François DELPLA

Livre d'or

Par François
Delpla

@ Boosteur Inactif

il me semble que vous confondez les Propos et Mein Kampf, que Genoud n'a jamais traduit.

Quant à votre lien il mène tout bonn [Suite...]

Livre d'or

 
Rss Débats avec Alain Michel
voir plus loin : ;) débat sur la place de Hitler dans son propre régime ;)







Alain Michel, né à Nancy en 1954, historien israélien d'expression française, déboule en force dans le débat sur Vichy en 2012 avec son livre Vichy et la Shoah, qui se réclame de la tradition initiée par Robert Aron et s'oppose frontalement aux travaux de Robert Paxton. Il est chaleureusement approuvé ou vertement critiqué et ne laisse apparemment personne indifférent.

Sa moindre qualité n'est pas son courage pour s'exposer sans filtre sur la Toile dans un blog personnel, non modéré a priori. Une qualité que je partage en toute modestie et qui n'est pas commune, pour l'heure, chez les historiens francophones. Puissent nos exemples en convaincre rapidement un grand nombre que l'exercice ne présente que des avantages, même dans le cas relativement rare où les commentaires sont à la fois désagréables et stupides : pour pouvoir y répliquer, il convient de savoir ce qui se dit.

J'ai eu les honneurs d'un titre de billet le 29 janvier 2013 : Un exemple d’histoire mémorielle sur le site de François Delpla. C'est l'article d'un auteur invité, Marc-André Charguéraud, qui était ainsi pris à partie.

Réaction à l’article de Marc-André Charguéraud du 4 janvier 2013 :

Rafle du Vel d’Hiv : Laval pouvait refuser sa complicité.



Le sujet de la rafle du Vel d’Hiv est extrêmement problématique pour la simple et bonne raison qu’il n’existe aucune étude scientifique de cette question, qui se trouve pourtant au centre de la Mémoire de la Shoah en France. C’est sans doute pourquoi, Marc-André Charguérau, ne s’appuyant uniquement que sur ce qu’en écrit Serge Klarsfeld, passe son temps, au fil de son article, et sans doute de manière inconsciente, à accumuler erreurs, contresens et mauvaises interprétations.

Relevons-en donc quelques-unes :

- La responsabilité de Vichy : Dès la deuxième ligne, on se trouve dans l’erreur la plus absolue. Les 12 884 Juifs arrêtés les 16 et 17 juillet 1942 ne l’ont pas été sur l’ordre du gouvernement de Vichy. A) La rafle est décidée et programmée par la Sipo-SD dès le mois de juin 1942. Même après l’accord du 4 juillet 1942 sur lequel je vais revenir, l’initiative se trouve toujours entre les mains allemandes. Preuve en est ce que déclare Dannecker, le délégué à Paris de Eichmann, à la première réunion de préparation technique de la rafle, le 7 juillet 1942. Deux sources sont citées dans les documents apportés par Klarsfeld dans son livre Vichy-Auschwitz paru en 1983 (mais Klarsfeld n’en tient pas compte dans son analyse puisqu’il ne fait pas de l’histoire mais écrit un récit mémoriel). P. 238, dans le compte rendu de la réunion, qui rassemble avenue Foch (donc chez les Allemands) les principaux responsables de la police parisienne (ainsi que Darquier de Pellepoix et Leguay, délégué de Bousquet en zone nord), on voit que celui-ci commence de la manière suivante : « M. le capitaine Dannecker fait connaître les décisions de l’Autorité allemande [c’est nous qui soulignons – AM]. Celle-ci a décidé [AM] le rassemblement et le transfert pour une destination orientale de 22 000 Juifs … ». P. 242, une note interne de Dannecker souligne un échange qu’il a eu avec Leguay au cours de cette réunion du 7 juillet, dans lequel ce dernier rappelait les négociations « actuellement en cours » entre Bousquet et Oberg et qui devrait aboutir à une large autonomie de la police de zone nord. La réponse du délégué d’Eichmann aux affaires juives était dénuée d’ambigüité : « Sur ce, j’ai dit à Leguay que pour l’instant la situation restait inchangée et que la police française (en particulier dans des actions locales ou des cas particuliers) était tenue d’exécuter [AM] ce que nos services locaux ou les commandos de la Sipo (SD) qui en dépendant pouvaient être amenés à leur demander, sans s’informer au préalable auprès du Secrétaire d’Etat à la police [il s’agit de Bousquet - AM] de la légitimité des ordres en questions ». B) De ces deux documents, il apparaît que tous ceux qui attribuent la rafle du Vel d’Hiv à la responsabilité de Vichy se trompent lourdement. André Charguéraud entamant son texte ainsi, on comprend que dès le départ, toute sa reconstruction historique est inexacte puisqu’elle s’appuie sur une erreur conceptuelle de base (dont il est victime comme tous ceux qui ont suivi aveuglément le narratif mémoriel et émotionnel de Serge Klarsfeld). Soulignons également au passage que les historiens (comme Henry Rousso dans « Le régime de Vichy » de Que sais-je n° 1720, 2007, ou Christian Chevandier dans « Policiers dans la ville », folio histoire 198, 2012), qui dénoncent la responsabilité de Vichy dans l’organisation de la rafle comme une conséquence de l’accord sur l’autonomie de la police entre Bousquet et Oberg se trompent également. L’accord ne sera conclu que début août 1942, après la rafle du Vel d’Hiv.

