Le Forum de François Delpla

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MessagePosté: Mer Fév 07, 2007 9:23 pm 
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Inscription: Sam Juil 01, 2006 7:20 am
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Rappelons brièvement les faits : l'amiral Muselier, qui finira dans la peau d'un antigaulliste acharné, est au second semestre de 1940 le premier officier général ayant rejoint de Gaulle, et l'un des rares avec Catroux. Il commande la petite marine de la France libre et passe pour avoir eu l'idée du symbole de la croix-de-Lorraine.

Brusquement, les autorités britanniques le mettent en état d'arrestation, le 2 janvier 1941, pour espionnage au profit de Vichy. Quatre documents l'accableraient, prouvant à la fois sa vénalité et ses entreprises de sabotage, en matière de recrutement d'hommes, de ralliement de navires à la France libre (il s'apprêterait à rendre à Darlan le sous-marin Surcouf ! ) et d'opérations militaires (il aurait livré les plans de l'expédition de Dakar). Ce sont des faux grossiers, forgés par deux membres de la France libre... et tombés on ne sait comment dans des mains anglaises. L'amiral est arrêté, durement traité, Churchill parle de le pendre... et le soufflé retombe le 9, les Anglais présentant à de Gaulle et à son amiral leurs plus plates excuses... mais pas la moindre explication. Le procès des faussaires n'éclaircit en rien leurs motivations.

Jacques Soustelle (cité par Crémieux-Brilhac, La France libre, Gallimard 1996, p. 178) émet trois hypothèses sur les celles des Anglais : liquider la France libre considérée comme sans intérêt après Dakar, pouvoir disposer des navires des FNFL, ouvrir la voie à un accord avec Vichy.

C'est évidemment cette troisième hypothèse qui reçoit, à la lumière des révélations sur la crise du 13 décembre et ses conséquences sur les prisonniers de Pellevoisin (cf. ci-contre, ), un regain de crédibilité.

Si d'aventure Churchill voulait aider les vichystes les plus anti-allemands à venir en Afrique du Nord pour reprendre la lutte, l'idée ne pouvait-elle lui venir de créer de toutes pièces un incident grave avec le mouvement gaulliste, en le présentant comme quasiment aussi collaborateur ?


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MessagePosté: Jeu Fév 08, 2007 8:41 am 
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Inscription: Sam Juil 01, 2006 7:20 am
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Quant aux autres explications possibles, Crémieux-Brilhac résume ainsi celle qui lui paraît plausible : une rivalité personnelle entre le principal faussaire, Meffre alias Howard, et Muselier, aurait conduit Meffre à recruter des complices parmi les subalternes du MI 5, lesquels auraient trouvé par extraordinaire l'oreille de leurs supérieurs. "Seuls expliqueraient cette crédulité l'espionite régnante, la réputation d'indiscrétion, sinon pis, faite aux Français et, en dernier ressort, l'emportement mal avisé de Churchill lui-même."

Les gaullistes, cédant au "complexe obsidional des réfugiés", ajoute l'historien (il invoque l'exemple, déjà cité, de Soustelle), ont accusé les Anglais d'un complot qui "ne paraît plus guère plausible". Il ne dit pas pourquoi.

Bref, tout le monde a voulu bien faire et les héros (et hérauts) de la lutte antinazie que sont Churchill et de Gaulle, sont de fortes personnalités à prendre tout d'une pièce. Ils ne seraient pas eux-mêmes sans leurs emportements, qui ne tirent pas à conséquence.

Mais alors... est-ce une raison pour ne pas creuser plus avant ou, précisément, pour le faire, en étant bien certain qu'on ne va rien trouver de pendable ?

Nous retrouvons ici la problématique des derniers instants de Himmler (voir fil spécifique sur ce forum). La mort de ce salaud, semblent considérer les historiens (nombreux, hélas) qui ne se pressent ni de faire la lumière ni de la demander, n'attire que les mouches négationnistes. Contentons-nous sagement des explications officielles agnostiques et intermittentes, succédant à une expertise unique et partielle de documents déclarés faux puis obstinément mis sous clé.

