François DELPLA

 
Rss Hitler "bouffeur de tapis" : une légende hitlérienne !
L'affaire commence en 2009... du moins sur Internet.
http://www.livresdeguerre.net/forum/contribution.php?index=42629&v=1

Christian Favre, le mercredi 13 mai 2009 à 08h21, fait partager aux lecteurs du site Livres de guerre, dans le cadre d'un débat qu'il a ouvert sur le livre d'Henri Noguères Munich ou la drôle de paix, sa découverte d'une citation de William Shirer. La scène se passe à Godesberg, où Chamberlain est venu rencontrer Hitler :

Hitler était dans un état de nervosité extrême. Le matin du 22, je prenais le petit déjeuner sur la terrasse de l'Hôtel Dreesen, où devaient avoir lieu les consultations, quand Hitler passa, marchant à grandes enjambées, pour aller inspecter son yacht amarré au bord du fleuve. I1 me parut agité d'un tic nerveux. A chaque instant, son épaule droite se soulevait d'un geste mécanique, tandis que sa jambe gauche se détendait d'une saccade. Il avait les yeux affreusement cernés de noir. Ainsi que je le notai le soir dans mon journal, il semblait au bord de la dépression nerveuse : Teppichfresser ! murmura mon compagnon allemand, un directeur de journal qui détestait secrètement les nazis. Et il me raconta que, depuis quelques jours, Hitler était dans un tel état de frénésie, à cause de l'affaire tchèque, que, plus d'une fois, il avait perdu tout empire sur soi, se jetant sur le sol et mâchant le bord d'un tapis. D'où l'expression « mangeur de tapis ». La veille au soir, à l'Hôtel Dreesen, au cours d'une conversation avec quelques plumitifs aux ordres du parti. j'avais entendu cette expression appliquée au Führer - à voix basse, bien sûr.

Un "Ollivier" fait part de son scepticisme, fondé sur l'affirmation que Shirer est souvent fantaisiste. Vincent Bernard (alias Thiriel) réplique en défendant Shirer en général. Ollivier renchérit : "
Le fait même que Shirer accorde du crédit à cette histoire de Hitler mangeur de tapis donne une idée de la rigueur de ses travaux." et Vincent réplique :

Non justement. Replacé dans le contexte, cela illustre au contraire la valeur du témoignage. Ce qui intéressera notamment l'historien au délà de l'anecdote c'est que ce type de discussion ait eu lieu entre un journaliste allemand et un journaliste américain à Berlin en septembre 1939 (pas de raisons d'en douter), et qu'Hitler ait eu cette image de "bouffeur de tapis" dans certains milieux, comme de "petit caporal de Bohème" dans d'autres. C'est à l'historien de prendre du recul face aux sources qu'il exploite et confronte entre elles.

C'est alors que je mets mon grain de sel :

Toujours penser à la possiblité d'une manip ! de françois delpla le mercredi 13 mai 2009 à 13h49


Je converge avec Thiriel sur le fait qu'il n'y a pas à mettre en doute le texte de Shirer concernant son observation de Hitler le 22/9/38 -même s'il sied de vérifier la chose dans son journal publié et que je n'en ai pas le temps.

Mais ni lui ni les chers participants au débat pour le moment n'ont l'air de se poser la question d'une mise en scène :

"Hitler était dans un état de nervosité extrême. Le matin du 22, je prenais le petit déjeuner sur la terrasse de l'Hôtel Dreesen, où devaient avoir lieu les consultations, quand Hitler passa, marchant à grandes enjambées, pour aller inspecter son yacht amarré au bord du fleuve. I1 me parut agité d'un tic nerveux. A chaque instant, son épaule droite se soulevait d'un geste mécanique, tandis que sa jambe gauche se détendait d'une saccade. Il avait les yeux affreusement cernés de noir. Ainsi que je le notai le soir dans mon journal, il semblait au bord de la dépression nerveuse".

Hitler joue alors la comédie d'une prochaine entrée en guerre -qu'il ne prépare nullement, sur le plan opérationnel. Il y a fort à parier que sa nervosité est feinte, ses cernes un peu soulignés par le maquillage, etc. Et je n'exclus pas que ce soient de fieffés gestapistes qui répandent dans des oreilles choisies, notamment journalistiques, la légende du Teppichfresser.


Et puis j'oublie ! Au gré des débats internautiques de l'époque, qui portaient plus sur la question du bluff hitlérien lorsqu'il menaçait l'Europe d'une guerre en 1938, que sur ses procédés de mise en scène.

Et c'est fin 2014, après la parution de mon livre sur le Troisième Reich, que j'en arrive à la conclusion ferme qu'il s'agit d'une manipulation, en ayant enfin relu le passage correspondant du journal de Shirer (édité aux Etats-Unis en 1941 -la discussion de 2009 portait sur un passage de son Troisième Reich, publié vingt ans plus tard).

J'ouvre à ce sujet un fil sur le forum beige.

En résumé, il est clair que l'intoxication est menée de main de maître... et plus que probable que Hitler, arrivé à un tournant fort délicat de son entreprise, où il s'agit de duper, de surveiller et d'orienter les dirigeants des plus grandes puissances, ne saurait diriger en personne cette manoeuvre locale. Force est de supposer que Himmler, Heydrich ou quelque agent du SD s'arrange pour glisser ce qu'il faut dans l'oreille des journalistes, et s'assure que l'un d'eux, le plus antinazi, en apparence, de la bande, mettra les points sur les i pour expliquer à l'éditorialiste américain que Hitler mord réellement les tapis depuis quelque temps, tant cette crise diplomatique sollicite ses nerfs. Lui-même vient en personne, à point nommé, mettre la touche finale.

Reste à entreprendre une étude (qui existe peut-être, mais pas à ma connaissance) sur le devenir de cette légende (tout en s'assurant qu'elle n'existait pas antérieurement, ce que la surprise de Shirer semble indiquer, et le débat internautique confirmer).
 
 
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Ecrit par: François Delpla, Le: 02/03/15