- Les accords du 4 juillet 1942 et leurs conséquences : Pour comprendre le rôle exact de Vichy dans la rafle du Vel d’Hiv, il faudrait remettre dans l’ordre et compléter de nombreux éléments présentés de manière erronée et confuse par MA Charguéraud. Un exemple : il agrège deux textes différents du Conseil des ministres, celui tenu le 26 juin 1942 et celui du 3 juillet suivant. Pour ne pas allonger trop cette réaction, je me permettrai de résumer le déroulement des événements qui aboutissent à cet accord du 4 juillet entre Laval et Oberg, le chef de la SS en France. Face aux demandes allemandes d’arrestations et de déportations de Juifs, le premier mouvement de Vichy est de dire en gros : faites ce que vous voulez en zone nord, mais nous ne participons pas en zone sud. De plus, il y a même une demande pour que la police de zone nord ne participe pas à ces arrestations, demande qui sera encore renouvelée par Bousquet le 2 juillet. Il faut bien comprendre cependant que, si les Allemands refusent cette demande, Vichy ne peut rien faire. En effet, depuis le début de l’occupation, la police française de zone nord se doit d’obéir aux autorités d’occupation en vertu de l’application de la Convention de La Haye de 1907 et de la Convention d’armistice de juin 1940 (il n’y a pas à entrer ici dans le débat juridique sur l’abus qu’ont fait les Allemands de ces Conventions puisque cet abus a été accepté tant par Vichy que par les fonctionnaires de Zone nord, même si parfois des protestations sont émises). Cependant, cette vue de Vichy de non-participation aux arrestations de Juifs va évoluer pour une raison principale : en laissant les mains libres aux Allemands dans l’organisation de la rafle, Vichy abandonne les Juifs français de Zone nord, puisque Dannecker a annoncé que 40 % des arrestations concerneront des Juifs de citoyenneté française. C’est pourquoi la position de Vichy se transforme et aboutit à une sorte de troc qui est présenté par Bousquet le 4 juillet au matin. Les Allemands acceptent de n’arrêter et déporter vers l’Est que les Juifs apatrides de zone nord, et en échange Vichy s’engage à livrer les Juifs apatrides de zone sud. De plus, de fait, Vichy renonce à sa demande de non utilisation de la police française en zone nord. Deux remarques importantes : a) l’idée d’évacuer les Juifs apatrides de zone sud n’est pas nouvelle, et pendant un an et demi, à partir de l’automne 1940, tant Darlan que Laval ont cherché à faire partir ceux-ci vers le continent américain mais ils se sont heurtés au refus de Washington (les documents sur cette question se trouvent dans les archives françaises et américaines). Les faire partir vers l’Est constitue donc aux yeux de Vichy la poursuite de la même politique vers une destination différente. Il n’y a pas de possibilité de connaître ce qui se passe vraiment à Auschvitz à ce moment. C’est pourquoi, lorsque Laval approuve dans l’après-midi du 4 juillet 1942 cet accord, il négocie le fait que les Juifs apatrides évacués de zone sud le seront par famille, c'est-à-dire y compris les enfants, contrairement aux demandes allemandes. Puisque ceux-ci avaient « déversé » des familles entières (comme dans le cas des Juifs de Bade et du Palatinat fin octobre 1940), ils devaient « reprendre des familles entières.

- Quelles sont les conséquences de cet accord ? A) Vichy accepte de collaborer aux arrestations et déportations. Mais cette collaboration, nous l’avons vu, ne se fait pas dans le cadre de la rafle du Vel d’Hiv, qui relève de la responsabilité allemande. C’est en arrêtant les Juifs étrangers de zone sud et en les remettant aux nazis que Vichy participe directement à la Solution finale. B) Mais la « compensation » de cette participation se trouve dans le fait que Vichy obtient, en échange, que les Juifs français ne soient pas arrêtés et déportés (en juillet 1942, les arrestations ne concernent que les Juifs apatrides mais elles seront peu à peu élargies à d’autres catégories de Juifs étrangers). Malgré certaines exceptions, les Allemands respecteront globalement cet accord jusque fin août 1943, ce qui est l’explication principale de la différence de victimes entre les Juifs français (moins de 10 %) et les Juifs étrangers (plus de 36 %). C) L’acceptation par les nazis de réduire le champ des arrestations de juillet 1942 aux seuls Juifs apatrides a pour effet immédiat de restreindre les possibilités d’internements. On le sait par l’exemple de ce qui se passe à Bordeaux, et par l’annulation de train de déportation qui s’ensuit. Toujours dans Klarsfeld, p. 257, on trouve cité le télex envoyé par le SS Röthke à Berlin dans lequel il explique que suite à l’accord conclu avec Vichy « le nombre de personnes à appréhender se trouve considérablement réduit (en particulier en province) ». « En particulier en province » signifie que le phénomène a lieu également à Paris. Nous avons ici une explication partielle de l’échec relatif de la rafle du Vel d’Hiv. La cible s’étant réduite, suite à l’accord, il était à présent impossible de remplir l’objectif prévu au départ. D) Enfin, contrairement à ce qui est affirmé en général (sauf par quelques historiens lucides comme Léon Poliakov), la déportation des enfants arrêtés lors de la rafle du Vel d’Hiv n’est pas due à la demande de Laval (qui ne s’est préoccupé, on l’a vu, que de la zone sud) ou encore de l’administration française. Alors qu’il était prévu au départ que les enfants dont les parents étaient arrêtés seraient confiés à l’UGIF (voir les deux comptes-rendus de la réunion préparatoire du 7 juillet), c’est Dannecker qui, dès le 10 juillet télex à Berlin pour demander si « à partir du 10e convoi les enfants apatrides à évacuer pourront être évacués eux aussi ». Il ajoute également qu’il attend une réponse à son télex du 6 juillet dans lequel il avait déjà demandé à Berlin l’évacuation d’enfants à partir du 15° convoi. Il ne s’agit pas d’une répétition, mais a) le 6 juillet la demande concernait les enfants de zone sud, suite à la conversation avec Laval, b) le 10 juillet la demande concerne les enfants de ceux qui doivent être arrêtés dans la rafle de zone nord.

