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Editoriaux



En 2002, j’ai dirigé quatre suppléments thématiques de la revue Histoire de guerre. En voici les éditoriaux.



Histoire de guerre spécial n° 5, mars 2002, « Qui êtes vous Mr Churchill ? »

Le siècle dernier n’avait pas un an quand un rejeton vibrionnant de la plus haute aristocratie britannique se rendit célèbre en racontant son évasion des geôles sud-africaines. Depuis, la personnalité de Winston Churchill divise les observateurs. Il leur arrive aussi de se réunir pour croiser leurs approches, comme dans le présent numéro, qui est une première en France. Ce voisin qui a tant contribué aux destinées de notre pays n’y a guère été étudié et les rangs des spécialistes, déjà clairsemés, ont été privés dernièrement de Roland Marx, disparu alors que nous nous apprêtions à le contacter, et de François Bédarida, qui nous avait promis son concours. Les autres sont là, et espèrent que cette publication éveillera des vocations nouvelles.

Car, contrairement à ce qu’on croit souvent, les milliers de biographies, et les centaines de milliers d’ouvrages traitant partiellement de cette longue carrière, sont loin d’avoir épuisé le sujet. Avant tout parce que la Seconde Guerre mondiale et le nazisme, sans lesquels on ne parlerait plus guère de Churchill, n’en finissent pas de révéler leurs secrets et de se prêter à de nouvelles interprétations. Si les archives sont maintenant, à quelques notables exceptions près, ouvertes, et si bien des papiers personnels, longtemps jugés trop « sensibles », ont été mis récemment à la disposition des chercheurs, il faut du temps pour traiter ce matériel, en raison non seulement de sa masse, mais des préjugés qui handicapent la curiosité. Le scénario de la Lettre volée d’Edgar Poe se renouvelle tous les jours dans les salles de lecture des dépôts d’archives. Il est des cartons qu’on écarte et d’autres qu’on effleure, il est même des documents qu’on déchiffre attentivement et dont l’intérêt échappe, parce qu’ils se rattachent à des épisodes qui n’ont pas encore été regardés comme des événements historiques.

Témoin cette journée du 23 juin 1940, qu’on traite ordinairement en une ligne, pour dire que l’annonce de l’armistice franco-allemand n’entame pas la résolution britannique. Or l’éphémère reconnaissance par Londres d’un « comité national » français au détriment du gouvernement Pétain, et le fugace discours gaullien qui s’ensuit, publié ici pour la première fois, montrent que l’histoire a pris ce jour-là un cours moyen, entre deux options qui auraient chacune abrégé la guerre, quoique de manière inégale. Une rupture de l’Angleterre avec Pétain, plaçant les colonies françaises devant un choix cornélien, aurait pu rapprocher le choc entre l’Allemagne et les Etats-Unis, empêchant à jamais Hitler de se tourner vers l’est et d’accroître, en manquant son coup contre elle, la puissance soviétique... mais une politique aussi hardie n’aurait peut-être pas été du goût de tous les Anglais et Halifax aurait pu en tirer parti pour renverser Churchill, mettant fin par là même à la guerre. L’annulation des décisions du cabinet ouvre une carrière à la prétention de Pétain d’incarner la France, à l’attentisme de Roosevelt, à la course d‘obstacles du général de Gaulle et à la soviétisation de l’Europe orientale. Elle oblige aussi Churchill à revenir à la charge, plus modestement, sous prétexte de sécurité navale, et ce sont 1300 marins français désarmés qui le 3 juillet, à Mers el-Kébir, recevront sans rien comprendre les salves qui n’ont pu être servies à Pétain.

Cet exemple montre qu’il y a beaucoup de choses encore à trouver. Comme le font François Kersaudy, l’unique biographe français actuel, spécialiste de la campagne de Norvège et des rapports gaullo-churchilliens, qui après avoir fait revivre d’une plume alerte les années de jeunesse du personnage traite de son paradoxal génie stratégique, à la fois handicapé et stimulé par ses lubies, Jean-Claude Sergeant, qui nous en apprend de belles sur la cure d’opposition du Vieux Lion entre 1945 et 1951, puis sur son retour au pouvoir et sa peine à le quitter, et Philippe Masson, qui met sa compétence sur les questions navales au service d’une synthèse lumineuse des conceptions churchilliennes en la matière.

