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Churchill et les Français, chapitre 12



La folle quinzaine (15-30 mai)



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IL FAUT MAINTENANT en venir à l’échec majeur de Hitler : en plein triomphe militaire il rate son principal objectif, la paix. Il laisserait à la France et à l’Angleterre la quasi-totalité de leur territoire et de leurs colonies moyennant, enfin, les « mains libres à l’est ». Il vaincrait rapidement l’URSS et lui prendrait l’Ukraine, non sans récupérer tout ce qu’elle vient grâce au pacte de ramasser en Europe de l’est. Il réorganiserait alors le continent européen sous un étroit contrôle allemand. Il aurait, de manière toute napoléonienne, vaincu ses adversaires l’un après l’autre en tenant à bonne distance le plus redoutable, les États-Unis. Mais il surpasserait l’Empereur en établissant d’emblée un nouvel ordre reconnu et accepté de tous.

L’offensive couplée des chars et des diplomates

Après la percée de Sedan, rien en apparence ne le sépare plus de son but. Il est en guerre contre deux puissances, la France et l’Angleterre, dont l’une est le « bras armé » de l’autre. Or ce bras, complètement désarticulé, reste à peu près inerte. Un sursaut de sa part devient vite invraisemblable. Plus surprenante encore serait l’attitude d’une Angleterre qui s’obstinerait, seule, dans la lutte. Les moyens lui manquent, et plus encore le motif. En admettant même que l’Allemagne ne puisse, en cas de paix séparée avec la France, utiliser son territoire, elle disposerait de tous les ports et aérodromes de la Mer du Nord, de Norvège en Belgique, pour menacer la Grande-Bretagne de ses sous-marins et de ses avions, à la construction desquels elle pourrait consacrer toutes ses ressources et celles de l’Europe subjuguée. Cela en admettant qu’elle ne tente pas une invasion immédiate des Iles britanniques par troupes aéroportées, qui aurait apparemment bien des chances de succès - et pourrait trouver en l’Irlande une nouvelle Belgique pour rapprocher ses bases de départ. Dans le meilleur des cas, celui de l’enlisement dans une guerre d’usure, l’Angleterre aurait besoin de formidables crédits américains, qui pour l’instant lui font absolument défaut : même victorieuse, elle passerait sous la coupe financière des États-Unis. Ce serait « la fin de l’Empire britannique » : il n’est pas étonnant de voir son chef militaire, le général Ironside, poser ce diagnostic dans son journal le 21 au matin1. Mais ce qu’alors il ignore peut-être, c’est que les conditions allemandes sont beaucoup plus clémentes que ne le suggère l’ampleur du désastre, et laissent à l’Empire une réelle chance de survie. Après tout, ce pays qui a toujours su économiser ses forces ne pourrait-il à présent se mettre sur la touche et tenter de jouer subtilement sa partie entre les deux nouveaux géants, l’Allemagne et les États-Unis, sans lier son sort à aucun des deux ?

Officiellement, la Grande-bretagne n’a pas reçu d’offres de paix, et la France non plus. Les archives et les témoins allemands ne sont pas plus prolixes à ce sujet que ceux des deux démocraties : nulle trace dans les documents saisis en 1945 d’une conversation aussi éclairante que celle que Hitler, Dahlerus et Göring avaient eue le 28 septembre précédent. Et pourtant, la filière est la même. Mais Hitler comme Churchill ont cette fois de fortes raisons de cacher la vérité, d’expurger les dossiers - et ils restent, l’un et l’autre, au pouvoir assez longtemps pour y veiller. Churchill, de surcroît, a pu convenir avec les Américains de soustraire à la publication certains documents allemands. En mai 1940, on est loin du mois de septembre 1939, époque de ballets diplomatiques sur fond de calme militaire. La grande explication est lancée. Hitler, par des atermoiements dus à ses théories racistes, laisse échapper l’occasion d’écraser la puissance britannique. Churchill, en dissimulant des offres de paix « généreuses », entraîne son peuple dans un cortège de deuils qui auraient pu être évités, du moins dans l’immédiat.

C’est donc la France qui vend la mèche. Oh, très discrètement. Comme elle aussi a commis des actes discutables, dont les auteurs se sont peu vantés, les vérités officielles ont négligé les matériaux qui vont suivre. Mais ils sont bien présents à qui sait les trouver.

Raoul Nordling est consul de Suède à Paris. Mais le calendrier de ses activités pendant la drôle de guerre a peu à voir avec la protection des intérêts matériels et moraux de ses compatriotes résidant dans l’Hexagone. On le trouve en Norvège au plus fort des combats, à Stockholm assez souvent, et aussi à Berlin. Londres n’est pas dans ses parcours : c’est qu’il doit exister un Nordling pour l’Angleterre. Dahlerus ? Ou Markus Wallenberg ?

Un Nordling, c’est quelqu’un qui, en liaison étroite avec le gouvernement suédois, s’acharne à faire cesser la guerre avant qu’elle n’atteigne le royaume scandinave. S’il s’intéresse à la Norvège, ce n’est pas pour y faciliter l’entrée des Alliés mais pour obtenir un compromis sur la répartition du minerai de fer, qui rendrait sans objet la lutte dans ce secteur. C’est ainsi qu’il négocie sur ce sujet, aux côtés de Dahlerus, dans la première quinzaine de mai. Or là-dessus vient se greffer une affaire de toute autre envergure. Nordling en a parlé à sa manière, dans une conversation avec Darlan, en 1942. Le document suivant, exhumé par John Costello mais inédit à ce jour, est encore plus instructif. Il figure dans les papiers de Reynaud conservés au Quai d’Orsay2. Il a été établi le 20 mai par son « cabinet diplomatique », comme le suggère l’en-tête. L’auteur est un homme de confiance en tout cas : Leca, Baudouin ou Villelume, à la rigueur Bouthillier ou Devaux... à moins que ce ne soit Arago ? En voici l’intégralité :

Offres éventuelles de paix de l’Allemagne

M. Nordling, Consul Général de Suède à Paris, qui avait accompagné M. Coulondre et le général Mittelhauser lors de la mission accomplie en Scandinavie du 12 au 14 avril, est revenu 15 jours plus tard à Paris en traversant l’Allemagne. Il s’est joint à une mission suédoise qui comprenait M. Dahlerus, industriel connu pour ses relations avec le Maréchal Göring, le Directeur des Affaires Économiques au Ministère des Affaires étrangères suédois et le chef d’État-Major des forces navales suédoises.

Cette mission a proposé au gouvernement du Reich un projet consistant essentiellement à assurer par des forces navales suédoises la police des eaux norvégiennes et la répartition équitable du minerai de fer entre l’Allemagne et les Alliés. Ce projet a été repoussé par les Allemands.

Le Maréchal Göring a cependant tenu à voir M. Dahlerus qui, à plusieurs reprises, s’était fait l’intermédiaire d’offres de paix allemandes. Le Lieutenant du Führer a exprimé l’avis que toute paix était impossible dans les conditions qui régnaient alors. Il a ajouté cependant que si la guerre était portée en Belgique et si l’armée allemande parvenait à s’emparer de la côte belge et de Calais, le Führer ferait une proposition de paix. Il demanderait l’annexion d’Eupen, de Malmédy, du bassin de Briey, ainsi que l’attribution de colonies au Reich. Pour le reste, il se contenterait, dans l’ensemble, du maintien du statu quo avant les hostilités.

Si la France repoussait ces propositions, la guerre serait étendue aux populations civiles et le peuple français « apprendrait ce qu’il en coûte d’être mal dirigé ».

Les indications ci-dessus, dont la source est absolument sûre, prennent une importance particulière à la lumière des événements qui se sont déroulés depuis lors.

Il est permis de se demander en particulier si le Duce n’attend pas le moment où M. Hitler, s’estimant vainqueur, formulerait des conditions de paix, pour entrer lui-même en scène.

Costello a pu dater l’entretien Dahlerus-Göring : le 11 mai renseignement erroné : il s’agit du 6 mai. Voir postface. Il est à noter que lorsque le maréchal parle de Calais, loin de révéler le plan allemand de percée à Sedan en direction des ports de la Manche, encore ultra-secret, il participe à l’intoxication sur un effort allemand limité aux Pays-Bas. L’interlocuteur en effet peut croire que l’Allemagne entend seulement prouver sa supériorité par la conquête de la Hollande et de la Belgique, et vise Calais par le nord, en descendant la côte, et non par l’est, depuis Sedan. Quand la vérité se fait jour, c’est-à-dire la menace d’encerclement de toute l’aile marchante alliée, elle est tellement plus épouvantable que la « clémence » des offres allemandes devrait apparaître, par contraste, comme une bénédiction, et que nul courant d’opinion, en France ou en Angleterre, ne devrait être à même d’empêcher leur acceptation. D’où un second acte, le 15 mai : Göring reçoit Nordling, lui annonce la percée de Sedan et lui demande de transmettre d’urgence à Reynaud l’offre de paix. À moins qu’il ne s’agisse d’une fable inventée en 1942, pour estomper l’activité et la responsabilité du gouvernement suédois, en faisant croire à une commission transmise personnellement par Göring à Nordling. Le document que nous avons ici paraît autrement plus solide qu’une conversation entre Darlan et Nordling rapportée beaucoup plus tard par Benoist-Méchin et avalisée, plus tard encore, par Reynaud3. Il est fort possible que l’ensemble du dispositif ait été arrêté en une seule réunion, le 11, entre Göring, Nordling et Dahlerus. Ce qui est certain, c’est que ce dernier a bavardé tout de suite, que le « cabinet diplomatique » de Reynaud en a été informé, qu’il a provisoirement classé l’affaire dans la rubrique des rodomontades et que, le 20 mai, il a quelque peu changé d’optique.

Tout est fait, donc, pour que le président français tire la conclusion qu’on trouve ici : les blindés foncent vers Calais dont aucune force sérieuse ne les sépare, il est donc temps de céder Briey pour garder l’Alsace-Lorraine et tout le reste. Mussolini, l’éternel médiateur, n’attend sans doute qu’un signe pour proposer la tenue d’une conférence.

Si l’Angleterre n’écoute pas ces sirènes, c’est à un seul qu’on le doit : Winston Churchill. La quinzaine qui s’ouvre le 15 mai le voit se débattre au milieu de dirigeants français et anglais tous favorables, que ce soit avec enthousiasme ou avec résignation, au compromis avec Hitler. C’est lui qui se montre alors le plus napoléonien, changeant d’alliés et d’objectifs apparents tous les jours voire plusieurs fois par jour, et déroutant tout le monde. Cette histoire reste en grande partie à écrire, en perçant les brumes encore épaisses de l’hagiographie. On va ici faire le point des acquis et poser quelques questions.

Petit préambule méthodologique

L’attention doit se porter en premier lieu sur le cabinet et l’état-major britanniques.

On peut considérer que les personnes suivantes en savent long sur ce qui s’est réellement passé : les cinq membres du cabinet de guerre, soit Churchill, Chamberlain, Halifax et les travaillistes Attlee et Greenwood ; et trois généraux, Ironside, Dill et Gort.

Personne ne s’est sincèrement et complètement expliqué. Il nous manque beaucoup d’informations sur les convergences et les oppositions des uns et des autres au cours de ces deux semaines. Nous avons des bribes de vérité dans les documents suivants :

-  Les archives du cabinet. L’essentiel se trouve dans les deux volumes 65/7 et 65/13, couvrant les mois de mai et juin 1940. Dans le premier, les « minutes » : il s’agit d’un résumé des discussions, détaillé ou non, écrit sur le moment pour être diffusé auprès du haut personnel civil et militaire. Dans le second, les « annexes confidentielles », qui ne sont connues que des membres du cabinet. Il s’agit, soit de discussions plus détaillées, soit de pièces diverses produites au cours des débats (il en figure aussi parfois en annexe des minutes). Le contenu des annexes confidentielles peut être annoncé dans les minutes, mais celles-ci peuvent aussi être complètement muettes sur l’existence même de certaines discussions. Inversement, la promesse peut n’être pas tenue : ainsi le 19 mai, jour crucial où Gort propose au cabinet d’abandonner les Français et de retraiter vers les ports4. Autre anomalie : à plusieurs reprises les deux comptes rendus, celui des minutes et celui dit « confidentiel », sont strictement identiques : indice qu’on a pensé primitivement que tel débat devait rester hautement secret, et qu’on a changé d’avis. De cet apparent désordre on peut tirer une conclusion sûre : les batailles qui se livrent au sein du cabinet ne s’achèvent pas quand on lève la séance et continuent, notamment autour de la rédaction et de la diffusion des divers comptes rendus. Churchill ne fait probablement pas plus ce qu’il veut dans un cas que dans l’autre. Mais dans l’autre comme dans l’un il est à l’affût, conscient du poids de chaque formule, tirant parti de tout pour faire avancer ses idées.

-  Les « diaries ». Quatre nous intéressent : ceux de Colville, Cadogan, Halifax et Ironside. Seuls les deux premiers semblent sincères et non censurés. Halifax, nous allons le voir sans doute possible, ne note que l’accessoire et omet l’essentiel. Pour Ironside, le doute est permis. Restent Colville et Cadogan : l’inconvénient est que ce sont des subordonnés. À l’un Churchill, à l’autre Halifax ne disent pas tout. Halifax se méfie de Cadogan, son « premier sous-secrétaire », qui reste un proche de Chamberlain. Churchill, qui a sans doute dès ce moment une grande confiance en Colville, ne prend pas le temps de lui exposer tous les méandres de sa très ductile pensée.

-  Les mémoires. On n’a pas tranché la question quand on a dit que la distance transformait le souvenir, même relaté avec bonne foi. Il est vrai que, si on n’avait que les mémoires, on pourrait sur bien des sujets déclarer la vérité inaccessible. Mais comment négliger, sur tel événement, la vision de ses principaux protagonistes, même rédigée longtemps après ? Si on a de solides raisons de la supposer sincère, cette trace mémorisée est un document de première importance. Si l’auteur est au contraire un grand manipulateur, il faut un décodage, un travail de traduction qui peut s’avérer aussi fécond que la consultation des documents d’époque, et venir fort heureusement la compléter. À cet égard, une place spéciale doit être faite à Churchill lui-même. Il contrôle sa plume d’un bout à l’autre de ses six volumes de souvenirs, mais pas n’importe comment. Ce maître écrivain invente un genre littéraire, fondé sur le rébus. Tout est en place, il n’y a qu’à lire d’une manière un peu spéciale. La page suivante, choisie parmi les plus fondamentales, est faite pour accréditer une idée fausse - toute la suite va le montrer - mais elle le fait au moyen d’affirmations presque toujours exactes, et souvent à la limite de l’aveu. Sitôt après avoir cité son célèbre discours jusqu’auboutiste dit de « la plus belle heure », prononcé le 18 juin 1940, le mémorialiste ajoute :

Toutes ces paroles, si souvent citées, ont reçu depuis la consécration de la victoire. Mais, alors, ce n’était encore que des mots. Les étrangers qui ignorent ce dont la race britannique est capable de par le monde dès que son sang est échauffé, pouvaient supposer qu’il n’y avait là qu’une affectation de courage, destinée à servir de prélude à des négociations de paix. Sans aucun doute, Hitler avait besoin d’en finir avec la guerre à l’ouest. Il était en mesure d’offrir les conditions les plus tentantes. À ceux qui, comme moi, avaient observé tous ses actes, il ne paraissait pas impossible qu’il consentit à laisser intacts l’Angleterre, son Empire et sa flotte, pour conclure une paix qui lui assurerait, à l’est, cette liberté d’action dont Ribbentrop m’avait parlé en 1937 et qui était son vœu le plus cher. Nous ne lui avions pas causé beaucoup de mal jusque-là. À vrai dire, nous n’avions fait qu’ajouter notre propre défaite à son triomphe sur la France. Peut-on s’étonner si, dans de nombreux pays, ils n’avaient pas été convaincus, ces astucieux calculateurs qui, pour la plupart ignorants des problèmes posés par une invasion par mer, ne savaient rien de la qualité de notre aviation et s’abandonnaient à l’impression d’accablement causée par la terreur et par la puissance allemandes ? Peu de gouvernements, nés de la démocratie ou du despotisme, peu de nations, restant seules et, semblait-il, abandonnées, eussent risqué de gaieté de cœur les horreurs d’une invasion et méprisé une chance honnête de faire la paix, alors que tant d’excuses valables pouvaient être invoquées. Les paroles ne constituaient pas une garantie. Un autre gouvernement pouvait nous remplacer. « Les bellicistes ont eu leur heure et ils ont échoué » aurait-on dit. L’Amérique était restée à l’écart. Personne n’avait la moindre obligation envers la Russie. Pourquoi l’Angleterre ne se fût-elle pas jointe aux spectateurs qui, au Japon et aux États-Unis, en Suède et en Espagne, pouvaient contempler d’un œil désintéressé, voire réjoui, le combat pour l’un et l’autre mortel qui s’engagerait entre le régime nazi et le régime communiste ? Les générations futures auront de la peine à croire qu’aucune des considérations que je viens d’évoquer n’ait jamais figuré à l’ordre du jour du cabinet, et n’ait même jamais été discutée dans nos réunions les moins officielles. Les actes seuls pouvaient balayer les doutes. Les actes allaient venir 5.

Il faut comprendre : « Ces spéculations étaient dans tous les esprits - et dans bien des conversations particulières. Mais j’ai réussi à maintenir les discussions du cabinet sur le terrain des tâches urgentes, et à empêcher l’hypothèse d’une paix, pro-allemande et antisoviétique, de venir sur le tapis... ou du moins d’être inscrite sur les minutes et autres annexes confidentielles ! » Admirons aussi la présence incongrue de la modeste Suède dans l’énumération des neutres, aux côtés de trois pays qui faisaient l’objet de toutes les attentions.

Churchill s’offre le luxe de reconnaître, après coup, que les partisans de la paix avaient pour eux des arguments solides - alors qu’à l’époque il allait répétant que les conditions allemandes ne pouvaient être que très dures. Mais il soutient bizarrement que ces arguments ont influencé beaucoup d’hommes politiques de par le monde, et aucun membre du cabinet de guerre anglais. La Manche aurait-elle aussi fait barrage aux idées ? Tout cela est au fond assez transparent. La direction britannique, la première, a eu besoin pour nourrir son ardeur belliciste que Winston la pousse aux actes.

Lui-même n’a jamais pu dire clairement les choses. Le discours le plus sincère de sa part aurait sans doute été celui-ci : « Voyons clair dans le jeu de Hitler. Son espace vital, il le cherche en Ukraine et nulle part ailleurs. Il s’est préparé à pousser sérieusement, si besoin est, l’affrontement avec la France, mais il n’a ni l’intention ni les moyens d’une lutte à mort contre l’Angleterre. C’est bien pour cela que notre politique doit jouer cette carte. Nous devons même souhaiter qu’il cherche à nous envahir : d’une part il sera beaucoup moins à l’aise que sur le continent et, d’une autre, il inquiétera enfin les États-Unis. Il pourrait très bien, de guerre lasse, se retourner contre l’URSS avant de nous avoir contraints à la paix et alors, même vainqueur sur ce théâtre, il devrait compter avec nous et avec les États-Unis, beaucoup plus que si nous nous inclinions maintenant. »

Mais il est difficile de faire partager cette analyse par Chamberlain, qui se bat contre le seul Hitler et ne veut toujours pas voir cette lutte déraper en un choc anglo-allemand, par Halifax, qui a retenu depuis longtemps sa loge au spectacle du combat germano-russe, et par un parti travailliste encore tout imprégné de pacifisme. D’autant plus difficile que Churchill lui-même répugne à la mettre en discussion devant le cabinet.

15-16 mai : le tocsin de Reynaud

Le 15 mai à 11 heures, Churchill fait le point :

J’ai reçu ce matin un message alarmiste de M. Reynaud. Il a dit que les Allemands avaient percé à Sedan et que la route de Paris était ouverte. Il a fait un appel urgent à l’aide britannique. J’ai refusé d’admettre une vision aussi sombre de la situation. J’ai fait observer que nous ne pouvions envoyer pour le moment plus de divisions en France, et que si nous le faisions, en dégarnissant notre pays, il serait impossible de les engager rapidement sur le théâtre des opérations 6.

