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Débat sur l’arrêt devant Dunkerque (Haltbefehl)




sur Histoforums

Le chapitre de la Ruse nazie (1997) sur Frieser

sur ce site

sur un autre site (Nicolas Bernard)/ articles/Haltbefehl

Plan Hitler et plan Manstein

de François Delpla (18/05/2004 18:39:59)

Je remonte une excroissance du fil surabondant sur le char 2C.

Loïc écrit :

***pour 1940, si Hitler avait voulu une Blitzkrieg, il aurait suivi le plan Manstein à la lettre, et pas arrêté ses chars sur l’Aa. Cela, pour moi, c’est un fait. La guerre-éclair se détermine par sa rapidité et le cycle percée/encerclement/destruction/conquête, achevé à vitesse grand V. Ce qui n’est pas précisément le cas pour le "Haltbefehl". Il n’a pas voulu un succès militaire complet précédant un gain politique, il a voulu un succès politique partiel sans avoir une victoire militaire complète. Je pense que l’avenir a montré s’il avait eu raison.***

Encore une fois, je ne vois pas l’intérêt de juger de tout cela en faisant préalablement entrer les actes des uns et des autres dans des schémas théoriques.

Ce qui est clair au contraire, c’est que Hitler se fiche de la Blitzkrieg car il veut gagner rapidement la guerre, de même qu’il se fiche de l’antisémitisme car il veut éradiquer les Juifs. Et son échec, pas plus dans un cas que dans l’autre, ne doit servir d’argument pour valider ou invalider des faits.

Le plan Manstein est pour lui, comme tout le reste, un instrument et non un carcan. Et d’ailleurs, qu’entend-on par là ? J’ai déjà eu l’occasion ici de dire qu’il y a deux plans Manstein : celui de 1940, dans ses mémoires, et celui de 1955, toujours dans ses mémoires, mais pas dans le même sens du mot. En 1940, dans les textes qu’il adresse à ses supérieurs (et que suivant une légende tenace Hitler n’aurait connus qu’en février 40 alors que le premier date d’octobre 39), il veut simplement qu’on perce au centre avec des chars et qu’on aille ensuite détruire l’ennemi dans des batailles de rencontre. En 1955, c’est devenu beaucoup plus précis (et la complaisance avec laquelle Frieser entérine cela, et antidate de 15 ans les réflexions de son officier favori, classe ses passages sur Manstein parmi les plus faibles de son livre) ! Il voulait scinder en deux les forces blindées, une partie allant encercler l’ennemi vers Dunkerque, une autre l’empêchant de se rétablir sur la Somme et l’Aisne.

Le Haltbefehl est l’idée de Hitler tout seul... et l’encerclement vers Dunkerque aussi ! Halder se résigne la rage au coeur le 18 à envoyer tous les blindés vers l’ouest... sans savoir encore que Dunkerque est l’objectif. Guderian est bloqué 24h à l’embouchure de la Somme parce qu’il ne sait pas s’il doit tourner à droite ou à gauche.

Bon , bref, je ne vais pas me répéter. Voir ou revoir La ruse nazie et à titre de hors d’oeuvre : http://www.delpla.org/article.php3 ?id_article=44

Conquête, quoi ? Qu’est-ce qu’on quête ? L’espace vital, il est à l’est ou non ? Si un Hitler contemporain faisait une diversion vers l’espace tout court avant de s’appesantir sur le vital, dirait-on que sa Blitzkrieg a échoué parce qu’il n’a pas occupé la lune ?

Un peu de sérieux. Soit on estime que Hitler fait n’importe quoi, par exemple, comme Frieser, qu’il est tout désemparé que les Anglais lui aient déclaré la guerre, que Manstein le tire d’embarras en lui permettant d’avancer mais qu’il gâche tout par sa brouillonnerie, et on se trompe. En particulier, on est bien impuissant à expliquer que ce zozo en soit arrivé à un tel point de puissance.

Ou bien on regarde vraiment ce qui se passe, et on prend conscience qu’il y a dans tout cela, à côté d’une agressivité inouïe, un doigté tout aussi rare, permettant à l’agresseur d’espérer calmer le jeu en mettant tout le monde dans sa poche.



Re :Plan Hitler et plan Manstein

de Arnaud Christen (19/05/2004 13:42:12)

Le rôle d’un militaire est de remporter des victoires, mais il relève du politique de gagner une guerre : c’est l’évidence. Autant dire que la politique est infiniment moins technique, moins strictement "logique", mais au combien plus subtile que la science militaire.