- Quelques autres erreurs : les idées reçues sur la responsabilité et la culpabilité française dans la rafle du Vel d’Hiv sont tellement ancrées que leur réfutation demande de longues explications. Dans le cadre de cette réaction, je ne peux entrer dans le détail que pour les deux premiers points ci-dessus. Pour le reste, je me contenterais de souligner rapidement les autres problèmes du texte de Marc-André Charguéraud : a) L’affirmation que les jeunes officiers SS seraient envoyés sur le front russe « au moindre manquement » est totalement gratuite, d’autant plus dans le cas d’officiers SS et non de la Wehrmacht. B) Le compte rendu de l’américain Tuck comme quoi Laval n’a aucune sympathie pour les Juifs est à mettre en parallèle avec le compte-rendu de Laval du 10 juillet où il rapporte que lorsqu’il propose à Tuck que les USA prennent les Juifs étrangers, Tuck répond qu’ils en ont 5 millions et que c’est suffisant ! C) Le fait que Laval aurait cédé aux pressions de l’opinion et de l’Eglise est vraisemblablement faux. Tout d’abord les réactions ont eu beaucoup moins d’amplitude que ce que l’on monte en épingle aujourd’hui. Ensuite, Laval n’a jamais cédé aux pressions de l’opinion publique dans aucun cas, même lors de la crise la plus forte avec l’Eglise, début 1943, à propos du STO. Pourquoi l’aurait-il fait dans le cas des Juifs qui n’était sûrement pas une question prioritaire ni pour le gouvernement, ni pour la majorité des Français, principalement indifférents ? D) La présentation de la question des dénaturalisations en 1943 est tronquée et inexacte. Il s’agit d’une négociation complexe, qui dure sur plusieurs mois, et pour laquelle Laval, puis Pétain, refusent finalement leur concours à cause de la manière brusquée dont Rothke veut utiliser la loi si elle était promulguée. E) Lorsque Röthke demande à Berlin une compagnie de Schutzpolizei, ce n’est pas par menace contre Vichy, mais tout simplement la recherche d’une solution au manque de policiers puisque Vichy ne veut plus collaborer. Il est à noter d’ailleurs qu’il s’agit de la zone sud, puisqu’au nord l’administration française continue à appliquer la convention d’occupation. F) L’affirmation de Klarsfeld comme quoi un refus de Laval début juillet 1942 aurait entraîné une non-collaboration policière à Paris est absolument fausse. Voir ce que j’ai montré ci-dessus à propos de l’obéissance des fonctionnaires de police en zone nord.. G) La comparaison avec l’Alsace est absurde. Tout d’abord on se trouve alors en 1940, ensuite cette région est annexée de fait et la présence policière et militaire allemande est bien plus importante que ce qui existe dans l’ensemble du reste de la France en 1942-1943. H) Dans les deux paragraphes de conclusion, le regard sur ce que Vichy n’aurait pas du faire et qui a porté des stigmates dans la société relève, dans la manière dont cela est présenté, d’une vision totalement téléologique et anachronique. Mais, comme d ans tout le reste de son texte, Charguéraud ne fait pas l’effort d’un travail historique de reconstitution des événements, mais reprend l’histoire mémorielle imposée comme vérité unique et officielle depuis 40 ans en France.

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Un extrait de ce qui précède ayant été déposé sur mon forum, j'y réponds :


Sujet du message: Re: Rafle du Vel d’Hiv : Laval pouvait refuser sa complicité
MessagePosté: 29 Jan 2013 04:44 pm

Alain Michel serait bien inspiré d'employer un ton moins arrogant.

Le seul mérite de sa contribution est d'en appeler à un peu plus de rigueur formelle, ce qui ne fait jamais de mal.

Mais il en profite lui-même pour altérer l'essentiel : c'est bien sur l'ordre de Vichy et en raison des négociations en très bonne voie de ce pseudo-gouvernement avec les SS que la police de Vichy coopère à la rafle -décidée, bien sûr, par l'occupant en fonction du délire hitlérien concernant la dangerosité universelle des Juifs, que ne partageaient certes ni Pétain, ni Laval, ni Bousquet.

Mais c'est plutôt à François Hollande qu'à Marc Charguéraud ou Serge Klarsfeld qu'il siérait de le rappeler !

Cf. http://blogs.mediapart.fr/blog/francois-delpla/310712/rafle-du-vel-dhiv-le-point-sur-les-responsabilites

Citation:
Rafle du Vel d'Hiv : le point sur les responsabilités
31 juillet 2012 Par François Delpla

La Shoah n'est pas née de rien ni venue de nulle part. Certes, elle fut mise en œuvre par l'alliance inédite et terrifiante de l'obstination dans le délire raciste et de la rationalité industrielle dans l'exécution. Mais elle a aussi été rendue possible par des siècles d'aveuglement, de bêtise, de mensonges et de haine.Elle a été précédée de multiples signes avant-coureurs, qui n'ont pas alerté les consciences.

Notre vigilance ne doit jamais être prise en défaut. Aucune Nation, aucune société, aucune personne n'est immunisée contre le Mal. N'oublions pas ce jugement de Primo LEVI à propos de ses persécuteurs : « Sauf exceptions, ils n'étaient pas des monstres ; ils avaient notre visage ». Restons en alerte, afin de savoir déceler le retour de la monstruosité sous ses airs les plus anodins.




Cet extrait peu cité du discours de Hollande le 16 juillet dernier

http://www.elysee.fr/president/les-actu ... _hiv&xcr=1

n'est pas le moins significatif.

Sur cet autre, fort cité en revanche


La vérité, c'est que pas un soldat allemand, pas un seul, ne fut mobilisé pour l'ensemble de l'opération. ,

on peut faire une remarque que je n'ai guère lue : c'est la seule allusion, dans tout le discours, au pays qui avait commandité la rafle ! Pour dire qu'il n'y avait pas participé !! De même qu'on ne trouve dans le texte, comme dans l'extrait cité en commençant sur ce dont "est née" la Shoah, aucune mention de Hitler ni du nazisme.

Il me faut donc, en bon citoyen docile à l'injonction présidentielle de "rester en alerte", compléter le propos.

La Shoah est née, sur un terreau empoisonné par l'antijudaïsme chrétien et le racisme biologique du XIXème siècle, du "délire raciste" d'un individu précis, entré en politique en 1919 parce qu'il pensait que la défaite de l'Allemagne était un succès des Juifs, rapprochant dangereusement ceux-ci d'une réussite totale dans leur projet de domination mondiale. La responsabilité des autres nations est d'avoir sans mot dire laissé cet homme accéder à la direction de son pays, d'avoir dialogué avec lui comme s'il était honorable et d'avoir très mal déchiffré son jeu, qui était de replonger le monde dans une guerre dès qu'il en aurait créé les conditions, pour l'Allemagne, les plus favorables, afin d'écraser une bonne fois la France et de s'agrandir démesurément l'Allemagne vers l'est, aux dépens des pays slaves. Ces lâchetés et ces aveuglements ont conduit à une mainmise totale de l'Allemagne sur la France pendant plus de quatre ans tout en lui laissant, par une application classique de la ruse nazie non encore décryptée (à l'époque, et encore bien peu aujourd'hui), une souveraineté illusoire sous une apparence de gouvernement.

Le crime du Vel d'Hiv, dans ces conditions, est bel et bien un forfait allemand, exécuté sur commande par ce gouvernement fantoche.