Puis il signale que Gamelin, par télégramme, n’a demandé pour sa part qu’une aide aérienne. C’est sur ce type de livraison que vont rouler, pendant deux jours, la plupart des discussions. Le 16, une lettre, probablement non envoyée, fait état d’un refus pur et simple. Puis, dans la journée, deux réunions du cabinet font évoluer la position anglaise : à 11 h 30, quatre escadrilles supplémentaires sont accordées, le cabinet suivant l’avis de son chef qui argumente ainsi :

Envoyer des chasseurs en France alors que nous pouvons très bien être attaqués nous-mêmes en riposte aux attaques sur des objectifs militaires de la Ruhr faites par nous la nuit dernière, c’est prendre un risque grave. Mais il semble essentiel de faire quelque chose pour remonter les Français. Les chars de combat ne vont pas conquérir la France, mais il y a danger qu’ils sèment la panique dans les lignes. La nécessité première, dans ces conditions, est de relever le moral des Français, de leur donner une chance de se reprendre et d’affronter les forces blindées allemandes avec leur propre armée.

Quelle prudence ! Winston a sans doute envie d’aider les Français plus qu’il ne le dit. Mais il doit se faire pardonner, au moment où ils s’effondrent, d’avoir trop misé sur eux. Aussi est-il obligé de faire croire que son souci premier est, non pas de leur prêter main-forte sur le continent, mais de monter la garde autour du Royaume-Uni. Il est vrai, et nous venons de le lire chez Paul-Boncour, qu’on s’interroge alors beaucoup sur l’objectif premier de l’attaque : l’Angleterre ou la France ? Il faut enfin tenir compte du souvenir des Dardanelles : en mai 1915, Kitchener, ministre de la Guerre, avait fondé sur la crainte d’un débarquement allemand son opposition à la poursuite résolue de l’effort engagé avec son consentement en mars et avait réussi à faire partager largement cette crainte qui, bien que sans fondement, avait été un facteur essentiel, non seulement du départ de Churchill de l’Amirauté, mais de la réputation d’aventurisme qui l’avait accompagné depuis 7.

Peu à peu Winston esquisse un virage : puisque les Français ont besoin d’une aide morale, il faut bien distraire des bases insulaires quelques chasseurs. Mais, ce faisant, il sous-estime l’efficacité du coup allemand et semble partager l’idée, fort répandue ce jour-là dans les hautes sphères françaises, que la troupe est défaillante.

Il est difficile de distinguer ici l’opinion personnelle et la manœuvre pour tourner les résistances des collègues. Mais il est bien probable qu’avant son voyage en France Churchill ne comprend pas la stratégie allemande. Il croit à une simple percée de chars destinée à jeter la panique, il ne voit pas la largeur de la brèche et la possibilité, pour les Allemands, d’y engouffrer toutes les forces qu’ils veulent.

Puis, brusquement, sans en avoir référé au cabinet, Churchill s’en va faire en France son premier voyage de premier ministre. De là il télégraphie, avec la supériorité de celui qui est sur place et qui sait, pour obtenir d’urgence d’autres avions et Chamberlain, qui préside le soir un cabinet impromptu, ne croit pas pouvoir refuser six escadrilles supplémentaires.

Mais qui est donc, pour les Français, cet homme qui atterrit le 16 mai au milieu de leur débâcle ?

La presse française et l’avènement de Churchill

Le 7 mai, la presse commente un premier degré de l’ascension churchillienne : l’extension de ses pouvoirs dans la conduite de la guerre, annoncée la veille par les journaux anglais. Il présiderait dorénavant le comité des chefs d’état-major, et serait devant le cabinet de guerre le seul à rapporter sur leurs opinions. L’accueil de la presse est soit neutre, soit favorable, beaucoup de journaux faisant figurer en première page une photo ou un dessin de l’intéressé, soit le 7, soit le 8, jour où les mesures de réorganisation, annoncées par Chamberlain, deviennent officielles. Mais même les organes les plus favorables à une « conduite énergique de la guerre » s’abstiennent de rêver à la chute des hommes de Munich et à un cabinet Churchill - soit parce qu’ils ont été eux-mêmes munichois, soit parce qu’en pleine guerre, alors que l’invasion de la Hollande semble à l’ordre du jour, on ne peut multiplier les crises - et on sait bien, d’ailleurs, qu’il en couve une en France : les plus résolus des anti-hitlériens français, devant l’offensive de Daladier ou ce qu’ils en subodorent, ont tendance à faire bloc derrière Reynaud, comme l’exprime le 10 Albert Bayet dans L’Œuvre. Dans un article intitulé « Du sang-froid ! », il rappelle qu’il s’était opposé au renversement de Daladier et combat, au nom des mêmes raisons, l’idée d’un nouveau changement. À la veille de la chute de Chamberlain, la presse française opte en bloc pour son maintien. La suite va la plonger dans une stupeur générale.

Le 9, les journaux font état du débat de la chambre des Communes. Les Français sont donc immédiatement informés de certains mots historiques, comme celui par lequel Churchill, répliquant à Lloyd George, déclare assumer « sa part du fardeau » dans le désastre de Norvège. Cependant, on a ses pudeurs, trop généralisées pour ne pas être orchestrées, soit par la censure, soit par les agences de presse. On gomme les angles, on polit les arêtes : ainsi nul ne cite le passage du discours de Lloyd George auquel Churchill répliquait, et qui l’exonérait du fiasco nordique en faisant porter tout le blâme sur Chamberlain ; on se contente de dire que dans son discours Lloyd George avait « fait allusion » à Churchill. Et on ne cite pas sa phrase la plus cruelle, où il indiquait que Chamberlain devait « donner l’exemple du sacrifice ». On résume le discours de Keyes, très technique, mais on passe complètement sous silence celui de Leo Amery, plus politique et dirigé très directement contre le premier ministre.

Prenons l’exemple de L’Action française : ce 9 mai Jacques Delebecque livre un éditorial très pro-anglais, louant comme le ferait Churchill lui-même la capacité du Royaume à conduire ses guerres d’une façon de plus en plus énergique après de fréquentes hésitations initiales. Mais il en conclut qu’il faut garder Chamberlain ! Et il ne craint pas de le comparer à Pitt, au motif que tous deux ont été fermes après avoir été pacifistes. Et de rappeler qu’en 1792, un an avant l’entrée en guerre de l’Angleterre, son premier ministre avait promis « la paix pour quinze ans ».

Les grandes lignes de la crise, cependant, sont assez fidèlement rapportées - du moins ce qu’on en a su à l’époque. Une dépêche de Reuter, datée du 9, explique que Chamberlain ne veut pas démissionner mais que ni Lloyd George, ni les travaillistes ne veulent collaborer avec lui. Il pourrait encore se sauver en se séparant de certains collaborateurs comme Simon et Hoare qui, d’après l’agence, seraient cause de l’incapacité que certains lui reprochent de conduire le pays en temps de guerre. L’agence conclut :

[...] la popularité de lord Halifax auprès de tous les partis fait que son nom est parmi ceux que l’on cite le plus couramment comme premier ministre possible en temps de guerre. Il devrait obtenir accès à la chambre des Communes, dont il a été un membre particulièrement estimé.

D’une façon générale, le nom de Churchill est davantage évoqué le 9 que le 10 : les journaux français parient sur Halifax. Il faut dire qu’ils ne sont que quelques-uns à entretenir un correspondant sur place : ils restent tributaires de la presse anglaise et des dépêches.

Le 11 mai on constate un phénomène étrange : alors que la nomination de Winston est annoncée le 10 à 19 h 30 après avoir fait l’objet de rumeurs croissantes, la moitié environ des journaux français ne l’annoncent pas, ni ne la laissent prévoir. La censure les oblige, certes, à « boucler » plus tôt qu’en temps de paix, mais on constate tout de même qu’ils ont fait peu d’efforts pour rendre compte d’une nouvelle aussi importante et, par rapport à ce qu’eux-mêmes prévoyaient la veille, aussi sensationnelle. Ceux qui donnent l’information le font de manière sèche. Aucun n’avait préparé, ce jour-là, un article de fond sur le personnage. Néanmoins, la répartition des journaux qui informent et de ceux qui n’informent pas est révélatrice d’une certaine humeur politique : parmi les premiers on trouve, à côté des peu bellicistes Action française, Figaro, Petit Journal, tous ceux qui poussent traditionnellement à une « conduite énergique », au moins par une partie de leurs rédacteurs : L’Époque, Le Journal, La Justice, L’Œuvre, Le Populaire, Paris-Midi. Seul ce dernier, horaire oblige, est un peu plus prolixe et donne un reportage de son envoyé spécial permanent, Georges Morel :

[...] ceux-là mêmes qui le tinrent longtemps en défiance ont désarmé et le saluent aujourd’hui comme l’homme de la destinée. Ils savent que, quelles que soient les épreuves qui l’attendent, il les affrontera d’un esprit résolu et d’un courage inébranlable. [...] Ceux qui furent ses critiques les plus âpres à l’heure où il dénonçait le danger allemand et adjurait le pays de se préparer à la suprême épreuve reconnaissent actuellement que ses conseils étaient ceux d’un patriote averti et que, s’ils avaient été suivis, le pays ne serait pas dans la situation où il se trouve aujourd’hui.

Ce ton va rester marginal. Le 12 mai, on ne le retrouve guère que dans L’Excelsior, en un petit éditorial de Maurice Colrat dont voici les deux derniers tiers :

[...] contrairement à d’autres, le successeur de M. Chamberlain est, resté, aux lendemains difficiles de la victoire, l’ami de la France.

S’il est vrai, comme on nous l’affirme, que cette attitude contribue aujourd’hui à la popularité de M. Churchill, nous devons nous en réjouir.

Et n’est-ce pas une grande leçon pour les petits ambitieux que les partis qui ont eu le plus d’illusions finissent par accorder leur confiance à celui qui n’en a eu aucune et que l’opiniâtreté de M. Churchill à dénoncer le péril germanique l’accrédite aujourd’hui auprès de ceux qui n’y croyaient pas ? Bref, qu’un homme d’État soit choisi, et par ses adversaires, pour sa clairvoyance et pour son courage ?

Le Journal donne une photo de Churchill arrivant à Downing Street en compagnie de Bracken présenté, bien qu’il soit député, comme son « secrétaire privé ». Rien d’autre à signaler ce 12 mai. Il est vrai que les journaux ne manquent pas de matière. La nomination de Churchill, si elle était advenue dans une période militairement calme, aurait fait l’objet de gloses infinies, dont nous prive le déferlement allemand. Le peu qui surnage n’en est que plus révélateur.

Le 13 mai, enfin, L’Action française prend position, par un éditorial de Jacques Delebecque intitulé « M. Chamberlain et son successeur ». Il défend Chamberlain, présente sa chute comme un mauvais coup du parlementarisme, doute de l’utilité de l’entrée des travaillistes dans le gouvernement, puis aborde enfin, comme une corvée, la nomination de Winston :

On attend beaucoup du descendant du grand Marlborough. Nous nous bornerons à noter que M. Lloyd George qui, dans ses Mémoires de guerre, le juge très favorablement et rend hommage au génie naturel d’un homme en lequel il voit « une des plus remarquables et troublantes énigmes du temps », estime que son avenir « dépendra de la mesure où il saura établir sa réputation de prudence sans rien perdre de son audace ». Ces lignes, écrites il y a une dizaine d’années, ont certainement conservé toute leur actualité.

Paris-Midi récidive le 13 par un titre de « Une », assez discret néanmoins, qui donne un sens à la promotion de Churchill : « La Grande-Bretagne se rallie autour d’un seul homme : Winston Churchill / Pour une œuvre de salut national / La guerre est au seuil de notre home ». Suit un article où on dit qu’il est « universellement acclamé ». Il faut attendre jusqu’au 14 mai la réaction de La Croix. Une seule colonne, à la Une, présentant sèchement la composition du cabinet, précède en page 2 une colonne d’éloges sur Chamberlain - dont le quotidien catholique loue, avec une charitable myopie, l’abnégation.

Les lecteurs de L’Époque aussi ont attendu. Il est vrai qu’ils n’ont pas à être convertis. Tout de même, le silence d’Henri de Kérillis est curieux : il se prolonge tout le mois de mai, ses éditoriaux ne s’évadant guère des problèmes français. Et si le 1er juin il mentionne le nom du premier ministre en adjurant Reynaud de se mettre à son « unisson », c’est sur le seul problème de la recherche d’un accord avec les Soviets, car Stafford Cripps vient de repartir pour Moscou. Cependant, le 14 mai, l’anglophile académicien Louis Gillet, qui ordinairement donnait ses articles à Paris-Soir8, écrit dans L’Époque un panégyrique fleuri, révélant une certaine familiarité, sinon avec le personnage, du moins avec les anecdotes qui courent à son sujet :

[...] On est toujours bien aise d’avoir un Clemenceau. Mais c’est une carte qu’on ne joue qu’à la dernière extrémité. On aime le Tigre, mais il fait peur. C’est ce qui vous explique que l’heure de Winston Churchill avait tardé jusqu’à présent. Il est depuis quarante ans la figure d’homme d’État la plus populaire de son pays, le favori de l’homme de la rue, l’enfant terrible du Parlement, jouissant de la célébrité d’un héros national, d’une mascotte, d’un jockey, d’un champion de boxe ; le seul que le cokney du Strand comme le clubman de Pall Mall appelle familièrement par son prénom : « Winston ! »

[...] O Hitler, encore un rival ! N’est-il pas curieux que ces deux hommes, qui se détestent, soient tous deux des peintres amateurs. Mais M. Churchill écrit mieux. Il y a en lui une force joyeuse qui le rend aussi sympathique que son taciturne ennemi est inquiétant et sinistre.

« La peinture ! écrit-il. Dans l’autre monde, si j’y vais, je compte bien passer mon premier million d’années de Paradis à ne pas faire autre chose. Mais je veux une gamme dont la note la plus sombre soit le vermillon pur et l’écarlate le plus éclatant, afin de m’en donner à cœur joie et de me débarrasser à tout jamais du cafard et du gris. »

Qui n’aimerait ce cri du cœur et cette activité, cette puissance lyrique, cordiale et rayonnante !

C’est Le Journal, plutôt « belliciste », qui alors emploie à Londres Jean Oberlé, futur résistant radiophonique à la BBC Il donne un article sur la présentation du gouvernement devant les Communes mais déforme étonnamment la phrase immortelle : « Je n’ai rien à offrir que du sang, de la peine, des larmes et de la sueur » en « du temps, de l’effort et de la sueur ». Effet probable d’une transmission téléphonique fautive, mais on ne prendra pas la peine de rectifier. Il rapporte comme un moment émouvant le discours où Lloyd George semblait lui donner « l’investiture » de la victoire.

Ton bien différent dans le Journal des débats du 15, où l’éditorial de Pierre Bernus, homme de confiance de François de Wendel, s’intitule « le cabinet Churchill et l’union des Alliés » :

[...] Sauf sur un point (le rôle des Soviets) M. Churchill a fait preuve depuis des années d’une remarquable perspicacité, ne cessant pas d’avertir ses compatriotes des monstrueux projets allemands. Quant à son énergie, elle a été mise en lumière par toute sa carrière, déjà longue. L’esprit d’initiative est un des traits de son caractère. Si, comme il y a lieu de le penser, l’expérience y a ajouté un élément de prudence ou, si l’on préfère, de pondération, il apparaîtra comme tout désigné pour gouverner son pays en temps de guerre. L’accueil de tous les Français ne peut être à son égard que très sympathique.

Il n’empêche : le présenter comme trop tendre à l’égard des Soviétiques et peu pondéré, cela fait deux réserves, à quoi s’ajoute dans la suite une remarque sur le nombre « surprenant » des ministres travaillistes, notamment dans le cabinet de guerre.

Et Le Populaire ? Force est de constater que le quotidien socialiste ne se singularise ni par le souhait que Churchill vienne au pouvoir, ni par une claire analyse de cet événement. Il semble soucieux, avant tout, de tirer parti du débat anglais pour tresser des couronnes à la démocratie, secondairement de saluer la promotion des « camarades » travaillistes. Tout au plus peut-on noter que, le 10, il donne des chances égales à Churchill et à Halifax mais, plutôt qu’un éloge de Winston, ses considérants sont une charge contre son rival : il serait peu logique de donner à Chamberlain un successeur qui aurait « été aussi étroitement associé à sa politique ». Le 11 mai, la nomination de Winston est annoncée à la Une, avec une photo, mais aucun commentaire n’est fait avant le 15. Quant à l’exactitude des citations, ou des traductions, elle n’est pas plus flagrante qu’ailleurs : il n’a rien d’autre à offrir que « du sang, du courage, des pleurs et des menaces. » (14 mai).

Le 15, Léon Blum consacre son premier éditorial au grand voisin depuis le 8. Ce jour-là, il semblait surtout soucieux d’écarter de Reynaud la foudre, en affirmant que la crise anglaise ne portait que sur les méthodes de direction de la guerre, lesquelles avaient déjà été réformées en France de manière satisfaisante par le changement gouvernemental du mois de mars. Le 15, il attribue aux mutations londoniennes « trois caractères dominants » :

D’abord, le changement de chef. M. Nevile Chamberlain, qui a résigné noblement et généreusement ses fonctions, est remplacé par M. Winston Churchill, qui est sans doute, à l’heure présente, le personnage le plus populaire de Grande-Bretagne et dont on peut bien dire qu’il a été porté irrésistiblement au pouvoir par l’attaque hitlérienne contre la Hollande et la Belgique. [...] Ensuite, la participation socialiste. [...] Enfin, une refonte importante dans le système gouvernemental. Illustrant ce dernier point, l’éditorial bifurque alors définitivement vers les problèmes français.

Le 20 mai, après un séjour en Angleterre, Blum reprend la plume sous le titre « la volonté de vaincre », toujours à propos des seuls problèmes français, pour saluer les remaniements opérés par Reynaud et particulièrement la promotion de Mandel. Le discours prononcé le 19 par Churchill est relégué en troisième page et sèchement cité.

Si on additionne les retards, les silences et les critiques, et si on considère l’obligation où se trouve en temps de guerre une presse censurée, de parler favorablement d’un gouvernement allié, on peut estimer que l’accueil moyen de la presse française au cabinet Churchill est plutôt frais. En une semaine un seul papier chaleureux, et néanmoins lucide, celui de Gillet... qui d’ailleurs deviendra, dès l’armistice, un féroce adversaire de De Gaulle et de ceux qui comme lui quitteront le pays pour l’Angleterre9. Rien n’est simple, dans cette histoire !

Churchill à Paris

À 10 heures le 17, le premier ministre fait devant le cabinet de guerre le compte rendu de son voyage en France :

J’ai trouvé M. Daladier et le général Gamelin découragés, mais M. Reynaud bien ragaillardi. Sans aucun doute la Neuvième armée française a subi une sévère défaite. Ses canons antichars, de petit calibre, ont été incapables d’arrêter les chars et le canon lance-flammes équipant les chars allemands est efficace à une portée de 300 yards, y compris contre les blockhaus. Quelques unités françaises, cependant, ont reculé sans cause suffisante.

Si ce compte rendu est complet, on peut dire que Winston dissimule au cabinet des choses essentielles. Reynaud, par exemple, n’a vu remonter son moral qu’à la suite d’une mise en scène où Winston a joué les prestidigitateurs.

Il est tombé dans un Paris affolé. La matinée avait été marquée par une délibération sur l’évacuation de la capitale, au cours de laquelle le général Héring, son gouverneur militaire, s’était montré des plus alarmistes, affirmant non seulement la possibilité d’une arrivée imminente des Allemands, mais l’impossibilité de les accueillir autrement que par une fuite précipitée. L’après-midi, la fièvre était un peu retombée, mais la réunion avec les Anglais avait révélé le pessimisme total de Gamelin et surtout, chose inouïe aux oreilles britanniques, l’absence de toute réserve pour « colmater » la poche, l’inexistence de cette fameuse « masse de manœuvre » dont Churchill avait demandé en français la position, dès son arrivée. Le tout dans une aile du quai d’Orsay où les protagonistes de la discussion, ayant négligé de s’asseoir, pouvaient contempler chaque fois qu’ils passaient devant une fenêtre l’incendie précipité des archives, tellement nourri qu’il enfumait tout le quartier.

