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Dialogue avec les oeuvres

Le dernier Paul Kennedy



Un angle de vue vraiment nouveau sur la Seconde Guerre Mondiale



Paul Kennedy, ENGINEERS OF VICTORY / The Problem Solvers Who Turned the SWW, New-York, Random House, 29 janvier 2013 ; version française Le Grand tournant / Pourquoi les Alliés ont gagné la guerre / 1943-1945, Paris, Perrin, septembre 2012. (Oui, la traduction française a damé le pion à l’original !)

Au commencement était la conférence de Casablanca (janvier 1943), réunissant Roosevelt, Churchill et leurs chefs militaires. Elle déboucha sur la décision de tout mettre en oeuvre pour obtenir une capitulation sans conditions des trois pays de l’Axe ; l’URSS s’y rallia rapidement. Le succès fut au rendez-vous en 1945 ; il s’était déjà largement dessiné au moment de la libération de Paris, en août 1944. Ce livre (en dépit de son sous-titre français) examine le "comment" bien plus que le "pourquoi", et c’est en cela qu’il innove.

Le "pourquoi" est en effet évident : l’Axe avait affaire à une coalition beaucoup plus forte. Mais se contenter de dire cela et de décrire l’étau qui, selon le titre d’un tome des mémoires de Churchill, se resserrait, laisse échapper la question du "comment", c’est-à-dire des transformations techniques et tactiques qui permirent de traduire cette supériorité matérielle en une efficacité pratique.

En effet, les cinq "batailles" dont Kennedy fait ses cinq chapitres ("comment faire traverser l’Atlantique aux convois", "comment gagner la maîtrise des airs", "comment enrayer la Blitzkrieg", "comment débarquer sur un rivage tenu par l’ennemi", "abolir la tyrannie de la distance dans le Pacifique") étaient, en janvier 1943, assez mal engagées. La vision classique d’un "retournement" à l’automne 1942, avec les mouvements victorieux de Stalingrad, d’El-Alamein et de Guadalcanal, apparaît donc trompeuse ou au moins incomplète. Ces victoires avaient mis fin à l’ère des reculs, mais pour progresser c’est bien l’année 1943 qui allait être celle d’un "tournant", qui devait se prolonger en 1944.

Il fut causé d’abord par quelques inventions décisives, puis par la capacité des décideurs civils et militaires à les exploiter dans les combats. Certaines avaient déjà les honneurs des manuels, mais l’auteur les remet à leur place, en un modèle d’analyse nuancée et plurifactorielle : ainsi du char soviétique T 34, certes excellent au moment de l’assaut final contre l’Allemagne, mais longtemps handicapé par de graves défauts. S’agissant des fameuses machines à décrypter "Purple" et "Ultra", Kennedy a renoncé en cours de route à un sixième chapitre sur la bataille du renseignement, pour en disperser les informations tout au long du livre : dans ce domaine les coups furent réciproques et ne furent décisifs sur aucun théâtre. Le lieu commun suivant lequel les installations de Blechtley Park auraient abrégé la guerre d’un, deux ou trois ans, est rebelle à toute démonstration.

Bon nombre d’inventions, en revanche, n’avaient guère retenu l’attention et Kennedy les met en vedette, non seulement pour leur ingéniosité, mais pour les effets de leur arrivée sur le champ de bataille. Ainsi, le magnétron à cavité ou radar centimétrique, que la mission Tizard fit connaître aux Américains en septembre 1940 et qui fut fabriqué en série par le MIT, arriva à point nommé dans la bataille de l’Atlantique en mars 1943, juste à temps pour participer au retournement de la tendance, car il permettait un repérage des kiosques de sous- marins voire, par beau temps, des périscopes. Avant son arrivée, les submersibles allemands infligeaient de lourdes pertes aux convois de troupes et de matériel ; ensuite, ce furent les sous-marins qui furent détruits en grand nombre.

A cet effet participa aussi le "hérisson", et ici Kennedy rend un hommage appuyé au décideur politique qui fit le plus, et de loin, pour la promotion des nouvelles techniques et tactiques, Winston Churchill. A peine eut-il vu une démonstration de ce lanceur de grenades sous-marines à canons multiples, installé à l’avant des navires, qu’il donna les ordres adéquats pour sa fabrication et sa diffusion, le lendemain matin.