Tout naturellement, un ordre tel que le "Haltbefehl", pris par un politique, et quel politique, fait encore couler bien de l’encre (gageons que si cette décision n’avait relevé que du seul chef du groupe d’armée A, le problème serait résolu depuis 50 ans...).

Un point me gêne dans votre argumentation. Hitler conçoit l’encerclement de Dunkerque. Cette manoeuvre devenant évidente aux yeux des Alliés, elle crée l’opportunité d’un ordre d’arrêt censé les placer devant un choix crucial : la paix immédiate ou la perte de l’armée. Hitler anticipe le choix de la paix. Mais il prend le risque (que nous supposons calculé) de laisser au moins s’échapper une proie : l’armée britannique. Ce qui me gêne, c’est que 247 000 otages ne sont-ils pas plus efficaces pour une paix immédiate que simplement la menace de leur capture ? En quoi une telle prise menaçait-elle d’anéantir l’espoir d’Hitler d’obtenir une paix rapide à l’Ouest ? A cause du risque d’un Churchill au pouvoir ?



Une opération chirurgicale

de François Delpla (19/05/2004 14:26:42)

Vos questions sont très stimulantes... et les réponses pas évidentes, puisque nous faisons ici une histoire sans documents, du moins sur l’essentiel : le cheminement de pensée d’un décideur qui a su garder toute sa liberté d’action et qui n’expose le fond de sa pensée à personne, du moins parmi les témoins dont les paroles ou les proses, écrites sur le moment, sont parvenues jusqu’à nous. (je sais qu’en écrivant cela je vais faire ricaner certains, mais ce n’est pas une raison suffisante pour le taire ; il est évidemment plus simple de postuler que seuls les documents sont à prendre en compte ; le malheur est qu’ils se contredisent, et qu’il faut de toute façon faire marcher sa tête)

Il faut, je pense, partir du fait que lorsque cette campagne se dessine dans l’esprit de Hitler, et encore quand elle se déclenche, le premier ministre anglais s’appelle Chamberlain. Est-ce s’avancer beaucoup que de supposer que l’offre de paix, susurrée à Dahlerus dès le 6 mai (et à valoir lorsque l’armée allemande aurait atteint Calais, soit finalement le 23 mai), l’aurait trouvé favorablement disposé ? Ceci accordé, m’accordez-vous également que Hitler comptait là-dessus ?

Cela dit, si Chamberlain restait au pouvoir, nous avions, plus que probablement, un repli anglais vers les ports dès que Gort le proposait, soit vers le 20 -à supposer que Paris et Londres n’aient pas jeté l’éponge encore plus tôt. S’il y a repli anglais vers le 20, je ne vois que des avantages, côté nazi, à laisser faire et laisser embarquer. La France va signer l’armistice et l’Angleterre, qui par définition n’est pas galvanisée par Churchill (laquelle galvanisation a eu, dans l’histoire vraie, pour premier résultat d’exposer ses troupes à une capture certaine, pour des raisons de haute politique : ne pas donner de prétexte à l’abandon français, gagner le temps d’un recours à Roosevelt...), l’Angleterre, dis-je, va peut-être rester en guerre pour la forme un peu plus longtemps que la France, mais certainement pas s’obstiner jusqu’à un Barbarossa suivi d’un Pearl Harbor. Il n’y a donc strictement aucun inconvénient à ce que les troupes s’embarquent, puisqu’on spécule sur la paix, qui obligerait à les libérer après une captivité courte, superflue et même nuisible, puisque pour l’auteur de Mein Kampf il s’agit d’une force de frappe de la race blanche, qu’il importe de na pas discréditer aux yeux des autres.

Donc je ne dis pas du tout que le Haltbefehl était prémédité. Il est la réponse improvisée de Hitler au comportement inattendu des Britanniques. Ont-ils bien tout mesuré ? Obligeons donc Churchill à s’en expliquer, redonnons un peu de mou pour que ses ministres aient le temps de lui faire dévoiler ses batteries, ou leur absence.

Ensuite, je ferai observer (un point mis en lumière notamment par Vanwelkenhuyzen, même si cela ne simplifie pas ses affaires aujourd’hui) que le rédémarrage du 27 mai est plutôt mou. Si Hitler avait alors mis rageusement le paquet pour empêcher les embarquements, il en aurait à tout le moins empêché une bonne partie. Mais c’est un autre débat, distinct du Haltbefehl. La paix n’étant pas survenue, que faire ? Hitler, visiblement, spécule sur l’achèvement de l’écrasement de la France pour achever de désespérer l’Angleterre et dans cette perspective il reste pertinent, pour les raisons "raciales" dites plus haut, de laisser son armée rentrer à la maison.