Pour en revenir à Muselier, ce manque de curiosité est d'autant plus dommageable qu'il laisse en place les insinuations de l'amiral lui-même qui, dans son livre de 1946 De Gaulle contre le gaullisme, accuse carrément le Général d'avoir tout manigancé et le "prouve" par cette contre-vérité qu'il aurait demandé mollement sa libération. La meilleure preuve que ces canards sans tête continuent leur course, c'est le livre du petit-fils, Renaud Muselier (Perrin, 2000), qui se contente de résumer celui de son ancêtre ! Il ajoute seulement, sans égard aux problèmes d'équilibre d'un empilement de thèses contradictoires, que l'espionite anglaise portait essentiellement sur l'infiltration d'agents soviétiques et que le second de Muselier, Moret, prêtait le flanc à de tels soupçons... auquel cas l'acusation de vichysme (mais par qui ?) n'eût été qu'un prétexte (mais pour qui?). Mais peut-être cet ajout au livre grand-paternel procède-t-il du fait que l'auteur se souvient tardivement qu'il est, dans son département des Bouches-du-Rhône, la figure de proue du parti UMP, qui se réclame encore vaguement du gaullisme ?


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MessagePosté: Ven Fév 09, 2007 5:43 pm 
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Inscription: Sam Juil 01, 2006 7:20 am
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Saviez-vous qu’un survol des points les plus importants du journal de Guy Liddell, déclassifié en novembre 2002, était disponible en ligne ici
http://www.nationalarchives.gov.uk/docu ... ov2002.pdf ?

Cet officier britannique avait accédé peu avant la guerre à la direction de la branche B du MI 5, chargée de la lutte contre les espions sur le sol britannique. Son journal, dicté le soir à une secrétaire, était à son seul usage : il est donc particulièrement fiable, du moins en ce qui concerne ses entreprises. Il donne aussi des informations incontestables sur les renseignements, vrais ou faux, qui parvenaient sur son bureau. Or il n’est pas question de l’affaire Muselier avant le 27 décembre 1940 : « Dec 27 - letter said Muselier had warned Vichy about the Dakar project ».

Voilà donc le point de départ de toute l’affaire. Une lettre de dénonciation est parvenue au MI 5. Nous savons par le journal de Colville (1ère édition : 1985) que Desmond Morton est venu en parler à Churchill le 1er janvier et que celui-ci a ordonné l’arrestation de l’amiral pour le soir même. Quand à Cadogan, le premier sous-secrétaire du Foreign Office, dont le journal, publié dès 1971, est une source d’inspiration majeure pour les ouvrages parus après cette date, il écrit le même jour qu’il a eu « de nouvelles preuves contre Muselier », ce qui donne à penser que l’information s’est propagée déjà un peu auparavant dans les milieux dirigeants, sans que Churchill en ait été nécessairement informé. Et que les révélations ont été faites au moins en deux temps : le 27 il n’est question que de Dakar, et ensuite des obstacles mis par Muselier au recrutement de la France libre moyennant finances, ainsi que de son projet de livrer le Surcouf.

Cadogan dit aussi (le seul auteur à le citer longuement est Kersaudy, De Gaulle et Churchill, éd. 2001, p. 123) que Winston voudrait pendre l’amiral sur-le-champ, que le Foreign Office –soit Eden et lui-même, Cadogan- a vainement essayé d’obtenir qu’on mette de Gaulle au courant avant de l’arrêter, Cadogan finissant par donner son feu vert à Churchill, via Eden, « sous condition qu’il comprenne ce qui est en jeu ». Eden et Cadogan reçoivent alors de Gaulle le 2 à 12h 30, et il « affecte d’être sceptique ». Les mêmes se revoient le lendemain matin (3 janvier) et de Gaulle se lance dans une « défense passionnée, mais dépourvue de données documentaires, de Muselier ».

