François DELPLA

Livre d'or

Par The_Lovermind

Je suis un modeste passionné d’histoire et notamment celle qui touche à l’un des conflits les plus sanglants qu’aura connu notre vie [Suite...]

Livre d'or

 
Rss 1940 / Ce qu’on commence à savoir et ce qui reste à découvrir
Article paru en 2011 dans les Cahiers de la Revue Défense Nationale 1

1940
Ce qu’on commence à savoir
et ce qui reste à découvrir



Le surgissement, en 1990 , des papiers du
général Doumenc (édités en 1992), le troisième personnage de l’armée française en
1940 et l’élément le plus dynamique des états-majors de Gamelin,
Georges et Weygand, a modifié en profondeur notre approche du
désastre. À la vision répandue d’un pays décadent il convenait de substituer,
et à la vision gaullienne (une défaite purement militaire, due
au passéisme des généraux) d’ajouter, la prise de conscience d’un
coup allemand excellent et peu résistible. Comme le dit Doumenc
dans un texte intitulé Pièce écrite au moment de l’armistice :

« nos adversaires, qui avaient pour eux tous les avantages de
l’offensive, on su en tirer grand parti. Leur manoeuvre fondée sur la
réussite d’une attaque centrale qu’ont menée de bout en bout leurs
corps cuirassés et motorisés, a bénéficié d’une rapidité et d’une perfection
d’exécution dont il faut reconnaître tout le mérite ».