N° 6, juin 2002, « Stratèges et stratégies de Napoléon à Schwartzkopf »

C’est un plaisir de préfacer, après en avoir regroupé les auteurs, un numéro d’Histoire de guerre hors série qui marque une étape dans la maturation de cette jeune entreprise. Après la première étude collective jamais parue en France sur Churchill (Histoire de guerre hors série n°5, mars-avril-mai 2002), voici une synthèse à plusieurs mains, des plus expertes, sur les grandes lignes de l’art de la guerre depuis Napoléon. Qu’ils soient officiers, professeurs ou essayistes, tous sont ici à titre de chercheurs, férus d’histoire militaire. Suivant un plan germé dans l’esprit de Jean-Robert Gorce, ils se passent harmonieusement le témoin.

Jean-Christophe Raguet situe l’apport personnel de Napoléon au sein des tendances et des besoins de son époque. Il ne s’arrête pas au refus de l’Empereur de définir une doctrine stratégique et interroge ses manœuvres pour y repérer des constantes, sans les systématiser. Il ne se laisse pas éblouir par ses mérites et cerne les limites de son entreprise, en repoussant les explications traditionnelles par la trahison et en montrant qu’il n’est pas allé au bout de ses propres innovations, qui supposaient plus de cohérence entre les objectifs politiques et stratégiques,.et impliquaient fatalement des complications quand l’ennemi commencerait d’assimiler ses méthodes.

Jean-Jacques Langendorf embrasse le champ chronologique le plus long, puisqu’il couvre le siècle qui sépare les guerres napoléoniennes du premier conflit mondial. Il montre l’émergence du grand état-major prussien d’abord, allemand ensuite, et le rôle de Moltke dans l’épanouissement de ses potentialités, puis l’apparition d’une certaine sclérose qu’un Colmar von der Goltz dénonce vainement. Il réhabilite dans une certaine mesure Moltke le Jeune, en montrant que le plan Schlieffen était devenu un carcan dangereux et que le généralissime de 1914 y avait introduit une souplesse qui aurait pu, avec un peu de réussite, s’avérer salutaire.

Une fois la stratégie allemande enlisée dans les tranchées, c’est le matériel qui prime, et Rémi Porte, pour situer l’apport de la première guerre mondiale à l’évolution de la stratégie, délaisse un peu les grands premiers rôles pour s’intéresser aux artilleurs issus de Polytechnique, tels le colonel Estienne et le commandant Doumenc qui, en étroite collaboration, assurent l’adaptation de la guerre au moteur à explosion, et inversement. Le char d’assaut et le service automobile en sont les deux produits. Mais ils servent des mouvements fondés sur une conception du combat que leur émergence même rend obsolète et les moyens manquent à l’un et à l’autre officier, plutôt que les idées, pour mettre sur pied au lendemain de la victoire les unités blindées et motorisées qui vont dominer, au moins dans sa première phase, le conflit suivant..

Le pendule se déplace donc à nouveau vers l’Allemagne, où les innovations sont signées de Guderian, le tacticien, et de Manstein, le stratège. Cependant, ni l’un ni l’autre n’aurait fait éclore si tôt une guerre de revanche. Elle est le fait d’un pouvoir politique d’un type nouveau, qui influence lui-même, plus profondément que les techniciens novateurs, la stratégie. Le Kampf hitlérien, civil ou militaire, repose sur la ruse et sur une détermination impitoyable, jouant de sa cruauté même pour créer des effets de surprise inédits. Ce n’est en aucune façon de l’art militaire, mais une tentative opportuniste, faisant flèche de tout bois, pour remodeler la carte des peuples et celle des frontières avant que la planète ait compris ce qui lui arrivait. Parmi les instruments dont l’Allemagne nazie se sert pour créer l’illusion de sa toute-puissance figure le feu venu du ciel, et ses trois grands vainqueurs, surtout l’Angleterre et les Etats-Unis, ont eux aussi développé leur aviation. On la voit jouer un rôle croissant dans les conflits ultérieurs, en dépit d’un scepticisme mondain dont Philippe Chamagne se fait l’impitoyable critique. La puissance américaine, en tout cas, règne ainsi.

Est-ce le dernier mot de la stratégie ? Ou une situation transitoire due à un rapport de forces bien spécifique ? Voilà un débat vital pour les citoyens d’aujourd’hui, dont notre équipe espère que ce survol de deux siècles contribuera, pour sa modeste part, à élever le niveau.