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30 Jan 2013 01:10 am

Alain Michel répond sur mon forum :


Cher Monsieur Delpla,
En quoi suis-je arrogant? Parce que j'essaye de faire une histoire qui repose sur les faits et non pas une histoire qui repose sur les a priori idéologiques? Lorsque François Furet, il y a cinquante ans, avait osé remettre en question l'approche idéologique de la révolution française telle qu'elle était monopolisée par les historiens marxistes de l'époque, il avait également été traité d'arrogant. Si c'est de cette arrogance là dont vous parlez, alors oui, je suis prêt à l'assumer. Permettez-moi de vous citer une phrase de "Penser la Révolution française" (Folio Histoire 1978, p. 26) : "Pourtant, il faut tenter de rompre ce cercle vicieux de l'historiographie commémorative".
De ce point de vue, il est tout à fait typique que pour contrer mon argumentaire sur la responsabilité de Vichy dans la Rafle du Vel d'Hiv, vous m'opposiez non pas une citation d'archive ou un témoignage de l'époque mais une citation du président de la République. J'ai beaucoup de respect pour M. François Hollande et pour sa fonction, mais en quoi ce qu'il dit dans une cérémonie mémorielle a-t-il une valeur historique? C'est un homme politique, qui, dans une cérémonie de consensus politique, s'efforce de faire un discours qui satisfera les commanditaires de cette cérémonie (il a en tête, comme chacun de nous, les sifflets qui avaient accueillis François Mitterrand en son temps).
D'un historien comme vous, j'attends un autre type de contestation. Que vous m'apportiez des preuves documentaires ou argumentaires que je me trompe. Par exemple que vous m'expliquiez votre lecture du document du 8 juillet 1942, dont je fais une courte citation, et qui montre qu'il n'y a pas d'autonomie de la police française en zone occupée à cette date, et où il est précisé que ce n'est pas Bousquet qui confirme à la police de zone nord la légitimité des ordres allemands, mais bien les Allemands eux-mêmes. Certes à Paris il n'y a pas d'Allemands dans les rues le 16 juillet. Mais en quoi cela démontre l'implication d'une décision de Vichy?
Dans la question juive, la police parisienne collabore avec les nazis depuis septembre 1940. Sans en référer le plus souvent au gouvernement de Vichy et pratiquement sans intervention de celui-ci. Pourquoi en serait-il autrement en juillet 1942, alors qu'en plus les comptes-rendus de la préparation de la rafle nous montrent que ce sont les Allemands qui donnent les ordres?
J'attends donc que vous me montriez le ou les documents qui prouvent : a) qu'il y a un ordre de Vichy à la police de zone nord d'exécuter la rafle; b) que cet ordre est lié à l'état d'avancement des négociations sur l'autonomie de la police française en zone nord; c) que si cet ordre n'avait pas existé, la police parisienne n'aurait pas participé à la rafle. Sans argumentaire de ce type, votre réfutation reste des paroles en l'air, et l'arrogance, finalement, ne se trouve peut-être pas là où vous pensez la trouver.
Amitiés historiennes
Alain Michel


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Extrait de ma réponse :


"il n’y a pas à entrer ici dans le débat juridique ". Bien sûr que si !

C'est un bien curieux sauveur de Juifs qu'un régime qui, après avoir signé un traité d'armistice dont l'application était édictée jour après jour à Wiesbaden en présence de ses représentants, en admettait une interprétation exorbitante du droit et du bon sens.

Les droits de la puissance occupante comme l'obligation de la police occupée à collaborer avec elle ne s'appliquent qu'à ce qui concerne le confort et la sécurité de la puissance occupante, et tout particulièrement de ses troupes. Il est en particulier formellement (au sens fort de l'adverbe) interdit de modifier la législation de l'occupé si elle ne regarde en rien l'occupant. En prétendant que les bébés juifs constituent une menace, le MBF, Abetz et le SD agissent en tant qu'instruments de la folie hitlérienne, et non en tant que rouages d'une occupation classique.

Après Wannsee, le Reich entreprend méthodiquement de rafler pour les tuer les Juifs d'Europe et, si possible, d'Afrique du Nord, en passant le continent "au peigne fin d'ouest en est". C'est là un changement radical, par rapport notamment au sens antérieur du mouvement, qui tendait plutôt, en France, à chasser les Juifs vers la zone non occupée. La collaboration policière prend alors un tout autre sens et mériterait bien d'être repensée à Vichy. Elle l'est, d'ailleurs, à partir des contacts que prend Laval après son retour au gouvernement, et surtout à l'occasion la longue visite de Heydrich en mai. On se dirige dès ce moment-là vers un troc : vous nous rendez notre autorité directe sur la police de zone nord, et elle collabore à vos besognes les plus basses et les moins obligatoires.

Cependant, si les modalités sont nouvelles, le principe ne l'est nullement. Il est celui même de l'armistice et des premières mesures de Vichy. Partant du postulat que l'Allemagne a gagné la guerre, et que la seule chance de sauver de la France quelque chose est de "mettre Hitler en confiance", on en rajoute dans un antisémitisme censé le séduire.

Vous pouvez constater à quel point je diffère, en la matière, d'un Klarsfeld comme d'un Paxton, en montrant que Vichy n'est pas d'abord mû par des considérations de politique intérieure (revanche contre Dreyfus etc.), mais avant tout adonné au décryptage des attentes de l'Allemagne.

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08 Fév 2013


Une réponse de Marc-André Charguéraud


Réponse à M. Alain Michel

Responsabilité de Vichy

Je reconnais que j’aurais dû préciser que la décision était allemande. Quant à l’ordre d’exécution par la police parisienne, Vichy est directement impliqué. Le texte du 9 juillet 1942 du Délégué du Secrétaire Général à la Police dans les Territoires occupés à M. le Commissaire Général aux Affaires Juives ( M. Darquier de Pellepoix à Vichy) est éloquent . Au sujet des arrestations dites du « Vel d’Hiv », on lit : « Pour me permettre de donner à M. le préfet de Police…les instructions nécessaires, je vous serais obligé de bien vouloir me confirmer l’accord verbal que vous avez donné de ces opérations. » (Klarsfeld Vichy-Auschwitz p. 242). Sans cet accord, dans quelle mesure la Police parisienne aurait-elle exécuté un ordre donné directement par les Allemands ?
Clairement la décision est allemande comme vous le soulignez en citant Dannecker le 7 juillet 1942, et l’exécution se fait avec l’accord de Vichy. Si ce n’était pas le cas, on se demanderait pourquoi Darquier de Pellepoix assistait à cette réunion qui détaillait les mesures à prendre.

Les accords du 4 juillet et leurs conséquences.

Je n’agrège pas les textes du Conseil des Ministres du 26 juin et du 3 juillet. Je cite simplement la remarque de Laval qui dit à propos de la question juive : elle « a été résolue, on le sait, en Allemagne d’une manière extrêmement sévère. L’opinion publique française accepterait difficilement que des mesures identiques soient prises en France où cette question n’a jamais eu la même acuité ». Mon article ne cite pas la réunion du 3 juillet.

