

Friedelind Wagner (1918-1991), fille de Siegfried (mort en 1930) et de Winifred, petite-fille de Richard et de Cosima, a quitté l’Allemagne en 1938. Elle publie en 1944 à New-York Heritage of Fire, plus tard intitulé Nuit sur Bayreuth. Le type même de l’ouvrage faussement bien connu, dont en fait on cite toujours les mêmes passages, et qui recèle des trésors insoupçonnés.

Lors du festival de 1936, Hitler promet à Verena (dite Nickel), la dernière fille de Winifred, âgée de 16 ans (et toujours vivante aujourd’hui) de s’entremettre auprès de sa mère pour qu’elle prolonge jusqu’à la fin du festival des vacances scolaires qui devaient se terminer plus tôt. Mais il oublie et Verena fait appel à Friedelind, qui ose interrompre un conciliabule, dans une pièce fermée, entre Hitler et Gِoering (peut-être sur l’Espagne ? Ou sur le plan de Quatre ans ? L’auteure ne se pose même pas la question). Le Führer promet à nouveau, Friedelind lui dit que ce ne sera pas facile et qu’il devra être convaincant. Alors il fait les choses en grand, devant le cercle de famille et le chef de la Luftwaffe :

-Avez-vous, demanda-t-il à Winifred, écrit à sa directrice pour dire qu’elle ne serait pas de retour avant la fin d’août ?

Mère reconnut ne pas l’avoir fait. Avec un geste immense, Hitler se mit à tonner avec sa voix des grands discours :

-  Une fois pour toutes, je désire que chacun sache que je considère comme un devoir sacré pour un Wagner d’être présent à Bayreuth pendant le festival ! Il ne saurait être question du retour de Nickerl en classe. On ne peut mettre sur la même ligne l’importance des études et l’accomplissement de ce devoir, le plus impérieux de tous !

Hitler soutint ce ton pendant vingt bonnes minutes, s’excita jusqu’au paroxysme. Debout au milieu du salon, tout en faisant des gestes désordonnés avec les bras, il crachait ses mots sur nous. Ma famille écoutait, debout, les genoux trempblants, incapable d’articuler une seule parole. D’abord je me sentis moi-même comme étourdie. Hitler présentait ce paradoxe avec une ferveur si convaincante ! Puis je me souvins des instantes reconmandations que je lui avais faites. J’étais servie. C’était, en colossal, ce que je lui avais demandé, et puis il ne ménageait pas les tympans de ses auditeurs ! J’éclatai de rire. Il prenait un plaisir diabolique à en appeler au ciel, à l’éternité, à tout ce qu’il pouvait imaginer, cependant que son auditoire perdait contenance de plus en plus.

Soudain il s’arrêta et, se tournant vers ma mère, il dit d’une voix normale : "Accordez donc des vacances à cette enfant !"

Après avoir vainement essayé de lui répondre, ma mère réussit enfin à lui dire, avec une voix qui était montée d’une tierce au-dessus de son ton habituel : "Certainement, si c’est ainsi que vous considérez la question !

(tr. fr. Plon, 1947, p. 166-167)



Réponse de Luc Fournier

(07/07/2004 10:28:17)

Et dire que Wagner avait été, dans sa folle jeunesse, l’ami de Bakounine ! Je crois qu’il faut mettre en cause cet art- religion dont Richard se fit le dieu et Cosima la prophète. Hitler, lui- même, dans son enfance était très sensible aux légendes germaniques qui structuraient le nationalisme allemand. Et l’une des meilleures ( ?) illustrations est cet "art- religion" basé sur des légendes fumeuses diffusant une philosophie infantile qui tenait Hitler sous son charme et, et il faut le dire, se porte encore relativement bien à Bayreuth...

Ce qui fait, qu’en tant que mélomane, j’aime certains morceaux de Wagner (mais, comme par hasard, pas les plus pompeux : j’ai toujours préféré les "Murmures de la Forêt" à la "Chevauchée des Walkyries") mais que je n’irai jamais à Bayreuth, sauf pour fleurir la tombe de Frantz Liszt !



