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De Gaulle et Himmler, même combat ?



Quand la mémoire s’arcboute contre l’histoire, dans les instances officielles de Londres et de Paris



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En juin 2005, l’UNESCO a accepté de classer dans son registre "Mémoire du monde" quatre documents relatifs à l’appel lancé par le général de Gaulle à Londres le 18 juin 1940.

Le site du ministère français des Affaires étrangères a mis en ligne le dossier de candidature présenté conjointement en 2004 par la BBC anglaise et l’INA (Institut national de l’audiovisuel) de Paris, les deux institutions chargées de la conservation des émissions radiophoniques dans leurs pays respectifs.

Or ce discours du 18 juin est un objet historique des plus complexes, et on comprend facilement pourquoi si on se donne la peine d’y réfléchir. Voilà deux pays en guerre, dans le même camp. L’un change de gouvernement dans l’intention de signer un armistice, sans l’accord de l’autre. Mais en attendant cette signature, les deux pays font face au même ennemi qui mitraille leurs troupes mêlées, par exemple en Bretagne. Il est pour le moins surprenant qu’au lendemain de la prise du pouvoir par le maréchal Pétain la radio de Londres ouvre ses micros à un militaire français beaucoup moins gradé et moins connu, qui appelle ses compatriotes à ne pas désespérer, c’est-à-dire, pour parler clairement, à désobéir, en pleine bataille, au très populaire maréchal. Une politique plus classique, consistant à harceler Pétain pour qu’il mesure les conséquences d’un armistice unilatéral, semblerait plus conforme aux usages diplomatiques en général et à ceux du Foreign Office en particulier. Même si une compréhension adéquate du nazisme et du danger inédit qu’il représente peut conduire à opter pour des gestes audacieux et à boycotter ceux qui flanchent.

Il n’est donc pas étonnant que le gouvernement anglais se divise profondément sur l’attitude à adopter vis-à-vis de la France, comme sur la continuation même de la guerre contre l’Allemagne, pour le moins mal engagée. Il en résulte un grand retard dans le lancement de l’appel, qui pourrait avoir lieu dès le 17 en milieu d’après-midi et ne se produit que dans la soirée du lendemain, à 22 h. Le ministre des Affaires étrangères Edward Halifax est fermement opposé à cette démarche, et paraît longtemps en mesure de l’emporter sur le premier ministre Churchill, qui n’en fait précisément pas une affaire d’Etat. Le cabinet britannique, réuni le 18 à 12h 30, met carrément son veto, en l’absence il est vrai de Churchill. Du coup la discussion, en ordre dispersé, rebondit dans l’après-midi. Au terme de ces tractations, si de Gaulle parle, c’est après avoir dû amender son texte à plusieurs reprises. Mais la discussion reprend dans la nuit. Car le discours publié par les journaux anglais du 19, qui deviendra la version officielle (à un passage près cependant... ajouté fin juillet ou début août !), diffère de celui prononcé au micro, sur des points fondamentaux.

Le texte connu de l’appel est donc un faux, certes animé des meilleures intentions : lançant en pleine guerre, avec une audace inouïe, un mouvement dissident contre le prestigieux vainqueur de 1914-18, de Gaulle n’allait pas compliquer sa propagande en rappelant les avanies subies pendant les premiers jours, ce qui, au demeurant, n’aurait pas été fair play envers le pays qui l’avait accueilli. Churchill lui aussi, en effet, avait besoin d’une simplification patriotique et l’un de ses rares points d’accord avec Halifax en cette période, maintenu dans l’après-guerre, était de taire leur désaccord sur l’attitude à adopter lors de la défection de la France.

