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Harlequin et Colombine



Deux SS infiltrés en Angleterre en 1943



Chapitre 7 de Churchill et Hitler (Le Rocher, 2012, à paraître en juin 2013 en collection Tempus)

(La première partie du chapitre, intitulé "Les ruses croisées du printemps 43", porte sur l’opération Mincemeat, par laquelle le MI6 réussit à faire croire aux dirigeants allemands que le débarquement de Sicile ne sera qu’une diversion, le gros des forces alliées étant dirigé vers la Sardaigne et le Péloponnèse.)

Hitler a bel et bien perdu cette manche. Mais dans le domaine de la deception comme sur les autres fronts il n’attend pas passivement les entreprises ennemies et il assène en retour un coup des plus efficaces, dont seul le scepticisme churchillien, une fois de plus, amortit les nuisances. Une opération abondamment documentée dans les archives britanniques, mais inaperçue jusqu’ici, s’avère très instructive, et sur sa stratégie, et sur sa maîtrise encore totale, en 1943, des rouages gouvernementaux allemands, et sur la naïveté toujours considérable des Britanniques devant sa ruse favorite, qui consiste à faire apparaître son régime comme divisé entre des clans mortellement rivaux.

On trouve dans le dictionnaire de l’espionnage publié en 2008 par l’un des meilleurs spécialistes des services secrets dans cette guerre, Nigel West [1], la mention suivante :

Harlequin : nom de code donné par le MI5 à un officier de l’Abwehr ayant fait défection, Wurmann. Capturé en Afrique du Nord en décembre 1942 [2], il se montra tout disposé à coopérer en échange de la promesse de la citoyenneté britannique.

Richard Wurmann apparaît le 20 janvier 1943 dans le journal de Guy Liddell qui était, rappelons-le, le dirigeant du MI 5 chargé du contre-espionnage. La notice, consultable en ligne, des archives nationales britanniques qui ont « déclassifié » les interrogatoires de cet Allemand en novembre 2010, indique qu’il a fourni une information riche et de qualité, révélant notamment qu’en décryptant les communications radio des armées britanniques les Allemands avaient pu reconstituer leur ordre de bataille en Afrique du Nord et dans le Royaume-Uni. Il participa ensuite, sous un faux nom, à des émissions radiophoniques du Political Warfare Executive.

L’homme est censé, d’après les archives, être un officier de l’Abwehr, surpris en Afrique du Nord par le débarquement du 8 novembre 1942 et arrêté au bout de quelques semaines. Dès le 20 janvier suivant, on voit Liddell le considérer comme une recrue de choix, accueillie certes avec un reste de circonspection, mais dont le MI 5, tout comme le MI 6 (ou Special Intelligence Service), attendent beaucoup :

Nous avons eu aujourd’hui une réunion commune avec le SIS à Londres. Le cas d’un certain Wurmann, agent de l’Abwehr capturé en Afrique du Nord, a été évoqué. Il a été convenu que nous allions le loger, le surveiller et lui laisser une certaine liberté. Nous voyons en lui une source d’information utile sur l’Abwehr. Avec notre autorisation, il pourra rencontrer directement certaines personnes.

Le responsable en chef du contre-espionnage de Sa Majesté n’a pas l’air de se dire que les deux préoccupations principales qu’affiche le traître proclamé - obtenir la nationalité anglaise et renseigner l’armée britannique sur le décryptement, par l’Allemagne, de ses codes, mais en livrant des renseignements périmés ou inutiles [3] - sont certes des indices de sa sincérité, mais seulement des indices, sans aucune garantie solide. Or très vite, c’est-à-dire neuf jours après la première mention de Wurmann dans le journal de Liddell, apparaît le nom du prince de Hohenlohe. Ce ne sont certainement pas ses interrogateurs britanniques qui se sont enquis de lui, rien d’autre n’indiquant dans leurs dossiers à cette date un vif intérêt pour ce personnage. C’est donc très probablement Wurmann qui n’avait de cesse de prononcer son nom, pour attirer l’attention sur une certaine conversation de 1941 avec Samuel Hoare.

Le 29 janvier 1943 voit le dirigeant du MI 5 perplexe devant ses premières déclarations à ce sujet :

Wurmann nous dit que le prince de Hohenlohe était un agent haut placé de l’amiral Wilhelm Canaris, utilisé par lui pour des missions politiques importantes. Au début de la guerre, il a rendu visite à Sam Hoare à Madrid. Il semblerait que Hoare, anticipant la possibilité d’une invasion allemande de l’Espagne, ait demandé à Hohenlohe de rester en contact avec lui. Dans quel but ? Mystère.