Donc...

de Arnaud Christen (19/05/2004 19:23:55)

...le Haltbefehl serait le premier signe que les choses échappent à Hitler (le comportement des Anglais n’est pas celui escompté). Mais on en revient quand même au problème suivant : pourquoi, devant le signe manifeste que ses prévisions semblent ne pas se réaliser comme attendues, ne choisit-il pas de saisir cet atout que constitue la capture de l’armée anglaise plutôt que de s’entêter dans une voie dont il ne maîtrise plus beaucoup d’éléments ? Sa logique est contredite, l’Anglais le surprend : pourquoi cet homme supposé si rusé ne le reconnaît-il pas ? 247 000 otages, ce n’est pas mal en échange de cette déception : d’autres plans sont envisageables et son cerveau n’en est plus à un près. Et dans ce cadre, la question du redémarrage du 27 mai est aussi en cause : cette lenteur reflète-t-elle le désarroi de Hitler qui refuse d’accepter l’échec du plan si "logique" qu’il avait médité ?



Raison et déraison nazies

de François Delpla (20/05/2004 09:21:09)

247 000 otages, ce n’est pas mal en échange de cette déception : d’autres plans sont envisageables et son cerveau n’en est plus à un près. ******************************************

Non. La force du nazisme est aussi sa faiblesse : c’est une fusée dont on ne saurait déranger le programme, du moins pas au point d’en changer l’objectif : neutralité anglaise, écrasement sobre de la France, ingestion de la Russie. C’est ce que beaucoup s’obstinent, souvent à grand renfort d’érudition et d’ingéniosité, à ne pas comprendre.

>Et dans ce cadre, la question du redémarrage du 27 mai est aussi en cause : cette lenteur reflète-t-elle le désarroi de Hitler qui refuse d’accepter l’échec du plan si "logique" qu’il avait médité ? ***********************************************

Il redémarre surtout parce qu’il n’a pas dit à ses militaires qu’il s’arrêtait pour des raisons diplomatiques, et que cela devient intenable.

Il ne croit pas du tout que son plan a échoué. Il ne l’admettra guère que le 28 avril 1945, et encore : lorsqu’il apprend par la radio l’échec des pourparlers Himmler-Bernadotte il décide de se tuer non parce qu’il s’avoue vaincu mais dans l’espoir que sa disparition précipite, au sens chimique du terme, les contradictions américano-soviétiques, et que finalement Himmler arrive à un accord avec l’Occident.

C’est le côté métaphysique du nazisme : la Providence a désigné Hitler pour remettre le monde en ordre après 2000 ans de christianisme, il est impossible que ce soit faux, il n’y a qu’à tenir bon jusqu’à ce que ça marche.



Le nazisme, une mystique avant tout

de François Delpla (25/05/2004 11:49:41)

en réponse à Suite du débat... de Arnaud Christen (24/05/2004 13:05:59)

Les phrases suivantes me posent un problème : > >>>> La force du nazisme est aussi sa faiblesse : c’est une fusée dont on ne saurait déranger le programme, du moins pas au point d’en changer l’objectif : neutralité anglaise, écrasement sobre de la France, ingestion de la Russie. >C’est ce que beaucoup s’obstinent, souvent à grand renfort d’érudition et d’ingéniosité, à ne pas comprendre. > > >Hitler suivrait donc rigoureusement sa logique ? Mais dans une discussion précédente, il était aussi question de son opportunisme : peu importe les convictions idéologiques et les programmes, seul le résultat compte. Par conséquent, envisager une révision de ses positions par rapport à l’Angleterre ne semblait impossible. Et donc la sortir de la guerre par une méthode plus "musclée" sous la forme de la capture du BEF. >D’où deux questions : >Où commence et où s’arrête l’opportunisme chez Hitler ? >La neutralité anglaise est-elle un moyen ou un but dans sa politique ?

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Bonjour et merci de nourrir ce dialogue.

Mes investigations sur la personnalité de Hitler, qui se poursuivent, me rendent de plus en plus sensible à la dimension mystique de sa démarche, concurremment à cet opportunisme, ces manipulations, cet art d’offrir aux adversaires des solutions également favorables au nazisme et au Reich, que j’ai eu le redoutable honneur d’être l’un des premiers à mettre en lumière, et qui offrent encore à la recherche bien des "gisements" de progrès -pour employer un affreux terme à la mode.

