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MessagePosté: Dim Déc 20, 2009 9:20 am 
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Une interview de David Reynolds dans L’Histoire (novembre 2009)

sur le site : http://www.delpla.org/article.php3?id_article=430

L’historien, professeur à Cambridge, n’a jamais dit grand bien de Churchill. Il n’avait, il est vrai, jamais écrit sur lui avant de se lancer dans une entreprise pionnière : l’étude de ses mémoires et des libertés plus ou moins grandes qu’ils prennent avec l’histoire. L’ouvrage, paru en 2005 sous le titre ’In Command of History’ : How Churchill Revised World War II a le mérite d’explorer, pour la première fois de façon systématique, les archives de cette gigantesque entreprise. Mais le sujet dépasse les forces d’un seul homme : il faudrait bien connaître chaque moment de la guerre pour apprécier historiquement ce qu’en dit Churchill, et il faudrait de toute manière un livre beaucoup plus long. Mais il semble qu’au total ce travail ait permis à son auteur, malgré le caractère quite uncomplimentary du titre, de mieux comprendre Winston Churchill et même de commencer à l’apprécier.

Il lui prête, en tout cas, dans cette interview réalisée par le compétent historien français Olivier Wieviorka, un certain nombre de qualités : ses avertissements des années 30 auraient été non seulement bienvenus mais efficaces, jouant "un grand rôle dans le réarmement".

Plus discutable est ce qui est dit sur son accession au poste de premier ministre : le fait d’être à la tête d’un gouvernement de coalition, Chamberlain restant président du parti conservateur, le mettrait dans une position "à part" de "chef de la nation". Mais alors, il s’en dessaisirait en se précipitant pour récupérer cette présidence dès la démission de Chamberlain pour raisons de santé en octobre ? Il n’est pas davantage pertinent de prétendre qu’il tiendrait le cabinet de guerre à l’écart de ce qu’il concocte avec les chefs d’état-major, en profitant de son titre de ministre de la Défense. A tout le moins des nuances chronologiques s’imposeraient. En 1940, de la terrible crise du cabinet fin mai (objet privilégié des travaux de Lukacs) jusqu’à celle de Mers el-Kébir incluse, c’est bien au niveau du cabinet que se joue l’essentiel et il n’est pas question de le dessaisir de quelque affaire importante, civile ou militaire. D’ailleurs Reynolds illustre ce propos d’une phrase du chef d’état-major Alan Brooke... nommé à ce poste dans l’automne 1941 !

Reynolds, revenant en arrière, admet cependant que fin mai 1940 les délibérations du cabinet ont été décisives, mais il commet un contresens classique : Churchill n’exclurait pas d’emblée la possibilité d’un règlement négocié avec l’Allemagne ! On se demande bien alors ce qu’il exclut, ce qui fait qu’il est Churchill et non Chamberlain ou Halifax.

Ce contresens a certes une base documentaire : dans ces discussions des 26-28 mai 1940, Churchill est poussé dans ses retranchements par Halifax qui cherche à obtenir que chacune des nombreuses réunions -deux à trois par jour- se conclue par la décision de demander à l’Allemagne ses conditions de paix. Winston est fréquemment obligé de dire qu’il n’en condamne pas le principe, mais qu’il reste telle ou telle chose à tenter avant. Reynolds prend ce genre de propos au pied de la lettre lorsqu’il dit :

Churchill n’écarta pas la possibilité d’une paix négociée. Cependant, si la Grande-Bretagne lançait immédiatement des négociations, Hitler lui imposerait des termes inacceptables. Churchill entend donc d’abord gagner la bataille d’Angleterre pour, dans un second temps, négocier avec un futur gouvernement allemand qui ne soit pas bien sûr dirigé par Hitler.

Le contresens est aussi grave que total. Car il s’agit d’une interprétation, aucun propos de Churchill ne faisant état, de toute la guerre, d’une intention de discuter avec une Allemagne qui aurait changé de chef. De même, l’idée qu’il aurait voulu négocier après avoir repoussé un assaut allemand contre l’Angleterre ne s’appuie sur aucune source. Il y a donc là une pure construction intellectuelle, à partir des réponses prudentes de Churchill aux assauts de Halifax, pour ne pas se couper trop nettement des autres membres du cabinet. De ce positionnement verbal à court terme, rien n’autorise à déduire des vues stratégiques sur la façon de terminer la guerre.

Reynolds poursuit sur sa lancée en prétendant que Pearl Harbor a représenté un tournant décisif, une défaite militaire allemande devenant tout à coup "envisageable". Si l’entrée en guerre des Etats-Unis est évidemment un tournant capital, rien n’autorise pour autant à dire qu’avant ce 7 décembre la stratégie de Churchill ne tenait aucun compte d’une telle éventualité ! Il est bien évident qu’il comptait fermement là-dessus pour terminer le conflit d’une façon satisfaisante après la défection de la France.

Le plus dommageable pour la vérité historique, mais aussi pour la logique par rapport à ce qui précède, consiste à prétendre que Churchill "ne comprend pas véritablement le nazisme", ni la différence entre Hitler et Guillaume II. On se demande bien alors pourquoi il aurait souhaité négocier avec un nouveau gouvernement allemand ! Surtout, prétendre qu’il ne saisit pas la spécificité du nazisme, et lui préférer Roosevelt de ce point de vue, procède d’une forte myopie. C’est bien la singulière capacité de Hitler à mobiliser les énergies nationalistes allemandes qui l’inquiète dès 1932, et qui tout au long des années 1933-39 inspire ses avertissements. Jusqu’au bout, c’est la conscience que les nazis tiennent solidement le pays qui en fait le plus ferme soutien de la politique interalliée de "capitulation sans condition".

Reynolds pourrait aussi considérer l’immédiat après guerre, qui voit Churchill se faire le héraut d’un redressement rapide de l’Allemagne débarrassée de Hitler pour faire pièce au nouveau géant soviétique.

Ces déclarations sont donc à ranger résolument sur le rayon d’une histoire platement positiviste qui, sous couvert de scientificité et d’un scepticisme de bonne compagnie concernant les personnalités saillantes, manque complètement le tournant de mai 1940. Un scénario nazi presque parfait est alors mis en échec d’un cheveu par le hasard d’un récent changement de gouvernement à Londres. Churchill lui-même a brouillé les pistes en projetant ses vertus sur sa nation et ses collègues ministres, sans en excepter Halifax, le défaitiste affiché (au moins en mai et en petit comité). On aurait pu espérer que l’auteur du premier travail critique sur ses mémoires mette prioritairement en lumière cet excès de générosité mais, en relevant plutôt des convergences superficielles entre les deux hommes, il est parti dans la mauvaise direction.


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