Ces révélations initiales sont bien étriquées : la chronologie (« au début de la guerre ») est floue et l’initiative de Hoare n’aurait concerné que la situation espagnole, en lieu et place d’un projet de renversement de Churchill et de rétablissement de la paix, le tout quelques semaines avant le vol de Hess ! Cependant, Wurmann dévoile progressivement ses batteries au cours des semaines suivantes... et Liddell, comme par hasard, cesse de consigner ces informations dans son journal. Il écrit seulement qu’il charge Duff Cooper (alors de retour d’une mission en Extrême-Orient et sans emploi défini à Londres) d’un rapport personnel au premier ministre, en lui déconseillant de passer par Morton (entrée du 2 avril). Les services secrets britanniques, suivant leur coutume, donnent bientôt un nom de code à ce providentiel informateur, peut-être à l’occasion de la transmission au premier ministre de ces données « hautement sensibles » : à partir du 17 avril, Liddell ne l’appelle plus que « Harlequin ».

Un dossier du premier ministre [4] nous instruit partiellement du résultat de la démarche de Cooper : dans une lettre du 17 avril, Churchill lui demande ce qu’il pense du fait que Hoare « était censé avoir dit au prince de Hohenlohe en février [5] 1941 qu’il pourrait requérir ses services plus tard dans l’année et l’avoir prié de se disposer à venir à Madrid quand il le lui demanderait ». Cooper répond le surlendemain :

En premier lieu, ce qui me vient à l’esprit c’est que ce témoignage est de troisième main, c’est-à-dire que le prince de Hohenlohe peut n’avoir pas dit la vérité quand il a parlé à Harlequin, et que celui-ci peut n’avoir pas répété les choses correctement à notre interrogateur.

Tout en gardant cela à l’esprit, la seule chose qu’on peut déduire de la déclaration présumée, c’est que dans ce moment très sombre de la guerre Sir Samuel Hoare envisageait que nous puissions être contraints de présenter une offre de paix dans l’été 1941, auquel cas il pensait que les services d’un Allemand haut placé, qui était un ami de lord Runciman et était supposé entretenir de bons rapports avec les Anglais, pourraient être utiles.

On voit là que Wurmann, qui s’affiche antinazi et qui a offert ses services à l’Angleterre pour hâter la chute de Hitler, s’affaire au contraire avec une grande efficacité, peu après son arrivée, à semer la zizanie dans ses instances dirigeantes. Il attache un grelot au nom de Hoare et fait peu à peu apparaître cet homme politique comme un adversaire résolu de Churchill, qui cherche depuis longtemps à le renverser en recrutant d’avance ses propres ministres. Il faudrait savoir si cet Arlequin sert deux maîtres ou un seul, et lequel. Mais le plus drôle, rétrospectivement, est qu’il ne va pas tarder à trouver sa Colombine ! Et ce par les soins mêmes des officiers anglais qui attribuent des noms codés... et croient railler, par ce rapprochement, un ennemi en débandade que ses officiers quittent l’un après l’autre, alors que cet ennemi reste cohérent et a fait lui-même ce rapprochement, en lançant successivement deux manoeuvres complémentaires.

L’officier SS que les Anglais vont surnommer Colombine ou Columbine s’appelle Hans Zech-Nenntwich. Il leur arrive par la Suède, d’où un diplomate anglais adresse à Londres les informations suivantes, résumées le 24 mai 1943 dans un document adressé à Dick White, un cadre important (et un futur directeur) du MI 5 [6] : ce jeune homme, né le 10 juillet 1916 en Prusse-Orientale, est arrivé en Suède le 10 mai au sein d’une troupe en transit vers la Norvège, a déserté en se faisant hospitaliser à Stockholm et demande à pouvoir venir en Angleterre. Il dit avoir servi auprès de Himmler comme aide de camp pendant trois mois, et avoir été arrêté par la Gestapo à Varsovie en février en raison de liens coupables avec la résistance polonaise. Il déclare posséder des informations sur le massacre de Katyn, qu’il attribue à cette même Gestapo [7]