Il s’agirait plutôt d’une profanation

de François Delpla (07/07/2004 13:11:29)

Mais justement, ce qui me frappe ici, c’est que Hitler transforme le sacré de Bayreuth en opéra-bouffe.

Ce qui, dans ce récit, est peut-être le plus douteux, c’est l’éclat de rire de la narratrice. Il aurait pu gâter tout l’effet. Mais était-il puissant, ou au contraire quelque peu étouffé ? C’est en tout cas l’un des rares récits qui montrent le charme hitlérien sur le point d’être rompu par une manifestation féminine de scepticisme. Or, très honnêtement, Friedelind nous avoue qu’elle était elle-même subjuguée, alors qu’elle connaissait le dessous des cartes et savait qu’il s’agissait d’une comédie : la force de conviction du Führer avait un moment paralysé son intellect.

Deux autres leçons se dégagent de l’anecdote. Tout d’abord, Hitler se met en frais pour deux jeunes filles, dont l’une (Friedelind) a dix-huit ans. Quelques années plus tôt il s’était montré fort sensible aux charmes de personnes d’âge similaire (Maria Reiter, Geli Raubal et Eva Braun) : voilà un indice que ce goût ne l’a pas quitté. Friedelind raconte d’ailleurs quelques pages plus haut qu’au printemps de 1935 Hitler avait fait aux deux sœurs les honneurs de son appartement de la chancellerie de Berlin, sans omettre sa chambre à coucher, et les avait invitées à venir habiter quand elles le voudraient les chambres d’amis -une proposition qui, à en croire Friedelind, n’enchantait aucune des deux, mais à laquelle elle a donné suite au moins une fois, fin 1937, toujours d’après son livre.

Ce qui nous amène à la seconde leçon. Il doit falloir un mobile puissant pour que Hitler se conduise d’une manière aussi profanatrice. Il ridiculise la famille Wagner à deux pas de la tombe du Maître, dont il galvaude le nom même, en présence de Goering qui n’est pas, en matière artistique, son complice favori, il se moque de Winifred qui est par ailleurs une de ses principales inspiratrices, et il profane même sa propre "mission", en suggérant que ses tirades patriotiques les plus inspirées pourraient être de la poudre aux yeux.

Peut-être avait-il besoin d’un moment de détente, voire d’auto-dérision, après de graves décisions prises avec Goering (la préparation de la guerre entre alors, en dépit des apparences, dans une phase active, notamment par le "plan de Quatre ans") et au sein d’un calendrier bondé (début de la guerre d’Espagne, imminence des Jeux Olympiques, phase cruciale des rapports avec l’Autriche...). Friedelind, si elle exagère et antidate peut-être après coup son antinazisme, dont d’ailleurs elle explique peu la genèse, est à coup sûr l’enfant terrible de la famille et c’est aussi une adolescente « à problèmes », souffrant de boulimie et d’embonpoint, en quête d’un père de substitution -qu’elle dira avoir trouvé en la personne d’Arturo Toscanini.

Il est possible, sinon probable, que Hitler ait eu des vues sur elle. Pas nécessairement pour se l’attacher sentimentalement (il se rabat pour ce faire sur des gens sans grandes attaches sociales, comme Eva Braun)mais peut-être seulement pour la protéger, et faire fondre sa réserve politique. Etait-elle surtout une adolescente à épanouir, ou une Wagner à retenir sur la pente de l’antinazisme ? Voilà une énigme que le grand silence de cette mémorialiste sur ses moments de proximité avec le Führer n’aide pas à résoudre.

Il reste une démonstration parfaitement claire de la ruse nazie et le fait, non moins intéressant, que pendant soixante ans elle n’a retenu l’attention de personne, à commencer par l’auteure qui ne voit là qu’une anecdote amusante, sans faire le moindre lien avec la pratique politique de celui qu’elle dit combattre.