Churchill avait alors entrepris de remonter le moral de ses alliés en proposant ses six escadrilles, puis en créant un certain suspense par l’attente de la réponse du cabinet. Gamelin, sceptique, était reparti pour Vincennes et, jugeant d’avance la réponse négative, ne s’en était fié qu’à lui-même et avait annoncé à ses collaborateurs un refus anglais10. Churchill cependant avait passé la fin de la soirée avec Reynaud et la réponse étant arrivée, positive, vers minuit, avait fait réveiller Daladier qui lui avait longuement serré les mains.

Mais il avait été question, lors du tête-à-tête entre les deux chefs de gouvernement, de choses beaucoup plus cruciales, si discrètement qu’aujourd’hui encore on ne le sait que grâce à une allusion, énoncée par Reynaud le 25 mai suivant.

Ce jour-là en effet, il déclare devant le comité de guerre

que dans la nuit du 16 au 17 mai, M. Churchill lui a indiqué que si la France venait à succomber, l’Angleterre poursuivrait ardemment la lutte avec une aviation de plus en plus puissante et essaierait d’affamer l’Allemagne. M. Churchill s’est donc déjà montré partisan d’une lutte désespérée en attendant l’intervention active des États-Unis 11.

Ainsi, Churchill a pris position sur le problème le plus fondamental, avant la moindre délibération du cabinet. Reynaud se donne le ridicule de passer sous silence, dans ses trois livres de souvenirs, ce fait qu’il n’avait su taire dans l’ambiance du 25 mai, quelque peu différente de celle de l’après-guerre.

La question de la paix est bien, le 16 mai, celle qui domine l’actualité, réduisant celle des escadrilles au rang de péripétie ou de symbole. Si on ne sait rien sur l’éventuelle transmission à Churchill des offres faites à Dahlerus par Göring, il est probable que Reynaud au moins sache à quoi s’en tenir sur la « clémence » hitlérienne. Il est même possible que Nordling, qui dira avoir vu Göring le 15, ait transmis ce même jour ses propositions à son ambassade parisienne, et qu’elle ait discrètement avisé le quai d’Orsay. Le seul danger de cette interprétation, c’est qu’elle repose sur la fraction visible d’un immense iceberg. À cette date, les conditions de paix allemandes pouvaient transiter par une foule de pays neutres et, de toute manière, nous avons vu que l’entourage de Reynaud les connaissait par le canal de Dahlerus, avant la percée de Sedan, donc depuis le 11 ou le 12. En revanche, il est hautement improbable que l’Allemagne ait investi plusieurs messagers d’une mission aussi officielle que celle confiée au consul de Suède, à l’adresse du gouvernement auprès duquel il était en poste. Et il est exclu que celui-ci n’ait pas transmis la chose au plus vite - alors que selon ses propres dires il ne l’aurait fait que le 20, après un interminable voyage suivi d’une non moins interminable attente dans l’antichambre du président du conseil 12.

Le 16 mai donc, Reynaud et Churchill ont abordé la question. Étant donné que ses chefs militaires s’avouent vaincus, on ne voit pas comment Reynaud pourrait alors prendre position pour la continuation de la guerre. Mais Churchill, jouant, déjà, le tout pour le tout, a pris sur lui de dire que la réponse anglaise était négative, et le resterait en cas de disparition de l’allié français. On comprend qu’il ne se presse pas de s’en vanter au cabinet de guerre. En revanche il a intérêt à faire vite pour obtenir de ses collègues, sans le leur dire, une caution rétroactive.

17-21 mai : le plan Gamelin-Weygand

Le 17, après la narration sélective de ses contacts avec le gouvernement français, Winston poursuit en montrant qu’il a désormais parfaitement compris le plan allemand :

Les Allemands ont de trente à quarante divisions massées derrière la brèche. La raison pour laquelle les troupes alliées n’ont pas été bombardées lors de leur avance en Belgique est maintenant claire ; les Allemands ont cherché à nous attirer en avant pour effectuer une percée et enrouler notre flanc.

Il rapporte de manière neutre le fait que la progression allemande a ralenti, que les Français font venir des divisions d’Alsace et que, selon le général Swayne, chef de la mission anglaise auprès de lui, Georges garde son calme. Puis il repose, de façon bien intéressante, la question des chasseurs :

J’ai clairement exposé aux Français que, s’ils ne font pas un suprême effort, nous aurions tort d’accepter le grave risque, pour la sécurité de notre pays, d’un nouvel envoi de chasseurs en France. Mais que s’ils se battent de leur mieux, nous ferons tout le possible pour les aider.

Soufflant le chaud après le froid, il conclut qu’il reste une chance de gagner la « bataille de la poche ». Il n’est pas question, ce jour-là, du salut de la BEF : son anéantissement, en cas de réussite du mouvement tournant allemand, ne semble faire de doute pour personne13. Cependant, le même jour, le cabinet confie à Chamberlain un travail qui aborde de près cette question, et quelques autres plus fondamentales encore : étudier l’éventualité d’une poursuite de la guerre par la seule Angleterre. Il ne devait pas y réfléchir seul mais prendre tous les avis utiles. Il a donc réuni le 17 au soir, une commission composée des ministres Attlee, Halifax, John Anderson et Hankey, ainsi que d’un groupe d’officiers dirigé par Findlater Stewart. Son rapport est discuté par le cabinet le 18 à 17 h 30 14.

En le présentant, Chamberlain annonce clairement qu’il s’agit des dispositions à prendre pour « notre résistance solitaire dans ce pays jusqu’à ce que les États-Unis d’Amérique puissent être conduits à venir à notre aide ». Ce qui frappe dans ce programme, c’est son caractère dictatorial : tout pouvoir serait donné au gouvernement en matière économique et sociale, et le patron classique, l’orthodoxe ministre des Finances que fut Neville Chamberlain n’hésite pas à déclarer :

Dans ces circonstances, il serait impératif que nous abandonnions notre laisser-aller actuel et mettions sur pied une forme de gouvernement proche du totalitarisme.

Il corrige aussitôt le tir en disant que l’adoption des mesures devrait être progressive, au gré des nécessités, et qu’il s’agit surtout dans le présent de donner au gouvernement pleins pouvoirs d’y faire face. Il conseille au premier ministre de prononcer dès le lendemain un discours radiodiffusé afin d’avertir le public, dans des termes très généraux, qu’il devra consentir des sacrifices.

Au terme d’une discussion sans éclat, où tout le monde exprime son accord, le cabinet charge Chamberlain de la rédaction des mesures, et Churchill de prononcer le discours. Les choses seront menées tambour battant et Attlee fera voter le 22, simultanément par les deux Chambres, un Emergency Powers (Defence) Act donnant au gouvernement un pouvoir illimité de réquisition des biens et des personnes.

Ces délibérations laissent une impression bizarre. La question principale est, dirait-on, évitée. On disserte sur ce qu’il conviendrait de faire au cas où l’Angleterre continuerait seule, mais nullement sur l’opportunité de cette décision. Personne, visiblement, n’ose aborder ce sujet, pourtant primordial.

Churchill a mis Chamberlain au défi, en lui posant une question directe : pouvons-nous continuer la guerre sans la France ? Neville a flairé le piège : soit il dit non et il a l’air, dès les premiers revers, d’en revenir à sa politique d’appeasement, soit il dit oui et il renie, au contraire, cette politique, confortant la position de son successeur. Il se dérobe et parle d’autre chose : des moyens légaux et constitutionnels par lesquels l’Angleterre pourrait augmenter son effort de guerre. Mais d’emblée il met les choses au pire : il faudrait porter atteinte aux libertés, tant démocratiques qu’économiques, et se rapprocher du totalitarisme. Il se garde bien de préciser s’il préconise ces mesures, ou s’il en agite la menace pour faire adopter une politique opposée et son corollaire, la paix.

Dans ce duel serré, Churchill emporte deux avantages : il fait avaliser par le cabinet et par l’opinion, puisqu’il est chargé d’en parler à la radio, la nécessité d’un durcissement de l’attitude britannique, impliquant notamment des mesures coercitives contre les sympathisants anglais du nazisme, qui n’avaient pas été inquiétés par le gouvernement précédent. John Charmley remarque qu’il y a là une injustice : ces personnes souhaitaient pour l’Angleterre une dictature de type nazi mais n’étaient nullement solidaires des entreprises de Hitler contre le Royaume-Uni15. On leur a donc fait à partir de ce jour un procès d’opinion. Il faut accorder ce point à Charmley : c’est bien une opinion qui est visée par Churchill ; mais ce n’est pas celle de Mosley et de quelques dizaines de nazis anglais effectivement inoffensifs, c’est celle de Halifax et de la majorité des dirigeants conservateurs. Il s’agit de criminaliser toute idée de négociation.

D’autre part, Churchill habitue les esprits à l’idée d’une Angleterre luttant seule. Il commence à dévoiler son jeu, son unique espoir : les États-Unis peuvent suppléer la défection de la France, et le faire en temps utile. Chaque jour qui passe où cette éventualité est mise en discussion sans être rejetée d’emblée comme absurde, renforce l’autorité du premier ministre. Mais cela suffira-t-il lorsqu’il faudra affronter lord Halifax, qui pour l’instant attend son heure ?

Ce 17 mai, l’armée française est battue. Ses chefs le savent. Georges ne réagit plus guère, Gamelin exaspère le patient Doumenc en lui demandant à plusieurs reprises d’étudier le repli du GQG16 et, en dehors de cela, se consacre à la rédaction du rapport qui le dédouanera de toute faute en accablant les simples soldats et le Front populaire. Doumenc essaie de maintenir la combativité, mais il ne peut le faire que dans le cadre des plans établis par les deux autres, et consume beaucoup de temps à leur en faire adopter. Le 16, lui-même a écrit à sa femme une lettre d’un noir pessimisme, lui enjoignant de quitter Paris17. Certes, au soir de ce jour de panique, tout le monde respire un peu car l’ennemi n’exploite pas d’emblée son avantage en direction de la capitale, semblant vouloir d’abord s’occuper des armées alliées de Belgique. Ce qui redonne, pour quelques jours, une relative liberté de choix dans les ordres à donner aux troupes. De Gaulle va pouvoir s’illustrer à Montcornet, puis à Crécy-sur-Serre, à la tête de la 4e DCR, comme un lumignon dans la nuit profonde. Il souligne dans ses Mémoires la parfaite tenue, le 15, des services de Montry, où chacun continue avec zèle sa tâche, mais il remarque que l’espoir a disparu18. C’est peut-être dans l’équipe de Doumenc, d’abord, qu’on se bat pour l’honneur, qu’on a souci d’attendre la fin debout et en garde. Mais déjà l’essentiel se joue sur le terrain politique, et beaucoup en ont conscience. La grande question est : que veut Hitler ? Et, très loin derrière : peut-on encore essayer de tempérer, de discuter ses exigences ?

On ne peut pas reprocher à Reynaud de rester inactif. Le 18, il visite les états-majors, en compagnie de Pétain qu’il a rappelé d’Espagne pour le faire entrer au gouvernement, comme il en a convenu avec lui le premier mai. Ce remaniement a lieu le jour même, ainsi que sa propre permutation avec Daladier entre le ministère des Affaires étrangères et celui de la Guerre, l’accession de Mandel à l’Intérieur et celle de Charles-Roux au secrétariat général du Quai, à la place d’Alexis Léger. L’entourage réussit une brillante manœuvre : Baudouin fait le siège du président Lebrun et parvient à lui faire signer avant minuit la destitution de Léger, tant qu’elle est encore du ressort de Reynaud, car passé l’heure fatidique c’est de Daladier qu’elle dépendrait19. Le 19, on remplace Gamelin par Weygand. Le premier venait, sous la pression de Doumenc, de donner enfin à Georges des ordres de contre-attaque, tendant à couper la colonne blindée allemande de ses arrières, par un double mouvement du nord et du sud. Weygand, quoiqu’on dise souvent qu’il a tardé trois jours à donner ses premiers ordres, se rallie d’emblée à ce schéma, connu alors sous le nom de « plan Weygand ».

Ici, une question cardinale : a-t-il cru une seconde à l’efficacité possible de « son » plan ? Il ne le semble pas. Plus que le terme d’efficacité, celui d’« honneur » revient sans arrêt dans ses proclamations, dès sa prise de commandement. Son idée maîtresse est que l’armée ne s’est guère battue, et doit désormais le faire. Pas plus que Gamelin il ne veut entendre parler de tactique et de stratégie, mais seulement de cœur et de discipline.

Il y a bien une différence entre le plan Gamelin et le plan Weygand. Georges la souligne à sa façon, en disant :

Le plan Weygand a fait du moins l’objet d’ordres précis. Son exécution a été développée avec énergie 20.

Georges fait ici un aveu : il ne croyait pas lui-même à la réussite, sans quoi il n’aurait pas eu besoin d’ordres. Mais l’opposition qu’il fait entre les deux chefs est trop tranchée : si les ordres se précisent, l’exécution laisse tout autant à désirer. Du côté du nord, on note l’incroyable retard du remplacement de Billotte, entré dans le coma le 21 et décédé le 23, par Blanchard : après quatre jours d’intérim, le commandant de la Ire armée est nommé seulement le 25 mai à la tête du Groupe d’armées et au commandement interallié, et il est seulement alors remplacé par Prioux dans ses anciennes fonctions. Surtout, au sud, la volonté de reprendre le cours entier de la Somme, pour s’y retrancher, l’emporte sur l’idée d’une offensive pour dégager les armées du Nord21. Toute l’énergie du généralissime, toutes ses protestations contre des lenteurs et des manquements à exécuter ses ordres vont se concentrer sur les alliés, tant belges qu’anglais.

S’il montre, en contraste total avec Gamelin, une propension à quitter son état-major pour se rendre sur le terrain, on constate que, avant l’évacuation de Dunkerque, le seul endroit qui attire Maxime Weygand est la Belgique. Il s’y rend le 21 et tient une conférence, à Ypres, avec Billotte et Léopold, mais en l’absence de Gort, introuvable. Il voudrait y retourner le 26, et Doumenc l’en dissuade avec peine. Dans les deux cas, la surveillance des alliés semble prendre le pas sur toute autre considération.

Il faut dire qu’ils commencent à renâcler. Leurs griefs, apparemment militaires, se révèlent en fait essentiellement politiques. Le roi Léopold voudrait se réfugier avec son armée dans un « réduit national ». Louable intention, qu’avait déjà en 1914 son père Albert Ier. Sauf qu’on avait pu alors s’entendre sur un réduit limitrophe de la frontière française, en liaison avec les Alliés. Au lieu qu’à présent Léopold voudrait retraiter vers un « arc de cercle » entre Ostende et les abords d’Anvers, où les Allemands obtiendraient facilement sa reddition, sans que les Alliés puissent grand-chose pour le soutenir. N’oublions pas que la guerre de Norvège vient de révéler la vulnérabilité des cuirassés britanniques aux bombardiers allemands. La chasse anglaise, proche de ses bases, est certes mieux placée pour nettoyer le ciel, mais ne saurait le faire plus de quelques jours, comme cela se passera à Dunkerque, pour protéger un embarquement et non un établissement durable.

L’idée de Léopold et de son conseiller militaire, le général Van Overstraeten, est donc très provocatrice, elle implique une volonté de reprendre leur mise, d’autant plus inquiétante qu’elle n’est pas avouée. Weygand prend la chose de haut et somme les Belges de revoir leur position, ce qu’ils font vingt-quatre heures après son départ. Ils acceptent de maintenir le contact avec les Alliés, mais par une demi-mesure : alors que Weygand leur demande de se replier sur la Lys puis sur l’Yser, ils n’avaliseront jamais que la première étape.

Avec les Anglais, c’est une autre affaire. On parle d’égal à égal, depuis que l’effondrement du front a entraîné celui du prestige des fantassins français et de leur commandement. Gort s’alarme vite de la passivité de Billotte et, dès le 19 mai, exprime son souhait de retraiter vers les ports de la Manche, non point comme les Belges en prétendant qu’on peut les tenir, mais bien pour s’y embarquer. Il publie avec netteté ce désir, tant auprès de son gouvernement qu’à l’adresse des officiers français. C’est un tollé dans les états-majors tricolores, mais que peuvent-ils ? Un seul être est de taille à contrarier les plans de Gort et il se nomme Churchill. Mais le général, face au civil, ne manque pas de ressources. Il a comme alliés le bon sens, l’inquiétude ambiante et la réputation de Churchill. Pour un Colville qui d’heure en heure l’admire plus et note ce jour-là qu’il l’avait « peut-être mal jugé les semaines précédentes22 », combien à nouveau sont inquiets de ses initiatives et pensent que cet impulsif n’est justement pas l’homme d’une situation aussi délicate ?

Le premier ministre, faisant part du vœu de Gort devant le cabinet de guerre le 19 après-midi, obtient qu’il soit repoussé, après un avis négatif d’Ironside. L’argument est strictement militaire : on pourrait tenir quelque temps une tête de pont sur la Manche, mais non embarquer beaucoup de troupes, il vaut donc mieux qu’elles courent leur chance aux côtés des Français. Le démenti de la réalité, deux semaines plus tard, sera trop éclatant pour qu’on puisse penser qu’Ironside se trompe aussi lourdement. Il intervient contre sa pensée profonde, sur instruction du premier ministre qui est aussi son ministre de la Défense. Churchill ne veut pas savoir que la BEF garde, à cette date, de grandes chances de se sauver par Dunkerque. Ses raisons sont faciles à comprendre.

Voir les Anglais quitter le continent ? Mais c’est le but même de la manœuvre hitlérienne, qui ne fait que prolonger les lâchers de tracts de la drôle de guerre, où des caricatures montraient des permissionnaires anglais dans le lit des femmes de mobilisés français, où fleurissait le slogan : « l’Angleterre fournit les machines, la France les poitrines23 ». Puisque les Français tiennent pour le plan Weygand, puisqu’ils peuvent effectivement accuser l’Angleterre d’avoir moins investi qu’eux dans cette guerre et d’y risquer moins gros, ce n’est pas le moment de séparer les deux armées et d’accréditer l’idée que l’Angleterre, quittant le théâtre des opérations, s’apprête à quitter la guerre. Mais Ironside n’a pas l’air de partager ces préoccupations et on a tout lieu de penser que sa docilité est conditionnelle, qu’il a discuté et renâclé, bref que son soutien peut manquer à tout moment. Ne note-t-il pas dans son journal à la date du 21 : « J’ai vu Winston qui persiste à croire que la situation n’empire pas24 » ? La phrase est d’autant plus critique que l’entrevue a lieu au retour d’un voyage d’Ironside sur le terrain : c’est lui qui sait, et Churchill ne veut rien entendre.

Colville nous apprend d’autres choses : il écrit, à tort, que Gort a présenté au cabinet sur le même plan les deux manœuvres, vers les ports et vers le sud, en demandant aux ministres de trancher entre elles, alors qu’en fait il a nettement pris parti pour le repli vers la mer ; c’est donc que Churchill, ou quelqu’un de son entourage, a trompé Colville. Le premier ministre gomme la divergence qui est en train de s’installer, il laisse croire à une harmonie totale entre le gouvernement et le commandement. Soigner les désaccords en les ignorant, ce sera sa médication favorite et on en voit ici un des premiers exemples.

Surtout Colville révèle un projet jusqu’alors inconnu : celui d’un voyage de Churchill lui-même dans la nasse du nord, où il se serait trouvé deux jours avant Weygand ! Le jeune secrétaire était désigné pour l’accompagner et n’a appris le contrordre qu’au moment où il était rentré chez lui faire sa valise25. À la dernière minute Churchill a changé d’idée, soit parce qu’il a senti que ce voyage serait peu efficace, soit parce qu’il a craint que des adversaires mettent à profit son absence, soit encore parce qu’il a décidé de s’occuper, en priorité, du dossier américain. C’est le 20, en effet, qu’il fait arrêter Kent, un employé de l’ambassade américaine au service de Berlin et peut-être aussi de Moscou, geste dont Costello a brillamment démontré qu’il était destiné à lui fournir un moyen de pression sur Roosevelt. Une chose en tout cas semble probable : il n’a pas informé le cabinet de guerre de son projet de déplacement, de sa volonté d’exercer sur Gort une pression directe. Ordre et contrordre surviennent en fin d’après-midi, après la réunion.