La bio de Kershaw met en exergue une phrase que je regrette d’avoir omise dans la mienne : "J’avance avec la certitude d’un somnambule sur la voie qu’a tracée pour moi la Providence". Il dit cela à Munich le 14 mars 36, quand il apparaît que la remilitarisation de la Rhénanie est passée comme une lettre à la poste. D’une manière générale, ces dernières pages du tome 1 sont parmi les meilleures de l’oeuvre : il y montre comme ce succès a fait affleurer dans le discours hitlérien "un symbolisme pseudo-religieux". Le seul reproche que je ferai, c’est que Kershaw reste très flou et fort peu rigoureux sur les parts respectives du structurel et du conjoncturel. Il dit que le succès rhénan induit chez Hitler une croyance en son infaillibilité... tout en disant aussi qu’elle avait été largement construite par les flatteries de son entourage, depuis des années.

Le travail le plus éclairant qui soit paru en ce début de millénaire est, à ma connaissance, celui de Brigitte Hamann intitulé Winifred Wagner oder Hitlers Bayreuth (Munich, Piper, 2002). Elle raconte par le menu un épisode absolument fondamental : les noces entre Hitler et Bayreuth, à la veille et au lendemain du putsch manqué des 8-9 novembre 1923. C’est une véritable seconde naissance de sa croyance en sa prédestination (la première étant la cure hypnotique de Pasewalk, mise en lumière par Rudolph Binion).

Plus encore que Winifred et son mari Siegfried (le seul fils de Wagner, à l’enthousiasme nazi souvent sous-estimé -comme le sont ses opéras, qui mériteraient d’urgence une étude sous cet angle), le principal parrain du nouveau héros est Houston Stewart Chamberlain, qui est non seulement un gendre de Wagner mais un grand ami de Guillaume II et, à ce titre, un responsable (inavoué et probablement inconscient) de la catastrophe de 1918. C’est aussi le pape du racisme biologique depuis la fin du XIXème siècle. Or il va jusqu’à écrire dans un article à la gloire de Hitler, le 1er janvier 1924 :

"Il lui est par exemple impossible de partager notre conviction à tous sur la funeste, oui, la mortifère influence de la juiverie sur la vie du peuple allemand, et de ne point agir ; comprend-on le danger, alors des mesures doivent être prises contre eux au plus vite, c’est bien ce que tout le monde voit, mais aucun n’ose le formuler, aucun n’ose traduire ses pensées en actes ; aucun, sauf Adolf Hitler."

Ce livre confirme que Hitler était bien dans les trente-sixièmes dessous après l’échec du putsch. Il pensait certes pouvoir encore se rendre utile, mais ... par sa mort, seul événement apte à réveiller le peuple allemand (du moins Winifred le comprend-elle ainsi dans une lettre à une amie, où on apprend qu’il avait fait au début de sa détention deux semaines de grève de la faim ; décidément, il en reste des choses à trouver !). Donc il se requinque à grand renfort d’une mystique wagnérienne, ou prétendue telle, à lui très consciemment insufflée par toute la famille et les pièces rapportées... alors qu’il ne connaît Chamberlain que depuis le 30 septembre, et les autres depuis le 1er octobre ! Et au lieu de se laisser dépérir il écrit Mein Kampf, sur du papier fourni par Winifred ! (autant ce détail a été sottement reproché à la dame après 1945, autant il avait pu avoir son importance dans l’esprit de l’auteur)

La stratégie consistant à compter sur la neutralité anglaise pour étrangler la France en un tournemain puis absorber à loisir la Russie est précisément élaborée à ce moment. Elle devient donc une pierre d’angle, absolument intouchable. Mais c’est aussi au même moment que se met en place l’opportunisme : le captif réfléchit que dans la période précédant le putsch il était trop au premier degré et qu’il va désormais devoir s’avancer masqué, pour mieux saisir par surprise les occasions. D’où, par exemple, cette fable qu’il compte arriver au pouvoir "légalement".

Il n’y a d’ailleurs pas un abîme entre l’opportunisme et la mystique : Hitler mesure, et mesurera toujours, avec réalisme les moyens de l’Allemagne. Pour gagner il faut surprendre son monde en fonçant sur une voie étroite. Croire qu’elle est dictée par la Providence est un moyen hygiénique de ne pas être tenté de s’en écarter.

Pour conclure brièvement sur la conjoncture de mai-juin 40 : la croyance que Churchill va tomber si l’Allemagne se montre "généreuse", "sportive" et peu gourmande est un corollaire de toute cette mystique.

le 25 mai 2004



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