Echange avec Luc Fournier

(07/07/2004 17:31:34)

> >Peut- être, peut- être...Je connaissais le livre de Friedelind et son démarquage du reste de la famille Wagner. Il n’empêche que cette dernière, par le biais de Winifred, s’est gentiment laissé "violer" par le maître de l’Allemagne de l’époque.

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Brigitte Hamann, que je suis en train de lire (Winifred Wagner oder Hitlers Bayreuth), est plus sévère que cela (p. 395) : dans une lettre du 4 avril 38, après avoir assisté à un concert de Paul Robeson, elle fait part de son aversion pour les Noirs ! (p. 395). Quant à sa nièce Nike Wagner (fille de Wieland et née en 1945), elle rapporte (Les Wagner, tr. fr. Gallimard 2000, p. 80) qu’elle portait une petite croix gammée en pendentif, sans préciser jusqu’à quand.

>Quel chemin aurait suivi Cosima si elle avait vécu les premières années du nazisme ?

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Cela ne fait guère de doute. Elle en avait vécu et applaudi la montée jusqu’en 1930. Elle était certes grabataire depuis des années mais précisément, une des dernières fois où elle s’était levée, elle avait fait les honneurs de la villa Wahnfried à Hitler pour sa première visite, le Ier octobre 1923 ! Comme héritière abusive, abaissant les idées d’un défunt à ce qu’elle en pouvait comprendre, elle vaut Elisabeth Nietzsche. De nos jours, Philippe de Gaulle prend cette pente : souhaitons-lui de trouver le frein !

> >- Il paraît, d’après Speer, qu’Hitler était davantage enthousiasmé par les livrets de Wagner que par sa musique. Son personnage favori était Lohengrin.

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ça me paraît très recomposé ; Speer n’était pas fana de musique et Hitler cloisonnait ses conversations en fonction des interlocuteurs. Comme opéra, en tout cas, il préférait Tristan.

>Il avait aussi une très bonne connaissance des interprètes.

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Justement ! Cela prouve une attention dans l’écoute et pas seulement un attachement aux livrets.

>- Quant à ses relations avec les femmes, elles m’ont toujours paru des plus curieuses. Un psychanalyste, Jacques Brosse, s’y est penché avec un livre sur le sujet Hitler avant Hitler en 1972. Il conclut qu’Adolf était un homosexuel refoulé. > >A verser au dossier...

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J’ai lu il y a longtemps. Ca veut dire quoi, "refoulé" ? Ce qui est sûr c’est que dans ses relations il y a les hommes, avec qui on mène le combat, et les femmes, avec qui on se détend (il y a quelques exceptions, comme Speer ou Hoffmann, hommes présents à des moments de détente... mais ce sont aussi, l’un et l’autre, des gens très utiles pour la propagande, qui est une forme du combat).



Adolf et le sexe

de fournier luc (08/07/2004 10:37:54)

Tout à fait d’accord avec vous pour le rôle funeste de Cosima dans l’héritage wagnérien. J’ai toujours eu du mal à appréhender le fait qu’elle était la fille de Liszt, un homme réputé pour sa générosité...Mais qu’en était- il de la personnalité de sa mère, Marie d’Agoult ? Ce que je constate, en tout cas, c’est que Cosima volait bas...

Sur la musique : ne pas oublier le sort qu’Hitler réserve à Frantz Schreker, un des auteurs d’opéras les plus connus de Vienne. Auteur de ses textes, tout comme Wagner, ses livrets étaient très axés sur la problématique Eros / Thanatos tout comme beaucoup d’artistes vivants à la fin de l’empire austro- hongrois. Il est possible qu’Hitler en ait entendu parler lors de son séjour à Vienne. Schreker, fils d’un photographe juif autrichien et d’une comtesse était directeur du conservatoire de Berlin en 1933. Hitler ne l’avait pas oublié car il a été l’un des premiers artistes "épurés" par le nazisme. Il est mort en exil au Portugal en 1934...