Encore Doumenc ne semble-t-il pas avoir compris ce que vingt
années de recherches et de confrontations ont permis de mieux cerner
: outre l’excellence de la manoeuvre sur le terrain, l’Allemagne
avait tout fait pour attirer les armées adverses dans le piège belge. En
apparaissant depuis 1938 comme un amateur de proies modestes,
contre qui il devenait urgent d’engager la « bataille des neutres » ; en
organisant ou en tolérant des fuites selon lesquelles une attaque aurait
lieu le 10 mai contre le futur « Benelux », et lui seul.
Un contre-feu, il est vrai, s’est allumé en 1995 avec la publication
d’un livre redoutablement soigné et bien présenté, celui de
Karl-Heinz Frieser, Blitzkrieg-Legende (dont la bibliographie s’arrête
en 1991). Il postulait qu’il n’y avait pas plus de pilote dans l’avion
allemand que dans le français ! Et que la décision s’était faite à l’avant
dans le hasard des rencontres, l’esprit d’initiative des commandants
d’unités blindées allemandes l’emportant sur les hésitations de leurs
vis-à-vis français, incapables d’agir sans directives.
Tout un antinazisme primaire, dont Frieser incarne en quelque
sorte le chant du cygne, veut que Hitler ait été un chef brouillon et
inculte, propulsé à son poste par son don d’orateur populiste et
dépourvu de tout autre talent. Toute réussite sous ses ordres serait due
à des subalternes civils ou militaires, de Speer en Riefenstahl, de
Goebbels en Heydrich, de Manstein en Guderian.
La vérité est à l’opposé. Il y avait bien un chef aux qualités,
avant tout, de stratège. Dans l’art de la surprise, Hitler battait même
des records, grâce à un ingrédient inédit : la sous-estimation, savamment
orchestrée, des qualités du chef. Bonaparte ou Clausewitz
auraient été sidérés de voir un dirigeant civil et militaire s’ingénier à
passer pour un autodidacte vociférant, et ne jamais rien démentir
quand les médias du monde entier déclaraient, en toute fausseté, qu’il
avait commencé sa carrière comme peintre en bâtiment. Ses intentions
mêmes, telles qu’il les avait affichées, concouraient à sa réussite, tant
par leur rassurante démesure que par la cruauté inhumaine des moyens
annoncés. Tout cela semblait issu d’une autre planète, et appelé à se
briser comme verre au contact des réalités de celle-ci. C’est d’ailleurs
ce qui se produisit, mais : 1) après douze ans d’une carrière propice à
d’énormes dégâts, parfaitement évitables si on avait discerné ce qui
précède ; 2) en passant par divers moments de triomphe dont un en
particulier, la victoire sur la France, faillit stabiliser durablement les
gains de l’entreprise.
On sait qu’alors Winston Churchill a opposé un verrou et que
celui-ci a tenu, permettant de rassembler enfin la coalition nécessaire
face aux ambitions et aux moyens, mesurés plus justement, de
l’Allemagne nazie. Mais ce qu’on mesure toujours mal, c’est le caractère
miraculeux de ce dernier obstacle. Ce terme, dira-t-on, n’est pas
scientifique ? Mais les savants eux-mêmes parlent d’un « miracle de
la Marne », qui aurait empêché en septembre 1914 la France de subir
un désastre de même ampleur qu’en 1940. Or la présence de Churchill
au sommet du pouvoir britannique au bon moment, et sa capacité de
se maintenir en selle dans le cataclysme, sont au moins aussi étonnantes
que la réussite de la contre-attaque française sur un affluent de
la Seine, un quart de siècle plus tôt.
Churchill devait compter, au sein même de son gouvernement,
avec un collaborateur des plus rétifs, le ministre des Affaires étrangères
Edward Halifax. En deux moments décisifs, le 25 mai et le 17
juin, il saisit deux ambassadeurs étrangers, l’italien puis le suédois,
d’un message à destination de Berlin, disant que si les exigences allemandes
sont raisonnables, le gouvernement anglais ne s’obstinera pas.
Toute la marge de manoeuvre de Churchill est là : il va clamant qu’un
Hitler ne peut qu’abuser d’une telle victoire, et Halifax n’arrive pas à
en avoir le coeur net –Hitler lui-même n’osant se fier à lui et lui adresser
directement des propositions « généreuses », de peur que Churchill
n’emporte le morceau en daubant sur cet aveu de faiblesse.
Ces manigances sont venues au jour lentement, dans les années
60-70, et n’ont pas encore infligé la révision qu’ils méritent aux
mémoires de Churchill, suivant lesquels son cabinet unanime s’était
cabré devant le défi, et n’avait jamais été effleuré par l’idée d’une
paix de compromis. À tel point que David Cameron a radicalement
innové le 18 juin 2010 lorsque, répondant à Londres au discours commémoratif
de Nicolas Sarkozy, il a révélé que son arrière-grand-oncle,
le ministre de l’Information Duff Cooper, avait été le plus ferme soutien
du général de Gaulle en la même ville soixante-dix ans plus tôt,
devant un cabinet fort divisé à son sujet.
La solitude de Churchill dans son choix de résistance (Cooper
étant effectivement son ministre le plus résolu), peut être mesurée par
l’absence d’encouragement des « deux Grands » qu’il va réussir à
mobiliser pour obtenir le triomphe de 1945. Le fait que Staline se soit
laissé passer au cou la corde du pacte germano-soviétique, et soit par
là condamné à attendre que le bourreau veuille bien s’occuper de lui,
est assez connu. Mais beaucoup moins le silence glaçant de Roosevelt.
On sait qu’il avait entamé avec Churchill, dès le début de la
guerre, une correspondance personnelle (mais connue des autres
membres du cabinet de guerre britannique). Or elle s’interrompt complètement,
côté américain, du 15 juin au 13 août, soit lors du zénith
apparent de Hitler, au moment où la France capitule.
Voilà qui peut contribuer à expliquer le rapport des forces, dans
l’Hexagone, entre les partisans de Pétain et la poignée des premiers
gaullistes. De Gaulle, par delà toutes leurs différences, est bien sur la
même longueur d’ondes que Churchill, Cooper et peu d’autres dirigeants
sur la planète : ils mesurent ce que signifierait pour leur patrie le
fait de signer quoi que ce soit avec une telle dictature, pareillement
triomphante. Pour la France, un anéantissement définitif. Pour la
Grande-Bretagne, une compromission reniant toute son histoire. Ils en
viennent à prendre une position mystique : le cauchemar doit se dissiper
si nous tenons bon… et s’il ne se dissipe pas, autant mourir. Mais le
froid réaliste Halifax n’est pas plus séduit par la mystique gaullienne
que par la foi churchillienne – or c’est lui qui est aux commandes, puisqu’il
s’agit d’une affaire étrangère. Il rembarre Duff Cooper vers midi
trente, lors d’une réunion de cabinet à laquelle Churchill n’assiste pas, et
fait décider que de Gaulle ne parlera pas à la BBC. Mais Cooper, faisant
équipe avec de Gaulle et le député conservateur Edward Spears, revient
à la charge dans l’après-midi et la soirée. Finalement, le Général pourra
parler mais son discours a été gravement altéré. D’où une bataille autour
de la publication de ce texte… dont la version définitive date du début
d’août ! Et la tendance des gaullistes à lui substituer une fameuse affiche,
qui seule dit à Pétain leur façon de penser (le rejet radical, et de son
armistice, et de son gouvernement), et apparaît elle-même en août.
Mais la journée du 18 juin, en matière de relations anglogaullistes,
n’est nullement décisive. Pour commencer, de Gaulle est
privé de micro jusqu’au 22… et réduit à inventer plus tard de toutes
pièces un discours radiodiffusé du 19 ! Le 22, son allocution est une
réponse aux conditions d’armistice de Hitler et un avertissement à Pétain
que, s’il les accepte, tout est fini entre Londres et lui. En conséquence,
lorsque la nouvelle de la signature de l’armistice parvient en Angleterre
quelques heures plus tard, la rupture avec Bordeaux, et la reconnaissance
d’un comité national que de Gaulle est chargé de constituer, sont
décidées par le cabinet britannique… puis sabotées par Halifax.
Voilà les remous que provoque l’écrasement sous les Panzer
de la « meilleure armée du monde »… et que le triomphe, cinq ans
plus tard, d’une « force mécanique supérieure », essentiellement américano-
soviétique, permettra d’oublier pour le repos des âmes de Staline,
Roosevelt et Halifax, celles de Pétain et de Laval portant tout le
péché… et en France les pétainistes, par une réaction en chaîne, noircissant
eux-mêmes Laval.
Les variantes de l’appel du 18 juin sont connues, en gros,
depuis 1990, grâce aux travaux d’une équipe d’érudits de la Sarthe.
Mais seul l’anniversaire de 2010 a permis l’ouverture d’un vaste débat
sur les enjeux de 1940, qui à présent ne devrait plus s’interrompre (2).


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(1) Les indiscrétions bien connues du colonel Oster, adjoint de l’amiral Canaris à la tête de
l’Abwehr, sont en train d’être reconsidérées à la lumière d’une étude critique de l’attitude
« résistante » de Canaris (Éric Kerjean, « L’amiral Canaris : antinazi ? » in Histomag’44, septembre-
octobre 2010 n° 67).
(2) Pour aller plus loin : un historien américain d’origine hongroise, John Lukacs, a exprimé dès
1976 des vues pionnières sur le talent de Hitler et le verrou churchillien. Son dernier livre, qui
résume tout son travail, The Legacy of the Second World War (Yale University Press, mars
2010), paraîtra en français au début de l’an prochain.
 
 
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Ecrit par: François Delpla, Le: 01/07/17