Gort-Halifax : des parallèles convergentes ?

Voyage il y aura finalement, mais en France et non en Belgique : le 22 a lieu un conseil suprême, afin d’accorder les violons sur l’exécution du plan Weygand. En effet, la tension ne cesse de monter entre des Français qui soupçonnent les Anglais de loucher vers les ports, et des Anglais qu’inquiète le peu d’efficacité de leurs partenaires. Le principal facteur de trouble, c’est l’absence de Gort à la réunion d’Ypres où il aurait dû, la veille au soir, rencontrer Weygand, Léopold et Billotte pour arrêter clairement un dispositif commun. À la lumière des papiers de Colville et de ceux du cabinet, il paraît difficile de soutenir plus longtemps qu’il ne l’a pas fait exprès. Gort est aussi têtu que Churchill. Il se bat avec toutes ses armes. Puisqu’on lui force la main en lui envoyant Weygand, il tire parti des difficultés de transmission pour être en retard au rendez-vous. Il est d’ailleurs probable que Weygand lui rend la pareille, car il quitte Ypres sous un prétexte léger, au moment même où les Belges lui annoncent qu’ils ont trouvé Gort et le ramènent : il préfère sans doute l’obliger par un ordre, plutôt que de l’affronter dans un débat.

Mais Gort va ensuite faire mieux : obliger Churchill lui-même à faire des pas dans sa direction. C’est le 23 mai à 11 h 30 que Winston commence à exprimer devant le cabinet des doutes sur le plan Weygand. Pour se justifier d’y avoir cru si longtemps, il déclare curieusement qu’

il est apparu qu’une quantité de troupes allemandes beaucoup plus considérable qu’on n’avait cru d’abord est parvenue à s’introduire dans la brèche.

Comme si quelqu’un avait été là, pour disputer le terrain et empêcher les Allemands de faire passer qui ils voulaient ! Et comme si Churchill lui-même n’avait pas déclaré six jours plus tôt qu’il y avait « trente à quarante divisions allemandes » en arrière de la brèche.

Il argue aussi que les Français « ne montrent à présent aucun signe » qu’ils appliquent leur propre plan. En ont-ils jamais montré ? Mais cette manœuvre en retraite intellectuelle ne se traduit pas encore en ordres sur le terrain : le cabinet décide seulement l’envoi d’un télégramme à Reynaud, avec copie à Gort, pour rappeler l’urgence de l’offensive vers le sud26.

Le même cabinet discute longuement de la situation en Norvège. On se met d’accord sur la nécessité d’une évacuation totale, tout en n’en disant rien pour le moment et en essayant de prendre Narvik avant de partir. Halifax fait remarquer que ce serait une précieuse monnaie d’échange dans le cadre du « plan Dahlerus » - nom donné en Angleterre à la proposition suédoise, mentionnée plus haut, de neutralisation du nord de la Norvège et de répartition équitable du minerai entre les belligérants. Sa tirade est un bon témoin de ce qu’il pense alors de la situation générale :

Je suis sensible aux inconvénients politiques d’un abandon de la Norvège. J’estime cependant que si la situation en France s’aggravait autant qu’on peut hélas le prévoir, il deviendrait inévitable. La prise de Narvik serait d’un intérêt politique considérable, si elle pouvait se faire à moindres frais. Avec cette capture, nous tiendrions une bonne monnaie d’échange dans le cadre du plan Dahlerus d’évacuation conjointe des forces alliées et ennemies du nord de la Norvège. D’un autre côté, cet avantage serait perdu si on connaissait notre intention d’évacuer. Je demande l’autorisation de poursuivre les contacts avec la Suède et la Norvège sur la possibilité de mettre à exécution le plan Dahlerus.

Il semble que Halifax subisse alors une défaite, car le texte résumant les décisions de ce cabinet donne un véritable coup d’arrêt au plan Dahlerus :

Le cabinet de guerre décide : [...]

7°) Le plus grand secret doit être observé sur l’éventualité d’une évacuation de Narvik.

8°) En considération du dernier point et du fait que la proposition a peu de chances d’être acceptée, le secrétaire d’État aux Affaires étrangères ne poursuivra pas les contacts au sujet du plan Dahlerus de neutralisation du nord de la Norvège 27.

Le taureau Winston a montré un grand talent pour l’esquive, mais le matador Edward n’en a pas moins posé sa première banderille. Il est remarquable que Halifax n’intervienne pas dans la discussion sur la BEF mais fasse, sitôt après, sonner le nom de Dahlerus, synonyme de « contact avec les Allemands ». La victoire même obtenue par Churchill, qui fait décider par le cabinet l’arrêt des transactions avec l’homme d’affaires, du moins au sujet de la Norvège, peut se retourner contre lui à brève échéance : s’il faut finalement négocier, les minutes du cabinet montreront que Winston s’est entêté au contraire à couper toute passerelle, et que son remplacement s’impose.

Lors de ce même conseil du 23 au matin, Attlee, Lord du Sceau Privé, pose la question naïve qui hante les esprits mais que personne n’a encore osé formuler :

N’allons-nous pas nous retrouver assis entre deux chaises ? N’y a-t-il pas un risque qu’on ne puisse ni mener à bien le plan décidé avec le général Weygand, ni utiliser au mieux nos forces pour assurer notre mainmise sur les ports de la Manche 28 ?

Churchill saisit au bond cette balle et ouvre la réunion de 19 heures en faisant référence à la question d’Attlee. Il en a parlé au téléphone avec Reynaud puis Weygand : signe que lui-même essaye, vingt-quatre heures après une visite en France où il l’a approuvé, d’obtenir que les alliés abandonnent en douceur le plan Weygand. Mais Reynaud répond que les opérations se poursuivent29 et Weygand le confirme, avant de donner à Ironside des détails de la plus haute fantaisie, en avançant qu’on avait repris Amiens, Albert et Péronne. La conversation date de 18 heures, heure anglaise. Ironside et Dill en ont conclu que l’opération devait être maintenue, « puisque, si l’on repliait la BEF vers les ports de la Manche, il était invraisemblable qu’on pût en évacuer plus qu’une petite partie 30 ».

Voici donc Churchill complètement cerné et prêt à succomber. Il se sert d’Attlee pour préparer son ralliement à la solution Gort, sans paraître céder à Halifax et aux défaitistes. Mais il gagne un sursis ultime, en ajoutant foi aux énormes mensonges de Weygand sur l’offensive par le sud, et en contraignant une dernière fois les chefs militaires à le suivre sur ce terrain. Combien d’heures peut tenir une pareille fiction ? Si une seule des trois villes avait été reprise, la presse mondiale du lendemain en ferait ses gros titres. Quant à Gort, il en saurait immédiatement quelque chose, ne serait-ce que parce qu’un pareil reflux allemand ferait sentir ses effets sur les secteurs qu’il tient.

Si les minutes du cabinet ne comportent d’autre décision que celle de poursuivre le plan Weygand, un câble de Eden, expédié ce 23 mai, ménage pour l’avenir une autre possibilité :

Cependant, si la situation de vos communications finissait par rendre impossible l’exécution [du plan Weygand], vous devriez nous informer pour que nous puissions informer les Français, et prendre les dispositions navales et aériennes pour vous assister, au cas où il vous faudrait retraiter vers la côte nord 31.

Le mystère d’Arras

Quoi qu’il en soit de ces perspectives, Gort reçoit donc pour la nième fois en cette fin d’après-midi l’ordre de poursuivre l’application du plan Weygand, alors que les Allemands, loin d’être en difficulté à Amiens, le pressent dans Arras et que les Français ne l’y soutiennent guère. Deux solutions s’offrent à lui : les tancer solennellement et jouer le même rôle que Churchill, au conseil suprême de la veille, auprès de Reynaud et Weygand, ou bien tirer prétexte de la situation sur le terrain pour retirer ses troupes et rendre définitivement impossible l’application du plan, quitte à passer pour responsable de son abandon. Le même cabinet décide d’ailleurs, sur une suggestion de Gort, l’envoi sur place du général Dill pour le lendemain.

Gort a repris Arras aux Allemands qui ne l’occupaient guère, dans le cadre du plan Weygand, le 21, avec une maigre force blindée commandée par le général Franklyn. Puisqu’il est censé obéir à Weygand qui prône l’offensive en direction d’Amiens, Gort a présenté son opération sous ce label, mais il faut remarquer qu’Arras est un point d’appui aussi utile pour le repli vers Dunkerque que pour l’offensive vers le sud. Le général français Blanchard, qui assure au commandement interallié des armées du nord l’intérim de Billotte, a promis d’attaquer le 24 dans le secteur voisin, afin d’élargir le front de l’offensive demandée par Weygand. Mais Gort donne la veille à 19 heures à Franklyn un ordre de repli, dont il n’avise que vers minuit les officiers français des environs 32.

À partir de là, une polémique se développe immédiatement. Weygand saute sur l’occasion pour envisager pour la première fois, le 24 en milieu de journée, l’abandon de son plan, en chargeant les Anglais des plus lourdes accusations. L’historiographie anglaise, à commencer par le rapport Gort, explique entièrement le retrait, et les retards d’information, par des raisons militaires. Il est de fait que la pression allemande commençait à se faire intenable et que Rommel était en train d’encercler Arras. Il est faux, d’autre part, que le repli de Franklyn se soit fait vers les ports, il s’était au contraire éloigné de la côte et Gort souligne non sans malice que cette force restait disponible pour une offensive, si les Français en avaient manifesté le désir 33.

Cependant, l’incontinence verbale de Weygand et de Reynaud, qui parlent aussitôt de « repli dans la direction des ports », ne suffit pas à innocenter Gort, surtout si on lit les minutes du cabinet.

C’est le 25 mai à 11 h 30 que l’affaire d’Arras vient en discussion. Les deux réunions du 24 ont donc eu lieu sans que rien n’en filtre. Churchill dit avoir reçu vers minuit un télégramme de Reynaud reprochant le retrait. Il n’avait pas alors d’informations de la part de Gort : vingt-neuf heures après ! Il envoie cependant, après avoir consulté Ironside, un télégramme bien embarrassé à Reynaud. C’est sans doute le moment le plus humiliant pour lui, dans une aventure qui n’en manque pas :

Nous croyons que Gort persévère dans le mouvement vers le sud. Tout ce que nous savons c’est que la pression sur son flanc droit l’a obligé à déplacer en partie deux divisions pour les mettre entre lui et les forces blindées allemandes. Si nous apprenons que l’extrême pression de la nécessité ordonne une modification du plan convenu, nous informerons immédiatement M. Reynaud.

Puis, sans aucune précision de temps, il déclare au cabinet qu’un officier d’état-major a ensuite porté la nouvelle de l’abandon d’Arras au War Office. Il fait alors reproche à Gort de ne pas l’en avoir aussitôt informé, tout en affirmant qu’il avait sans doute d’urgentes raisons de faire ce mouvement. Il reconnaît que « les Français ont sujet de se plaindre ».

Le jeu de Gort est donc étrange. Si, d’Arras, on va aussi bien à Amiens qu’à Dunkerque, en revanche son abandon rend beaucoup plus difficile l’accès de la seconde ville que celui de la première. Nécessité militaire ? Sans doute, mais pas si pressante qu’on n’eût pu rechercher le contact avec Blanchard pour en décider ensemble - ou pour conjurer les Français de faire un effort ultime vers le sud. Surtout, le fait qu’il ait agi à l’insu du premier ministre, ministre de la Défense, mérite attention.

Mais, le 25 mai, la situation d’Arras n’a plus qu’un intérêt rétrospectif. L’affrontement s’est déplacé vers Dunkerque et Calais. Et il y a déjà un jour entier que Hitler a stoppé son attaque contre le premier de ces ports.

Le tournant du 25 mai

Le 24 mai vers midi, les divisions blindées allemandes arrivent à quelques kilomètres de Dunkerque, où rien n’est disposé pour freiner leur élan. Soudain elles s’arrêtent, sur un ordre exprès du Führer qui ne sera rapporté que 48 heures plus tard, malgré les objurgations de ses généraux. Entretemps, Gort organise à la hâte des lignes de défense, qui permettront à la place de tenir dix jours de plus. La démonstration lumineuse de Costello ne devrait plus laisser place à aucun doute. Les mille et une raisons techniques ou politiques qu’on a agitées pour expliquer cette aberration, et qui toutes d’ailleurs ont été suggérées par le Führer en personne, n’expliquent rien du tout. Le Haltbefehl n’a qu’un seul mobile, l’espoir d’une paix immédiate 34.

La démonstration, hélas, n’est encore qu’indirecte. On ne dispose d’aucun document montrant un messager allemand faisant le 24 ou le 25 mai à un interlocuteur anglais ou français, ou à un intermédiaire neutre, la proposition d’une conférence de paix immédiate, faute de quoi l’encerclement des troupes du nord serait parachevé. C’est en replaçant l’ordre d’arrêt dans le contexte des tractations en cours par la Suède depuis le 11 qu’on lui donne son sens. À son tour, il éclaire toute une agitation, en faveur de la paix ou contre elle, en France et en Angleterre comme dans les contacts entre leurs deux gouvernements, les 25 et 26. Sans doute les archives anglaises et suédoises, dont la consultation est aujourd’hui encore soigneusement sélective, et peut-être aussi la partie encore secrète des documents allemands saisis en 1945 livreront un jour le détail du chantage hitlérien et de ses filières. Mettre bout à bout les éléments connus est déjà un travail passionnant.

Parmi les fruits du Haltbefehl, il faut sans doute ranger la curieuse tâche confiée par Churchill à son collègue député conservateur Edward Spears, ancien militaire ayant atteint le grade de général par ses missions très appréciées d’officier de liaison auprès de diverses armées françaises en 1914-1918. Il en avait rapporté un gros livre consacré aux seules premières semaines de la guerre, les plus indécises, celles où déjà l’Allemagne se croyait à même de provoquer le rembarquement d’un trop petit corps expéditionnaire britannique. En liaison 1914 était paru en 1932 avec une préface de Churchill, fort laudative, entre autres par cette phrase d’une remarquable impartialité :

[...] en maintes occasions, au cours des opérations, il sut faire appel à l’honneur militaire de la France ou de l’Angleterre pour trancher les questions brûlantes qui avaient pu se poser entre les deux pays 35.

Ayant fait partie aux Communes, avec Macmillan et Amery, du petit groupe des conservateurs opposés à Chamberlain, il était tout désigné pour remplir un rôle inédit : celui d’agent de liaison personnel du premier ministre auprès de Paul Reynaud.

C’est le 20 mai que, dans un couloir des Communes, Brendan Bracken l’aborde brusquement pour lui annoncer qu’on aura peut-être bientôt besoin de lui :

Winston a l’intention de vous employer, il a une idée, quelque chose d’important. C’est stupide que vous ne fassiez rien. Vous connaissez les Français mieux que personne - moral bien bas - ça commence à sentir mauvais, que pensez-vous de Weygand 36 ?

Et de tourner aussitôt les talons. Voici donc, pour nous, deux renseignements d’importance : c’est le 20 mai que Churchill éprouve le besoin d’un contact direct avec Reynaud, et l’une de ses interrogations essentielles porte sur Weygand.

Le 22 au soir, Spears est convoqué chez le premier ministre :

Winston était assis derrière une grande table, carré dans son fauteuil, dodu, l’air calme. Il m’offrit un cigare et me regarda un moment comme si j’étais transparent. Soudain, l’expression la plus amicale anima son visage, qui se plissa dans un grand sourire de bébé pour redevenir calme presque aussitôt. « J’ai décidé, dit-il, de vous envoyer à Paul Reynaud, à titre de représentant personnel.[...] La situation est très grave. »

Pour les détails, Churchill l’envoie au général Ismay, le secrétaire du comité de défense, qui lui dit des choses bien intéressantes sur la cohésion des forces armées britanniques et leurs liens avec le premier ministre, ministre de la Défense :

Notre ministère de la Guerre n’arrivait pas à savoir quelles étaient les intentions de Gort, ce qui n’était pas surprenant, me dit Ismay, car, en dehors de la difficulté des communications avec lui, il ne parvenait pas lui-même à déterminer la part qu’il devait prendre dans les plans de Blanchard, à supposer que ce dernier en eût. [...]

Notre liaison avec les Français était très déficiente. Avec le général Georges, elle fonctionnait dans une certaine mesure grâce au zèle et à la compétence des officiers en charge, mais notre organisation centrale auprès du Grand Quartier de Vincennes, en dépit de la présence de quelques bons éléments, avait pratiquement cessé de fonctionner 37.

Derrière ces pudiques formulations et ce recours aux carences françaises, il est facile de deviner que la mission Spears, monstruosité militaire et diplomatique, a de secrets motifs, essentiellement britanniques. Si on double ainsi les personnels civils et militaires « en charge », c’est bien que Churchill n’a aucune confiance dans les hiérarchies établies, tant celle de l’état-major que celle du Foreign Office.

Finalement, Spears arrive à Paris le 25 au matin, porteur d’une simple lettre de recommandation, Winston ayant par ailleurs prévenu Reynaud au détour d’un télégramme sur l’affaire d’Arras.

Halifax allume une mèche

Le 25 mai, entre autres remarquables événements, en comporte un négatif : il n’y a pas de réunion du cabinet de guerre l’après-midi, contrairement à une habitude bien ancrée. Signe que les ministres ont beaucoup de travail. Mais agissent-ils dans le même sens ?

Halifax reçoit l’ambassadeur italien Bastianini à 17 heures. En aurait-il été chargé par le cabinet ?

Le matin, il a juste été question d’un entretien entre Vansittart et un diplomate italien. Halifax a rapporté cet entretien dans un flou total, quant à sa date, son origine et l’identité de l’interlocuteur - il s’agit de l’attaché de presse Paresci, identifié grâce à d’autres sources38. Parlant « en son nom propre », le Transalpin affirmait que le gouvernement italien recevrait favorablement des propositions de son homologue anglais permettant d’aplanir leurs différends en Méditerranée. On a alors consulté le premier ministre, qui a donné son accord à une poursuite des pourparlers. Vansittart l’a dit à Paresci qui après un certain délai - employé sans doute à consulter Rome - a accepté une nouvelle rencontre. Celle-ci n’a pas encore eu lieu et Halifax suggère ce que pourrait être son contenu. On proposerait à l’Italie de « lever toutes les difficultés et incompréhensions qui ont barré le chemin de l’amitié entre les deux peuples ». Halifax avance prudemment et ajoute :

Très vraisemblablement, tout cela ne mène nulle part. Toutefois, même s’il n’en résultait qu’un gain de temps, ce serait appréciable. Les Français seraient certainement satisfaits d’un tel geste du gouvernement de Sa Majesté, qui correspondrait à leur propre politique.

La réponse de Churchill révèle la précarité de sa situation. Il ne peut interdire la démarche et se contente d’exiger le secret le plus absolu. Il éprouve même le besoin d’argumenter, et le fait dans le même sens que Halifax. Il faut faire un geste en faveur de ces pauvres Français si démunis face à la menace italienne :

Le fait qu’ils soient en train de dégarnir de troupes leur frontière italienne met les Français dans une position très faible pour négocier39.

Voilà donc de quoi s’autorise Halifax pour prendre les rênes et recevoir lui-même, non pas « un » diplomate mais le premier d’entre eux, l’ambassadeur Bastianini.

Lors de la séance suivante du cabinet, le 26 au matin, il présente les choses de manière habile : sur le fond sinon sur l’interlocuteur il aurait respecté le mandat de ses auditeurs, au moins au début, en maintenant les propositions anglaises dans les strictes limites d’une réconciliation anglo-italienne, et c’est Bastianini qui aurait fait dévier la discussion vers l’idée d’une paix générale. Il n’en reste pas moins qu’il y a souscrit aussitôt, non pas en son nom personnel, mais en engageant le « gouvernement de Sa Majesté » dans une proposition de règlement européen et une demande faite à l’Italie de s’associer à ce processus. Ce texte est tellement important qu’on le trouvera en annexe, publié pour la première fois intégralement.

