François DELPLA

Livre d'or

Par François
Delpla

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78 Le: 12/01/19 à 06h21

le vôtre est trop effacé, je gage que votre nom gagnerait à être connu !

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Rss Les ruses nazies d’avant-guerre (1933-1939)
Les ruses nazies d’avant-guerre (1933-1939) /Des manipulations initiales à la crise finale

(article paru primitivement dans Histomag n° 93 )


1) Les premiers leurres


« Alors, c’est la guerre ? ». Les simples citoyens, dans le monde entier, se sont souvent posé la question depuis 1933, à l’occasion de la venue de Hitler au pouvoir puis d’un certain nombre de ses initiatives. Au point que, quand le loup finit par pointer son museau, on ne l’attendait plus tout à fait. Témoin l’éditorial du Figaro du 19 août 1939, intitulé « Croquemitaine se dégonflera » et signé d’un certain Paul Claudel. D’ailleurs le conflit devait mettre du temps à se déclencher vraiment : « drôle de guerre », dira-t-on bientôt. Cet article vise à dégager les mécanismes de la drôle de paix qui l’avait précédée.

Lorsque Hitler arrive au pouvoir, il est connu comme le chef d’un parti violent et l’auteur d’un livre-manifeste plus violent encore, contenant des menaces précises contre l’URSS, la Pologne et la France, assorties d’imprécations à l’égard des les dirigeants allemands qui avaient reconnu la défaite de 1918 et signé, l’année suivante, le traité de Versailles. Oui mais… Son gouvernement ne ressemble guère à celui que son livre annonçait. Ses partisans sont très minoritaires et tous les portefeuilles, sauf l’Intérieur, sont tenus par des conservateurs âgés, souvent ministres dans les cabinets précédents. La continuité paraît l’emporter sur le changement, et le vin nouveau de l’impétueux nazisme être noyé sous des trombes d’eau. Bénite, qui plus est : le très catholique Franz von Papen, vice-chancelier, émerge comme le vrai patron et le respectable baron von Neurath se porte, en toute sincérité, garant de la continuité de la politique étrangère. Quant à l’armée, qui passait pour ruminer un coup d’Etat, voilà qu’elle renonce à tout rôle politique sous la conduite, en lieu et place d’un général politicien nommé Kurt von Schleicher, d’un nouveau chef, lui aussi un conservateur d’âge mûr, le ministre de la Guerre Werner von Blomberg.

Deux imprévus, encadrant le mois de février, vont changer la donne du tout au tout. Le 1er, Hitler arrache au maréchal-président von Hindenburg la dissolution du Reichstag, ce qui décuple l’importance et les moyens d’action du ministre nazi de l’Intérieur, tant au plan du Reich (Frick) qu’à celui de la Prusse (Göring). Surtout, le 27, un incendie criminel ravage la salle des séances dudit Reichstag et Göring en tire prétexte pour mettre les dirigeants communistes en prison, cependant que Hitler obtient de Hindenburg et de Papen médusés un décret suspendant toutes les libertés. Un décret provisoire, bien sûr, le temps d’écraser le « complot ». Il sera prolongé sous diverses formes jusqu’en 1945. La dictature a jeté le masque sans qu’on ait eu le temps de la voir venir et encore moins de s’interroger sur sa politique extérieure, jusque là placide.

