François DELPLA

Livre d'or

Par Thierry Kron

Lisant vos commentaires sur la RdL et n'y comptant plus y avoir l'envie d'y commenter,
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Thierry Kr [Suite...]

Livre d'or

 
Rss Comment noyer une recherche en l'accusant de la rage : Rudolph Binion
La plupart des spécialistes du nazisme ignorent ou dénigrent l’œuvre du pionnier américain Rudolph Binion (décédé le 19 mai 2011 http://karnacbooks.blogspot.com/2011/07/in-memoriam-professor-rudolph-binion.html ) qui, tirant le maximum de substantifique moelle du roman d’Ernst Weiss « Le Témoin oculaire » (écrit vers 1938, publié en 1963), a découvert et cerné autant qu’il se pouvait, au milieu des années 1970, la cure psychiatrique pratiquée par Edmund Forster sur Adolf Hitler en novembre 1918.

Même si les phrases « L’Allemagne a maintenant besoin d’hommes comme vous » et « Croyez en vous aveuglément et vous cesserez d’être aveugle » ne nous sont parvenues, en raison des nettoyages effectués par la Gestapo, qu’à travers une œuvre de fiction, même si le fait qu’elles aient été susurrées sous hypnose n’est attesté que par la plume d’un romancier, tout indique que celui-ci a été en contact avec le psychiatre de Pasewalk à travers une courte chaîne d’intermédiaires, et a pu consulter à loisir le dossier médical. Surtout, ces éléments s’intègrent parfaitement à tout ce qu’on sait par ailleurs d’une transformation radicale de Hitler entre la fin de la guerre et le début de son action politique connue, à l’automne de 1919. Cette métamorphose, dont une réinterprétation personnelle et mortifère de la tradition antisémite forme le cœur, porte le nom médical de psychose paranoïaque et l’événement survenu dans les affres de la défaite et de l’hospitalisation s’appelle un déclenchement.

Le rejet parfois obtus de ces informations s’apparente à un refus de savoir. Cela porte, dans le langage des historiens, un nom : l’hypercriticisme. On oppose souvent aux tenants de la thèse d’un Hitler fou un article de 2009 en langue allemande, dû à l’historien de la psychiatrie Jan Armbruster. Or il est tout à fait justiciable de ce diagnostic (je veux dire d’hypercriticisme, non de démence… hélas !). Le pauvre docteur Forster est chargé de tous les péchés et de toutes les tares ; surtout, comme dans toute œuvre historique ratée, on glisse subrepticement et sans argument du constat qu’il y a plusieurs interprétations possibles d’un épisode (le suicide de Forster en l’occurrence : il pouvait être dû à des ennuis professionnels et non au remords d’avoir guéri Hitler de la plus funeste façon) vers l’affirmation que l’hypothèse qu’on veut éliminer est certainement fausse (Forster était fâché avec suffisamment de collègues pour que l’explication du suicide N’AIT PAS à être cherchée ailleurs). Cette petite manœuvre permet de conclure qu’il est impossible de connaître ce qui s’est passé entre lui et Hitler et que cela n’a pas grande importance. Alors que la seule attitude historienne qui vaille, face à une lumière unique, mutilée, clignotante, est d’y être pleinement attentif, d’en tirer le maximum et de la rapprocher de tous les indices possibles.

Mon propre travail m’amenait, avant 2010, à voir dans la personnalité de Hitler, et dans sa politique, un mixte d’intelligence et de délire, sans trop me demander quel élément prédominait. Quant au parti nazi, aux SS et aux agents en tous genres que Hitler utilisait pour conduire sa barque et mener l’univers en bateau, je les concevais et les présentais comme des leviers habilement maniés. Le fait de le considérer comme fou me permet à présent d’ordonner tout cela, en dépit des objections et des questions qui se pressent, et dans mon esprit, et dans certains autres qui me le manifestent avec un dosage variable de sympathie et de méfiance : tous les acteurs de la criminalité nazie sont-ils fous ? et les millions d’antisémites, collaborateurs au moins intellectuels du massacre, va-t-on les dédouaner soit comme innocents, soit comme fous ? et, finalement, exempter Hitler lui-même de toute responsabilité ? Ces questions sont soulevées dans divers forums :
http://www.passion-histoire.net/n/www/viewtopic.php?f=49&t=994&start=0
http://www.39-45.org/viewtopic.php?f=42&t=27701&start=0
http://deuxiemeguerremondia.forumactif.com/t2767p240-la-personnalite-de-hitler?highlight=hitler

Il y a même un forum très fréquenté et populaire parmi les amateurs d’histoire, souvent à juste titre, dont les animateurs ont brandi l’anathème et fini par réduire en cendres l’hérétique… Mais le bûcher a suscité un contre-feu ! http://www.empereurperdu.com/forum/phpBB2/viewtopic.php?f=29&t=4935&start=10
http://www.delpla.org/forum/viewtopic.php?f=95&t=473&p=10085#p10085
http://www.delpla.org/article.php?id_article=512
http://www.delpla.org/article.php?id_article=513

La folie pousse Hitler à redresser l’étendard de sa patrie vaincue en mobilisant ses habitants non juifs contre un ennemi métaphysique aux incarnations innombrables, variées et souvent paradoxales, baptisé « le Juif ». Elle est mise en scène dès le début par le parti nazi, que Hitler ne crée pas mais subjugue, un an après sa fondation, au moyen de son éloquence, après quoi il pénètre les milieux populaires par le biais des SA puis les milieux dirigeants par celui des SS, tout en multipliant les cérémonies, à Nuremberg, à Bayreuth et ailleurs. Autant d’occasions de faire descendre sa mythologie sur terre et d’enrôler toute l’Allemagne, en insufflant à ses habitants des degrés de conviction très variables, voire en les laissant se croire opposants ou résistants. La réussite somme toute rapide, et littéralement éblouissante, de l’entreprise, lui offre une confirmation permanente de son lien avec la Providence. L’étranger même se laisse entraîner dans l’illusion –notamment celle qu’il n’y a militairement plus rien à faire en juin 1940, après l’effondrement de l’armée française. Inversement, il va suffire du grain de sable d’un Churchill qui, tel Ulysse attaché à son mât, récuse le chant des sirènes, pour rompre l’enchantement, à la condition, fort aléatoire au départ, qu’il réussisse lui-même à se maintenir à la tête de son pays, puis à polariser les forces d’une partie du monde plus vaste et plus riche que celle que Hitler a réussi à satelliser.

Sa responsabilité réside dans le fait qu’il sait pertinemment, et dit à l’occasion, que ce qu’il fait est mal. L’excuse de lutter contre un « mal juif, plus grand », même sincèrement invoquée, est grotesque, ou en tout cas impropre à atténuer une responsabilité. La responsabilité de ses agents subjugués, passifs, manipulés etc. est d’autant plus grande qu’ils ne sont pas fous ou que, si d’aventure ils le sont, les actes auxquels ils se laissent entraîner ne relèvent pas de leur folie à eux (témoin le fait que l’idée de tuer les Juifs comme tels ne se trouve pas dans les documents nazis, même les plus secrets, avant qu’il l’ait lancée en novembre 1941). Qu’ils espèrent en la destinée de l’Allemagne telle que Hitler la fait miroiter, ou qu’ils désespèrent de l’humanité et de la démocratie, ou encore qu’ils analysent le communisme comme aussi dangereux, voire plus, que le nazisme, les nazis et leurs auxiliaires de tout rang et de toute nationalité sont pleinement responsables de leurs choix.
 
 
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Ecrit par: François Delpla, Le: 03/04/15