Il est clair que le 25 mai, à 17 heures, Halifax abat son jeu. Il agit en premier ministre, tenant pour quantité négligeable celui qui en porte encore le titre. Il est peu vraisemblable qu’il se contente d’une démarche en direction de l’Italie et respecte à la lettre l’expression « franchir le Rubicon ». Il a nécessairement pris d’autres contacts, civils et militaires. Il n’est pas non plus imaginable qu’il n’ait pas préparé, au moins quelques jours à l’avance, cette prise du pouvoir. Une piste s’offre : le brusque remplacement, le même soir, d’Ironside par Dill à la tête des forces armées. Au milieu d’un maquis de questions sans réponses, voilà deux réalités tangibles : Ironside est, pour Churchill, un personnage immédiatement dangereux ; Dill rompt la solidarité de l’armée en acceptant de le remplacer. Il faut qu’Ironside ait fait quelque chose de répréhensible, contre quoi s’insurge la conscience de Dill. Halifax se serait-il assuré de l’armée en la personne de son chef ? Et Gort ? Serait-il dans la confidence depuis le 21, jour où il a reçu la visite d’Ironside ? L’opération d’Arras aurait alors une fonction essentiellement politique : démontrer que seule l’initiative des conjurés a sauvé une situation compromise par l’absurde entêtement de Churchill et sa dangereuse francophilie. C’était compter sans la réaction de Winston, qui joue immédiatement de ses titres de premier ministre et de ministre de la Défense pour changer le commandant en chef.

Telle est l’hypothèse qu’on pourrait qualifier de « dure » : celle d’un complot organisé ; il en existe une moins aventureuse, plus solidement arrimée aux textes connus : il n’y aurait qu’une convergence objective entre la direction de l’armée, soucieuse de se dégager du plan Weygand, et celle de la diplomatie, à la recherche de la paix. Les deux crises, politique et militaire, se développeraient parallèlement.

Dans cette logique, le différend aboutissant au changement à la tête de l’armée pourrait porter sur la seule affaire d’Arras : Dill, en visite chez Gort le 25 au matin, découvre cet acte d’indiscipline et provoque, à son retour, la grande colère de Churchill contre Ironside qui, soit est convaincu de complicité avec Gort, soit prend sa défense. Il est possible également qu’Ironside ait fait à partir du 21, jour où dans son journal il commence à tonner contre Winston, une sorte de grève, refusant par exemple de retourner voir Gort pour lui exposer la politique du gouvernement, et obligeant Churchill dès ce moment à recourir aux services de Dill.

Il est plus vraisemblable qu’une collusion entre Ironside et Halifax, découverte par le premier ministre, ait été la raison d’un limogeage aussi brutal, et l’affaire d’Arras seulement le prétexte. L’existence d’un lien ancien entre le soldat et le ministre est, d’autre part, suggérée par le fait que Dahlerus, proche de Halifax s’il en fut, ait parlé d’Ironside à Hitler comme d’un intermédiaire possible dans des négociations secrètes, au mois de septembre précédent40. Enfin, le journal du général, publié par sa veuve en 1962 sous la forme d’extraits soigneusement triés, encadrés de commentaires conformistes, laisse échapper un aveu. Le 23, a-t-on dit, Eden expédie un télégramme nègre-blanc, laissant entendre à Gort qu’on n’exclut pas dans l’avenir une tentative d’évacuation. Or Ironside écrit le même jour quelque chose d’assez différent, prouvant qu’il a lui-même, soit donné d’autres instructions, soit encouragé une lecture très libre du télégramme gouvernemental :

Nous avons laissé à Gort la liberté complète de mouvoir son armée comme il l’entend pour essayer de la sauver 41.

Il serait fort instructif de savoir ce que le diariste entend par ce « nous ». Disons qu’un très léger doute reste permis sur la conspiration Halifax-Ironside-Gort, mais qu’en cas de réponse négative une preuve quasi-scientifique serait offerte de l’existence de la télépathie.

Le changement de général, nécessaire sans aucun doute à l’assainissement du climat, est donc bien loin d’y suffire. C’est le cabinet qui, de manière feutrée et indirecte, va trancher le différend, lors des séances cruciales des trois jours suivants. Le fait même qu’en dehors de la réunion du 25 au soir avec les militaires Churchill n’ait pas pu mettre le doigt sur la plaie et dénoncer le complot, et que Halifax ait pu le lendemain rendre compte de sa conversation avec le représentant de Mussolini comme de la chose la plus naturelle, montre le caractère désespéré de la position du premier ministre.

Cependant, la réunion entre Churchill et les officiers marque bien le tournant décisif de la période, mais pour une autre raison : c’est alors que survient la décision d’abandonner le plan Weygand, et de tenter le réembarquement de la BEF, puisque, sans que soit précisé le moment du changement d’orientation, le cabinet de guerre du 26 au matin travaille sur ce nouveau schéma. Dans l’après-midi, Gort avait encore pris une initiative dans le goût de celle d’Arras : sous prétexte d’aider les Belges, il avait déplacé sans avertissement deux divisions dont il venait de convenir avec Blanchard qu’elles attaqueraient le lendemain vers le sud. Quelle ne dut pas être sa stupeur ce constater que, le soir, Eden lui-même lui demandait de faire désormais la même chose en grand et de ne plus s’occuper ni des Français ni des Belges ! Mais la légende dorée obstruera là aussi longtemps la vérité, en faisant croire que Gort a pris tout seul, dans l’après-midi, une décision de repli général vers Dunkerque et que ses chefs politiques et militaires se sont rangés dans la soirée à ce sage avis 42.

Or la décision des chefs d’état-major n’est toujours pas annoncée clairement, mais seulement sous-entendue, dans le câble qu’Eden expédie. La retraite reste qualifiée d’éventuelle - mais l’ordre de mettre immédiatement en défense Dunkerque et Ostende laisse toute liberté de manœuvre au destinataire, tant vis-à-vis des Français que des Belges, sans qu’il soit question de les prévenir. C’est le cabinet qui s’en chargera le lendemain :

Vous vous trouverez dans une situation où la sûreté de la BEF sera la considération dominante. Dans ces conditions, votre seule solution sera peut-être de vous frayer un passage en arrière vers l’ouest, où tous les ports et plages, à l’est de Gravelines, seront utilisés pour le rembarquement. La marine militaire fournira une flotte de bâtiments de guerre et de petits bateaux, et la RAF apportera tout son soutien. Comme cette retraite devra peut-être commencer sous peu, les plans préliminaires doivent être établis sans délai. Vous devez aussi envisager d’urgence la défense d’Ostende et de Dunkerque. Le premier ministre verra Reynaud demain dans l’après-midi ; l’ensemble de la situation sera alors clarifié, y compris l’attitude des Français vis-à-vis de notre retraite éventuelle 43.

Le lendemain, le compte rendu du cabinet nous fournit un autre élément capital sur la journée du 25 et, plus précisément, sur cette réunion de 22 heures avec les chefs des trois armes. Churchill leur a remis sa fameuse question sur « une certaine éventualité44 ». Lorsque le 26 il en informe le cabinet, l’Air Marshall Newall répond que les chefs d’état-major ont déjà un texte, mais vont le revoir à la lumière de la question posée.

Voici cette question :

Dans l’éventualité où la France serait incapable de poursuivre la guerre et où elle deviendrait neutre, tandis que les Allemands maintiendraient leurs positions actuelles et que l’armée belge serait forcée de capituler après avoir aidé la BEF à atteindre la côte ; dans l’éventualité où seraient offertes à la Grande-Bretagne des conditions qui la placeraient entièrement à la merci de l’Allemagne, par le désarmement, la cession de bases navales dans les îles Orcades, etc. ; quelles sont les perspectives pour une poursuite de la guerre par nous seuls contre l’Allemagne et probablement l’Italie ?

Ces formulations reflètent mieux que tout l’extrême faiblesse politique du signataire à cet instant précis. Que cherche-t-il ? À mettre à ses collègues du cabinet de guerre le doigt dans l’engrenage d’une continuation de la lutte par l’Angleterre seule. L’expertise des possibilités militaires prend une importance décisive. Mais, pour qu’elle ait une chance d’aller dans le sens souhaité, il faut inventer de toutes pièces un scénario montrant l’Allemagne cent fois plus méchante et exigeante qu’elle ne l’est, du moins dans l’immédiat. La réponse de Newall est étrange : il nous apprend qu’il y a déjà un texte, c’est donc que Churchill savait ou prévoyait qu’il serait défavorable à la poursuite de la guerre, ou pour le moins ambigu. Mais en acceptant de le « revoir à la lumière de la question posée » le chef de l’armée de l’air se fait complice du grossier panneau tendu par le premier ministre.

Ici encore on peut trouver une correspondance avec la situation des Dardanelles, et un écho de ce que Churchill en écrivait. L’épisode se passe en octobre 1915, lorsque le général Monro, nouveau commandant en chef, vint prendre son poste :

Le général Monro était un officier de décision rapide. Il vint, il vit et il capitula. Il arriva aux Dardanelles le 28 octobre ; et, dès le 29, entre son état-major et lui, il n’était question que d’évacuation. Le 30, il débarqua dans la péninsule. [...] Les commandants de division furent convoqués pour se rencontrer avec lui aux quartiers généraux de leurs corps d’armée respectifs ; il leur posa séparément à tour de rôle une question dont le sens était celui-ci : « À supposer que vous ne receviez plus de renforts, pourrez-vous vous maintenir sur vos positions malgré l’arrivée de gros renforts ennemis, accompagnés d’artillerie lourde et de stocks illimités de munitions allemandes ? » Le 31 octobre, le général Monro envoya un télégramme par lequel il conseillait l’évacuation totale [...]45.

N’est-il pas tentant de croire qu’au moment de rédiger sa question tordue Winston s’est souvenu de celle, tordue dans l’autre sens, du général Monro, qui avait fait triompher une attitude défaitiste en chassant du même coup Churchill du gouvernement ?

Pendant qu’à Londres l’exécutif se déchire, à Paris il atteint son plus grand point d’unité depuis les temps fastes du ministère Daladier.

Préparé par plusieurs conversations, le comité de guerre se réunit à 19 h 30. Il est dominé par la personnalité de Weygand, à qui le président Reynaud accorde d’immenses temps de parole, et que personne ne contredit 46. Au terme de la réunion on peut considérer comme adopté par la France, à l’unanimité de ses instances politiques et militaires, le programme suivant :

-  Les troupes du nord, tant alliées que françaises, sont passées par pertes et profits. Si un miracle peut encore les sauver, il doit toujours être recherché dans le plan Weygand. Un sauvetage par embarquement n’est pas envisagé.

-  Après la perte de ces armées il reste une ligne de défense et une seule, la Somme prolongée de l’Aisne et de la ligne Maginot. On va donc y regrouper tous les moyens pour une bataille qui risque fort de ne sauver que « l’honneur ».

-  Mais il est hautement souhaitable qu’on n’en arrive pas là et Reynaud est délégué d’urgence à Londres pour envisager avec les Anglais ce qu’on pourrait faire d’autre. Cet « autre » tourne autour des notions d’armistice et de paix, encore que certains intervenants, dont Weygand, s’ingénient à remplacer ces mots par des périphrases.

À côté de ces options unanimes, un clivage se dessine entre, d’une part, le président Lebrun et le maréchal Pétain et, de l’autre, le reste des intervenants. Les premiers ne sont pas emballés par cette étape anglaise et considèrent que la France a le droit de prendre toute seule la décision de cesser le combat.

Le plus remarquable dans cette soirée, c’est la disparition du clan « belliciste » : représenté par Campinchi et, si l’on veut, par Reynaud, il ne combat alors nullement l’idée d’une paix immédiate, pourvu que l’Angleterre s’y associe. Encore cette condition n’est-elle pas posée comme déterminante. Campinchi ne dit pas (ce qu’il dira en juin) que si l’Angleterre tient il faut tenir avec elle, il se déclare confiant en la possibilité de la convaincre de cesser le combat, au besoin en agitant la menace d’une démission du gouvernement Reynaud qui faciliterait la signature d’une paix séparée.

Campinchi insiste également pour que la rencontre avec les Anglais ne mette en présence que les deux chefs de gouvernement. Le conseil suprême, plaide-t-il, est une structure « trop lourde ». Sans doute espère-t-il que Churchill, mis devant la réalité par le plus anglophile des Français, sera plus accessible que s’il devait, comme toujours, tenir la dragée haute aux moins combatifs de ses ministres et de ses officiers.

En dehors du comité de guerre, les rumeurs de paix des 24-25 mai en France - ignorées jusqu’aux années quatre-vingt, ou attribuées à un simple clan extrémiste - transparaissent à qui veut bien les rechercher dans nombre d’écrits de l’époque : ceux de Jeanneney, de Doumenc47 et surtout, une fois de plus, du pipelet de la Chambre, Déat, qui rapporte le 24 :

La situation reste très, très grave. À demi-mot, les députés présents envisagent les diverses hypothèses. Perte de la Corse et de la Tunisie comme pourboire à Mussolini ? On parle d’ailleurs d’un pacte de neutralité méditerranéenne, qui serait garanti par les États-Unis. Se repliera-t-on sur la Seine, au cas où l’armée de Belgique serait capturée ? Défendra-t-on Paris ? Beaucoup affirment qu’il y aura des offres de paix séparée de l’Allemagne, dès que les bases maritimes de son offensive contre l’Angleterre seront entre ses mains. Des gens ultra-renseignés affirment même que les conditions seraient exceptionnellement modérées, les frontières françaises actuelles étant maintenues, mais les colonies ayant quelque peu à souffrir. D’aucuns enfin redoutent que l’Angleterre, rejetant la responsabilité de la défaite éventuelle sur l’armée française, ne paye l’Allemagne avec nos colonies. De toute manière, personne ne paraît disposé à pousser la guerre jusqu’à la destruction et à l’évacuation de la France. Ce sont d’ailleurs Pétain et Weygand les mieux qualifiés pour en décider, le moment venu.

Et le 25 :

Chambre : Piétri morose. Scapini catastrophique. Vues plus que mélancoliques sur l’avenir du pays.

Mais Churchill attend Reynaud de pied ferme.

L’heure la plus noire

En ouvrant la séance du cabinet le 26 à 9 heures48, le premier ministre met brutalement ses collègues devant une nouvelle sensationnelle : il faut abandonner le plan Weygand car la France s’apprête à signer une paix séparée. C’est l’objet, explique-t-il, de la prochaine venue de Reynaud. On peut relever ici une petite ruse : Reynaud, dit-il, a télégraphié qu’il voulait voir Churchill seul à seul, « ou peut-être avec un seul autre ministre ». Curieuse formule, qui jure avec la mission reçue du comité de guerre à l’instigation de Campinchi, mais non avec la nécessité, pour Churchill, d’associer ses collègues à la négociation, afin qu’on ne puisse l’accuser d’une manipulation quelconque. Il va faire rencontrer à Reynaud le plus de monde possible. Logique inverse de celle de Campinchi, et pour cause. En temps de guerre, un dialogue seul à seul permet de parler de tout, même de la paix, tandis qu’une réunion de plusieurs personnes ne peut sans malaise aller très loin sur ce terrain.

Tout le monde aujourd’hui est à peu près d’accord pour dire que Churchill va maintenir à bout de bras au combat Reynaud et la France, un mois de plus, et que c’est autant de gagné pour la préparation psychologique et matérielle de l’Angleterre à une lutte solitaire. À lire le compte rendu secret du cabinet du 26 au matin, on s’aperçoit qu’il n’en espérait pas tant et se serait contenté que la résistance française permît l’embarquement anglais à Dunkerque :

Je pense que, bien qu’on ne puisse prévoir l’issue de la bataille, il y a une bonne chance de sauver une proportion considérable de la BEF. Nous devons cependant être prêts à entendre M. Reynaud nous dire aujourd’hui, lors de cette entrevue, que les Français ne peuvent pas continuer le combat. Je ne ménagerai pas les efforts pour le faire changer d’avis en soulignant que l’honneur leur commande, pour le moins, de faire leur possible pour aider la BEF à assurer son salut par l’évacuation.

En quelques heures, quel changement ! La veille il fallait se battre à tout prix aux côtés des Français, qui avaient « sujet de se plaindre » de Gort. Aujourd’hui ils ne sont plus que des capitulards à qui on ne demande que de combattre encore un peu pour favoriser la retraite britannique.

Mais voici, après l’annonce de la question posée aux chefs d’état-major, le moment capital : Halifax prend la parole. Il enfonce un clou dans la croix de Winston en prenant la défense de Gort, puis il raconte son entrevue avec Bastianini, comme si l’insuffisance que Winston a montrée dans les questions militaires, et qui avait amené Gort à prendre sur lui l’évacuation d’Arras, l’autorisait à agir pareillement sur le plan diplomatique :

Dans le noir tableau qui vient d’être fait il y a une lueur : le débat sur les torts et les mérites de l’action de lord Gort faisant retraiter ses armées a reçu des faits une sanction indiscutable, et il ne devrait plus y avoir de récriminations sur ce point. Sur un plan plus général, nous nous trouvons devant le constat suivant : la question n’est plus d’infliger à l’Allemagne une défaite totale, mais de sauvegarder l’indépendance de notre Empire et si possible de la France. Dans cet ordre d’idées, j’informe le cabinet de guerre que j’ai eu hier soir un entretien avec l’ambassadeur d’Italie et que M. Bastianini m’a très clairement sondé sur notre sentiment devant l’éventualité d’une conférence. Il a dit que le principal souhait de Mussolini était de voir la paix assurée en Europe. J’ai répondu que la paix et la sécurité en Europe étaient aussi notre principal objectif et que nous étions naturellement prêts à considérer toute proposition pouvant y conduire, pourvu que notre liberté et notre indépendance fussent assurées. Les Français ont été informés de ce contact par l’ambassade d’Italie. M. Bastianini a demandé un autre rendez-vous ce matin, et il pourrait avoir de nouvelles propositions à présenter.

Halifax est sorti de la tranchée. Il parle en premier ministre, alors que la veille encore, pour raconter les contacts de son ministère avec l’ambassade italienne, il se couvrait de l’autorité de Churchill et du nom de Vansittart. Il bouscule l’ordre du jour, installant sur le terrain de la politique mondiale une discussion que Winston entendait cantonner dans des affaires de technique militaire. Il déjoue la manœuvre consistant à poser aux généraux une question biaisée. Il traite Churchill en amuseur dont le numéro a assez duré. Surtout il réinstalle en quelques phrases, aux dépens des Tchèques et des Polonais, la politique de l’appeasement : assez joué à croire qu’on pouvait battre Hitler avec l’aide de la France, les réalités sont les plus fortes et les dictatures aussi, on ne peut plus rendre la justice à l’est de l’Europe et il s’agit d’accepter les propositions de Hitler qui a toujours voulu une alliance avec la Grande-Bretagne. S’il la propose encore, il n’y a pas à hésiter. Il faut espérer que les possessions françaises ne seront pas démembrées au profit de l’Allemagne et de ses satellites, mais on ne peut même plus en faire une condition.

Chamberlain intervient juste après lui. Simplement pour dire que l’ultimatum italien à la France - une conférence, ou la guerre - ne saurait tarder et qu’il faut que l’Angleterre « y veille très attentivement ». Il ne prête donc pas main-forte à Halifax mais contribue à assombrir le tableau en montrant que, volens nolens, on risque fort d’aboutir au résultat qu’il recherche.

Attlee, lui, est un peu plus optimiste. Il fait observer que les succès allemands doivent effrayer l’Italie. Mais il conclut, sans se compromettre, qu’il faut attendre le résultat de la visite de Reynaud et le rapport des chefs d’état-major.

Halifax revient à la charge, mais il est aussitôt interrompu (hasard ou calcul ?) par l’arrivée dudit rapport qui, à la question posée, répond positivement mais prudemment : oui, l’Angleterre peut résister seule, mais tout dépendra en dernier ressort de la capacité des usines d’aviation.

Chamberlain n’en a cure et suit son idée, demandant ce que la France pourrait avoir à offrir à l’Italie. Churchill répond que la question est importante, sans doute parce qu’elle éloigne celles de Halifax. Lequel se saisit de la parole et essaie de tirer parti du rapport des militaires en suggérant que la maîtrise de l’air au-dessus des Iles, jugée par eux nécessaire pour continuer la guerre contre l’Allemagne, ne pourra être assurée du fait que l’ennemi, victorieux de la France, renverra dans ses usines d’aviation une partie de ses soldats et rompra ainsi l’équilibre des forces aériennes. Tardive sagesse : que ne l’avait-il montrée en 1938, quand il s’agissait de livrer ou de soustraire à Hitler la métallurgie tchèque ! Mais l’argument n’en est pas moins dévastateur.

