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Dialogue avec les oeuvres

Les deux occupations de la France au XXème siècle



à propos d’un livre de Philippe Nivet



La France occupée / 1914-1918, Paris, Armand Colin, 2011

Les deux occupations allemandes subies par la France au XXème siècle ont été fort différentes, avant tout parce que la première n’était que partielle, et que la zone non occupée restait en état de guerre avec l’occupant, sous un gouvernement légitime et reconnu. Alors qu’en 1940-44 la France s’est effondrée rapidement et tout entière, la zone non occupée n’étant qu’octroyée à titre précaire, et sous condition de servilité maximale, à un gouvernement fantoche, objet d’une désapprobation croissante des patriotes qui se reprenaient à espérer.

Il est cependant frappant, et c’est l’un des principaux enseignements du livre pionnier de Philippe Nivet, que la seconde occupation ait laissé, chez les Français qui ont connu les deux, un souvenir moins terrible que la première.

Elle était pourtant, en un sens, volontaire : dès le début de 1915, l’occupant offrait de larges facilités à ceux qui voulaient rejoindre la "France libre" par la Suisse, et organisait leur transport dans des conditions décentes. Mais il eut du mal au début à remplir ses convois dont profitèrent tout de même, au total, 500 000 personnes sur un total possible de 3 millions. Il est vrai que cette politique de nettoyage ethnique librement consenti était entravée par un autre souci, celui de la main-d’oeuvre : l’occupant hésitait à se séparer des adultes aptes au travail, hommes ou femmes, comme à les envoyer tourner les obus ennemis.

Il s’agit donc d’une occupation-expulsion, à visées annexionnistes, comme en témoignent aussi des mesures de germanisation de la presse, des écoles et des noms de rues, allant jusqu’à imposer les soldats allemands, tués au combat contre la France, au centre des cimetières, monuments criards à l’appui, en débarrassant ledit centre des morts français sans le moindre scrupule.

Comme la terre et les morts, les femmes semblent avoir fait l’objet de mesures symboliques autant que physiques -moins par le viol que par des rafles pour le travail forcé assorties de visites médicales au spéculum. Il y eut aussi beaucoup de relations sexuelles consenties et d’enfants nés de ces unions, notamment dans les logements en partie réquisitionnés pour le logement des officiers. Le "silence de la mer" ne fut souvent que le calme précédant la tempête [1] ! Qu’en pensait l’autorité militaire allemande ? La question n’est pas posée, de même que la politique de l’occupant ne fait l’objet d’aucun chapitre, ni d’une réflexion d’ensemble.

Sur le plan économique et financier, l’oppression semble avoir navigué à vue, en fonction d’objectifs contradictoires. On rançonne les populations en prélevant l’or et les devises, et en obligeant les mairies à émettre du papier-monnaie. On ne sait si on veut faire tourner les usines, ou les détruire pour éliminer un concurrent -cette solution prévalant évidemment à la fin, quand l’évacuation est en vue.

La sortie de guerre ajouta au traumatisme, les habitants se sentant mal aimés et mal compris par la patrie retrouvée, surtout au regard des festivités occasionnées par la récupération de l’Alsace-Lorraine. La résistance avait été fort difficile et, sous ses formes organisées, tout à fait exceptionnelle, puisque la zone occupée était aussi zone de guerre et surveillée comme telle -et la célébration à grand spectacle de ses héros ne pouvait qu’ajouter au malaise des survivants.

Ce livre offre une grande richesse de matériaux pour comparer le Deuxième et le Troisième Reich ainsi que leurs deux chefs politiques. Guillaume II est un bourreau à courte vue, qui assure ses prises sans bien savoir ce qu’il compte en faire. Hitler est un artiste, qui commence par s’assurer non seulement d’un bout de terrain, mais de son propriétaire, pour le faire chanter en permanence, dans le cadre d’un vaste plan de redistribution du pouvoir mondial. Ayant participé en son jeune âge à la première occupation (le fait aurait mérité d’être rappelé), il saura dérouter d’emblée les victimes de la seconde en présentant comme "korrekt" le comportement de ses sbires, et se gardera des humiliations gratuites. Sauf en Alsace-Lorraine, la germanisation sera très limitée : on aura tout le temps de l’effectuer dans les régions finalement annexées, en fonction du résultat de la guerre. Et plus les conditions de vie semblent normales, plus grand sera le rendement du pillage économique, favorisé par l’astronomique et étatique rançon des frais d’occupation. Laquelle se terminera vite et sans "terre brûlée" en quelques semaines de l’été 1944, dans le cadre d’une stratégie où la réconciliation de l’Occident contre l’ogre soviétique devient la pensée suprême. Non seulement Paris ne brûla pas, mais il ne le risqua guère.

Le projet fou du chef nazi est gros d’une occupation plus intelligente, et plus subtilement corruptrice.

le 21 décembre 2011

[1] à ce sujet, on peut invoquer l’histoire de Jean Loret, persuadé que son père "boche" inconnu n’était autre qu’Adolf Hitler. Si la chose reste fort douteuse, surtout depuis que l’ADN s’est refusé -de manière non absolument décisive cependant- à la confirmer, elle reste, du côté français, hautement emblématique des traumatismes légués par cette occupation.



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