Guerre et histoire n° 7, septembre 2002, « Un siècle de terrorisme »

En ces temps anniversaires, Guerre et histoire est fidèle à son nouveau titre : il ne s’agit pas d’isoler l’objet « terrorisme », mais de l’insérer dans son contexte. Le terrorisme est une réponse, et les pouvoirs auxquels il s’attaque lui répondent à leur tour, s’ils ne sont pas tout près de leur fin. En faire l’histoire, c’est aussi le débarrasser des légendes, auxquelles il offre un terreau particulièrement fertile, puisque les faits sont longtemps dissimulés ou déformés par la propagande des partis, des Eglises et des Etats. Les derniers mois en offrent de magnifiques exemples. Tandis que de larges secteurs de l’opinion mondiale écoutaient avec complaisance un charlatan affirmant que le 11 septembre 2001 aucun avion ne s’était abattu sur le Pentagone, le pape d’une Eglise dont le catéchisme condamne le mensonge, fût-ce par omission, saisissait l’occasion d’un voyage en Bulgarie pour reconnaître avec deux décennies de retard que son agresseur turc de la place Saint-Pierre, Ali Agça, n’avait bénéficié d’aucune complicité dans ce pays, et affirmer qu’il n’en avait jamais douté. Dans l’intervalle, les besoins de la lutte idéologique contre l’URSS et ses satellites, dont la Bulgarie était l’un des plus soumis, avaient primé.

Le terrorisme est d’autant moins isolable qu’il est peu définissable. Guy Pervillé, spécialiste des manifestations du phénomène à l’occasion de la guerre d’Algérie, nous en donne ici une étude générale et fait le tour de ses significations. Suivant la définition la plus courante, il s’agit d’une guerre du faible contre le fort : c’est ainsi que notre plus long article rassemble, sous la plume d’un grand spécialiste du Moyen-Orient, Youssef Basreddine, toutes les données disponibles sur Ben Laden et ses réseaux, en lutte contre l’hyperpuissance américaine au nom des musulmans, considérés comme opprimés. Mais déjà notre autre exemple, l’assassinat par des étudiants bosniens de François-Ferdinand, présenté comme un oppresseur de leur province, est plus ambigu : ce meurtre résulte également des convoitises de la Serbie voisine, comme le montre le professeur Bozco Bojovic.

Du terrorisme suscité ou aidé par les Etats dans les territoires étrangers qu’ils revendiquent, il n’y a qu’un pas vers celui qu’ils exercent à l’intérieur de leurs frontières, ou que déploient certains secteurs de leurs forces armées, pour sauver, augmenter ou prendre le pouvoir. Le choix, dans ce numéro, de l’incendie du Reichstag ne signifie pas que les attentats de la Cagoule dans la France des années trente ou l’assassinat de Kirov à Leningrad en 1934, prétexte au déchaînement de la terreur stalinienne, soient moins importants. Le hasard des rencontres et des disponibilités a sa part dans ce choix, mais aussi l’intérêt des sujets et la possibilité de les traiter d’une manière novatrice. En URSS, la terreur est tellement systématique que ses tenants et aboutissants ne font guère problème, et que la question de savoir si l’Etat est toujours à l’origine de la violence, ou utilise parfois celle d’autrui, est assez secondaire. Il n’en va pas de même dans l’Allemagne nazie. Comme Hitler use de bien d’autres procédés que la terreur, et comme l’ampleur de ses crimes tend tout de même à le faire passer pour une brute primaire, des actes terroristes aussi spectaculaires que la crémation du parlement ou le massacre dit « des Longs couteaux » sont encore loin de faire l’objet d’un décodage unanime.

On peut d’ailleurs se demander, en méditant l’article divertissant de François Kersaudy sur une tentative allemande particulièrement cafouilleuse, l’opération « Pastorius » aux Etats-Unis en 1942, si les échecs de Hitler ne sont pas aussi révélateurs que ses succès : après les premières étapes, parfaites, de son envol, la fusée nazie est alors profondément déréglée par la résistance inattendue de Churchill.

Puis vint la décolonisation, propice au déploiement de terrorismes rivaux. Rémy Kauffer, spécialiste de l’OAS, nous montre qu’il maîtrise aussi l’histoire du FLN, tandis que l’interview de la fille de Bastien-Thiry par Jean-Robert Gorce, tout en nous rappelant que de Gaulle était physiquement en première ligne, fournit le scoop de ce numéro.

L’historien du terrorisme est guetté par de nombreux pièges. La cause est parfois sympathique, pas toujours. Les méthodes souvent, mais pas systématiquement, odieuses par leur caractère de violence aveugle. Mais les « innocents » fauchés par telle balle ou telle bombe ne sont-ils pas, pour les personnalités visées ou pour leurs défenseurs, des alibis bienvenus, permettant d’échapper à toute analyse rationnelle des causes et des responsabilités ? Et n’y a-t-il pas quelque faute, tant logique que morale, et quelque illusion sur la possibilité d’humaniser la guerre, à excuser, voire à absoudre, les tueries des soldats en uniforme sous les ordres d’officiers patentés au service d’Etats honorables, pour reporter l’opprobre sur les irréguliers ?