Elle l’était encore à l’aube du 14 octobre suivant. C’est alors que, sous un prétexte léger, Hitler claque la porte de la Société des Nations tout en soumettant cette décision au corps électoral. Il obtient par là un premier succès dans son ambition la plus chère : la conversion du peuple allemand en une Volksgemeinschaft, une communauté nationale. Certes elle n’intègre pas encore tous les « Aryens » et ne s’est pas complètement lavée de son impureté juive, mais tout cela est en bonne voie et la période choisie pour le référendum le souligne : c’est celle du quinzième anniversaire de la défaite de 1918 et du dixième d’une tentative prématurée et avortée de revanche, celle du putsch de Munich, brutalement interrompu quand la police avait tiré sur un cortège nazi. Les 8 et 9 novembre deviennent, à partir de 1933, une fête nationale ritualisée avec discours de Hitler le 8 au soir dans la brasserie où tout avait commencé, et cérémonie funèbre le 9 devant les tombeaux des martyrs. Comme les scrutins ont lieu le dimanche et que le référendum est organisé le 12, l’intervalle est marqué le 11, anniversaire du « honteux » armistice, par un rassemblement des professeurs d’université à Leipzig, qui confère au nazisme une aura de scientificité et une apparence d’adhésion des élites. Le discours le plus célèbre est, à juste titre, celui de Martin Heidegger, recteur de l’université de Fribourg depuis mars et adhérent notoire du parti nazi depuis mai. Doctement il explique que la sortie de la SDN, loin de signifier la guerre, est le plus sûr chemin vers la fraternité des peuples :

« Notre volonté de responsabilité populaire veut que chaque peuple trouve et conserve la grandeur et la vérité de son destin. Cette volonté est la plus haute garantie de la paix entre les peuples, car elle se relie elle-même à la loi fondamentale de l’attention courageuse et de l’honneur absolu. Cette volonté, le Führer l’a pleinement éveillée dans tout le peuple. »

Un débat binaire sur Heidegger, qui se réveille périodiquement depuis les années 1960 et bat son plein de nos jours après la découverte d’écrits clairement antisémites[1], voudrait qu’il ait été nazi soit par accident, soit par la pente naturelle de sa philosophie. Il faudrait d’abord se demander ce que c’est qu’être nazi. Ce n’est pas être l’inspirateur du régime, à moins de s’appeler Adolf Hitler. C’est, dans tous les autres cas, être un suiveur, quelqu’un qui se prête plus ou moins consciemment et docilement aux impulsions de celui qui dirige en autocrate le mouvement et le pays.

Voici donc l’Allemagne sortie par surprise de la SDN et son peuple apparemment uni dans ce choix –le score de 98% au référendum étant tempéré par celui de l’élection du Reichstag, après une nouvelle dissolution, sur une liste unique qui ne recueille « que » 90%. Relevons ici une fois pour toutes, dans le cadre de cet article, la différence fondamentale entre le doigté nazi et la lourdeur stalinienne qui, à la même époque, se met en place et ne sait voir en tout citoyen votant contre le gouvernement qu’un ennemi irréductible du peuple, à traquer comme tel.

Un « alors c’est la guerre ? » pourrait suivre, à l’étranger, ce scrutin. D’autant qu’à la même époque se tient le procès des prétendus incendiaires du Reichstag et qu’il semble accentuer l’isolement du Reich. Ainsi les trois communistes bulgares qui figurent parmi les accusés, dont le futur président Dimitrov, sont acquittés faute de preuves sans être pour autant libérés : le bruit court de leur prochain assassinat, qui mettrait l’Allemagne au ban des nations civilisées ou se voulant telles. Mais soudain, coup de théâtre : le 26 janvier 1934, l’Allemagne signe un pacte de non-agression avec la Pologne –son ennemi le plus évident et, pouvait-on penser, le plus immédiat. C’est aussi le pays qui la sépare de l’URSS, qu’ainsi elle ne peut plus attaquer. La sortie de la SDN semble déboucher, comme sous l’inspiration du professeur Heidegger, sur la coexistence harmonieuse d’identités nationales ! Et le racisme antislave, poutre maîtresse de Mein Kampf avec l’anticommunisme et l’antisémitisme, semble frappé d’obsolescence.