Dès ce premier document d’un dossier occupant trois grosses chemises dans les archives de Kew [8]., il apparaît que la partie anglaise se convainc rapidement de la sincérité de l’homme et de l’intérêt de sa venue en Angleterre, qui est immédiatement agréée. À son arrivée on lui épargne les fameux contrôles de Patriotic School, qui pour d’autres ont duré des mois, le temps de vérifier leurs dires dans les pays les plus divers. Il a en effet produit deux arguments propres à appâter les responsables les plus élevés des services de renseignement : le fait qu’il ait côtoyé de près Himmler ; les révélations qu’il aurait à faire sur Katyn et qui, si elles se vérifient, pourraient aider à détendre les relations entre Polonais et Soviétiques ; mais de toute manière, vraies ou fausses, elles corroborent l’idée que ce déserteur est à couteaux tirés avec Himmler et absolument réfractaire à la propagande de Goebbels qui, en cette période, fait ses choux gras du « massacre juif de Katyn », en l’attribuant bien entendu (et à juste titre) aux Soviétiques.

Le journal de Liddell le mentionne pour la première fois le 9 août 1943 :

(...) un officier allemand de la division Totenkopf des Waffen-SS. Cet homme a eu des ennuis en Pologne, à la suite desquels il a été muté sur un autre front. Il est tombé malade ou a simulé la maladie, et a déserté. Il a contacté le consul anglais à Stockholm, déclarant que s’il était autorisé à venir en Angleterre il était tout disposé à y être interné. On est en train de l’installer dans une maison de TA Robertson et son premier interrogateur sera Melland. Il a servi sur le front russe et a été décoré pour son courage à Toropetz. On dit qu’il a servi un temps Himmler comme aide de camp.

Dès le surlendemain, ses commentaires sur les premiers interrogatoires menés par Melland montrent à quelle allure sa méfiance l’abandonne :

Zech-Nenntwich a eu une carrière extraordinaire. Son père était un policier d’opinions démocratiques. Lui-même était policier, et c’est par ce biais qu’il s’est retrouvé dans les Waffen-SS. Il a reçu plusieurs blessures sur le front russe. Il a à peu près 26-27 ans. Dégoûté par les atrocités nazies, dont il fait un tableau vraiment épouvantable, il s’est affilié à ce qu’il décrit comme un mouvement assez développé parmi les SS, opposé aux nazis et bien vu de l’armée. L’idée de ce groupe est de renverser Hitler et les nazis pour poursuivre la guerre sur le front russe, en laissant les Anglais et les Américains venir en Allemagne. Son groupe a même établi des contacts avec certains mouvements de résistance polonais, et ce sont ces contacts qui lui ont valu d’être arrêté par les nazis. Ses amis l’ont sorti de prison en falsifiant des papiers et l’ont fait passer au Danemark. De là il a réussi à passer en Suède et finalement en Angleterre. Il désire, si possible, aller et venir librement dans ce pays et offre ses services pour essayer de nous aider à tirer profit de la fraction pro-Wehrmacht du mouvement SS.

Comme dans le cas de Wurmann, les déclarations de Zech- Nenntwich donnent efficacement le change, sans que le chef du contre-espionnage se demande un instant si elles ne sont pas précisément faites pour cela. Il déguste comme pain bénit la justification de son engagement chez les SS par des atavismes, et des hasards professionnels, exclusifs de toute adhésion à l’idéologie nazie, sans s’attarder au fait que, s’il a vingt-six ou vingt-sept ans, il en avait seize ou dix-sept en 1933 et était une proie toute désignée pour les jeunesses hitlériennes, puis le SD. Liddell avale tout aussi docilement que Zech n’avait dû ses promotions qu’à sa bravoure dans les combats, et n’a pas l’air de se demander en quoi cela l’aurait qualifié pour devenir secrétaire de Himmler. Dès lors, Colombine (ainsi nommé à partir d’août 1943) est accueilli comme le Messie ; le dictionnaire de Nigel West, en 2008, n’est d’ailleurs pas plus dubitatif à son égard qu’à celui de Harlequin-Wurmann :

Columbine. Nom de code MI 5 d’un déserteur allemand, officier SS qui s’était échappé vers Stockholm et se révéla un interrogateur utile à son arrivée en Angleterre.

