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Dialogue avec les oeuvres

Götz Aly : un pionnier au milieu du gué



à propos de son livre "Comment Hitler a acheté les Allemands"



(Paris, Flammarion, septembre 2005 ; édition originale : Hitlers Volksstaat / Raub, Rassenkrieg und Nationaler Sozialismus, Francfort/Main, Fischer, mars 2005)

A l’approche de la soixantaine, Götz Aly a derrière lui une oeuvre historique importante, quoique marginale par rapport aux courants dominants de l’université ouest-allemande. Consacrée principalement au judéocide nazi, elle en explore sans complaisance les formes et les ressorts. Le présent livre est parti d’une recherche sur le massacre des Juifs hongrois, entreprise de concert avec Christian Gerlach. Les archives faisaient apparaître le souci de l’administration allemande de transférer au plus vite à des Hongrois, moyennant finances, les biens des Juifs arrêtés, afin de financer l’occupation du pays par la Wehrmacht. De fil en aiguille, Aly s’est intéressé au financement de l’effort de guerre allemand et il a découvert, ou du moins il affirme avec plus de force qu’aucun de ses devanciers, deux choses :

1) un effort fiscal bien plus important qu’entre 1914 et 1918 a été obtenu de la population allemande, mais sur des bases infiniment plus "sociales" ;

2) la guerre a aussi été financée par le pillage, non seulement des biens juifs, mais de ceux des "races inférieures", soit qu’elles fussent classées telles par l’idéologie (Slaves), soit que le sort des armes fût censé le prouver (Français).

Quelques pittoresques pages introductives montrent le zèle avec lequel les deux Etats allemands, mais surtout la RFA, ont détruit des archives, jusque dans les années 70, pour couper court aux réclamations. Pour cette raison, et aussi en vertu de son caractère pionnier, le tableau ne se présente pas comme exhaustif. Il ne prétend retracer que "dans ses grandes lignes" le pillage des pays occupés, tout en donnant de lui une image fidèle.

La grande originalité de ce livre réside dans le tableau d’ensemble du régime hitlérien : un véritable "socialisme national", soucieux de préserver le niveau de vie des masses tout en les opposant, y compris et peut-être d’abord dans leurs intérêts matériels, aux peuples non allemands (ou présumés tels) les plus divers.

Voilà du neuf, du solide et de l’indiscutable. Il faut espérer que la vision du nazisme comme un régime fondé essentiellement sur la terreur (qui est l’un des principaux faux plis infligés à l’histoire par le procès de Nuremberg) va, cette fois, subir un discrédit définitif. Aly enfonce le clou en montrant que la population est-allemande avait infiniment plus besoin d’être encadrée par la Stasi que celle du Troisième Reich par la Gestapo, et que les effectifs des deux institutions en témoignent.

Cependant, au fil des pages, un sentiment croissant d’insatisfaction me saisit. Aly dit en effet à la fois que Hitler a acheté les Allemands et qu’il les a trompés, en les entraînant dans un tourbillon qui ne leur laissait pas le loisir de réfléchir. Il faudrait savoir !

On lit p. 304 :

Dans cette logique, les responsables nazis ne firent des Allemands ni des fanatiques, ni des "maîtres" convaincus. Ils réussirent plutôt à faire d’eux des exploiteurs et des petits profiteurs.

Mais en quoi les deux s’opposent-t-ils ? Le propos s’éclaire quelques lignes plus bas :

Mais la guerre elle-même donna un avant-goût de la douceur de cette vie future et des plaisirs qu’elle offrirait, suivant cette devise : nous vivrons demain à l’aune de nos conquêtes d’aujourd’hui. S’ensuivait un soupçon de mauvaise conscience, et le sentiment indéfini que l’on devait vaincre ou périr.

Ces lignes ne manquent pas de subtilité... mais elles manquent l’essentiel, sur deux plans :

1°) Aly fait preuve d’un matérialisme un peu primaire et sordide. Sans l’ignorer totalement, il néglige le rôle de la séduction, il ne mentionne pas les mises en scène de Leni Riefenstahl et ne parle de Speer que comme ministre de l’Armement, négligeant l’achitecte monumental comme le décorateur des pompes de Nuremberg.

2°) Il n’est pas entièrement détaché de la vision antédiluvienne (c’est le cas de le dire : avant le déluge de feu de 1939) d’un Hermann Rauschning, suivant laquelle le nazisme était une "révolution du nihilisme". Loin d’être un très surprenant autodidacte qui trouve le moyen de maîtriser même les questions financières ou de les confier à des spécialistes sûrs, son Hitler est un aventurier longtemps chanceux qui ne pouvait terminer que dans l’abîme. Car les spécialistes en charge des finances (on trouve de belles pages sur Schwerin von Krosigk et surtout sur son adjoint, jusque là fort peu connu, Fritz Reinhardt), qui n’étaient pas des dirigeants nazis, ont longtemps sauvé ceux-ci contre eux-mêmes grâce à un souci d’orthodoxie budgétaire indifférent au sort des populations non allemandes... comme aux sentiments des Allemands aisés :

Si les experts n’avaient constamment rectifié le tir, les responsables politiques auraient sombré dans le chaos de l’inflation et de l’endettement. Mais si les politiques n’avaient pas tenu la bride aux experts et réaffirmé au cas par cas le primat du politique, le loyalisme du plus grand nombre aurait vite été rompu.

Au total, loin d’être une entreprise soigneusement planifiée et proche, en 1940-41, d’une réussite totale, le nazisme apparaît, au prisme de ses finances, comme une absurde folie :

Hitler (...) évoluait comme un funambule dilettante qui ne parvient à garder l’équilibre que grâce à des mouvements de balancier de plus en plus amples, de plus en plus rapides, puis précipités et vains, et qui inévitablement finit par chuter.

La phrase suivante chute, elle, lourdement... dans le chaudron fonctionnaliste :

C’est pourquoi l’analyse des décisions politiques et militaires de Hitler gagne en pertinence si elle fait abstraction de la propagande outrancière sur l’avenir, et resitue ces initiatives par rapport à des préoccupations immédiates et à des effets recherchés à très court terme (p. 302)

C’est ainsi que l’agression contre l’URSS, préparée pendant un an par un retournement aussi discret que possible de tout l’appareil militaire, lui-même permis par une action diplomatique abondante en leurres et menaces vis-à-vis de Pétain et de Franco notamment, est ravalée en un besoin urgent de financement après que Churchill eut fait preuve de mauvaise volonté devant les projets allemands en "Afrique centrale" ! (p. 299)

C’est d’ailleurs la seule occurrence du nom du leader anglais, si on excepte une phrase où Aly dit que Hitler ne pouvait, lui, promettre "du sang, de la sueur et des larmes" (en commettant, soit dit en passant, une déformation usuelle mais fâcheuse de l’énumération originale : ‘blood, toil, tears and sweat’). L’entreprise nazie finit, dit Aly, par être "brisée", on ne sait par qui ni par quel processus, comme si cela n’importait pas, étant donné le caractère non viable du phénomène.

le 16 décembre 2006



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