J’ai traité de l’abandon des Juifs apatrides contre la protection des Juifs français dans un autre article intitulé En France, priorité au sauvetage des Juifs français « de souche »,1940-1942. (Tome II de Cinquante idées reçues sur la Shoah ). Un autre article encore intitulé : « Vichy terre d’asile 1940-1942 » donne une explication tout aussi importante du fait que les victimes françaises ont été en pourcentage moins nombreuses que les victimes étrangères. Je consacre aussi un article au sort des enfants arrêtés lors de la rafle du Vel d’Hiv « Laval et la déportation des enfants juifs. Juillet-août 1942. ». Me voilà « lucide » comme Léon Poliakov.

Quelques autres erreurs.

Ma remarque sur le fait qu’au moindre manquement de jeunes officiers SS devront abandonner leur poste confortable en France est loin d’être « gratuite » comme vous l’affirmez. Mécontent de lui Kaltenbrunner qui dirige le RSHA à Berlin convoque Helmut Knochen, l’un d’entre eux, et lui signifie : « La guerre dans les bureaux et les salons est terminée pour vous, vous allez d'ailleurs me rendre ce grade qui n'avait de valeur qu'à Paris. Vous êtes désormais SS-Schütze (2eclasse) et vous partez pour le front ! »
La politique des Alliés a toujours été de refuser d’accueillir en nombre des juifs persécutés. Voir mon article : « En guerre, les alliés refusent de sauver des Juifs, 1942-1944 » ( I tome). Pinkey Tuck ne fait que rappeler cette politique, ce qui n’empêche pas de donner toute sa valeur à son entretien avec Laval.
Laval n’a pas cédé aux pressions de l’opinion publique et de l’Eglise…Il n’a jamais cédé à l’opinion publique, dites-vous. Il ne faut pas sous-estimer l’influence de l’Eglise dans un pays qui à l’époque était très catholique. Les églises ne furent jamais aussi fréquentées qu’en cette période de désarroi de la population devant la défaite et l’occupation. Laval était un excellent politicien et il ne pouvait pas ignorer les rapports alarmants que lui envoyaient les préfets sur le basculement de l’opinion publique. Voir l’examen de cette question dans mon livre Survivre, Français, Belges, Hollandais et Danois face à la Shoah. 1940-1945, page 248 à 258, sous le titre « La société civile se manifeste ».
Sur la question des dénaturalisations, vous estimez que mon résumé des faits est tronqué et inexact, mais après avoir souligné que ce fut une négociation complexe et longue, vous arrivez aux mêmes conclusions que moi : Laval et Pétain refusent leur concours.
En ce qui concerne la demande de Röthke d’une compagnie de Schutzpolizei, car « on ne peut plus compter sur la collaboration de la police française pour l’arrestation en masse des Juifs », à chacun son interprétation. Ce qui pour vous est une recherche pour parer au manque de policiers puisque Vichy ne veut plus collaborer est pour moi une menace. Il s’agit bien de la zone Nord et non de la zone Sud qui à l’époque est la zone libre où les Allemands ne pouvaient pas intervenir.
La comparaison avec l’Alsace est absurde, écrivez-vous. J’ai simplement voulu par un exemple montrer que, lorsqu’ils le voulaient, les Allemands étaient à même de se pourvoir des moyens policiers nécessaires dans une ville comme Paris où la concentration de Juifs était la plus importante de France.
Fallait-il dans vos commentaires employer à mon égard des qualificatifs désobligeants ? Ils le sont aussi envers Serge Klarsfeld qui d’après vous ne fait pas l’histoire, mais écrit un récit mémoriel comportant de fausses affirmations. « Récit Mémoriel » « Relation écrite qu’une personne fait des évènements auxquels elle a participé ou dont elle a été témoin », peut-on lire dans le Petit Robert. Une appréciation peu réaliste pour un enfant qui n’avait que 7 ans en 1942 et vivait caché à Nice. Historien, certainement, ses recherches et les documents qu’il a publiés en attestent.
Que vous ne soyez pas d’accord avec ce que d’autres avancent, c’est tout à fait normal surtout que, comme vous l’écrivez, « le sujet de la rafle du Vel d’hiv est extrêmement problématique pour la simple et bonne raison qu’il n’existe aucune étude scientifique sur la question. » Mais je m’attendais à des propos plus modérés de la part d’un éminent historien qui a travaillé de longues années au prestigieux et très respecté Yad Vashem.


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Le débat se poursuit quelque temps sur le forum entre les deux auteurs, entrecoupé de subtiles interventions de Jesse Darvas.


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Automne 2013 : débat sur la place de Hitler dans son propre régime

protagonistes (entre autres) : Alain Michel, Paul Sanders, François Delpla

Review of Alain Michel’s book “Vichy and the Shoah”, by Paul Sanders

Publié le 25 novembre 2013
“Vichy and the Shoah, inquire about the French paradox” was published in March 2012 by the LCD Publishing House.


In his book Vichy and the Shoah, Alain Michel addresses the ‘French paradox’: why did the country that practically ‘invented’ the notion of ‘state collaboration’ with Nazi Germany have one of the lowest rates (approximately one-quarter) of Jews deported to extermination and concentration camps during the Final Solution? Surprisingly, historians have eluded this core contradiction, subscribing to the assertion, popularized by Hannah Arendt’s Eichmann in Jerusalem (1963), that collaboration facilitated the Nazis’ dirty work and was co-responsible for the Jewish catastrophe. Conversely, Arendt argued that bureaucratic chaos and disorder would have resulted in a significantly lower number of victims. This point of view was adopted by Robert O. Paxton in his paradigmatic and highly influential history of Vichy France (1972). Paxton argued that the presence of the regime brought no benefits to the French; quite to the contrary, it made matters worse for them, and they would have been better off without Vichy. The low Jewish victimization rate in France was turned on its head, with Paxton arguing that the low rate would have been even lower had it not been for Vichy. Under the weight of this ‘learned opinion’ the genuine driver of the Final Solution in France has remained in the dark. Alain Michel's book redresses the balance. He demonstrates how the Vichy government was driven by an objective of protecting certain categories of integrated Jews, namely those with French citizenship, and how, generally, it started dragging its feet as soon as the genuine meaning and purpose of the ‘evacuations to the East’ had become clearer, in late summer 1942. The regime’s ‘protection’ of Jews with French citizenship did not come without a ‘price’: in its negotiations with the Nazis the regime offered the minority of recently arrived foreign or stateless Jews in France as a pawn, and it was this group that would become the prime target for filling the deportation convoys. While Michel condemns the regime’s use of foreign Jews as bargaining material, calling this a ‘crime’, he stresses that, under the conditions pertaining at the time, collaboration did not, invariably, lead to worst possible outcomes (as argued by previous literature). In fact, the sacrifice of the few for the greater number was a ‘lesser evil’. The overall indication is that, contrary to Arendt’s assertion, the presence of collaboration governments in Europe moderated the impact of the Final Solution. In any case, the death rates were consistently higher in countries under direct German domination than in countries run by independent or semi-independent collaboration regimes. This does not amount to a rehabilitation of such regimes; at the same time it shows that the black-and-white dichotomies characterizing the majority of studies on the role of collaboration regimes in the Holocaust require urgent revision. Michel’s rigorous reappraisal of Vichy’s role relies on quantitative material to support its central claims, in the light of which a number of chapters of French Holocaust history will have to be rewritten.