Interrogateur ? Le substantif surprend : certes on a fait rapidement confiance à Zech-Nenntwich, mais pas au point de lui confier d’emblée des interrogatoires de prisonniers ! On l’a d’abord interrogé longuement lui-même, moins, beaucoup moins, parce qu’on le suspectait et voulait recouper ses dires, que parce qu’on buvait ses paroles comme une information de première main sur les contradictions internes du régime nazi. Pour mesurer l’inconscience qui présidait à une telle attitude, un aperçu de la destinée d’après-guerre du personnage suffira : les Anglais l’ont amené dans leur zone d’occupation en Allemagne, où il a été rapidement (dès 1947) repéré et dénoncé, notamment par certains journaux anglais, comme le type même du SS non repenti qui avait trouvé à se recycler confortablement dans son pays. Après avoir (toujours d’après les cartons d’archives cités) tenté de le défendre en le disant victime d’une « vendetta », le MI 5 l’a brusquement et définitivement abandonné à son sort, au bout de quelques mois. Il a fini par être jugé en RFA au début des années 60 pour sa participation à des massacres de Juifs en Pologne [9], et par passer quatre ans en prison, trouvant d’ailleurs une dernière fois le moyen de faire parler de lui par une évasion, suivie d’un retour volontaire et piteux au bercail. Il va sans dire qu’il avait dissimulé à ses interrogateurs de 1943 ses activités criminelles, et n’avait point été poussé dans ses retranchements à ce sujet, malgré des mises en garde insistantes des services de renseignement polonais. Même s’il échoue dans ses objectifs essentiels, ce jeu d’agents éclaire à merveille la stratégie de Hitler tout autant que sa folie. On peut en effet exclure que Himmler, par l’envoi de ces deux subordonnés très précisément missionnés, le trahisse à une date aussi précoce que la fin de 1942 ou le début de 1943, en faisant dire aux Anglais du mal de lui et de son régime. Et si, sur une matière aussi vitale, il n’est pas trahi, Hitler est nécessairement informé et, non moins nécessairement, donneur d’ordre. Du reste, la manoeuvre s’inscrit fort bien dans la longue suite de ses efforts pour paraître écartelé entre des clans rivaux. Elle comporte aussi un aspect neuf. Colombine est clairement chargé de mettre aux Anglais un marché en main : s’ils acceptent de renoncer à leur alliance avec l’URSS, Hitler est prêt à aller très loin dans les concessions, jusqu’à sa propre disparition, soit politique, soit même physique. C’est déjà son suicide (camouflé ici en un projet d’assassinat par des SS dissidents) qui s’esquisse car, comme nous le verrons, il aura bien, le 30 avril 1945, le sens d’un ultime effort pour permettre à Himmler et à Göring de négocier un compromis antisoviétique avec les Alliés occidentaux [10]. Et si Churchill n’attend rien des Allemands, Hitler n’attend rien de Churchill : il semble que la mission principale de Harlequin-Wurmann soit de réactiver le souvenir de la conversation entre Hoare et Hohenlohe, afin de réveiller le premier nommé et de l’inciter à passer enfin à l’action, pour parer à la menace d’une domination soviétique sur tout le continent, que l’entêtement irresponsable de Churchill est censé devoir inexorablement provoquer.

Ainsi Hitler, dans le temps même où il tombe dans le piège de Mincemeat, en tend un autre, des plus redoutables. Si les Anglais lui envoient un faux cadavre d’officier parfaitement imité, lui-même leur « révèle » au même moment un chef de conspiration imaginaire totalement crédible et, en tout cas, totalement cru, portant de surcroît un nom teinté d’un humour dangereusement transparent, pour peu qu’ils aient été sur leurs gardes : le « colonel von Paris »... qui restera dépourvu de prénom. Colombine se dit en effet membre d’un « mouvement  » de jeunes officiers qui débordent d’énergie et d’impatience, mais ne pourront passer à l’action que lorsqu’ils auront décidé un certain nombre d’aînés, dont le plus prometteur s’appellerait von Paris. Non seulement ce nom a tout l’air d’un décalque canularesque de celui du chef des Français libres, mais Colombine fait indirectement l’éloge du général de Gaulle, en cours d’installation à Alger, tout en rappelant les Anglais au bon souvenir de Rudolf Hess : il est « le de Gaulle allemand », puisqu’il est venu en Grande-Bretagne par la voie des airs sceller une alliance en dépit de la politique officielle de son pays ! Et Colombine pousse même l’audace, lors d’un interrogatoire du 14 ou du 22 août [11] , jusqu’à souhaiter le rencontrer :

La source [Colombine] souligne le besoin urgent d’un de Gaulle allemand et tient beaucoup à prendre contact avec Hess en qui il voit un possible chef des Allemands libres. Il a aussi mentionné l’existence d’un groupe Hess en Allemagne [souligné dans l’original], mais il en sait peu de chose. Le successeur de Hess, Bormann, pourrait, pense-t-il, être remplacé par Himmler, en qui il voit la personne la plus puissante en Allemagne après Hitler. Mais il insiste sur la difficulté de savoir exactement ce qui se passe dans les milieux dirigeants.