Mais en 2004, quel dieu peuvent bien encore servir les pieuses légendes et les schématismes édifiants ? Les variations de texte ont été inventoriées à peu de chose près, et la chronologie des tractations établie, en 1990, des livres (dus à l’auteur de ces lignes) ont dégagé les causes des atermoiements en 1993 puis, dans l’unique ouvrage entièrement consacré à cet appel, en 2000. Que des vestiges matériels de l’appel soient placés sous la sauvegarde de l’UNESCO sur une suggestion conjointe de la France et de l’Angleterre, c’est là une belle et bonne initiative. Que le dossier de candidature invoque l’esprit de résistance, ainsi qu’une utilisation pionnière de la radio pour modifier un rapport de forces, est pleinement justifié. Mais qu’il ne dise strictement rien des difficultés de l’accouchement, voilà qui passe l’entendement. D’autant plus que ce dossier comporte une bibliographie de trois livres... dont le mien ! Et que les deux autres, signés de Maurice Schumann et de Jean-Louis Crémieux-Brilhac, écaillent aussi le vernis légendaire, tandis qu’un certain De Gaulle mon père, paru en 2003, fait l’objet d’un équitable silence.

Mais au moins, à défaut d’être complet, le dossier est-il exact ? Hélas non. Ainsi, dans le résumé chronologique des faits, la réunion du cabinet de guerre britannique est déplacée de la fin de matinée à l’après-midi, et ce ne saurait être l’effet d’une simple distraction.

Le texte porte : « 18 juin / Installé au 7-8 Seymour Grove, de Gaulle rédige le texte de l’Appel. / Dans l’après-midi, le texte est soumis au cabinet britannique et à Churchill. / En fin d’après-midi, de Gaulle se rend à la BBC et lit son appel au micro de la BBC ». Cette contre-vérité permet de gommer une contradiction remarquable : toute sa vie, de Gaulle a prétendu qu’il n’avait pas soumis son texte au gouvernement dont il souhaitait utiliser les antennes -alors que la partie anglaise, sans pour autant croiser le fer avec lui, affirmait le contraire, avec plus de vraisemblance. Après la mort du Général, le surgissement des minutes du cabinet obligea le dernier témoin, Geoffroy de Courcel, à une manœuvre en recul : de Gaulle, qui déjeunait ce jour-là avec le ministre Duff Cooper (j’ai pu vérifier sur pièces que ces agapes s’étaient déroulées après la réunion du cabinet), lui avait peut-être alors, concéda Courcel, fait part des « grandes lignes » de son texte. Il fallait donc que la réunion du cabinet ait eu lieu l’après-midi. Le dossier conjoint de la BBC et de l’INA avalise, tel une réunion de ministres européens à Bruxelles au petit matin après des jours de "marathon", ce compromis boiteux... Ce qui, au passage, permet également d’effacer le veto momentané du gouvernement hôte. Voilà qui n’est pas fait pour orienter le lecteur vers la piste des modifications du texte !

Cependant, l’UNESCO avait à peine agréé ce dossier, en juin 2005, qu’une autre affaire de falsification, nettement plus scabreuse, débutait à Londres, concernant cette fois l’autre extrémité de la guerre. Une quinzaine de jours après la capitulation allemande, le chef des SS, Himmler, était tombé aux mains des Britanniques et un communiqué avait annoncé qu’il était mort dans la soirée du 23 mai en absorbant le contenu d’une ampoule de cyanure cachée dans sa bouche, au moment où un médecin entreprenait de fouiller celle-ci. En mai 2005 paraissait un livre de Martin Allen, déjà auteur de deux best-sellers surprenants mais peu contestés. Portant sur les deux dernières années de l’action de Himmler, il passait rapidement sur sa mort, tout en donnant d’elle une version fort nouvelle : un commando spécialement mandaté par Churchill l’aurait assassiné. L’affirmation était étayée par trois documents explicites, trouvés dans les archives nationales britanniques à Kew Gardens. Tout d’un coup, au début de juillet, un journal conservateur (le Daily Telegraph) et un journaliste (Ben Fenton) se mirent à clamer qu’il s’agissait de faux glissés en contrebande dans les dossiers. Mais les étrangetés se mirent à pleuvoir en rangs serrés : aucune demande de retrait du livre (lors même qu’il mettait en cause une personne précise, qui avait un fils vivant et célèbre), deux documents déclarés « faux grossiers » par un seul expert en détaillant leurs anomalies et aucune précision sur le troisième (dit « télégramme Thomas »), ouverture tardive d’une enquête de police, absence de nouvelles sur ses résultats pendant presque trois ans...