[Paul Sanders is Geopolitics professor at NEOMA Business School (Reims, France), PHD in history from Cambridge University and Fellow of the Royal Historical Society of London. He is a specialist of the German occupation in France, and worked also on the local occupation of the Anglo-Norman isles.]

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François Delpla dit :
25 novembre 2013 à 16:27

Paul, I presume you, as a specialist of the Channel Islands, are able to read french
et je n’expose pas plus longtemps la langue de Shakespeare à un massacre inutile.

Je maintiens ce que j’ai déjà dit sur ce blog : en Allemagne comme en pays occupé c’est Hitler qui décide, du moins sur les questions les plus importantes pour la réussite de son entreprise, et il estime dans sa folie que la « question juive » est du nombre.

Il ne me semble donc pas qu’on puisse l’isoler du tableau d’ensemble.
La Seconde Guerre mondiale n’est pas, n’en déplaise à Lucy Dawidovicz, une « guerre contre les Juifs »… et les Juifs ne sont pas une entité à détruire indépendamment du reste.

Un gouvernement collaborateur, c’est avant tout, pour Hitler, un moyen de faire obéir une nation de 40 millions d’habitants en y faisant stationner très peu de soldats allemands (en dehors de ceux qui gardent les frontières menacées de l’extérieur, ou mènent des opérations à partir d’elles, c’est-à-dire essentiellement les côtes). D’autre part, cette nation, développée et industrialisée, au sol riche, est largement mise au service de l’économie de guerre allemande et les Juifs depuis longtemps assimilés, c’est-à-dire intégrés aux entreprises, peuvent de ce point de vue se révéler très utiles.

On ne saurait donc envisager cette question isolément.


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Paul Sanders dit :
25 novembre 2013 à 18:55

Dear François, I am not sure what you are aiming at in this blog post, and, besides, there are a number of points I would disagree with most emphatically – such as your insinuation about Jews working in armements factories in France (what am I to make of this?). Also, how central Hitler’s input was in the Final Solution has been debated for several decades by the Intentionalists and the Functionalists and there is no end in sight to this debate. So these issues cannot be solved in a couple of lines…

Je pense que vous vous trompez de debat; l’argument avancé içi ne va pas du tout dans le sens d’une quelconque rehabilitation de Vichy; il s’agit d’apporter des nuances à un debat sur Vichy, lequel est devenu, pour ainsi dire, mythique. On parle enormement de zones grises et de mains sales, mais rares sont les ouvrages qui abordent ces phenomenes. Beaucoup preferent un manichéisme tout court.



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René Fiévet dit :
26 novembre 2013 à 09:33

Paul,
Effectivement, il n’est pas toujours facile de comprendre les méandres de la pensée de François Delpla. Mais sur ce point, j’arrive à le suivre. Si on intègre l’ensemble de la question dans la politique globale de Hitler (dont l’extermination des Juifs n’est qu’un aspect), ont peut soutenir que l’existence d’un régime collaborateur en France, qui lui permettait d’économiser des ressources en hommes et de contribuer à l’effort de guerre allemand (par le pillage systématique d’un pays riche), a été un élément facilitateur de sa politique. Ce qui fait que Hitler avait déjà accepté que le sort des Juifs en France (et notamment ceux de nationalié française) serait moins terrible que celui qui leur fut réservé dans les autres pays. Du moins dans un premier temps. En tout cas, cela le disposait à « lâcher du lest » par rapport aux demandes de Vichy sur le sort des Juifs français.
Ce qui veut dire que pour François Delpla ce débat, assez franco-français sur Vichy (faut-il condamner sans nuance, ou faut-il nuancer le jugement à la lumière du sort qui fut réservé aux Juifs de France ?) est un peu un non sujet. C’est « irrelevant », comme on dit en anglais.



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Paul dit :
26 novembre 2013 à 13:02

Bonjour,
Votre argumentation sur Hitler, qui aurait été tenté par une exemption de certains juifs, pour mieux faire marcher l’économie française au bénéfice de l’Allemagne nazie, est spéculative. Je vous demande donc : où sont vos preuves documentaires (je n’ai pas beaucoup de confiance dans l’histoire orale) pour un tel énoncé ?
1. A ma connaissance, Hitler ne s’est jamais prononcé sur le sort des juifs en France, au moins pas dans le sens que vous indiquez. Je vous laisse le soin de trouver une telle réflexion de la part d’Hitler dans les « Tischgespräche », publié par Trevor Roper (ou dans une autre source, comme le journal intime de Goebbels), mais je vous garantis à 99,99% que vous n’en trouverez rien de telle sorte.
2. Hitler était utopiste, pas réaliste. Et il n’était jamais un partisan d’une quelconque modération ; c’est lui, par exemple, qui exigeait une politique de représailles de plus en plus lourde (et de plus en plus contre-productive !) dans les territoires occupées, sans jamais se poser la question si cela était dans l’intérêt de l’Allemagne ; il n’y a, à ma connaissance, aucune preuve que Hitler aurait accepté des dérogations concernant un tel ou tel juif (ou un tel ou tel groupe de juifs) ; cela ne rentrait pas dans sa pensée radicalement antisémite et eliminationiste.
3. Cela ne veut pas dire qu’il n’avait pas, parmi les services allemands dans la France occupée, des clivages entre un tenant ‘maximaliste’ (ceux exigeant que tous les Juifs soient déportés sans exception, et ‘coute que coute’, sans faisant état des retombées politiques, stratégiques ou autres) et un tenant ‘réaliste’, pour lequel la ‘question juive’ était un parmi plusieurs dossiers à traiter avec Vichy. Pourtant, cela ne dit absolument rien sur le degré (et la nature) de l’antisémitisme des uns et des autres. On pouvait très bien être allemand réaliste et antisémite eliminationiste à la fois.
4. Par contre, l’hypothèse que Hitler n’était pas toujours au courant de tout en matière d’exécution de sa politique anti-juive, c’est-à-dire dans tous les détails, et partout en Europe, me semble assez pertinente ; aucun dirigeant, même pas un Napoléon ou un de Gaulle, est toujours au courant de tout (idée complètement erronée du leader) ; la question serait de voir, p.ex. si Eichmann, un maximaliste, partageait ses frustrations au sujet de la déportation des juifs en France avec ses supérieurs (Müller et Kaltenbrunner) et si ceux-ci faisaient remonter cette info spécifique à Hitler. Donc, en gros, Hitler, était-il au courant du dossier de la Shoah en France, dans toute sa complexité et dans tous ses détails ? Je n’ai aucune idée là-dessus, mais je le doute. Par contre, sur un projet majeur comme celui de la dénaturalisation en 1943, là je pense qu’il aurait pu être au courant. Tout cela, maintenant, il faudrait l’affirmer (ou infirmer), selon la méthode de Popper.