(...) Le problème d’une action coordonnée dans les milieux de l’armée et du choix d’un chef sont aigus : et il pense qu’un changement de ton dans les émissions de radio pourrait affermir le sentiment antinazi dans l’armée. Lui-même serait entièrement prêt, malgré son grade peu élevé, à parler de la question avec des prisonniers de guerre dans ce pays, parmi lesquels, à défaut de Hess, un chef des Allemands libres pourrait se dégager (avec notre approbation bien sûr). À cet égard, la mention, par moi, du général von Thoma [12] ne soulève pas beaucoup d’enthousiasme.

Dame ! Notre SS de 27 ans veut bien concéder aux Anglais qu’ils auront leur mot à dire dans le choix d’un « chef des Allemands libres » mais c’est là une concession de pure forme, dont ils ne sont pas censés abuser ! Ce n’est pas parce qu’ils détiennent l’oiseau rare que Colombine dit rechercher désespérément, un militaire passionné par son métier, peu politisé et anglophile, qui avait accepté le soir même de sa capture une invitation à la table de Montgomery [13], que le visiteur va sauter de joie. C’est alors au contraire, après avoir répété que le point faible de la conspiration antihitlérienne était l’absence d’un chef énergique et, plus précisément, « d’un de Gaulle allemand », qu’il sort de sa manche le « colonel von Paris ». Ce gradé « distingué et grisonnant  » est, dit-il, le plus intéressant des officiers supérieurs non encore décidés à agir dont il avait parlé. Ce n’est pas un nazi mais un membre de la Reichswehr (sic) [14]et il a, tout comme Colombine, été versé dans la Waffen SS pour des raisons strictement professionnelles  : en tant que spécialiste renommé de tactique militaire, il a été affecté à des écoles d’officiers SS, ce qui lui a permis d’avoir une grande influence sur leurs promotions et de favoriser systématiquement les plus antinazis !

Le nom choisi est une plaque tournante : outre le fait d’évoquer de Gaulle et d’en appeler à une sainte alliance occidentale contre les Slaves et les judéo-bolcheviques, ce gentilhomme « de Paris » suggère que la capitale française serait un bon endroit pour nouer des contacts discrets. Sans doute, les Anglais vont se ruer sur les annuaires militaires allemands d’avant-guerre et auront quelque peine à y trouver ce nom, mais Colombine pourra toujours leur dire que ce n’est peutêtre pas son vrai nom... En attendant, la machination est éloquente : on appâte l’ennemi au moyen d’un traître fictif et, s’il est intéressé, il devra bien se résoudre à traiter avec des gens réels. Au bout du compte, la piste mène à Himmler en personne... sans exclure totalement Hitler. Plusieurs scénarios sont en effet censés être débattus par les conspirateurs ; ils vont de l’élimination complète de la direction nazie après le meurtre de son chef jusqu’à un replâtrage, le Führer étant cantonné dans un rôle honorifique et Himmler prenant la tête d’un gouvernement pro-occidental et antisoviétique.

Ainsi les services secrets britanniques, dont c’est le métier même de protéger leur pays contre de telles infiltrations, sont totalement mystifiés. Cependant, à scruter les archives britanniques aussi bien que leurs silences, la confiance placée par le MI 5 et le MI 6 dans Zech-Nenntwich et dans Wurmann semble n’avoir eu d’égale que la méfiance, ou du moins l’inappétence, de leur premier ministre. Les cotes Prem 3 et 4 ne comportent, semble-t-il, rien sur Colombine ; quant au nom de Harlequin, je ne l’ai pour l’instant rencontré qu’à propos de la conversation Hoare-Hohenlohe de 1941 et de la commission confiée à ce sujet par Liddell à Duff Cooper, d’en parler seul à seul avec Churchill (cf. supra, p. 454). Si on considère, par exemple, l’empressement de ce dernier à lire les informations en provenance de l’ennemi que contiennent les messages « Ultra », on ne peut qu’être frappé par cette indifférence, et soupçonner qu’il se méfie du cadeau ’Harlequin-Colombine’ à la façon de Laocoon devant le cheval de Troie : « Timeo Danaos et dona ferentes » [15] ! D’une façon générale, il n’attend rien des Allemands tant qu’ils n’ont pas renversé leur Führer, et ne compte même pas là-dessus, témoin sa stupéfaction, le 20 juillet suivant, devant l’attentat de Stauffenberg (cf. infra, p. 480).

