Visite guidée . prof . TV . Invectives . Editos . Bio/chro/info . FDlivres . Articles/docs . Débats . Dialogue avec les oeuvres . Lettres . Forum .
Abonnement
Rechercher
Plan
Accueil
Contact
Liens

 

Editos

Ce qui reste à dire sur Churchill




édito précédent

J’ai rarement eu l’impression que les événements publics et privés, nationaux et internationaux, matériels et intellectuels s’interpénétraient aussi brutalement.

Ainsi règne dans l’édition française un curieux climat, qui doit sans doute beaucoup aux incertitudes de la situation internationale, et tient aussi probablement à la monopolisation de la distribution des livres en librairie par Lagardère à la suite de l’effondrement de l’empire Messier.

J’ai fait la connaissance d’un petit éditeur, François-Xavier de Guibert, un homme de culture et de devoir, décidé à continuer sa besogne tant qu’il en a les moyens. Il a lu ma thèse, elle lui a plu, il la publie tout de suite.

Dans le même temps, mon éditeur habituel renonce, au dernier moment, à Churchill et Hitler en abandonnant son investissement, qui n’était pas mince. Quand je cherche à obtenir des explications, il me revient, par des voies directes ou non, que mon travail fait l’objet de suspicions contradictoires et extravagantes -d’aucuns osent dire que je préfère Hitler à Churchill-, qu’une simple visite sur le présent site suffirait à balayer.

Or j’étais justement en train de rédiger la conclusion du livre, que je vais ici résumer.

Hitler avait finalement une bonne chance de sauver, sinon sa peau, du moins son régime. Je suis de plus en plus frappé par la superficialité de ceux qui limitent les mérites de Churchill à l’an 1940 (" his finest hour ") ou à sa capacité de donner le moral aux foules. Même si, entre 1941 et 1945, les moyens de la Grande-Bretagne déclinent régulièrement devant ceux des Etats-Unis et de l’URSS et si Winston peine de plus en plus à imposer ses vues, il garde le premier rôle dans la définition de la stratégie antinazie. Il voulait retarder encore le débarquement de Normandie ? Mais c’est bien lui qui l’a empêché de se produire plus tôt, ce qui aurait vraisemblablement conduit à une catastrophe en redonnant à Hitler une grande marge de manœuvre. Surtout, il est à l’avant-garde pour imposer la capitulation sans conditions, une idée, à l’origine, rooseveltienne, dont il fait une loi contraignante. Toute faiblesse à cet égard aurait vu les élites allemandes s’engouffrer dans la brèche... et les nazis avec !

Personne n’a encore pris la mesure du fait suivant : parmi les Allemands qui, à partir de 1943, envoient vers l’Occident des signaux, suivant lesquels ils sont prêts à lâcher Hitler en échange d’un retournement des alliances aux dépens de l’URSS, figurent en bonne place de hauts dignitaires SS. C’est que cette politique, consistant à regrouper les bourgeoisies contre le péril rouge et à contenir Staline dans ses frontières d’octobre 1939, voire moins, va dans le sens du nazisme. Entre autres, elle imposerait de passer l’éponge sur le génocide des Juifs, qu’on mettrait sur le compte des malheurs du temps. Car de deux choses l’une : ou bien l’Allemagne reste souveraine et elle ne saurait juger ses ressortissants, tant le nazisme a été habile à diluer les responsabilités, ou bien elle capitule sans conditions et les procès sont possibles.

Quant aux bombardements de terreur sur les villes allemandes, dans lesquels Churchill porte une responsabilité qu’il est de bon ton de lui reprocher aujourd’hui, au moins jusqu’en février 1945, ils procèdent du même souci : les Allemands n’ont qu’à s’en remettre au bon vouloir des Alliés et si, avec quelque raison, ils préfèrent une domination occidentale à une domination soviétique, ils doivent d’abord prendre acte des gains que leur folie raciste a permis à Staline -et que Churchill, dans la négociation, s’efforce de limiter.

A cet égard, il faut faire une grande place à deux aspects de la politique churchillienne qu’on a tendance, et sans doute de plus en plus, en nos temps superficiellement démocratiques, à juger sévèrement : le sauvetage de Franco (qui, fin 44, n’a presque plus d’amis lorsqu’à la stupéfaction mondiale Winston lui apporte son soutien) et l’écrasement de la résistance grecque. Ce sont des choses, en soi, horribles... mais moins que le nazisme, et indispensables pour le vaincre, du moins dans l’esprit de Churchill et avant d’en discuter il faudrait d’abord le comprendre.

L’union des bourgeoisies, d’après lui, il ne faut absolument pas la faire contre Staline avant d’avoir vaincu Hitler ; en revanche, il faut, par ce qu’on appellerait dans le jargon actuel un " signal fort ", montrer qu’on lutte aussi contre l’extension du communisme et pour cela, au sein des pays que les Alliés occidentaux peuvent contrôler, favoriser les solutions les plus à droite possibles. Or les Américains n’y comprennent rien, et traînent les pieds. Quant au n° 2 de la politique anglaise, Anthony Eden, il est loin de partager spontanément les vues de son premier ministre.

Churchill est donc, face au très subtil manœuvrier que Hitler reste jusqu’au bout, celui qui, bien plus que n’importe lequel de ses compatriotes ou alliés, trace une voie moyenne qui permet de maintenir la cohésion d’une alliance au plus haut point fragile.

En résumé, au seuil de cette nouvelle année, l’histoire est plus nécessaire que jamais, à tel point qu’elle risque, plus que jamais, d’être maquillée, édulcorée, enfermée, corsetée, ratatinée, violentée et embaumée.

édito suivant

François Delpla, le 5 janvier 2003



---------------------
Tous droits réservés © Copyright 2004 F. Delpla
Site
sous Spip - TZR-Créations