Cependant, l’absence totale du nom d’un physicien qui était de longue date un familier de Churchill, lequel en fit un lord et un ministre, Frederick Lindemann, étonne. Cette lacune est peut-être en rapport avec la formation de Kennedy et ses travaux antérieurs, qui ne l’avaient pas spécialement familiarisé avec l’histoire intérieure du Royaume-Uni, ni avec la Seconde Guerre mondiale. D’où aussi quelques erreurs de détail qui ont fait les choux gras, sur Internet, des spécialistes défendant leur pré carré. Par exemple, p. 173, l’armée allemande est dite avoir submergé en avril 1940 celle du Danemark, alors qu’elle avait eu l’ordre de ne pas résister à l’invasion. Ce n’est là que le revers de la plus éminente qualité du livre : sa capacité à embrasser d’un regard neuf un tableau planétaire. Et justement, rien ne fait plus défaut dans l’historiographie de cette guerre que les synthèses intelligentes, capables de dominer la foule des études de détail. Kennedy ne se reconnaît comme précurseur, dans ce domaine, que Liddell Hart... mais il est fort indulgent, ce faisant, pour le capitaine anglais devenu écrivain militaire, dont le livre de 1970 regorge non seulement d’approximations et de bévues, mais de règlements de comptes personnels, avec Churchill en particulier.

L’auteur rend hommage tout au long du livre aux "corps intermédiaires" qui ont fourni aux généraux les moyens de s’illustrer. En revanche, il a des mots très durs pour les dirigeants allemands et japonais, coupables, eux, de n’avoir pas su innover en raison de leurs aveuglements idéologiques -le régime soviétique étant ici épargné, pour une raison un peu fruste : Staline, quand il eut compris qu’il avait des "généraux excellents", décida de les laisser faire ; on ne connaît d’ailleurs pas bien leurs ingénieurs, que seules de nouvelles archives feront peut-être un jour sortir de l’ombre.

C’est donc sur le plan de l’analyse politique que ce livre est critiquable... et aurait mérité un sixième chapitre. On se demande en effet quelle aurait bien pu être la finalité d’une émulation technique entre l’Axe et les Alliés, étant donné l’infériorité matérielle du premier. S’il continuait à se battre, c’était nécessairement pour des raisons et avec des espoirs essentiellement politiques.

De ce point de vue, une étude comparative de l’activité des ingénieurs de la Grande Alliance et de l’Axe, surtout dans sa branche allemande, aurait son intérêt. Hitler et Speer étaient en effet loin de négliger la recherche, et aussi soucieux que Churchill de lui faire produire des résultats utilisables à court terme. Tout occupé à traquer les innovations qui ont fait pencher la balance sur le champ de bataille, Kennedy néglige les réussites techniques allemandes qui ont été impuissantes à produire ce résultat, notamment en matière aéronautique : il est à peine question de l’avion à réaction, des bombes volantes V1 et des fusées V2. Or, de toutes ces armes, Hitler attendait plutôt des effets de propagande (montrer que l’Allemagne avait encore du répondant, entretenir l’espoir d’"armes secrètes" vraiment décisives) qu’un renversement de la tendance militaire, qu’il savait impossible dès la fin de 1941.

Ses calculs ne procédaient donc pas uniquement d’un aveuglement idéologique, et avaient leur pertinence dans le domaine politique : il faisait tout pour hâter l’éclosion de la future guerre froide, en espérant que d’entrée elle fût chaude (et que le Reich fût enrôlé dans le camp occidental sans être dénazifié). Les raisons pour lesquelles le Japon s’obstinait dans la lutte sont moins claires... mais il était au courant de ces efforts allemands pour diviser l’adversaire, et pouvait espérer pour lui-même quelque avantage de leur succès. Ainsi, les reproches classiques faits à Hitler de ne pas avoir plus harcelé les Anglais en Méditerranée, ou au Japon de ne pas avoir envahi Hawaï tant que les Etats-Unis étaient faibles, souffrent d’une vision étroitement militaire : vers quel type de paix cela aurait-il pu conduire ? la question n’est même pas posée.

Un mot pour finir sur la traduction : souvent fluide et agréable, elle souffre, comme beaucoup, d’avoir été confiée à un angliciste peu au fait de l’histoire ...même s’il tente de le faire oublier par des "notes du traducteur", heureusement peu nombreuses ; est catastrophique, surtout, celle de la page 393, qui porte sur la Shoah : ce massacre est censé avoir gravement obéré les moyens guerriers de l’Allemagne -une vision certes classique, mais qui fait tache dans un livre aussi attentif aux réalités économiques . Remarquons encore (p. 77) que Chertwell n’est pas le nom du manoir de Churchill (il s’agit de Chartwell)... mais une combinaison de ce nom avec celui qu’avait choisi Lindemann lors de son anoblissement : lord Cherwell.

le 16 avril 2013



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