C’est ici que nous retrouvons Liddell :
3 January Saw de Gaulle re. Muselier case documents - he said they were forged by either British Intelligence or…. Very conceited man. (Vu de Gaulle au sujet des documents sur l’affaire Muselier. Il dit qu’ils ont été fabriqués soit par les services britanniques de renseignement, soit… Un homme très vaniteux).

Voilà qui permet d’écarter sans ménagement la version de l’amiral et de son petit-fils : de Gaulle a manifesté immédiatement son scepticisme… même s’il a réservé à au chef du renseignement, qui l’a mal prise, l’accusation d’avoir confectionné des faux, et l’a épargnée à Eden. Lavé du soupçon d’avoir douté de l’amiral devant les Britanniques, il l’est plus encore de celui d’avoir lui-même tramé l’affaire (auquel cas il s’exposerait, en accusant ses hôtes, à un retour de bâton des plus sévères). Il est donc clair désormais que Meffre (dit Howard) et son acolyte Collin, bientôt condamnés à des peines de prison par la justice britannique, ont agi sans incitation ni gaulliste, ni anglaise : il s’agissait sans doute d’une de ces luttes de clans internes à la France libre qui, de l’aveu même du Général, s’étaient développées en son automnale absence, et qu’il s’efforçait alors de calmer.

Ce qui reste moins clair, ce sont les motivations de Churchill. Si on admet qu’il n’en a pas eu vent dans les jours précédents, c’est dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier qu’il apprend la « trahison » de Muselier… soit précisément pendant le voyage des prisonniers politiques français entre Pellevoisin et Aubenas (cf. http://www.delpla.org/forum/viewtopic.php?t=160 ). Or il a écrit le 31 décembre à Pétain une lettre l’engageant vivement à reprendre la lutte et lui promettant, dans ce cas, l’envoi en Afrique du Nord d’un corps expéditionnaire anglais d’au moins 6 divisions : c’est là la seule partie de tout cet iceberg qui émerge dans ses mémoires (éd. française, t. 4, p. 326). Le temps presse, écrit-il, et, jouant sur l’habitude allemande du Blitzkrieg, il prédit que l’occasion pourrait être bientôt perdue au cas où Hitler, entraînant Franco dans la lutte, priverait tout à la fois ses ennemis de Gibraltar et du Maroc.

Dans ces 12 volumes, le nom de Muselier n’apparaît qu’une fois : à propos de l’expédition, juste un an plus tard, de Saint-Pierre-et-Miquelon ! Or son arrestation précipitée, sur la base de renseignements pour le moins branlants, en dit long sur l’impatience de Churchill de déclencher, enfin, des hostilités sérieuses, contre l’Allemagne et non plus la seule Italie, en Méditerranée (cf. notre dicussion sur Mers el-Kébir : http://www.delpla.org/forum/viewforum.php?f=28 ). Elle est la meilleure entrée en matière possible pour un ralliement de Vichy : la démonstration que Londres considère, tout compte fait, la France libre comme guère moins collaboratrice ! N’est-il pas temps de dépasser ces querelles, et de rassembler au Maghreb ceux qui veulent se battre ?

Il y a d'ailleurs un passage qui corrobore une telle analyse... dans le livre de Muselier himself !

Le 4 janvier, il reçoit dans sa prison la visite de l'amiral Dickens, qui assure la liaison entre la flotte anglaise et les maigres marines alliées.

"Au cours de notre conversation, j'avais fait le tour des personnes à qui ma détention pouvait profiter. J'avais d'abord songé au général de Gaulle; Dickens m'en avait dissuadé; puis à Darlan; comme le jour même de mon arrestation j'avais lu dans la presse que des négociations étaient ouvertes entre le gouvernement britanique et Darlan, j'avais eu la pensée que ma détention était peut-être une des conditions mises par Darlan pour reprendre la collaboration des deux flottes. Et cette pensée m'avait soutenu, car l'estimais que mon sacrifice personnel était peu de chose pour un semblable résultat." (De Gaulle contre le gaullisme, p. 140)

On voit que l'esprit de Muselier n'est pas loin des pensées que son arrestation incite à prêter à Churchill !


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