En mai 2008, enfin, une masse d’informations fut jetée en vrac au public. Ben Fenton publia, le 1er, un long et riche reportage sur son enquête... tout en annonçant que de nombreux faux avaient été découverts, concernant les trois livres d’Allen et leurs démonstrations essentielles, mais qu’il n’y aurait pas de poursuites, par décision non motivée du Crown Prosecution Service. L’avocat-général (équivalent londonien d’un ministre de la Justice) avait, toujours selon Fenton, répondu à un député que le motif résidait dans la mauvaise santé d’Allen, incapable de supporter un procès (le CPS ayant pour sa part déclaré qu’il « n’était pas dans l’intérêt public » qu’il y eût des poursuites). Puis, le 3 mai, le site des National Archives publia des reproductions des faux : 29 pièces, bien réparties entre les trois livres, dont celles qui concernent le décès de Himmler. Le tout accompagné d’un dossier sur l’enquête, très incomplet et lui-même riche d’anomalies, la principale repérée par moi à ce jour étant le fait que le télégramme « Thomas » a été trouvé faux en raison des similitudes des caractères de machine avec d’autres documents d’Allen censés émaner de services différents... mais qu’alors il n’était plus dans le bureau de l’expert, lequel ne travaillait même pas sur une copie, mais sur des notes prises lorsqu’il l’avait examiné, un bon mois plus tôt.

Le 6 mai, huit spécialistes britanniques de la Seconde Guerre mondiale ont signé une lettre ouverte, demandant, à défaut d’un procès, un rapport officiel. Les plus connus se nomment Ian Kershaw, Michael Foot et Anthony Beevor. Ils font remarquer que cette absence de sanction judiciaire compromet la crédibilité des archives non seulement en Grande-Bretagne, mais dans le monde entier. On peut ajouter qu’une coutume bien enracinée, notamment au Royaume-Uni, veut que dans le cas d’une thèse historique nouvelle mettant en cause le gouvernement, celui-ci mette en libre accès tous les papiers concernés. Or, pour l’instant, aucun des rapports envoyés à Londres par les militaires en charge de la zone où est mort Himmler n’est communicable. Et le peu de documents disponibles, mis bout à bout par mes soins, montre qu’on peut en toute bonne foi se poser une question : si la scène du suicide de Himmler semble avoir été racontée de manière authentique (le témoignage du médecin, fréquemment exprimé pendant des décennies, n’étant guère contestable), un épais mystère entoure la provenance du poison et il est improbable que Himmler ait pu le garder dans la bouche pendant au moins huit heures en parlant et en mangeant normalement -ce qu’il a fait, d’après un témoignage lui aussi peu contestable.

Le monde a été fort heureusement délivré du nazisme et rien de tel ne s’est ensuite, contrairement à ce qu’on peut lire ici ou là, reconstitué. Cependant, le mensonge n’a pas disparu et il fait des ravages. Il a, par exemple, joué un grand rôle dans le désastre irakien. Or les mânes de Churchill ont été alors tant et plus invoqués, par le gouvernement de Washington comme par celui de Londres. Ces gens se sont notamment moqués de l’ONU, ce qui est grave, en produisant de fausses « preuves » de la possession par Saddam Hussein d’armes de destruction massive. Il est certes moins grave d’abreuver l’UNESCO de renseignements inexacts ou tronqués sur un événement bientôt septuagénaire. Mais c’est une question de principe : en temps de paix, du moins, les gouvernements doivent la vérité, à leurs peuples et à tous les autres.

Montigny, le 12 juin 2008

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