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François Delpla dit :
27 novembre 2013 à 14:10

Cher René, vous décryptez et résumez si bien ma pensée que je suis prêt à tout pour vous expliquer ce qui vous échappe !



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François Delpla dit :
26 novembre 2013 à 17:24

Hitler était très secret, et avait élevé le cloisonnement, dans les milieux gouvernementaux, à la hauteur d’un art. En plus il écrivait peu et les « propos de table » auxquels vous vous référez à juste titre ne sont disponibles de façon suivie que sur un an (1941-42). D’où une difficulté à savoir ce qu’il savait… et ce qu’il ne savait pas. Je considère que l’histoire du nazisme deviendra scientifique le jour où elle se préoccupera autant de la seconde difficulté que de la première. En d’autres termes, en l’absence de documents prouvant que Hitler se mêlait d’une question, on a eu jusqu’ici beaucoup trop tendance à tenir pour assuré qu’il ne s’en mêlait pas.

Cela vaut particulièrement pour la prétendue question juive. Il était disciple, sur ce point, de l’attitude de Gambetta après 1871, à propos de l’Alsace-Lorraine : « y penser toujours, n’en parler jamais »… sauf les rares fois où il en parlait. Son attitude au sujet de la France était d’ailleurs très comparable. A quand un livre disant enfin qu’entre 1933 et 1940 son obsession n° 1 était de lui faire une guerre rapidement écrasante (bientôt, en fait, car j’en prépare un !). Et la réalisation de cet objectif n’a évidemment pas adouci ses sentiments envers ce beau pays.

Pour devenir plus concret, je vous signale mon livre sur l’exécution de Georges Mandel, où je démontre que dans un tel système lui seul pouvait prendre une telle décision… et que par bonheur quelques documents surnagent pour le prouver.

Quelques éléments ici :
http://www.delpla.org/article.php3?id_article=451
http://www.delpla.org/article.php3?id_article=422

Et bien sûr, si Mandel est tué, c’est avant tout en tant que Juif. Un Juif artisan du traité de Versailles ! Il est, comme victime expiatoire, tout naturellement préféré à Blum, et bien sûr aussi à Reynaud, moins antinazi quoi qu’on en dise, et non juif.



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Paul Sanders dit :
26 novembre 2013 à 18:12

On fait au mieux avec ce qu’on a, c’est à dire les sources disponibles ; le reste, c’est de la speculation ou, pire, de la fabulation. Voilà, tout l’enjeu de l’historiographie !



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François Delpla dit :
26 novembre 2013 à 18:40

je suis d’accord avec ces remarques et elles ne contredisent pas mon post heureusement réapparu.

Convenez-vous qu’il est tout aussi grave de dire que Hitler ne s’est pas mêlé d’une question, alors qu’on n’en sait rien, que de dire qu’il s’en est mêlé, de façon purement spéculative ?

Un bon exemple a déjà été exposé ici, celui de l’incendie du Reichstag. On peut prendre aussi celui du vol de Hess, qui est en France d’une actualité radiophonique http://www.franceinter.fr/emission-rendez-vous-avec-x-10-mai-1941-l-etrange-voyage-de-rudolf-hess-1 . Dans les deux cas, une foule d’historiens affirme, sans laisser la moindre place au doute, que Hitler a été surpris.

C’est grave, non ?



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Paul dit :
27 novembre 2013 à 08:26

Non, je ne conviens point. D’ailleurs, il faudrait que vous continuiez cette conversation avec David Irving.



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François Delpla dit :
27 novembre 2013 à 09:49

et vous avec Luc Nemeth !

on va où, comme cela ?


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François Delpla dit :
28 novembre 2013 à 06:01

Ce débat est tellement fondamental que je crois utile d’en regrouper ci-après les deux pôles :

François Delpla dit :
26 novembre 2013 à 17:24

Hitler était très secret, et avait élevé le cloisonnement, dans les milieux gouvernementaux, à la hauteur d’un art. En plus il écrivait peu et les « propos de table » auxquels vous vous référez à juste titre ne sont disponibles de façon suivie que sur un an (1941-42). D’où une difficulté à savoir ce qu’il savait… et ce qu’il ne savait pas. Je considère que l’histoire du nazisme deviendra scientifique le jour où elle se préoccupera autant de la seconde difficulté que de la première. En d’autres termes, en l’absence de documents prouvant que Hitler se mêlait d’une question, on a eu jusqu’ici beaucoup trop tendance à tenir pour assuré qu’il ne s’en mêlait pas.

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François Delpla dit :
17 janvier 2014 à 09:12

Une question à Alain Michel.

Je m’intéresse depuis quelques jours (dans le défrichage de mon prochain livre, qui devrait porter sur l’influence allemande à Vichy) au dynamitage de sept synagogues parisiennes dans la nuit du 2 au 3 octobre 1941. D’un premier balayage de mes ouvrages (ceux que je possède) sur Vichy, le Troisième Reich, l’Holocauste e tutti quanti, il ressort que neuf sur dix n’en soufflent mot et que le dixième en parle comme d’une anecdote liée aux instincts du nazisme et, à ce titre, à peine digne d’une mention rapide.

Votre Vichy et la Shoah fait partie, sauf erreur de la première catégorie; à tout le moins, si une allusion m’a échappé, elle n’est pas à sa place chronologiquement attendue, au chapitre 4.

En fait, il s’agit d’un moment clé dans la montée du pouvoir des SS en France, directement préparatoire à la Solution finale; et bien sûr aussi d’un défi à Vichy et à son fringant technocrate policier, Pierre Pucheu.