Cette difficulté est un encouragement à la rigueur déontologique : l’historien doit se souvenir qu’il n’est pas un procureur, mais bien plutôt un expert, fournissant au commun des mortels des clés pour connaître les faits (qui a fait quoi, qui a manipulé qui ?) et pour apprécier si les moyens employés ont servi les buts recherchés. De ce point de vue, la réussite technique des oustachis croates à Marseille en 1934 n’a d’égale que leur déconvenue politique. Et l’ironie parfois facile d’Albert Londres, un reporter qui ne se désolidarisait pas clairement de la politique aventureuse du Quai d’Orsay, dans ses articles sur la Bulgarie à l’automne 1930, illustre parfaitement, trois quarts de siècle avant le 11 septembre, la cécité des grands sur les conséquences de leur politique dans des régions qu’ils connaissent mal.

En résumé, ce sujet protéiforme n’est pas séparable de l’histoire générale et offre un bon point de vue sur ses contradictions. D’où la vanité de prétendre en traiter de manière exhaustive, et la pertinence d’une galerie d’exemples. Bonne visite !

N° 8, décembre 2002, « Génération Apocalypse/Le monde sous la terreur nucléaire »

Ce numéro a été fort agréable à coordonner. Il réunit les contributions d’historiens, de militaires, de scientifiques et de techniciens, pour tenter de présenter un panorama sinon complet, du moins cohérent, de l’histoire des armes nucléaires, depuis les premiers travaux théoriques sur la fission de l’atome jusqu’aux débats et combats contemporains. Grâces soient rendues, en tout premier lieu, au Centre d’Etudes d’Histoire de la Défense fondé par Maurice Vaïsse, qui a personnellement veillé à développer l’histoire de l’armement atomique et dirigé les travaux d’un certain nombre des collaborateurs de ce numéro.

Comme dans ses précédentes livraisons, Guerre et histoire s’efforce de situer les faits militaires dans l’époque où ils se produisent, et ici l’objet s’y prête particulièrement. L’arme atomique est non seulement un produit de l’esprit scientifique occidental, parvenu à pénétrer la structure intime de la matière et à agir sur elle, mais d’un certain rapport des forces politiques et économiques. Sans Hitler, aurait-on jamais entrepris l’immense mobilisation intellectuelle, financière et industrielle qui fit naître, à l’extrême fin de la guerre qu’il avait déclenchée, les trois premiers engins ? Le dictateur vaincu, s’il avait réussi à se cacher en quelque retraite comme beaucoup l’ont d’abord pensé, aurait sans doute souri cyniquement en constatant que cette arme, faite parce qu’on craignait qu’il l’eût le premier, était tout de même utilisée malgré son effacement, et bien qu’aucun pays de l’Axe n’ait été près de la produire.

Née de la Seconde Guerre mondiale, l’arme nucléaire a projeté son ombre sur la paix imparfaite qui l’a suivie. Dès que l’URSS eut, avec le concours de ses espions, refait son retard sur les Etats-Unis, l’équilibre de la terreur et les velléités de désarmement ont défrayé la chronique de la Guerre froide, cependant que les limites de la construction européenne se lisaient dans le jeu solitaire de l’Angleterre et de la France gaullienne. Puis la domination de l’hyperpuissance américaine a mis à l’ordre du jour la surveillance tatillonne des candidats du Tiers-monde à la possession de l’arme. Et pendant tout ce temps la confiscation des décisions par les Etats nationaux a été un bon miroir des limites de la puissance de l’ONU.

Ce numéro permet aussi de se souvenir que l’histoire, loin d’être une vérité toute faite qu’il n’y aurait qu’à dégager, est un récit écrit par des hommes et soumis à leurs limites. Les auteurs ont travaillé de leur mieux... et ne sont pas d’accord en tout. André Bendjebbar et Béatrice Faillès interprètent différemment l’interférence d’un savant britannique dans la fabrication de la bombe H française. Georges Tang Eng Bok insiste sur la bonne conscience américaine après Hiroshima, mais alors que faire de ce curieux tic du discours présidentiel, qui veut à toute force que l’objectif ait été militaire ? Puissent ces divergences rappeler que, dans le domaine de l’arme nucléaire particulièrement, le citoyen ne doit pas abdiquer son pouvoir de décision, ni son devoir de réflexion.

François Delpla, le 27 février 2004

Pour commander ces numéros : www.edipol.com

Mes articles sur Churchill, Hitler et l’incendie du Reichstag seront prochainement mis en ligne sur le présent site.



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