2) Les manipulations ultimes

Mais j’arrive en vue de la limite du nombre de signes imposée par Vincent, et il est déjà presque temps de conclure. Je traverse donc d’un bond les années suivantes, et retombe sur mes pieds dans la crise finale de 1939[2]. Elle est symétrique et inverse : une rupture progressive avec la Pologne s’accompagne brusquement d’un pacte avec l’URSS. En vertu d’une clause secrète, qui ne le restera pas longtemps, la croisade anti-slave destinée à « assurer au peuple allemand son espace vital » s’arrêtera au beau milieu du territoire polonais, toutes les contrées situées plus à l’est étant laissées en pâture au ci-devant diable soviétique, apparemment pour longtemps. C’est un affrontement avec l’Ouest franco-britannique qui semble se dessiner alors que depuis 1933 le Reich faisait la cour à l’Angleterre tout en ignorant la France… mais en jurant que les passages antifrançais de Mein Kampf étaient le fruit d’une ancienne colère, oubliée depuis des lustres, et en proclamant que la question de la Sarre, réglée en 1935, marquait la fin de tout contentieux territorial avec Paris.

Quelle impression Hitler cherche-t-il alors à donner ? Celle d’un pacifiste, encore et toujours. Il ne revendique que Dantzig et son corridor, vieilles terres allemandes arrachées à la chair de la patrie en 1919 pour donner un débouché maritime au nouvel Etat polonais. Or il a déclaré à ses généraux le 11 avril qu’il les lancerait contre la Pologne le 1er septembre, à moins que ce pays lui ait cédé Dantzig et le corridor[3]. On peut remarquer ici une contradiction : il devrait suffire d’occuper ce territoire, frontalier et de faible étendue, et d’attendre de pied ferme une tentative de reconquête. Pourquoi s’en prendre à l’ensemble de la Pologne… sinon dans une logique tout autre, celle de l’espace vital et du Drang nach Osten ? Les généraux, rompus à la pédagogie nazie, peuvent aisément le comprendre mais ce n’est pas dit. Ils restent libres de croire que la guerre n’aura pas lieu, ou aura des objectifs très limités. Le camouflage nazi, c’est aussi cela : l’intoxication des ministres et des dirigeants, civils et militaires.

Avant de signer le pacte germano-soviétique, le 23 août, Hitler prend une précaution remarquable : il fait au ministre anglais Halifax, par le truchement du diplomate suisse Carl Burckhardt, commissaire de la SDN à Dantzig, la déclaration suivante :

Tout ce que j’entreprends est dirigé contre la Russie et si l’Occident est trop bête ou aveugle pour le comprendre, je serai forcé de m’entendre avec les Russes pour battre l’Occident et ensuite, après l’avoir vaincu, de me tourner contre les Soviétiques avec toutes mes forces rassemblées[4].

L’auteur de cette déclaration capitale va donc ensuite négocier au pas de course son pacte avec Staline, puis avancer la date de l’offensive contre la Pologne (primitivement prévue le 1er septembre) au 26, puis adresser un contrordre à la nouvelle, le 25, de l’abstention italienne et d’un traité anglo-polonais, puis rétablir la date du 1er et s’y tenir. Pendant la dernière semaine, il a amusé la galerie par des amorces de négociations avec la Pologne (il fait même courir le bruit qu’il se contenterait d’un couloir ferroviaire et routier à travers le corridor !), tout son comportement montrant qu’il voulait bel et bien la guerre, et qu’il savait parfaitement que tout « règlement de la question de Dantzig par les armes » lui vaudrait une déclaration de guerre franco-britannique.

Aujourd’hui encore, un grand nombre d’historiens écrivent que Hitler espérait que les démocraties occidentales molliraient au dernier moment, comme à l’époque de Munich, bref qu’il avait encore « de la marge » avant de les fâcher sérieusement. C’est tout à fait exclu car il les avait triplement et sciemment exaspérées, par l’occupation de la Tchécoslovaquie le 15 mars 1939 en violation des accords de Munich, puis par le pacte germano-soviétique, enfin par une agression contre toute la Pologne au lieu d’avancer uniquement sur Dantzig.