L’Air Marshall Newall commet alors un grossier mensonge : le rapport n’est qu’un « aide-mémoire [...] simplement destiné à fournir aux Français des arguments pour les détourner de la capitulation » (souligné par moi) et une étude stratégique plus complète, commandée par Churchill, suivra pour éclairer le cabinet. Vole-t-il au secours du premier ministre ou fuit-il tout simplement ses responsabilités en n’osant arbitrer clairement entre les deux tendances ? Le fait qu’il ait tout fait reposer sur la production aéronautique, donc sur le pouvoir civil, plaiderait dans ce dernier sens. Il semble que Churchill soit loin, encore, d’avoir rallié l’armée à ses vues et que Dill, en acceptant son commandement, ne se soit engagé à rien d’autre qu’à faire cesser la prise de parti des militaires en faveur de Halifax ou, du moins, de ses orientations, qui avait caractérisé la gestion d’Ironside. L’armée désormais est neutre, et tient la balance égale. Peut-être est-elle tout simplement chamberlainienne ? Voilà encore une question à défricher.

Les dernières répliques de cette matinée montrent combien les positions sont mouvantes, dans le marais qui sépare les deux antagonistes. Attlee a été plutôt conforté par le rapport des militaires dans une attitude de résistance mais il juge vital d’y entraîner la France, ce qui rend son propos très ambigu : que faire si cette condition n’est pas remplie ? C’est précisément là-dessus qu’il évite de se prononcer.

Halifax, soucieux de ne pas apparaître défaitiste, se donne alors pour un instant des airs de combattant. Il faudrait, dit-il, obliger la France, si elle capitule, à détruire ses usines. Comme c’est chose difficilement possible à la veille d’un armistice, cette provocation ne vise, encore une fois, qu’à démontrer la supériorité d’une Allemagne qui pourrait disposer du potentiel économique français. Mais Chamberlain réplique aussitôt que le souhait de Halifax n’a aucune chance d’être agréé. Voilà qui permet à Churchill de se déclarer d’accord avec l’un contre l’autre et de clore la discussion sur l’idée que les Français risquent fort de se laisser séduire par les propositions de l’Allemagne, qui ne manquera pas de souligner qu’elle en veut à l’Angleterre et non à la France.

L’expression « l’heure la plus noire » est employée, pour désigner cette matinée du 26 mai, par Churchill lui-même, lorsqu’il livre dans ses mémoires le texte de sa question aux chefs d’état-major. Pour justifier ce superlatif, il n’évoque que la situation militaire, puisqu’il s’interdit toute mention des dissensions politiques. Mais comment ne pas voir là l’un des mille signes par lesquels il y fait, tout de même, référence ?

Pris en tenaille entre Reynaud et Halifax, il ne reçoit que de l’armée un soutien, d’ailleurs mesuré. Rien ne compte alors pour Winston que de repousser d’heure en heure les sirènes de la paix, avec tous les arguments qui lui tombent sous la main, tous les concours, volontaires ou non, qu’il peut s’assurer dans l’instant.

Le plus révélateur, c’est qu’il laisse sans réplique la narration, par Halifax, de son initiative de la veille en direction de l’Italie, qui a tellement outrepassé le mandat donné par ses auditeurs vingt-quatre heures plus tôt. Halifax obtient, par ce silence, pleine et entière autorisation de poursuivre ses négociations en vue d’une paix générale et tout dépend, dès lors, de Mussolini et de ses « nouvelles propositions ». Il est possible que Churchill, de ce côté-là, soit tranquille : il sent que l’Italien a pris la décision d’entrer en guerre, il mise à fond là-dessus et prend peut-être un malin plaisir à laisser Halifax galoper sur une fausse piste.

Jeu ô combien dangereux ! Ce rôle que refuse l’Italie, dix autres pays se battent pour le tenir et Halifax lui-même a plusieurs fers au feu, notamment en Scandinavie. L’essentiel, c’est que Hitler veuille la paix et cela n’est pas douteux. Pour s’y opposer, un atout et un seul : la reprise de la bataille à Dunkerque. Mais auparavant il faut accueillir Reynaud, et si possible recréer en France une tendance belliciste.

Reynaud retourné

Triomphant le matin, Halifax est le soir en échec. La visite de Reynaud a modifié le paysage. Cet épisode jusqu’ici fort méconnu de l’histoire de France appelle la comparaison avec deux autres, curieusement advenus tous deux au sixième jour d’un mois de février : en 1934 et en 1956. Daladier dans le premier cas, Guy Mollet dans le second sont depuis peu présidents du conseil et viennent de recevoir un mandat précis : l’un, de maintenir l’ordre à Paris, l’autre de promouvoir en Algérie un processus de négociation. Tous deux, au terme d’une journée d’émeute, renoncent, qui à son ministère, qui à sa politique. À Londres, ce jour-là, on peut dire que Churchill est une émeute à lui tout seul !

Ce qui empêche Reynaud de remplir sa mission, c’est qu’il n’ose avouer franchement sa volonté de négocier avec l’Allemagne. Il s’épuise, comme Halifax dont il connaît sans doute l’action auprès de Bastianini, à prôner un détour par l’Italie. C’est sa manière à lui de sauver la face et il est persuadé que c’est la bonne puisqu’il est loin sans doute d’imaginer, du moins en début de journée, que Halifax fait cavalier seul et n’a pas l’aval de Churchill. Lequel, au cours d’un déjeuner en tête à tête, d’après ce qu’il en raconte à 14 heures au cabinet, promène longtemps son interlocuteur en lui demandant ce qu’il attend au juste de l’Italie puis porte brusquement l’estocade :

- Avez-vous reçu des propositions de paix ?

La réponse est exquise :

-  Non, mais nous savons que nous pouvons obtenir une offre si nous le souhaitons.

C’est un peu la passe qui avait réussi avec Chamberlain le 17 : « Cher ami, pensez-vous que l’Angleterre puisse se battre seule ? » Si l’interlocuteur tarde à répondre ou ne le fait pas clairement, il passe son tour et Churchill garde la main49. Quant à la réponse de Reynaud, elle est, moyennant un brin de formalisme, conforme aux messages reçus des intermédiaires suédois : le gouvernement français a été prié de demander la paix, il en connaît d’avance les clémentes conditions mais il n’a pas, à proprement parler, reçu des propositions. Après ce récit, son auteur fait une suggestion curieuse, qu’il n’explique pas - ou plutôt, que les minutes n’expliquent pas : que Halifax s’en aille voir Reynaud en tête à tête, après quoi les autres membres du cabinet les rejoindront. Il est évident qu’il poursuit son idée du matin : s’il est le seul à avoir vu Reynaud en particulier, Halifax ou tout autre pourra un jour lui reprocher de l’avoir manipulé, ou d’avoir tronqué le compte rendu. Puisque ce midi-là il n’a pas trouvé de convive pour l’accompagner, il n’a plus d’autre ressource que d’envoyer Halifax lui-même, et seul, afin d’éviter tout reproche et aussi, sans doute, de le mettre devant un pénible dilemme : soit il trahit le premier ministre et le cabinet en développant une politique non agréée par eux, soit il s’incline et rentre dans le rang. Comme il ne peut le dire ou, du moins, le laisser écrire dans le compte rendu, il invente un prétexte, grossier mais tout de même, pour nous, intéressant : il lui demande d’obtenir de Reynaud qu’il cosigne un ordre conjoint de repli vers la côte à Gort et à Blanchard.

S’il est curieux d’en charger un ministre des Affaires étrangères, la commission n’en est pas moins d’une importance vitale, et prouve que Churchill, qui a le vent en pleine poupe, ne perd pas une seconde et vise plusieurs objectifs à la fois. L’antidote des rumeurs de paix, c’est le rembarquement et, si on amène les Français à le tenter également, le spectre de l’armistice s’éloigne un peu. Subsidiairement, on prend un malin plaisir à confier à l’adversaire, qu’il en soit conscient ou non, une mission aussi contraire aux intérêts de sa cause.

Le ministre voudrait déjouer tous ces pièges en obtenant que le cabinet statue immédiatement, avant sa rencontre avec Reynaud, sur la poursuite des contacts avec l’Italie. Il prouve, soit dit en passant, la grande sagesse de Churchill qui le matin, en ne réagissant pas à cette provocation, l’oblige à revenir nerveusement à la charge quelques heures plus tard. Au plus mauvais moment : il trouble la digestion d’Attlee aussi bien que celle de Chamberlain !

On ne sait pas quels concours il s’était assuré pour sa tentative de renversement du gouvernement, mais cette page des minutes offre, après bien d’autres, une preuve que ses liens n’étaient étroits ni avec l’ancien premier, ni avec les chefs travaillistes. Ils ne suivent pas pour autant Churchill puisqu’à son inverse, ils ne font rien pour barrer la piste italienne, se cantonnant dans le refus de statuer tout de suite.

N’importe, Halifax s’obstine. À Reynaud il ne parle pas de Dunkerque mais de Rome. Il lui donne sans doute également un aperçu de la division du War cabinet. Reynaud, qui sera sur cette journée de moins en moins prolixe, laisse échapper ceci dans la première version de ses mémoires :

Lord Halifax me dit qu’il avait pris l’initiative de faire, la veille même, des avances à l’ambassadeur d’Italie à Londres, le comte Bastianini, lui marquant que les Alliés seraient disposés à prendre en considération toute proposition de négociation tant sur les intérêts italiens que sur les bases d’une paix juste et durable.

[...] Je demandai aux hommes d’État anglais s’il ne serait pas possible de trouver une formule accordant des satisfactions d’amour-propre à Mussolini dans l’hypothèse de la victoire des Alliés, à la condition que l’Italie n’entrât pas dans la guerre.

[...] Lord Halifax me parut frappé par mon argumentation. Il se dit prêt à suggérer à Mussolini que, dans le cas où l’Italie consentirait à collaborer avec ces deux pays à l’établissement d’une paix sauvegardant l’indépendance de la France et de l’Angleterre, et fondée sur un règlement juste et durable de toutes les questions européennes, les Alliés seraient disposés à discuter avec lui les revendications de l’Italie [...]. Mais je vis que Winston Churchill, dont j’admirais le courage léonin, était, en principe, hostile à à des concessions à Mussolini. De même, Chamberlain, avec des nuances, et plus encore le major Attlee 50.

Plusieurs stades d’écriture de l’histoire cohabitent malaisément dans ce texte. Reynaud a soin de mettre dans la bouche de Halifax les propos les plus compromettants. Lui-même, admirateur de Churchill, n’aurait jamais proposé de faire des concessions à Mussolini que pour le dissocier de Hitler et favoriser la « victoire alliée ». Comment expliquer alors que ce soit lorsqu’il est « frappé par les arguments » de Reynaud que lord Halifax tienne les propos les plus clairement favorables à une paix immédiate et générale ? Reste que ces messieurs se sont affrontés sans grande pudeur devant lui. Sombre dimanche, décidément.

Le témoignage de Villelume, le 17 avril 1951, appuyé sur son Journal, confirme s’il en était besoin que Reynaud était bien venu pour préparer une négociation de paix et que les concessions à l’Italie ne pouvaient avoir d’autre sens. Il ajoute une précision non négligeable : Reynaud aurait agité la menace d’une paix séparée. Mais ne s’en est-il pas simplement vanté auprès du très pacifiste colonel ?

[...] Pendant ce temps, nous étions, Margerie et moi, à l’ambassade. Vers 4 heures, M. Paul Reynaud nous y a rejoints. Il nous a dit qu’il n’avait rien obtenu, qu’Halifax paraissait disposé à faire des concessions à l’Italie [...] mais que Churchill était resté inébranlable. Le Président ajouta qu’il avait cependant beaucoup insisté, allant même jusqu’à laisser percer la menace d’une paix séparée 51.

Au terme de sa réunion avec Reynaud, le cabinet promet une réponse définitive, sur la question italienne, pour le lendemain. Churchill a donc réussi à mouiller la poudre de Halifax, mais il n’a gagné qu’un très léger sursis. Cependant, après avoir refusé deux brouillons, Reynaud a fini par accepter un texte ordonnant le repli sur Dunkerque. L’ordre part donc dans la soirée, aux forces anglaises des trois armes, de commencer en coopération avec les Français l’opération « Dynamo ».

Si un tournant majeur de la deuxième guerre mondiale se produit le 25 mai, jour où les forces de paix se déchaînent et où Churchill trouve la parade en s’entendant avec les militaires pour déclencher la bataille de Dunkerque, le 26 n’est pas moins décisif par la mise en place, sur le terrain, de ce dispositif, tant du côté anglais que du côté allemand où Hitler rapporte, dans une rage aisément devinable, son ordre d’arrêt, et par la création de nouvelles conditions politiques, grâce à l’échec au moins provisoire des combinaisons de Halifax en Angleterre et, en France, du tandem Reynaud-Weygand.

Churchill est encore loin de faire l’unanimité. Il apparaît exalté, instable et un tantinet suranné à beaucoup de bons esprits, témoin ces deux jugements, étonnamment parents sur Winston bien qu’ils divergent sur son prédécesseur, exprimés le jour même des deux côtés de la Manche. Il est « trop lunatique et romantique et sentimental et caractériel », estime Cadogan qui trouve que Chamberlain « est encore le mieux du lot52 », tandis que Reynaud, à sa descente d’avion, confie à Baudouin : « Churchill fait continuellement de l’esbroufe et Chamberlain est indécis53. »

Les deux pages 54 que Villelume consacre, dans son journal, à ce voyage sont capitales. On y apprend que Margerie s’est littéralement imposé, se rendant tôt le matin au domicile de Reynaud pour lui demander de l’emmener et celui-ci cédant, au grand dam de l’officier. Pour autant, Margerie ne semble pas jouer un rôle actif. Il déjeune avec Villelume et Corbin, après quoi le militaire reste plusieurs heures en tête à tête avec l’ambassadeur, pour essayer de le rallier à ses thèses. Il avait le matin résumé celles-ci dans une note destinée à fournir à Reynaud « la matière de quelques répliques à Churchill ». Il s’agit d’un catalogue des reproches que la France peut faire à l’Angleterre depuis le début du réarmement allemand, y compris - l’hypocrite ! - l’« échec des pourparlers avec la Russie ».

Il serait naturel que l’Angleterre payât tant d’erreurs et de félonies par des concessions substantielles aux Italiens à Suez et à Gibraltar.

En définitive, Villelume ne croit pas beaucoup que Reynaud ait parlé de paix séparée, et il le soupçonne d’avoir limité son action à « la recherche des moyens susceptibles d’empêcher Mussolini de nous déclarer la guerre », au détriment de la recherche d’une médiation italienne dans une négociation générale de paix.

Ainsi, Villelume lui-même soupçonne Reynaud, bien à tort, d’être retombé sous l’influence des bellicistes français, ou tout bonnement de n’avoir osé parler, de s’être laissé inhiber par le verbe de Churchill, au point de n’aborder que la question des concessions à l’Italie et non celle de la paix immédiate. Si c’était le cas, il n’aurait pas reçu de Halifax tant de « compréhension ». Villelume imagine de toutes pièces un retour de Reynaud vers le « bellicisme » et, par la même occasion, sous-estime l’action de Churchill, en qui il ne voit qu’un beau parleur, et non un combattant talentueux qui met en échec à lui tout seul, mais avec beaucoup de peine, les assauts convergents de Reynaud et de Halifax.

Le chef de cabinet considère décidément Reynaud comme sa marionnette et il a peine à croire qu’il puisse faire quoi que ce soit de bon en dehors de son contrôle. Le mépris avec lequel il le juge et le traite va jouer son rôle dans la réputation de personnage déchiré entre des influences contradictoires qui sera faite à Reynaud, au détriment de l’observation de ses options propres.

Il faut enfin relever l’italomanie d’un grand nombre des partisans français et anglais de la paix. Ce n’est pas un simple paravent pour dissimuler une volonté de négocier avec l’Allemagne. On compte ferme sur Mussolini, comme contrepoids au triomphe hitlérien. Il semble qu’on souhaite une sorte de condominium anglo-franco-italo-turc sur la Méditerranée, avec l’idée d’en tenir l’Allemagne éloignée. Chez un Villelume, qui n’a jamais douté que l’objectif essentiel du Reich fût à l’est, ces vues s’accompagnent sans doute de l’espoir que la France puisse participer au partage des dépouilles soviétiques.

Dunkerque, tombeau du Reich

Le surgissement des papiers Doumenc a permis de mettre en pleine lumière l’extraordinaire retard des Français à décider l’embarquement de leurs troupes, en dépit de l’accord extorqué par Churchill à Reynaud le 26 mai.

Alors que les évacuations britanniques commencent le 27, le général Koeltz, envoyé par Weygand le 26 pour coordonner les actions françaises et interalliées dans la poche du nord, ne se préoccupe pas une seconde de la retraite mais bien, encore et toujours, de l’offensive55. Quant à Reynaud, il semble bien avoir mangé la consigne : ni ses livres, ni ceux de ses collaborateurs civils et militaires ne portent trace de l’ordre cosigné par Churchill et lui-même le 26. L’explication des faits et gestes français tient encore et toujours dans l’attente et la préparation de l’armistice, de même que toute la conduite anglaise est vouée, pour ce qui dépend de Churchill, à son évitement. Reynaud, cependant, commence un jeu étrange avec Weygand : il approuve les dispositions militaires de son commandant en chef, tout en refusant, du moins officiellement, leur conséquence pratique : la recherche de la paix à brève échéance (cf. infra). La victoire de Churchill, le 26 mai, est là : puisque la France théoriquement ne recherche pas l’armistice, l’évacuation anglaise peut prendre le sens, non d’une désertion, mais d’un recul stratégique pour continuer la lutte ailleurs.

Quant aux Belges, toujours grâce aux éléments fournis par Doumenc, j’ai pu montrer que leur politique, du moins celle que le roi fait triompher malgré l’opposition de certains ministres, consiste à reprendre, au sein d’une défaite qui leur semble inéluctable, la liberté que leur avait donnée la politique de neutralité depuis 1936 : ils ne veulent pas figurer en « alliés » à la table de conférence, mais pas en collaborateurs non plus, d’où le fait que Léopold s’ingénie à capituler un peu avant les autres, ne croyant ni dans les offensives françaises ni dans le sauvetage britannique par la côte, tout en trouvant dans les difficultés auxquelles le retrait anglais soumet ses armées un prétexte inattaquable de cessation du combat56. C’est le 27 mai qu’il se décide, vers 17 heures, à envoyer aux Allemands un négociateur, et à en avertir les Alliés. Le cessez-le-feu sera décidé pour quatre heures du matin.

Au cabinet britannique, la discussion reste serrée et indécise ce lundi 27 57. Une sortie de Churchill à propos des États-Unis qui montre que, même vis-à-vis d’eux, il entendait en cette heure grave faire respecter au plus près les intérêts britanniques.

Lord Lothian, ambassadeur à Washington, a en effet télégraphié à son gouvernement qu’il serait opportun, à son avis, de céder à bail aux Américains les Bermudes, Terre-Neuve et La Trinité, à titre de compensation définitive des dettes de la première guerre. Il est vrai que Lothian est le digne pendant de Kennedy : c’est une grande figure de l’appeasement, quelqu’un qui écrivait avant-guerre que l’antisémitisme nazi était une réaction aux « persécutions » issues du traité de Versailles58. En faisant cette proposition, singulière de la part d’un ambassadeur, il pratique sans doute la politique du pire, pour faire mesurer à l’opinion anglaise combien la paix vaudrait mieux que cette guerre. Le premier ministre tonne :

Je m’opposerais à une proposition de ce genre, à moins qu’il y ait réciprocité. Les États-Unis ne nous ont pratiquement pas aidés dans la guerre, et maintenant qu’ils sentent le danger, voilà qu’ils veulent garder tout ce qui pourrait nous être utile pour leur propre défense.

