Le Forum de François Delpla

Nous sommes le Lun Oct 26, 2020 8:21 am

Heures au format UTC + 1 heure




Poster un nouveau sujet Répondre au sujet  [ 2 messages ] 
Auteur Message
MessagePosté: Dim Jan 21, 2007 11:24 am 
Hors ligne
Administrateur - Site Admin

Inscription: Sam Juil 01, 2006 7:20 am
Messages: 6777
Pour commencer : la situation de départ, pour Reynaud et Mandel, n'est pas du tout la même. Reynaud a transmis le pouvoir à Pétain et reste en bons termes avec lui. Il vient librement siéger à l'assemblée dite nationale de Vichy, le 9 juillet. Mandel, lui, est immédiatement suspecté et surveillé. Tout d'abord on le soupçonne de chercher à rejoindre de Gaulle. Puis on cherche à l'inculper d'avoir voulu le faire. En cas de succès, son assassinat ("légal" en l'occurrence) n'aurait peut-être pas attendu la fin de l'Occupation. Il aurait pu en marquer le coup d'envoi.

A cet effet, la justice militaire enquête de près sur le voyage de Duff Cooper et lord Gort à Casablanca pour tenter de le rencontrer, le 26 juin. S'il y avait le moindre signe qu'il a sollicité ce voyage, la situation pourrait devenir très inquiétante pour lui. Un officier honnête, le capitaine Loireau, rend une ordonnance de non-lieu, au grand dépit des autorités en général et de Weygand, ministre de la Défense, en particulier.

Détail comique : figurent au dossier deux télégrammes en chiffre du consul d'Angleterre au Maroc, qui contiennent peut-être, est-il écrit, la preuve que Mandel a sollicité une entrevue avec Gort et Cooper... mais ils ne sont ni ne seront déchiffrés ! Mais il y a aussi des déclarations des deux personnalités anglaises, attestant que Mandel ne leur avait rien demandé.

Ces renseignements se trouvent notamment dans la bio de Mandel due à l'avocat bordelais Bertand Favreau (Fayard, 1996).


Haut
 Profil  
 
 Sujet du message: La violence initiale de Vichy
MessagePosté: Jeu Jan 25, 2007 4:23 pm 
Hors ligne
Administrateur - Site Admin

Inscription: Sam Juil 01, 2006 7:20 am
Messages: 6777
Il convient donc de mesurer l'extrême violence de ce tout premier vichysme, dès les premiers jours. Elle est elle-même une réponse aux actes de ses adversaires anglo-gaullistes, qui ne pratiquent guère eux non plus l'indulgence. Le tout en écho à la violence originelle en cette affaire, qui émane du nazisme.

A la violence symbolique de De Gaulle et de Churchill, qui tous deux disent dès le début (ou disons dès la signature de l'armistice, le 22 juin, car les jours précédents ils ont été abondamment censurés par le clan halifaxien ainsi que je l'ai montré dans mes études sur l'appel du 18 juin) que Pétain est déhonoré, succède vite un chapelet de violences physiques : agressions de Mers el-Kébir en juillet, d'AEF en août, de Dakar en septembre, du Gabon en novembre. Mais Vichy n'est pas en reste. Un premier tribunal ayant condamné de Gaulle à la prison en juillet, un second, celui de Clermont-Ferrand, le promet (et le promeut) au peloton le 2 août et début septembre, lorsque Vichy apprend qu'il est parti pour une destination inconnue qu'on croit être le Maroc (alors qu'il s'agit de Dakar), le ministre des Affaires étrangères Baudouin télégraphie au résident Noguès qu'il faut le considérer comme "hors la loi", c'est-à-dire l'abattre comme un chien. La menace est suivie d'effet à Dakar où des parlementaires gaullistes arborant le drapeau blanc, à savoir le grand dignitaire religieux d'Argenlieu et le petit-fils de Foch, sont mitraillés sans sommation.

Baudouin a beau expliquer après la guerre que ce télégramme était fait pour être montré aux Allemands et qu'il envoyait verbalement des instructions plus indulgentes, en croyant se disculper il s'enferre totalement. Car autant, vu l'abondance de la paperasse dans le quotiden des administrateurs, un texte écrit peut ne pas avoir été lu, ou avoir été oublié, autant des instructions verbales contredisant subrepticement un ordre en bonne et due forme devraient laisser des traces dans les esprits. Or aucun témoignage n'est venu étayer la pitoyable excuse de Baudouin. Elle aggrave donc son cas : non, il n'avait pas envoyé d'instructions edulcorantes mais oui, le texte était bien à l'usage des Allemands, et son application aussi, censée convaincre l'occupant de la "bonne volonté française", ce qui était l'alpha et l'oméga de la politique vichyssoise entre Mers el-Kébir et les lendemains de Montoire. Vichy cherchait désespérément à convaincre l'occupant de sa docilité, pour qu'il consentît à libérer des prisonniers, à assouplir la ligne de démarcation et à envisager un traité de paix clément en réservant toute sa dureté au prochain vaincu, à savoir l'Angleterre... dont la résistance sous les bombardements est alors vécue comme une aubaine : les Allemands vont finalement avoir besoin de nous, donc en fin de compte il n'est pas mauvais que Churchill ait entraîné ses compatriotes dans une folle résistance de quelques semaines !

Une autre aubaine est le passage de l'AEF, au Gabon près, dans le camp gaulliste fin août : elle permet de mendier à Hitler, comme après Mers el-Kébir, un desserrement des clauses de l'armistice, et cette fois-ci la récolte est un peu plus substantielle : Darlan reçoit l'autorisation d'envoyer une escadre assez importante vers l'Afrique noire. C'est elle qui, après de curieuses tribulations, mouillera à Dakar au moment de l'arrivée des anglo-gaullistes, empêchera la prise de la place et permettra à Vichy de donner, ou de croire donner, enfin un peu de confiance à l'Allemagne.

C'est dans ce contexte que Reynaud rejoint Mandel dans une captivité qui, grâce en particulier au capitaine Loireau, n'a pas débouché sur son exécution (ou pas encore). Il est arrêté le 6 septembre en vertu d'une loi édictée l'avant-veille et autorisant le gouvernement à interner "administrativement" n'importe qui. Il s'agit donc d'une aggravation considérable de la violence. Ce qui est en jeu, ce n'est plus le massacre des gaullistes pour trahison au profit de l'Angleterre, mais bel et bien le sacrifice des antinazis des années 30 sur l'autel de la réconciliation avec l'Allemagne et d'une acceptation de son hégémonie, la France n'aspirant plus qu'à devenir la fille aînée de l'Eglise nazie afin de récupérer un peu de ses moyens d'action. Tout l'esprit de Montoire est là.


Haut
 Profil  
 
Afficher les messages postés depuis:  Trier par  
Poster un nouveau sujet Répondre au sujet  [ 2 messages ] 

Heures au format UTC + 1 heure


Qui est en ligne

Utilisateurs parcourant ce forum: Aucun utilisateur enregistré et 1 invité


Vous ne pouvez pas poster de nouveaux sujets
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets
Vous ne pouvez pas éditer vos messages
Vous ne pouvez pas supprimer vos messages
Vous ne pouvez pas joindre des fichiers

Aller à:  
cron
Hebergement sur serveurs toobeziers.com ® - © François Delpla