S’il voulait se faire déclarer la guerre par la France et l’Angleterre, c’était pour écraser la première. Il devrait le faire vite, pour provoquer le retrait anglais de la guerre et pouvoir, enfin, se tourner vers l’est. C’est ce mode d’emploi qu’il donne à Londres, et seulement à Londres, par l’intermédiaire de Burckhardt. Mais il le fait à sa manière : il se fait fort de « battre l’Occident », c’est-à-dire la France et l’Angleterre ensemble. Ainsi le message ne sera pas pris au sérieux et ne gênera pas l’entrée en guerre. Mais un rendez-vous est pris pour la chute de la France. L’Angleterre aura pu constater pendant toute la drôle de guerre et encore pendant les combats en France que l’Allemagne la ménageait, ne la bombardait pas, ne gênait guère sa marine etc. Ainsi rassurée elle devrait, devant des conditions « généreuses », se résigner à la perte de son allié français et mettre fin à une guerre sans espoir.

C’est ainsi qu’Adolf Hitler, après avoir révélé ses intentions dans Mein Kampf, est parvenu à les masquer et à faire croire qu’il improvisait en permanence, sous l’effet de ses nerfs et des tiraillements de son entourage. Et c’est ainsi qu’il entre en guerre au moment choisi par lui contre des adversaires mal préparés qui, de surcroît, vont s’imaginer que l’Allemagne ne l’est pas mieux, n’a pas de plans et va se trouver en mauvaise posture du seul fait de leur déclaration de guerre.

[1] Cf. Trawny (Peter), Heidegger et l’antisémitisme, Paris, Seuil, 2014.

[2] À titre de préface, et de lien avec le forum http://www.39-45.org/viewtopic.php?f=42&t=40654&p=522061#p522061 dont ce magazine est le prolongement, un mot sur la crise de Munich en septembre 1938. Le journal de l’Américain William Shirer, et son livre sur le Troisième Reich paru vingt ans plus tard, apportent une grande lumière sur un bruit qui courait au sujet de Hitler : il se serait mis, devant la conduite du président tchécoslovaque Benès, dans de tels états de colère qu’il aurait mordu les tapis. Or l’origine de ce bruit est très précisément localisable et datable : ce sont des journalistes nazis qui à Godesberg, le 21 septembre au soir, se sont mis à traiter devant Shirer le Führer de « Teppichfresser » (bouffeur de tapis) et un rédacteur en chef soi-disant antinazi qui lui a expliqué ce terme. Le lendemain, dans la salle à manger de leur commun hôtel, Hitler en personne est passé deux fois devant Shirer en faisant montre d’un grand état de nervosité. Le coup, qui a bien l’air d’avoir été monté par quelque équipe occulte, était fort utile pour suggérer que Hitler ne faisait pas monter avec maîtrise une tension pour se faire attribuer les Sudètes sans guerre, mais était dépassé par la situation et avait grand besoin d’être calmé par la sagesse de Chamberlain.

[3] Cf. Hubatsch (Walther), Hitlers Weisungen für die Kriegsführung 1939‑1945

(Directives d’Hitler pour la conduite de la guerre), Francfort-sur-le-Main, Bernard &

Graefe, 1962, p. 19‑22.

[4] Ce propos est tenu à la fin d’une longue conversation Hitler-Burckhardt, le 11 août. Le Suisse en fait un compte rendu oral détaillé, le 13, à des représentants diplomatiques de la France et de l’Angleterre, en omettant cette « dernière et surprenante communication du chancelier ». Il donne de cette omission, dans ses mémoires, la raison suivante, cousue de fil blanc : « Elle semblait aussi irréelle qu’une hallucination. » Ce qui ne l’a pas empêché d’avoir « quelques jours plus tard l’occasion de transmettre ce surprenant propos à lord Halifax directement ». Cf. Burckhardt (Carl), Ma mission à Dantzig, Paris, Fayard, 1961, p. 388‑389.
 
 
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Ecrit par: François Delpla, Le: 21/02/18