L’allusion est double : depuis la mi-mai, Churchill teste la bonne volonté des États-Unis en leur demandant de lui vendre cinquante vieux contre-torpilleurs, et Roosevelt fait des réponses dilatoires. Mais surtout, la veille, un autre télégramme de Lothian a informé les Anglais que Roosevelt, en une conversation à bâtons rompus qu’il lui avait hypocritement demandé de ne pas rapporter à son gouvernement, avait souhaité que la flotte anglaise fût considérée comme « propriété non de la Grande-Bretagne mais de l’Empire britannique » et, à ce titre, dirigée vers le Nouveau monde ou l’Australie en cas de malheur 59 !

Lors de cette séance arrive le nouveau rapport des chefs d’état-major sur « une certaine éventualité », annoncé la veille par Newall. Churchill le critique sévèrement, l’estimant trop pessimiste sur la balance des forces aériennes, et il développe l’argument que les Allemands risquent de ne pouvoir utiliser en aucune façon le territoire français, tant ils voudront faire une offre « généreuse » de paix pour brouiller les deux puissances alliées.

À présent, c’est Chamberlain qui monte au créneau : toujours prudent, il accorde à Churchill son premier point, mais insiste sur la vulnérabilité des usines anglaises d’aviation. Il ne poursuit pas son raisonnement mais en le faisant on aboutit à la conclusion qu’un débarquement, effectué après des bombardements sur ces objectifs, aurait de sérieuses chances de réussite. Et Newall, qui la veille s’était opposé à Halifax sur un sujet voisin, va dans son sens, en reconnaissant que les Allemands pourraient arriver à « stopper toute activité dans les usines d’aviation. »

C’est peut-être pour décourager une éventuelle offensive de Chamberlain contre lui que Churchill, l’après-midi, croise enfin le fer avec Halifax, toujours acharné à obtenir une décision sur la médiation italienne, en liaison étroite avec Daladier et Reynaud. Les travaillistes, il est vrai, lui ont frayé la voie en prenant position contre ces tractations un peu plus nettement que d’habitude, après que Chamberlain se fut, pour la première fois, prononcé en faveur d’une « conférence » :

Je suis de plus en plus suffoqué par la futilité de la démarche dont il est question auprès de M. Mussolini, qui doit bien s’en réjouir. Loin de renforcer la position de M. Reynaud, une telle démarche l’affaiblirait. Surtout, elle entamerait l’ardeur combattante dont fait preuve actuellement notre pays. Même si nous ne donnions pas de précisions géographiques ni de noms, tout le monde se rendrait compte de ce que nous avons en tête. Je doute personnellement que la France soit aussi disposée à quitter le combat que M. Reynaud nous l’a indiqué. Mais quoi qu’il en soit, ne nous laissons pas sombrer avec elle.

Devant ce morceau de bravoure, typique de l’improvisation churchillienne, dont on ne peut donner ici que le début, Chamberlain amorce une prudente retraite. Il « reconnaît que l’approche proposée ne servira à rien d’utile », mais adjure qu’on ne soit pas trop sec avec la France. Halifax en profite pour se remettre en selle et contre-attaquer en reprochant à Churchill ses contradictions. Il veut à présent « éclaircir certaines différences plutôt profondes dans les points de vue ». Il allègue que la veille le premier ministre a déclaré - ce que ne disent pas les comptes rendus ! - qu’il était prêt à signer la paix, « pourvu que fussent sauvegardés les éléments essentiels de notre force vitale, même au prix d’une cession de territoires ».

Or voilà qu’à présent vous semblez suggérer qu’aucune condition ne nous ferait envisager une autre issue que la lutte à mort.

[...] Voir l’ennemi détruire nos usines d’aviation ? Je suis prêt à prendre ce risque, si notre indépendance est en jeu. Mais si ce n’est pas le cas, je trouve juste d’accepter une offre qui épargnerait à ce pays un désastre évitable.

Stimulé peut-être par le duel, le froid vicomte atteint lui-même un certain degré d’éloquence. Devant lequel Churchill bat en retraite. Il en est réduit à affirmer que si les conditions n’accordent à l’Allemagne que la restitution de ses colonies et l’hégémonie en Europe centrale, « c’est une chose », mais qu’elle est invraisemblable. Sur quoi Chamberlain et Halifax l’obligent à mettre les points sur les i et à déclarer qu’il étudierait des propositions si elles venaient à être faites.

Après cette terrible séance, Halifax expérimente une nouvelle tactique. Renonçant à prendre d’assaut le fauteuil du premier ministre, il essaie de le saper, par la menace de sa démission. Les archives ne disent pas qu’il l’ait brandie devant le cabinet - mais c’est assez vraisemblable. Tout ce qu’on sait, c’est qu’en quittant la séance il déclare à Cadogan ne plus vouloir collaborer avec Churchill60 et invite aussitôt le premier ministre à le suivre dans le jardin pour une explication. D’après ce qu’il en confie ensuite à Cadogan comme à son journal61, Winston l’a couvert de compliments et de paroles aimables. Puis Cadogan l’a raisonné comme un enfant coléreux, lui expliquant que Churchill contrariait tout le monde par ses « rodomontades » et, en désespoir de cause, lui a fait promettre de ne rien faire sans consulter Chamberlain.

On n’entendra plus parler de démission - et on ne sait pas lequel des arguments de Cadogan a porté. Mais voilà encore une épée de Damoclès au-dessus du premier ministre et, ayant démontré la crainte qu’il en avait, il n’a encore une fois gagné qu’un maigre sursis, pour un hallali qui se précise de plus en plus.

Le cabinet du 28 au matin 62 commence par un exposé de Keyes sur la capitulation belge. Voilà encore un discours très anti-churchillien. L’amiral, ci-devant envoyé spécial de l’état-major britannique auprès de Léopold, défend agressivement le roi aux dépens de ses ministres, que Churchill a accueillis et dont il a stimulé les efforts pour faire sortir le souverain du pays. Sa position, toute semblable à celle que Pétain ne va pas tarder à développer en France, consiste à soutenir que la population belge elle-même n’aurait pas dû chercher à fuir le pays pour la France ou l’Angleterre. Comble de toupet, le défaitiste amiral demande à être renvoyé à Dunkerque où il pense que sa présence « pourrait contribuer à éviter la panique ». Il se heurte alors à un veto poli de Churchill et quitte la séance.

À ce moment, il y a encore peu de troupes évacuées. Keyes vient de prêter à Gort son propre pessimisme : il l’a senti découragé « bien qu’il n’ait pas parlé ainsi ». C’est que tout le monde redoute que la défection belge ait pour résultat un déferlement immédiat de la vague allemande sur Dunkerque. Mais il faut profiter de ce délai, pendant lequel le pire n’est pas arrivé, pour y préparer l’opinion tout en la galvanisant, lui démontrer à la fois que ce pire peut être écarté ou minoré par un effort de tous les instants, et qu’il y aura encore des ressources s’il survient. Churchill en profite pour s’évader du cercle étouffant du cabinet, il se fait mandater pour expliquer à la nation, à travers les Communes, que

[...] La BEF est au combat pour se frayer un chemin vers la côte sous la protection de la RAF, et la flotte embarque les troupes. Il serait vain, à ce stade, d’essayer de prédire le degré de réussite de cette opération.

C’est de son cru, donc, qu’il ajoute l’après-midi à son discours devant la Chambre une conclusion jusqu’auboutiste, après avoir présenté la situation dunkerquoise dans les termes les plus prudents :

La reddition de l’armée belge, dans de telles conditions, augmente appréciablement le grave péril [qui pèse sur les armées française et britannique]. Mais les troupes ont bon moral, elles combattent avec une discipline et une ténacité extrêmes. Je ne vais évidemment pas donner des détails sur ce qu’elles font ou espèrent faire, avec le puissant soutien de la Royal Navy et de la RAF J’attendrai, pour rendre compte à la Chambre de la situation générale, que l’on puisse connaître et mesurer le bilan de la lutte intense qui se livre actuellement. Le délai, je pense, n’excédera pas le début de la semaine prochaine.

Pendant ce temps, la Chambre doit se préparer à de dures et terribles nouvelles. J’ajouterai seulement que rien de ce qui peut arriver dans cette bataille ne saurait en quelque façon nous relever du devoir dont nous nous sommes chargés, celui de défendre la cause du monde, ni nous faire perdre confiance dans notre pouvoir de tracer notre route, comme en d’autres occasions de notre histoire, à travers le désastre et le chagrin, jusqu’à la défaite finale de nos ennemis 63.

L’armée anglaise est sauvée par un de ses généraux, Brooke, qui, tenant le secteur situé à droite de l’armée belge, réussit à relayer celle-ci le long de l’Yser jusqu’à son embouchure et, combinant artistiquement le repli et la défense, obstrue le couloir côtier par lequel les Allemands auraient pu s’emparer d’Ostende et de Dunkerque dès le début de la matinée du 28.

L’attitude française à Dunkerque

Pour apprécier l’attitude de la France au cours de ces journées, parmi les plus cruciales du XXe siècle, où se met en place le piège dans lequel Hitler ne va plus cesser de se débattre jusqu’à son suicide final, il faut reprendre les choses au retour de Reynaud sur le sol national, le soir du 26. Deux témoignages révèlent son état d’esprit. Celui de Baudouin, déjà cité, à qui il certifie n’avoir pas abordé la question de l’armistice et celui du nouveau secrétaire général du Quai d’Orsay, Charles-Roux 64 :

Nul ne me dit que l’éventualité de cesser les hostilités avait été, dès ce jour (25 mai), envisagée. Je ne le saurai que plus tard.

Le 26, j’appris que M. P. Reynaud était parti pour Londres en avion, accompagné par le colonel de Villelume et M. Roland de Margerie, attachés à son cabinet. Ne sachant que vaguement ce qui s’était dit au comité de la veille, je n’établis pas de lien rigoureux entre la délibération du 25 et le voyage impromptu du 26.

Dans la soirée de ce jour, je fus convoqué par le président du conseil à son domicile privé. J’y trouvai réunis M. Daladier et M. Paul Baudouin. Le président du conseil nous mit au courant de la conversation qu’il avait eue à Downing Street avec M. Churchill, lord Halifax, lord Beaverbrook (sic) et M. Attlee. Il leur avait, nous dit-il, indiqué que le triste état de nos affaires ne nous permettait pas d’être indifférents à la perspective d’avoir l’Italie sur les bras avant peu et qu’il y avait donc quelque chose à tenter d’urgence, pour chercher à nous épargner ce surcroît de calamités. Lord Halifax avait alors exposé la teneur d’une note, destinée à Rome ; les Alliés s’y déclareraient disposés à convenir avec l’Italie des satisfactions qu’ils accorderaient à ses revendications après la guerre, si elle n’intervenait pas contre eux dans le conflit. M. Paul Reynaud ne nous parla de rien d’autre ce soir-là. Il ne fit aucune allusion à la possibilité de demander l’armistice. Ni M. Daladier, ni M. Paul Baudouin n’en émirent l’idée. Nous le quittâmes ensemble.

La conclusion implicite de ce qu’il nous avait dit me parut être celle-ci : il ne s’est agi et il ne s’agit de rien d’autre que d’action diplomatique à Rome. J’eus l’impression que c’était pour nous le faire conclure de son langage qu’il nous avait convoqués tous trois.

Reynaud se trouve donc, d’une certaine manière, dans la situation de Hitler : dérangé par Churchill dans ses plans, qui tablaient sur une paix immédiate. Mais pour l’Allemagne hitlérienne l’équation est simple : il ne lui reste qu’à tout mettre en œuvre pour faire tomber le gouvernement britannique. La situation de la France est infiniment plus délicate. La ténacité anglaise est à la fois un péril, si elle échoue, et une chance, si elle réussit. Weygand, Pétain et consorts pensent qu’un « tiens » vaut mieux que deux « tu l’auras », et qu’on ne peut lâcher la proie d’une paix immédiate, limitant les dégâts, pour l’ombre d’une résistance héroïque aux chances de succès fort menues. Reynaud, lui, n’arrive pas à choisir, à peser de tout son poids pour faire lâcher prise à Churchill ou pour faire pencher la France de son côté. Faiblesse de caractère, indécision congénitale, tremblement permanent et symétrique devant les colères de Weygand, de Churchill et de la comtesse de Portes ? Ce type d’explication, qui fait florès, ne prend pas en compte le facteur politique. Ayant appuyé sa récente ascension sur l’alliance anglaise en général et la coopération avec Churchill en particulier, Paul Reynaud ne peut se permettre de piétiner tout cela du jour au lendemain et choisit une stratégie d’attente.

Cette subtile attitude ne saurait empêcher qu’en France la résignation, dès le 26 mai, soit totale, du moins à en croire Marcel Déat. Or, si son texte est le plus explicite, il n’y pas de son de cloche différent. Le gouvernement de Vichy semble prêt à sortir de terre :

27 mai. - Il ne paraît plus faire de doute que l’armée de Belgique est hors d’état d’attaquer. La crête de Vimy est occupée par l’ennemi, dans le dos des troupes qui défendent Arras. Le bombardement des ports doit rendre difficile le ravitaillement et impossible le rembarquement. D’autre part, la masse des troupes allemandes passées par le « couloir » doit maintenant être considérable et supprime tout espoir de voir l’armée Touchon s’ouvrir de vive force un chemin vers l’armée du nord. Nous en serons bientôt réduits, après la perte de l’armée du nord et du corps expéditionnaire anglais, à tenir la ligne Somme-Montmédy. Mais alors les Allemands seront très à l’aise pour donner de nouveaux coups de boutoir en direction de Paris. Et ils pourront en même temps prononcer leur attaque contre l’Angleterre. Tout cela dans une huitaine de jours, vraisemblablement.

[...] Je vais à la Chambre. Atmosphère de catastrophe : on commence à mesurer le désastre dont nous sommes menacés en Belgique et au nord. On commence aussi à parler des lendemains et il se dit des choses dures sur la façon dont la guerre fut ou ne fut pas déclarée, et sur les responsabilités de certains hommes. Il doit en être de même dans le public, si j’en crois l’émoi d’Alfred Lévy, venu me voir ce matin : on lui dit partout que c’est la faute à Léon Blum et aux Franc-maçons, mais aux Juifs en premier lieu. Moncelle me dit que la commission des Affaires étrangères du Sénat a exigé unanimement le départ de Daladier, et que ce serait pour aujourd’hui. [...]

Si la contre-offensive est impossible et si l’armée du nord est contrainte à la capitulation, il y aura probablement des offres de paix séparée. Bien entendu, l’idée n’est à aucun degré mûre présentement. Les Anglais ne veulent rien savoir sur rien. Ils refusent de parler de la Méditerranée avec l’Italie, et ne veulent spécialement rien entendre sur Gibraltar et Suez. Mais il se peut que, offres de paix faites ou non, discutées ou non, Hitler, au lieu de marcher tout de suite sur Paris, fonce sur l’Angleterre - avec la fameuse « arme secrète », dont on rebat les oreilles des auditeurs de Stuttgart (sous-marins de transport ?). Dans ce cas bien des notions peuvent évoluer en peu de jours.

On peut d’ailleurs tout craindre de la secousse psychique que subira une opinion française tenue dans l’ignorance de la vraie situation : y aura-t-il un mouvement de rue, et dans quels sens ? Réunira-t-on le parlement ? Comment faire autrement ? Mais sur quoi discuter ? S’il ne s’agit que de gymnastique rituelle, à quoi bon ? S’il s’agit d’autre chose, quel terrible débat se prépare...

L’armistice belge offre l’occasion de confronter, une fois de plus, l’énergie churchillienne et le fatalisme de Reynaud. Présentant la situation à ses ministres le 27 au soir, le Français leur déclare sans hésitation ni réserve que cet acte « livre Dunkerque aux Allemands 65 ». Marcel Déat, qui craint que ce propos ne cache une capitulation générale, déjà effectuée, des armées du nord, n’a entendu parler que d’un ministre encore ferme, Marcel Héraud. Et c’est Monzie, si prévenu contre l’aventurisme de Reynaud, qui commence à colporter que le président du conseil en a assez des Anglais :

28 mai. - [...] Les commentaires de la radio et les divers communiqués s’efforcent de maintenir le moral et d’inculquer l’idée de la résistance. De toute façon il le faut et il faut accroître au maximum la capacité défensive des armées sur le nouveau front, même si on doit négocier, surtout si on doit négocier... [...]

Je vois de Monzie vers 17 h 30. Il me donne quelques échos et « images » du conseil de cette nuit. Héraud y a été le très plat valet de l’Angleterre. Reynaud lui-même a été réticent. Et, miracle véritable, ce pauvre Albert 66, s’étant fait donner des précisions chiffrées sur les forces navales de l’Angleterre en Méditerranée, et sur les forces terrestres anglaises en France, s’est écrié avec une vigueur sans précédent : « C’est tout ce qu’ils ont ? Et ils voudraient commander ! » Il ne faut donc désespérer de rien.

Frossard aurait été très bien, entendez très lucide. De Monzie se déclare très d’accord avec lui. Il est également très en liaison avec Pétain. Celui-ci affirme un solide bon sens, et Weygand apparaît vraiment comme un type très bien, clair et lumineux.

Il ne faut donc pas se hâter de dire que Reynaud, à partir de sa visite à Londres, est absolument solidaire de Churchill et lutte résolument contre un « parti de l’armistice » qu’incarneraient Pétain et Weygand. Le contraste, au contraire, est absolu entre les deux capitales sur la seule question qui vaille : celle de Dunkerque.

Cette évacuation, Weygand n’y croit pas et s’y résout très tard. Le général Koeltz, après avoir prêché une offensive sans espoir pour « dégager Calais », comprend, sitôt la capitulation belge, que l’embarquement est la seule issue, mais ne s’intéresse qu’au sien propre, estimant « son rôle terminé 67 » ! Rencontrant Gort sur un quai de Dunkerque le 28, il avoue son ignorance du plan d’évacuation que l’Anglais croyait commun aux deux gouvernements. Le tout, suivant ses propres dires, devant la commission d’enquête. Sa mission semble en fait avoir eu pour objet essentiel de surveiller les faits et gestes des alliés belges et britanniques : non seulement Weygand ne voulait pas entendre parler d’évacuation, mais il entendait bien, par des velléités d’offensive sorties du même moule que son défunt « plan », fermer à tous ce recours.

Or Reynaud, parfaitement informé de la place que tient, dans le dispositif politico-militaire que Churchill oppose à la capitulation, l’ardeur combative déployée dans l’embarquement, ne fait strictement aucun effort pour contrarier les dispositions tout inverses de son généralissime.

On dira peut-être encore : Reynaud est un faible, il n’ose pas affronter Weygand... D’abord c’est faux, en juin il en trouvera l’énergie. Ensuite, même à ses intimes, ce bavard ne confie aucune velléité de s’opposer, aucune divergence avec l’analyse du chef militaire : les troupes du nord sont perdues, sauf armistice immédiat. Car il faut démystifier la « large tête de pont » que Weygand se faisait fort de tenir longtemps sur la mer du Nord, du moins à ce qu’il en écrivit bien longtemps après :

Un chef ne peut prendre une détermination, question de tempérament mise à part, qu’en fonction de ce qu’il sait. Le 21 mai le général Billotte ne m’avait rien appris qui pût me détourner de mon projet. Le 22 le Roi des Belges y avait adhéré et le premier Ministre et le chef d’état-major britannique avaient constaté à Vincennes la parfaite concordance de leurs vues avec les miennes. Mais lord Gort était d’un avis différent et l’avait fait savoir à Londres dès le 19 mai.

Si Gort ou Churchill lui avaient soumis leurs vues, sa décision aurait pu

consister à retirer dès le 22 mai les forces alliées au nord de la Lys et à les installer en une solide et vaste tête de pont en avant des trois ports du nord. J’aurais pris en somme quelques jours plus tôt, et dans des conditions que la situation de l’armée belge à cette date rendait très différentes, la décision à laquelle j’ai été acculé le 26. Elle aurait peut-être permis de sauver la totalité des troupes et leur matériel le plus précieux 68.