Sur la sexualité d’Hitler : Homme = combat. Propagande = Combat. Ses relations avec les femmes étaient- elles aussi marqué par le sceau du combat ? Speer le voit très intimidé par certaines femmes, notamment les grandes longilignes (ambivalentes ?)devant lesquelles il se comporte comme un petit garçon. Si le témoignage de Speer est sujet à caution, qu’en était- il réellement ?



Réponse

de François Delpla (08/07/2004 11:12:28)

>Schreker, fils d’un photographe juif autrichien et d’une comtesse était directeur du conservatoire de Berlin en 1933. Hitler ne l’avait pas oublié car il a été l’un des premiers artistes "épurés" par le nazisme. Il est mort en exil au Portugal en 1934...

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Hitler le connaissait-il ? Difficile à dire. Mais il est très improbable que le contenu de ses oeuvres soit la cause d’un limogeage aussi rapide. Il était bien suffisant, à un poste aussi stratégique, qu’il fût juif.

>Sur la sexualité d’Hitler : Homme = combat. Propagande = Combat. Ses relations avec les femmes étaient- elles aussi marqué par le sceau du combat ? (...)

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Je m’intéresse de plus en plus à la timidité de Hitler, qui le paralysait en bien des domaines avant 1914 et a disparu comme par enchantement (et je crois qu’on peut supprimer le "comme") en 1919, sauf précisément avec les dames (ou demoiselles), devant lesquelles il n’est devenu que très progressivement, et sans doute inégalement, audacieux.

Quant à la question du "combat", d’une part il est d’un sexisme à couper au couteau, considérant vraiment que c’est une affaire d’hommes (comme chante Renaud, "un génocide c’est masculin comme un SS, un torero", et pas d’exception pour la moindre Thatcher !), d’autre part TOUT est subordonné à la réussite du programme et les talents féminins, s’il s’en trouve, peuvent être utilisés à la marge : ainsi pour des rôles de surveillance ou de dactylo dans les camps (y compris en conférant pour la forme à celles qui les jouent un titre de "SS"), ainsi de la tentative d’utiliser Leni Riefenstahl pour filmer la guerre en Pologne, brutalement avortée dès que ses nerfs craquent. Décidément ce n’est qu’une femme, qu’elle retourne à ses fictions... en attendant de filmer les défilés de la victoire !



Bayreuth, Nuremberg et l’emboîtement des mythes

de François Delpla (09/07/2004 09:42:18)

Cette discussion m’amène à me pencher sur le Journal de Spandau de Speer (Ullstein, tr. fr. Laffont, 1975) et j’y lis ceci en date du 7 février 1948.

Lors du festival de 1938, Ley voulait absolument faire écouter à Hitler des oeuvres de compositeurs contemporains, destinées à renouveler l’ordinaire des congrès du parti où prédominait Wagner et particulièrement l’ouverture de Rienzi. Hitler voulut bien aller à Nuremberg écouter deux heures de musique inédite, mais fit aussi programmer à la fin l’ouverture de Rienzi, après quoi il expliqua :

Ley, comprenez-moi. Ce n’est pas par hasard que j’ai choisi l’ouverture de Rienzi comme prélude à nos congrès. Ce n’est pas uniquement une question musicale. Ce fils de petit cabaretier a obtenu à vingt-quatre ans, en évoquant le prestigieux passé de l’empire romain, que le peuple de Rome chasse son Sénat corrompu. Et moi, tout jeune homme, écoutant cette musique géniale au théâtre de Linz, j’eus la vision d’un Reich allemand dont je réussirais la grandeur et l’unité.

Et l’année suivante, soit fin juillet ou début août 1939, il fait venir Kubizek, témoin oculaire de ce premier enchantement, pour raconter l’histoire à Winifred, sur la tombe de Richard : façon de solenniser l’imminent éclatement de la guerre, par la médiation d’une femme et au sein d’une famille de substitution.

Il y a bien là un mélange unique et effrayant d’intime et de cosmique, de mythe et de réalité, de création et de ressassement, de tendresse et de violence...

le 12 juillet 2004



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