A votre avis, que prévoit l’armistice au sujet des crimes racistes allemands les plus tordus et crasseux en France ? Les permet-il ? Oblige-t-il la police locale à fermer les yeux ?



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Alain Michel dit :
21 janvier 2014 à 14:10

(...)
1) je pense qu’effectivement le dynamitage des synagogues s’inscrit avant tout dans les questions concurentielles internes aux allemands.
2) je ne suis pas persuadé que cet événement est directement lié à la solution finale. Début octobre 1941, la Solution finale est encore un événement en application uniquement à l’est, sur les territoires soviétiques d’avant le 22 juin, l’extension à la Pologne commence à être organisée, et il n’y a sans doute pas encore de décision d’extension à l’ouest de l’Europe (je suis assez proche des idées développées par Florent Brayard dans son livre de 2012).
3) La question n’est pas, à mon avis, l’armistice, qui établie sur le fondement des conventions internationales, ne peut qu’être en contradiction avec ce type de crimes allemands, mais de savoir comment Vichy réagit. J’aurais peut-être de nouvelles considérations à vous transmettre d’ici quelques semaines, à la suite de nouvelles archives que je consulte.



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François Delpla dit :
22 janvier 2014 à 18:38

(...)

Je me permets de signaler une discussion de forum intéressante : http://www.39-45.org/viewtopic.php?f=17&t=37649&start=0
Un ancien officier de renseignements qui se met à l’écriture historique commence par me voler dans les plumes, puis reconnaît que j’ai peut-être levé un lièvre important.

Je suis (depuis peu) frappé par la carence des études sur les agressions nazies contre les synagogues …et fais appel aux internautes pour savoir si le sujet est vraiment vierge ou s’il existe quand même çà et là quelques articles. Par exemple des textes qui mettent la nuit de Cristal en rapport avec d’autres agressions contre des lieux de culte.

Concernant celle de Paris, le dossier montre indubitablement l’implication de Knochen et de Heydrich. Et comme il s’agit de marcher sur les plate-bandes des militaires, on ne voit pas des subordonnés prendre des initiatives : le Führer est nécessairement au courant, et probablement à la barre.

Comme il commence à piétiner en Russie et à comprendre qu’il a perdu son pari d’une victoire avant l’hiver, ou du moins a des chances de le perdre, et qu’il a toutes chances de se retrouver avec l’ennemi américain en sus, il est logique qu’il resserre son contrôle sur l’armée, seul source potentielle de coup d’Etat pour cause de défaite prévisible ou consommée.

D’autre part, il y a dans son comportement, à côté d’une grande finesse tactique, une bonne dose de magie : il croit réellement que les Juifs sont à la source de tous les maux, donc les frapper dans les lieux sacrés de leur maudite religion est une action militaire, en même temps qu’une façon de se rassurer. Et, du point de vue des intérêts allemands, presque un devoir.

La lettre de Heydrich à l’OKH du 6 novembre comporte une allusion au fait que Hitler l’a chargé de la Solution finale. Cela ne veut pas dire que le judéocide intégral en Europe soit décidé (je reste intéressé par l’idée d’Edouard Husson que l’ordre en est donné par Hitler à Himmler le 9 novembre, date fétiche), mais qu’une savante progression est en cours.

Quant à Brayard, il évolue beaucoup en 2012 par rapport à 2004… sans le reconnaître, ce qui complique les choses ! Mais il me semble sur la bonne voie en considérant désormais la Shoah comme un « complot nazi ».



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Alain Michel dit :
23 janvier 2014 à 09:53

Merci pour votre reponse. J’ai tres peu de temps mais j’ai toujours beaucoup de mal avec les sauts que vous faites en passant d’evenements locaux a Hitler lui-meme, comme s’il devait y avoir lien direct. Cela me parait un peu simpliste, si je puis me permettre, d’imaginer que tout est controle, organise, avec un Deus ex machina de qui depend le moindre evenement. L’evolution de l’historiographie americaine, israelienne et allemamnde ces 20 dernieres annees souligne au contraire a quel point les autonomies locales sont souvent tres importantes. Je vous conseille de lire l’introduction de Dan Michman a l’encyclopedie des ghettos publie par Yad Vashem. Il montre tres bien a quel point il n’y a pas de « ghethoisation » mais des politiques locales differentes dont certaines convergent et d’autres non, et qui sont avalisees et parfois reorientees par le sommet dirigeant.


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François Delpla dit :
23 janvier 2014 à 12:15

Bonjour

Je vais lire Michman sur la ghettoïsation (dont a priori le caractère central me semble avéré par les ordres de Heydrich lors de l’invasion de la Pologne, et n’exclut nullement des adaptations locales), mais je souhaite que vous ayez le temps de me répondre sur les synagogues. Sous l’angle, à la fois, de la carence des études et du lien des attaques avec la Shoah, à titre soit de préface (Paris), soit de postface (Varsovie).

L’exemple parisien a ceci de précieux que l’implication du Führer est fortement suggérée par les documents (déjeuner entre lui, Abetz et Himmler le 16 septembre, lettre de Heydrich du 6 novembre, etc.).

Ce n’est pas depuis vingt ans que l’historiographie se trompe en effaçant trop le central au profit du local, mais depuis bientôt un siècle ! Dans les années 1920 un Heiden, un Trotsky prétendaient que Hitler n’avait rien dans le ciboulot et se laissait guider par les foules…

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François Delpla dit :
23 janvier 2014 à 12:21

PS à mon 23 janvier 2014 à 12:15

cf. un texte où, dans le cadre d’un débat sur la loi Gayssot, j’affirme que « Hitler est à l’origine de tout »… en un certain sens, bien entendu, que j’explicite : http://www.livresdeguerre.net/forum/contribution.php?index=54930 .


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François Delpla dit :
23 janvier 2014 à 18:28

Je suis tout à fait conscient que les journées de Hitler n’ont que 24h et que sa capacité de travail, certes bien supérieure à ce qu’en dit, après bien d’autres, Ian Kershaw, a ses limites.
Aussi proposé-je de tenter de cerner son rôle d’une part lorsque des documents le mentionnent (grand est ici, s’agissant des affaires françaises, le mérite de Barbara Lambauer qui a recensé ses rencontres avec Abetz, à contre-courant d’un Jäckel ou d’un Paxton), d’autre part lorsque, hiérarchiquement parlant, il est improbable ou impossible qu’une décision ne lui ait pas été soumise.
C’est le cas dans cette affaire de synagogues, au confluent des pouvoirs des SS et de l’armée : son arbitrage, au minimum, est requis, et son initiative probable.



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Ecrit par: François Delpla, Le: 25/03/15