Certains veulent voir une analogie entre cette « large tête » et les « poches de l’Atlantique » telles que Royan ou Saint-Nazaire qui en 1945, bourrées d’Allemands, soutiendront le siège des Alliés jusqu’à la chute du Reich. Ils se moquent du monde : pour les Américains débarquant en 1944, c’était pain bénit que de laisser derrièreeux des ennemis complètement coincés et inefficaces, pendant qu’on allait frapper au cœur leur pays, et aucun effort sérieux n’avait étéfait pour les déloger avant la fin. En mai 1940, toute « tête de pont » aurait été l’objectif principal de la première armée de la planète qui ne pouvait, effectivement, garder cette menace dans son dos et laisser à l’Angleterre un point d’appui sur le continent, tandis qu’elle attaquait sur la Somme. Si on avait perdu du temps à se retrancher sur un coin du littoral, il y aurait eu des milliers de morts et de prisonniers supplémentaires, et un embarquement d’autant plus difficile qu’on n’aurait pas tendu vers lui tous les efforts. Mais surtout, l’obstination dans le « plan Weygand », qu’on y renonce le 22 ou le 26, ne permettait pas d’établir des défenses et de les garnir de troupes pour que la tête de pont fût « large » : les blindés, à l’initiative, les auraient pulvérisées au fur et à mesure, comme le prouve la facilité avec laquelle ils se sont emparés d’Abbeville le 21, de Boulogne le 23 et de Calais, pourtant défendue avec l’énergie du désespoir, le 26. N’en déplaise à Weygand, sa « large tête de pont » pose les mêmes problèmes qu’un peu plus tard le réduit breton et la poursuite de la guerre en Afrique du nord. Ce sont choses qui se planifient et ne s’improvisent pas au lendemain d’une défaite, avec les survivants. Et n’en déplaise à Reynaud, il n’a rien fait et rien dit pour obtenir que son général sauve davantage d’hommes par Dunkerque, en abandonnant plus tôt ses chimères et son fatalisme. Il n’a pas montré en mai les mêmes velléités qu’en juin, pour se désolidariser au moins verbalement d’un dispositif militaire qui conduisait tout droit à l’armistice.

Concluons : la « large tête de pont » est un mythe. Ce n’est qu’un avatar de la lutte « pour l’honneur », consistant à se couler avec dignité dans les plans de l’ennemi. En ne combattant pas cet objectif, en ne lui opposant pas l’embarquement immédiat, Reynaud, entièrement solidaire de Weygand, est à des années-lumière de Churchill.

Les Français ne vont participer à l’embarquement que le 30, volant au secours de la victoire, et avec aigreur qui plus est. Ils laissent aux mains des Allemands, dans la région de Lille, près de cent mille hommes, soldats de métier pour la plupart, dont beaucoup auraient pu être sauvés, comme le dit Weygand mais non par sa méthode.

L’après-midi du 28 : Halifax perd une manche

Mais nous n’en avons pas fini avec le 28 mai : c’est ce jour-là que se concluent les trois journées orageuses qui ont vu Churchill, malmené par Halifax, opérer un rétablissement miraculeux, sur fond d’apocalypse dunkerquoise.

Après son passage devant les Communes, il reçoit les ministres qui ne sont pas membres du cabinet de guerre. La page de ses mémoires qui relate cette réunion est une des plus transparentes. Il indique même qu’il a été à ce moment-là bien près d’être renversé, pour peu qu’il ait envisagé de céder aux sirènes de la paix. C’est l’évidence : on aurait alors embauché une personnalité plus expérimentée dans le compromis avec l’Axe, en remerciant le bouffon dont le tour de piste venait de démontrer la vanité du bellicisme. Par un tour de passe passe, il expose la conclusion inverse : on aurait mis quelqu’un de plus combatif ! On se demande bien qui :

Nous étions peut-être vingt-cinq autour de la table. Je leur exposai le cours des événements, je leur montrai même clairement ce qui était en balance. Et j’ajoutai ensuite tout à fait incidemment et sans en faire une déclaration d’une portée spéciale : « Bien entendu, quoi qu’il arrive à Dunkerque, nous continuerons à nous battre. »

Il se produisit alors une manifestation qui ne pouvait que me surprendre, vu la nature de cette assemblée, composée de vingt-cinq politiciens et parlementaires éprouvés, qui représentaient avant la guerre toutes les nuances, bonnes ou mauvaises, de l’opinion. Beaucoup d’entre eux bondirent de leur place et vinrent en courant jusqu’à mon fauteuil ; ils poussaient des exclamations et me donnaient des tapes dans le dos. De toute évidence, si à cette heure critique j’avais montré la moindre faiblesse dans la conduite de la nation, j’aurais été chassé de mon poste. Chacun des ministres, j’en suis certain, était prêt à se faire tuer séance tenante et à voir sa famille et ses biens anéantis plutôt que de se rendre. En cela, ils représentaient bien la chambre des Communes et le peuple presque tout entier. Il m’appartint, dans les jours et les mois qui suivirent, d’exprimer leurs sentiments en certaines occasions. Je pouvais le faire parce que ces sentiments étaient aussi les miens, car une lumière éblouissante, irrésistible, sublime, traversait notre Ile de bout en bout.

Si on veut être complet, aux jours et aux mois « qui suivirent » il faut ajouter les heures : cette scène, qu’elle ait été prévue ou improvisée - et avec Winston l’exécution suit souvent de si près la prévision ! - n’est pas pour rien dans l’assurance dont fait preuve le premier ministre pour remporter contre Halifax une partie importante, lors de la discussion que le cabinet avait prévu de tenir, à la fin de cet après-midi, pour arrêter sa position sur la médiation italienne. Il s’est auparavant assuré le concours du ministre de l’Air, chef du parti libéral, Archibald Sinclair. Présent comme témoin muet à presque toutes les séances du cabinet de guerre, il bénéficie ce jour-là d’un plein droit de parole, en application de l’accord qui, au moment de la formation du gouvernement, prévoyait que la décision définitive sur les questions essentielles fût soumise à l’ensemble des forces politiques.

Le compte rendu accorde à Halifax la première réplique : rendant compte d’une nouvelle conversation de Vansittart avec Paresci, il indique que l’Italie semble souhaiter des avances plus claires. Il faudrait que l’Angleterre lui demande expressément de s’entremettre entre les belligérants.

Churchill ayant immédiatement répliqué que la France cherchait à entraîner l’Angleterre sur une pente glissante (to get us on the slippery slope), Chamberlain entre en lice fort lourdement, en disant qu’il n’y a aucun intérêt à offrir à l’Italie des concessions sur Malte et Gibraltar, sinon dans le cadre d’un « règlement général avec l’Allemagne ».

Halifax déploie son attaque. Il est d’un délicieux jésuitisme. Churchill a au moins cet effet sur lui, qu’il multiplie les précautions oratoires destinées à lui éviter les accusations de défaitisme :

Je reconnais qu’il n’y a guère de résultat à attendre d’une démarche semblable à celle que proposent les Français. Dans le même temps, il faut aussi tenir compte des problèmes plus généraux. En admettant que Signor Mussolini souhaite jouer le rôle d’un médiateur, et qu’il puisse présenter des conditions qui n’affecteraient pas l’indépendance anglaise, je pense qu’il faudrait être prêt à examiner ces conditions. Mais j’admets que cette hypothèse est la moins probable.

Sinclair opte alors pour le combat rapproché : il contredit Halifax en disant que les chances de son hypothèse il les trouve, pour sa part, nulles. Halifax objecte que les conditions seront meilleures avant la sortie de la France de la guerre et le bombardement des usines anglaises d’aviation. Churchill alors vient au contact :

Le point essentiel est que M. Reynaud cherche à nous faire asseoir à une table de conférence avec M. Hitler. Une fois que nous y serons, si nous découvrons que les conditions portent atteinte à notre indépendance et à notre intégrité, nous nous lèverons pour quitter la table mais alors nous découvrirons que toute la détermination dont nous disposons actuellement s’est évanouie. M. Reynaud a dit que, s’il pouvait sauver l’indépendance de la France, il continuerait le combat : c’est bien la preuve que son but est de mettre fin à la guerre.

Chamberlain alors en revient à sa position d’attente du jour précédent : il faut faire à la France une réponse qui ne soit pas décourageante. Il faut lui dire que les concessions n’ont de sens que pour amener Mussolini à prendre une position de médiateur, ce qui aurait l’inconvénient, à ce stade des opérations, de faire croire à beaucoup de gens que l’Angleterre est à bout de ressources. Au contraire, en faisant bon usage des possibilités qui lui restent, l’Angleterre pourrait tenir bon, et obtenir alors de meilleures conditions, « qui n’affecteraient pas notre indépendance ». Prudemment il conclut que « sans préjudice du futur l’heure n’est pas à faire des avances à M. Mussolini ». Diluée dans de telles circonlocutions sa fermeté est encore moins nette lorsqu’in fine il déclare que l’Angleterre peut « ensemble avec la France » obtenir un meilleur sort en différant les négociations. Si la France tombe, le raisonnement est par terre : Chamberlain remet le sort de son pays entre les frêles mains de Reynaud et de Weygand mais pour l’heure il prive une nouvelle fois Halifax de son soutien.

Churchill s’efforce de pousser son avantage en décrivant sous le pire jour possible les conditions allemandes, mais il admet aussi, après Chamberlain, la possibilité d’une paix de compromis à l’issue de la bataille d’Angleterre :

[...] Il est impossible d’imaginer que Hitler serait assez fou pour nous permettre de continuer notre réarmement. Il est clair que ses conditions nous placeraient complètement à sa merci. Les conditions, si nous nous battions, et même en cas de défaite, ne sauraient être pires. L’Angleterre subirait des dommages, mais l’Allemagne aurait également des pertes sévères. Ses ressources en pétrole seraient réduites. Il pourrait venir un moment où nous sentirions la nécessité de mettre fin au combat, mais à des conditions pas plus fatales que celles qui nous seraient offertes aujourd’hui.

Halifax tente encore une sortie : il dit qu’il ne voit toujours pas ce que le premier ministre trouve de si mauvais dans la suggestion française d’explorer les possibilités de médiation.

Chamberlain refait un pas vers lui : il ne voit pas ce qu’il y a à perdre à dire clairement que, étant entendu que nous voulons nous battre jusqu’au bout pour préserver notre indépendance, nous sommes prêts à considérer des conditions décentes si on nous en offrait. Et de jouer les sages :

dans une vision dépassionnée, il est juste de rappeler que l’alternative à la poursuite du combat représente toutefois un pari considérable.

Petite pierre dans le jardin de Halifax, lequel estime plutôt que c’est la poursuite de la lutte, qui est bien risquée.

Après Churchill qui place sa fameuse et utopique phrase sur les nations qui tombent en combattant et renaissent contrairement à celles qui tombent lâchement et disparaissent, Greenwood appuie prudemment : il ne sent « pas que le moment soit venu de l’ultime capitulation ». Halifax proteste : ce n’est pas là ce qu’il propose. Churchill estime à « mille contre un » les chances d’une paix décente actuellement. Chamberlain réédite une période bien balancée, où il accorde à Halifax que des conditions décentes ne sont pas actuellement impossibles, et à Churchill qu’il ne voit pas comment elles pourraient sortir de la démarche proposée par les Français auprès de Mussolini.

Cette séance, en fait, n’est pas décisive, sinon pour fermer l’un des chemins de la paix, celui qui passe par Rome. Chacun campe sur ses positions. Cette discussion est la dernière où la question de la paix générale soit abordée de front ; mais ce n’est pas le débat du cabinet qui obtient ce résultat, c’est seulement l’extraordinaire réussite de l’opération « Dynamo ».

Le bilan du 30 mai

Le 30 mai prend fin ce que je propose d’appeler la « folle quinzaine ». Le bilan de l’évacuation devient suffisamment positif pour qu’on puisse commencer à parler d’un grand succès. C’est l’œuvre personnelle de Churchill même si, par tactique, il en attribue le mérite à Gort. La victoire, il l’a obtenue d’abord contre ses propres généraux, en imposant le primat des considérations politiques. Jusqu’au 24, il s’agit de s’opposer à une manœuvre qui vise clairement à provoquer le rembarquement britannique pour séparer la France de l’Angleterre et Winston impose le respect du plan Weygand. Hitler retourne alors la situation : puisque la BEF ne s’est pas embarquée, je la tiens sous la menace, par mon ordre d’arrêt. Elle devient la monnaie d’échange, dont la contre-valeur est la paix immédiate. Comme un lutteur en déséquilibre Churchill, en se rétablissant, envoie son adversaire au tapis et remporte le round : il lâche brusquement la bride à Gort, et lui autorise en grand ce qu’il lui refusait en petit. Gort boudait sournoisement les Français et louchait vers les ports ? Le voilà autorisé à faire ouvertement cavalier seul et à foncer vers Dunkerque. Puis, récupérant Reynaud, Churchill s’assure un concours français réticent mais suffisant, pour parachever le sauvetage sous le nez des Allemands. Le tout en pilotant au jour le jour un navire gouvernemental au bord de la mutinerie où Halifax ne commet aucune erreur, sinon celle de passer un peu tôt à l’action. Il croit à tort Churchill, si novice dans la fonction de pilote, incapable de faire face, et se pose en premier ministre, ne pouvant que froisser Chamberlain qui, tout comme Daladier, n’avait pas abdiqué l’ambition de succéder à son successeur. S’il avait mieux perçu cela, Halifax aurait tout fait pour mettre Chamberlain dans son jeu et en cas de refus absolu, aurait patienté encore un peu. Churchill, à l’inverse, a pris grand soin de ne pas se trouver en contradiction trop vive avec le chef du parti tory et de lui témoigner un respect constant.

La meilleure preuve que le 30 une période se clôt, c’est qu’au cabinet de 12 h 30 Chamberlain prononce enfin des paroles qui, quelques jours plus tôt, auraient sonné le glas du ministère : il rappelle avec force, en citant les délibérations du cabinet, que Gort avait proposé l’évacuation le 19 et qu’on la lui avait refusée.

C’est à peu près ce que disait Halifax le 26, en lançant sa grande attaque. Si Chamberlain le dit alors, c’est qu’il estime que Halifax a manqué son coup, mais que Churchill a trop bien réussi le sien : il mesure quelle gloire va lui valoir la réussite de Dunkerque, et essaie de la ternir en rappelant sa longue hostilité à la manœuvre. Churchill ne peut laisser dire, et il explique laborieusement que l’offensive vers le sud était le seul moyen de sauver les troupes avec leur équipement ; elle a été rendue impossible par l’incapacité des Français à pousser au sud, en partie à cause des bombardements qui ont gêné la concentration des forces, et par la trop forte pression des Allemands au nord, qui a empêché ces armées de dégager des forces suffisantes pour l’attaque69. Bref, notre plan était excellent mais l’ennemi trop fort et nous trop faibles ! À vrai dire, Il n’y a pas d’annexe confidentielle ce jour-là et il faut se contenter de la minute, qui résume les propos du contradicteur sans donner son identité. Mais on voit mal qui se permettrait ce tissu d’arguments plus creux les uns que les autres, sinon Churchill lui-même. C’est pour lui routine, à présent, que de se défendre ainsi et Chamberlain, isolé, ne peut rien contre le courant.

Churchill s’est imposé. Comme le prouve le témoignage d’un antinazi réfugié à Londres, Stefan Zweig, qui depuis des années confiait à son journal sa déception devant l’attitude des Anglais et écrit le 28 mai que « depuis que Chamberlain est parti, on sent que des gens compétents occupent les postes70 ». L’unique problème, c’est que l’autorité désormais acquise risque de se révéler insuffisante dans la situation, encore beaucoup plus grave, créée par la chute et l’occupation de la France.


1 The Ironside Diaries 1937-1940, op. cit., p. 326.

2 Papiers Reynaud, volume 5. CHURCHILL ET LES FRANÇAIS 3 Cf. Papiers secrets..., op. cit., p. 398-399.

4 cabinet 65/7, p. 120, séance du 19 mai, 16 h 30. La minute annonce une discussion sur les « derniers développements de la situation sur le front de l’Ouest ».

5 La chute de la France, II 1, p. 238-239.

6 Cab 65/7, p. 85.

7 Cf. La crise mondiale, op. cit., t.2, p. 315.

8 Il avait dîné en février avec Spears, après avoir écrit un article sur lui : Spears, assignment to Catastrophe, New York, 1954, t.1, p. 82.

9 Le Petit Journal, 28 juin 1940.

10 Papiers secrets..., op. cit., p. 238.

11 Ibid., p. 506.

12 Cf. Papiers secrets..., op. cit., p. 397-401.

13 Cab 65/13, p. 79.

14 Cab. 65/13, p. 101. Le volume des « minutes » dissimule pudiquement l’objet de la discussion sous les appellations : « pouvoirs additionnels », « défense civile », « invasion de la Grande-Bretagne » (Cab 65/7, p. 113).

15 Op. cit., p. 398-399.

16 Op. cit., p. 240.

17 Archives familiales. Document inconnu au moment de la publication des Papiers secrets..., op. cit.

18 L’appel, op. cit., p. 42.

19 Cf. Leca, op. cit., p. 145, et Villelume, op. cit., p. 339-340.

20 Cité par Reynaud, La France..., op. cit., t.2, p. 149.

21 Cf. Papiers secrets..., op. cit., p. 367-372.

22 Op. cit., p. 159.

23 Cf. Crémieux-Brilhac, op. cit., t.1, p. 381-382.

24 Op. cit., p. 326

25 Colville, op. cit., p. 158.

26 Cab 65/7, p. 145.

27 Cab 65/13, p. 118-122.

28 Cab 65/7, p. 135.

29 Confirmation dans Villelume, op. cit., p. 347.

30 Cab 65/7, p. 150.

31 Cité par Alistair Horne, To lose a battle, Londres, 1990, p. 604.

32 Papiers secrets..., op. cit., p. 261. 33 Rapport Gort cité par Paul Reynaud, La France..., op. cit., p. 166.

34 Costello, op. cit., chapitre 9. Cf. Papiers secrets..., op. cit., p. 372-401.

35 Tr. fr. Gallimard, 1932, p. 11.

36 Spears, Assignment..., op. cit., t.1, p. 176.

37 Ibid., p. 183-184.

38 Journal de Cadogan, op. cit., p. 289-290 ; manuscrit examiné par Costello, op. cit., p. 618.

39 Cab 65/7, p. 162.

40 Cf. supra, p. 289.

41 Op. cit., p. 331.

42 Cf. La chute de la France, op. cit., p. 89.

43 Cité par lui-même, L’épreuve de force, op. cit., p. 118-119.

44 La chute de la France, op. cit., p. 91-92.

45 La crise mondiale, op. cit., t.2, p. 404-405.

46 Cf. l’édition critique du procès-verbal réalisée par Pierre Dhers, RHDGM, 1953.

47 Journal politique, op. cit., p. 55. Papiers secrets..., op. cit., p. 266.

48 Cab 65/7, p. 165-166 ; 13, p. 138-143.

49 Cab 65-13, p. 146-153.

50 La France..., op. cit., t.2, p. 201-202.

51 Commission d’enquête, op. cit., II 9, p. 2785.

52 Cadogan, op. cit., p. 290.

53 Paul Baudouin, Neuf mois au gouvernement, La Table Ronde, 1948,p. 58.

54 355 et 356.

55 Papiers secrets, op. cit., p. 269-293.

56 Cf. Papiers secrets..., op. cit., p. 409-415.

57 Cab 65/7, 27 mai, 11 h 30 (n° 141), p. 170-174 ; 13, p. 161-174.

58 Cité par I.R.M. Butler, Lord Lothian, Londres 1960, p. 206.

59 Archives Foreign Office 371/25 193, cité par Costello, op. cit., p. 324.

60 Cadogan, op. cit., p. 291.

61 Cité par Costello, op. cit., p. 341.

62 65/7, p. 182-186. Il n’existe pas d’annexe confidentielle sur ce débat.

63 Into Battle, op. cit., p. 213-214.

64 Charles-Roux, Cinq mois tragiques aux Affaire étrangères, Plon, 1949, p. 7-8.

65 Notes de Marcel Héraud, citées par Reynaud, La France..., op. cit., t.2, p. 242.

66 Lebrun

67 Commission d’enquête, II 9, p. 2806.

68 Weygand, Mémoires, t.3, Rappelé au service, Flammarion, 1950, p. 118-119 et Papiers secrets..., op. cit., p. 266-267.

69 Cab 65/7, p. 196.

70 Journaux 1912-1940, Fischer Verlag, 1984, tr. fr. Belfond, 1986, p. 293.

le 3 janvier 2009



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