François DELPLA

Livre d'or

Par The_Lovermind

Je suis un modeste passionné d’histoire et notamment celle qui touche à l’un des conflits les plus sanglants qu’aura connu notre vie [Suite...]

Livre d'or

 
Rss De curieuses révélations de 1934 sur le Reichstag et les Longs couteaux
(document découvert par Michel Bergès)


Article paru le 25 juillet 1934 dans L'Impartial, un quotidien de La Chaux-de-Fonds

L'incendie du Reichstag avait
été préparé par les nazis
L'un des auteurs s'est réfugié en Suisse



BALE, 25 — La «Deutsche Freiheit» , paraissant
à Sarrebruck , publie une lettre ouverte au
président Hindenburg dans laquelle un certain
Ernest Kruse, de la S. A., dont il porte le No
134,522, relate longuement son odyssée jusqu 'au
moment où il put gagner la Suisse.

Les causes de la « révolution»
du 30 juin


Kruse avait été valet de chambre de Roehm ,
dont il connaissait les passions anormales , mais
qui fut néanmoins pour lui un bon maître. Au
moment de l'arrestation de son chef à Wiessel ,
Kruse se trouvait à Munich et dès qu'il eut appris
ce qui était arrivé, il prit la fuite, se cachant
chez des amis ou dans des fermes retirées,
voyageant de nuit jusqu 'au moment où il
put gagner la frontière suisse, le 18 j uillet au
soir.
Son intimité avec Roehm permit à Ernest
Kruse d'avoir connaissance des faits qui précédèrent
le 30 juin. Roehm et les autres chefs
de la S. A. fusillés par la suite, avaient tenté
l'impossible pour empêcher la dissolution des
troupes d'assaut et avaient, à cet effet, fait de
pressantes démarches auprès d'Hitler, auquel
ils avaient demandé une réponse sans équivoque
jusqu'au ler juillet à midi. Entre temps,
ils s'abouchèrent avec des milieux militaires,
pour s'allier à eux, cas échéant, et imposer leur
volonté. Le général Schleicher les éconduisit
catégoriquement
On sait quelle fut la réponse du Fiihrer la
veille même du j our où il aurait dû se décider
dans un sens ou dans l'autre.
Chaque homme de la S. A. sait pertinemment
que si les chefs fusillés ou assassinés d'autre
façon avaient voulu fomenter une révolte , ils
n'auraient pas été couchés cette nuit-là. Cependant,
aj oute Kruse , depuis cette hécatombe
de chefs, les armes des hommes de la S. A.
sont prêtes et ils n'attendent qu'une occasion
où Hitler, Goering et Goebbels seront moins
bien gardés , pour leur faire subir le sort qu'ils
ont réservé à leurs anciens camarades.
Kruse affirme avoir sur lui des documents
importants concernant ces événements et se
propose de les faire parvenir au gouvernement
anglai s, auquel il demandera en même temps
aide et protection , car en Suisse il ne se sent
pas encore à l'abri des espions et des meurtriers
envoyés par le gouvernement allemand ,
intéressé à se débarrasser sans retard de ce
témoin trop gênant.
Comment l'incendie du Reichstag fut
organisé par les nazis
Puis Kruse en vient à l'incendie du Reichstag,
auquel il participa et voici comment :
Le 10 février 1933, Roehm, Heines et Ernst
réunirent un groupe de dix hommes de confiance,
au nombre desquels se trouvait Kruse. On y
étudia en détail le plan incendiaire et chacun
fut questionné pour savoir s'il était d'accord
d'y participer. Tous furent assermentés, juran t
de garder le silence le plus complet. Ils devaient
recevoir, plus tard, de nouveaux ordres. Un
ses»., Lobike, refusa et fut emmené. On ne le revit
plus... et chacun sut ce que cela signifiait.
Van der Lubbe était de la bande. Comme c'était
un fantasque, toujour s désireux de se mettre en
évidence, il fut chargé de j ouer le rôle d'incendiaire
individuel, qui pénétrerait par escalade
dans le Reichstag et mettrait le feu dans les locaux
secondaires avec des torches qu'on lui préparerait.
Les autres conjur és devaient, exactement
à la même heure, mettre le feu à la grande
salle des séances avec une matière inflammable.

Deux répétitions

Les acteurs firent, de nuit, deux répétitions
générales, passant par le souterrain qui reliait
le Reichstag au Palais présidentiel et revenant
au galop aussitôt le simulacre achevé.
Voici les noms de ceux qui participèrent à cet
acte criminel : Heines et Ernst, chefs d'un
groupe de cinq hommes chacun, puis Brahm,
Stettmann, Nagel, Sirop, Kummelsbach, Dieriger,
Bratschke, Lehmann, Schmitz et Kruse.

Goering et Goebbels à l'oeuvre

Dans la nuit du 27 février, ces hommes furent
réunis par Goering dans les caves du palais
présidentiel et l'avis vint que Van der Lubbe
avait déj à pénétré au Reichstag. Chacun reçut
un cornet de célophane contenant une poudre
légère et avec cela un rouleau de cellulolde en
longues bandes. Les cornets furent déposés selon
le plan préparé, en divers endroits, et reliés
par les bandes de cellulolde. Le tout se reliait
à l'entrée du souterrain, où avaient pris position
Ernst et Roehm. Roehm donna alors l'ordre de
mettre le feu qui gagna rapidement tout l'édifice.
Chaque fois que le serpent de feu gagnait
un cornet de poudre, il se produisait une sourde
détonation et tout s'embrasait aussitôt. L'oeuvre
de dévastation était accomplie.
Van der Lubbe avait reçu la promesse qu'après
avoir été incarcéré plusieurs mois, on le
laisserait partir pour l'Amérique avec beaucoup
d'argent. On sait quelle fut sa fin-
Que va penser l'opinion publique ?
Il serait curieux de connaître les documents
dont Kruse se dit détenteur. S'ils parvienneni
au gouvernement britannique, celui-ci consentira-
t-il à les publier ?
Mais, en attendant, que pense l'opinion mondiale
du procès intenté à Dimitroff et ses deux
compatriotes, ainsi qu'au communiste Torgler.
martyrisé dans sa prison ?