On se prend à se demander si, au cas où la mort aurait fauché Winston Churchill à la mi-décembre 1943 comme lord Moran assure qu’elle a failli le faire (cf. infra, p. 481), Anthony Eden, qui aurait selon toute vraisemblance pris sa succession, aurait montré le même scepticisme et ne se serait pas laissé aller à des sondages vers ces SS dissidents dont Colombine avait esquissé un organigramme prometteur. Staline, obligeamment informé par les Allemands, en aurait vite pris ombrage et la Grande Alliance aurait pu voler en éclats au début de 1944. Dans ce cas, le débarquement de Normandie se serait mué en de paisibles déchargements dans le port du Havre et quelques autres, comme pendant la drôle de guerre, au nom d’une sainte alliance occidentale contre la marée rouge. Mais il est temps de montrer comment Churchill, avant et après sa pneumonie quasifatale, s’attachait à consolider, en vue du dernier acte, les liens entre l’Est et l’Ouest.

le 23 novembre 2012

[1] Historical Dictionary of WW II Intelligence, Scarecrow Press, Lanham (Maryland), Toronto, Plymouth, 2008, p. 104. Nigel West est le nom de plume de Rupert Allason, député conservateur et historien militaire né en 1951.

[2] Le texte porte « 1943 » : une coquille évidente.

[3] Il n’y a guère d’inconvénient à ce que les Anglais apprennent que l’ennemi a percé à jour leur ordre de bataille sur des territoires inaccessibles ou en voie d’être perdus, tels que l’Afrique du Nord ou le Royaume-Uni.

[4] NA, Prem 4/23/2.

[5] La rencontre Hoare-Hohenlohe à Madrid, rappelons-le, avait eu lieu en mars : l’indiscrétion de Wurmann est légèrement imprécise.

[6] Il dirigera ensuite le MI 6 et sera le seul Britannique, à ce jour, qui ait dirigé successivement les deux services. Il se pourrait que le contraste entre cette prestigieuse carrière et son entichement pour Zech-Nenntwich, attesté par d’innombrables documents d’archives entre 1943 et 1947, soit pour beaucoup dans la rareté du nom de cet informateur dans les ouvrages consacrés au renseignement britannique pendant cette guerre.

[7] La découverte d’un charnier contenant des milliers de corps d’officiers polonais, tués par les Soviétiques en 1940, avait été annoncée par Goebbels en avril, et empoisonnait depuis les relations soviéto-polonaises en dépit des efforts de Churchill (cf. infra, chapitre suivant).

[8] KV 2/395-97

[9] Il en aurait fait mourir, d’après le verdict, 5200 : une information propre à rendre honteux, du moins dans leur for intérieur, les limiers qui l’avaient écouté complaisamment dresser « un tableau vraiment épouvantable des atrocités nazies ».

[10] On se souvient qu’un an plus tôt, en mai 1942, Hohenlohe avait esquissé un semblable schéma en suggérant à Hoare, via le général Torr, de se servir de Himmler et des SS pour liquider Hitler et Göring (cf. supra, p. 433).

[11] L’incertitude est due au fait que le renseignement figure dans une synthèse de déclarations faites ces deux jours-là ; on est de toute façon au début de ses interrogatoires sur le sol anglais : cette demande de contact avec Hess, dès qu’il a mis les Anglais suffisamment en confiance pour la formuler sans paraître suspect, fait évidemment partie des priorités de sa mission.

[12] Wilhelm von Thoma (1891-1948) était un spécialiste de l’arme blindée, capturé en Libye le 4 novembre 1942.

[13] Cf. Macmillan (Richard), Monty and « His » Men, Londres, Jarrolds, 1944, tr. fr. Montgomery et ses hommes, Bruxelles, Office de Publicité, 1945, p. 146-147.

[14] Le terme est tombé en désuétude au profit de celui de Wehrmacht en 1934 ; son emploi par les Anglais dans cette archive (NA, KV 3/236) est un symptôme de leur docilité à distinguer les militaires nazis de leurs aînés platement réactionnaires, formés sous l’empire ou sous Weimar.

[15] « Je me méfie des Grecs même quand ils font des cadeaux » (Virgile, Enéide, chant II, vers 49).



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