Commentaires :

- la source initiale n'est pas le journal suisse mais un feuille sarroise, Deutsche Freiheit . Il faudrait retrouver l'article. Ce périodique est sobrement présenté par Wikipédia : "deutsche Zeitschrift, erschienen 1933–1935 in Saarbrücken". Il s'agit d'un organe socialiste créé par le SPD sarrois sous l'égide de son leader Max Braun peu après la prise du pouvoir par les nazis pour préparer le plébiscite de janvier 35.

- ces "révélations" sont adressées à Hindenburg, auquel il reste une semaine à vivre : jusqu'au bout le maréchal-président est présenté comme un recours, capable de mettre fin à tout moment au régime nazi, et au décès duquel il est permis d'espérer une foire d'empoigne où les conservateurs pourraient emporter la décision. Bref, on crée ici l'illusion que Hitler ne fait pas encore ce qu'il veut... et pourrait avoir dangereusement miné sa position par les assassinats de ses longs couteaux, pour peu que des courageux informent correctement le président.

- la narration de l'incendie est truffée d'invraisemblances (notamment par rapport à l'économie de moyens qui est de règle dans les manipulations nazies) : exécutants mis dans le coup ensemble quinze jours avant, meurtre du SA qui refuse de jurer le secret, van der Lubbe SA et présent à Berlin dès le 10 février (il arrive le 18), mise à feu par cordons de celluloïd depuis l'entrée du fameux souterrain sous le commandement de deux chefs SA qui ne semblent pas avoir peur de se faire prendre la main dans le sac alors que des députés communistes, dont Torgler, sont censés d'après la version officielle être encore dans les murs, etc.

En conclusion provisoire, ces prétendues révélations ont tout d'un savant montage, destiné à créer dans la communauté internationale de faux espoirs de se débarrasser du nazisme sans guerre ni mobilisation diplomatique sérieuse, cependant que les crimes et malversations prêtés au régime ne sauraient lui nuire, tant elles fourmillent de fausses pistes, d'invraisemblances et de contre-vérités. La publication sans méfiance de cette lettre par un journal de gauche en dit long sur le besoin de soutiens et d'arguments qu'éprouvaient les antinazis sarrois, qui avaient constitué un front commun englobant les catholiques antinazis et les communistes.

Il est intéressant de rapprocher ce document d'un propos de Hitler, le 1er juillet 1942, sur l'ambassadeur de France à Berlin André François-Poncet. Il était ravi de l'avoir roulé dans la farine en lui faisant prendre au sérieux la rumeur d'une brouille mortelle entre l'armée et les SA :

"Le vieux principe politique suivant lequel il ne faut pas détromper
les représentants étrangers qui se font des idées fausses qui peuvent
nous servir, je l’ai moi-même appliqué avec succès. Lorsque après la
prise du pouvoir j’ai commencé à m’occuper du réarmement, je devais
toujours compter avec des contre-mesures des puissances occidentales.
La fable de divergences de vues entre mes SA et la Reichswehr
est venue, dans cette situation critique, à mon aide. L’ambassadeur de
France François-Poncet, qui habituellement ne s’en laissait pas conter
dans l’appréciation de la situation, a gobé ce bruit d’une façon typiquement
française et plus on lui en racontait, plus dans ses rapports
il assurait à Paris qu’une intervention militaire française ne serait pas
nécessaire car les tensions entre les SA et la Reichswehr culmineraient
d’une manière ou d’une autre en une lutte à mort.
Quand le putsch de Röhm fut passé, le gouvernement de Paris se
représenta la situation comme si les Allemands avaient commencé
à se taper réciproquement sur la tête comme au Moyen Âge, et
comme si la France pouvait de nouveau en profiter pour tirer les
marrons du feu. C’est ainsi que le putsch de Röhm a encore rendu
de grands services et a retenu la France, et au-delà d’elle aussi l’Angleterre,
de prendre des mesures militaires pendant si longtemps que
pour une attaque de ces pays, en raison des progrès du réarmement
allemand, il était trop tard."

L'article du journal suisse s'intègre parfaitement dans ce processus. Notamment ce passage : "Cependant,
ajoute Kruse , depuis cette hécatombe
de chefs, les armes des hommes de la S. A.
sont prêtes et ils n'attendent qu'une occasion
où Hitler, Goering et Goebbels seront moins
bien gardés , pour leur faire subir le sort qu'ils
ont réservé à leurs anciens camarades."

Parmi les sujets non encore pris en charge par l'historiographie figure celui des bruits laissant entendre que Hitler pourrait être assassiné... et de la part que l'intéressé lui-même, et son SD, prenaient dans leur mise en circulation.


(mis en ligne le 13 décembre 2016 en début d'après-midi)


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Le débat s'engage sur ISSN à l'initiative de Jean-Louis Vullierme, qui a de son côté trouvé d'autres articles, dont un dans le New-York Times qui, dès le 23 juillet 1934, donne l'essentiel de l'information, et un autre dans Police Magazine, le concurrent de [url]Détective[/url], le 5 août.
 
 
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Ecrit par: François Delpla, Le: 13/12/16