François DELPLA

Livre d'or

Par François
Delpla

Merci, Lovermind !

Laissons le passé, sinon pour constater ce qu'il nous enseigne. En l'occurrence, Hitler est un objet chaud, que la plupart n'abo [Suite...]

Livre d'or

 
Rss Préface à l'édition de poche
Préface à l'édition de poche

(Pascal Galodé, 2013)

Remarques générales

Publiée en 1999, cette première biographie française couronnait une décennie de travail sur la période la plus critique du siècle qui s’achevait .

Quoique toujours unique et assez largement diffusée en France, elle a été un peu éclipsée par celle d’Ian Kershaw, dont le premier tome est paru quelques mois avant (et, en traduction française, au même moment). Trois fois plus volumineux au total, l’ouvrage britannique entre dans plus de détails, avec une sûreté remarquable. Cependant il reste, en bien des pages, marqué par le faux pli qu’ont imposé pendant plusieurs décennies à l’histoire du Troisième Reich deux des chercheurs allemands les plus réputés, Martin Broszat et Hans Mommsen. Leur démarche, qualifiée par eux-mêmes de « structuraliste » ou de « fonctionnaliste » , consistait à découper l’histoire du régime nazi en tranches chronologiques très fines, et à expliquer les événements par des facteurs contemporains plutôt que par un dessein arrêté antérieurement ou même, pour reprendre un terme cher à Pierre Bourdieu, par un habitus – un ensemble de dispositions structurant l’action d’un individu ou d’un groupe .

Aux sociologues, Kershaw se contente d’emprunter le concept de « domination charismatique », forgé par Max Weber avant la Première Guerre mondiale et peu propre à rendre compte des traits originaux de cette dictature. Ainsi, par exemple, aucun rapprochement n’est fait, dans son livre, entre l’incendie du Reichstag, fin février 1933, et la nuit des Longs couteaux, fin juin 1934 : deux exactions pourtant assez proches dans le temps et tout à fait comparables par leurs effets (ce qui aurait dû retenir l’attention des auteurs en quête, pour expliquer une décision, de sa fonction, s’ils n’avaient pris l’habitude de borner la recherche des causes à un laps de temps encore plus court). Il s’agit, dans les deux cas, d’une aggravation de la mainmise des nazis sur le pays. Les dirigeants impliqués sont les mêmes (Hitler et Göring, flanqués de Goebbels pour l’exploitation propagandiste de l’événement ; seuls Himmler et ses SS, aux avant-postes de l’action de 1934, n’apparaissaient pas dans celle de 1933, ce qui aurait pu fournir une piste pour rechercher les commanditaires et les complices du seul exécutant arrêté, Marinus van der Lubbe). Surtout les méthodes ont force traits communs : essentiellement la création de tensions artificielles, obligeant apparemment la direction nazie à réagir dans l’urgence. Et beaucoup de détails de mise en scène se retrouvent d’une crise à l’autre : le fantasme d’une insurrection ; l’irruption, complaisamment relatée par la presse, des dirigeants dans les endroits où elle est censée éclater ; la brusquerie de leurs décisions… Mais le plus préoccupant, dans la démarche fonctionnaliste, est une insuffisance d’esprit critique devant l’explication de leur conduite par les nazis eux-mêmes. Surtout lorsqu’on pouvait retourner, au nom de la morale, leurs déclarations contre eux : la tendance à les croire sur parole était alors, jusqu’à une époque récente, quasiment universelle. Ce tic moralisateur avait conduit à inscrire notamment, au cœur de la causalité des décisions du gouvernement allemand entre 1933 et 1945, la paresse de Hitler, son humeur capricieuse, son incapacité de reconnaître ses torts et sa tendance à arbitrer les conflits de ses lieutenants en faveur du plus cruel.

La recherche des années 2000 a surtout porté sur la période de guerre et engendré, en l’absence de toute nouvelle biographie, une seule grande synthèse : celle de l’universitaire anglais Richard J. Evans intitulée Le Troisième Reich, en trois volumes traitant respectivement de l’installation du régime, des années d’avant-guerre et de la guerre. Riche d’informations sur les agissements du nazisme en Allemagne et dans les pays occupés, ce travail reste étonnamment classique sur sa stratégie : il montre après tant d’autres un Hitler qui décide au jour le jour, sans rien dominer ni devancer ; et cela, même avant la guerre, quand il bouleverse les règles du jeu diplomatique à un rythme soutenu et met tout en œuvre pour faire éclater le conflit au moment le plus favorable, contre des ennemis mal préparés. Evans se distingue pourtant de Kershaw, et rejoint le présent livre, sur un point important : il déserte un lieu commun de la tradition fonctionnaliste, consistant à douter que Hitler ait voulu, dès qu’il a été au pouvoir, se lancer au plus tôt dans une guerre, et en ait fait mûrir les conditions au plus vite. Kershaw, après bien d’autres, expliquait l’éclatement d’un conflit en 1939 par des effets de leur politique que les nazis ne maîtrisaient pas, et par le jeu de leurs rivalités. À Evans, au contraire, il n’échappe pas que Hitler a, entre 1933 et 1939, préparé la guerre jour et nuit. Mais il croit, comme la quasi-totalité des auteurs entre 1945 et 1990, qu’il ne recherchait en 1939 qu’un conflit local, contre la Pologne, et s’est trouvé pris au dépourvu quand la France et l’Angleterre lui ont déclaré la guerre après son agression du 1er septembre.

De ce point de vue, que j’avais partagé dans Churchill et les Français en 1993 , je me suis affranchi dans cette biographie de 1999 (ainsi que dans la réédition de Churchill et les Français, l’année suivante) pour affirmer clairement que, comme il l’avait annoncé dans le second tome de Mein Kampf en 1926, Hitler avait voulu et préparé un « règlement de comptes définitif » avec la France : lorsqu’il entre en Pologne il s’est arrangé pour qu’une double déclaration de guerre, anglaise et française, en découle automatiquement . Il compte en effet écraser rapidement la France, pour signer avec elle et l’Angleterre une paix rapide, facilitée par des conditions « généreuses », afin de pouvoir se tailler à loisir un empire dans les terres slaves de l’est, au détriment de Staline et de l’URSS. Seule la venue au pouvoir de son vieil adversaire Churchill va, au tout dernier moment, déjouer ses calculs, dont la réussite aurait sans doute fait le lit du nazisme pour une longue période.

Cette voie nouvelle avait été ouverte en 1990 par John Lukacs qui a, comme moi-même, affiné pendant la décennie suivante l’étude des premiers pas du cabinet Churchill et pris de mieux en mieux la mesure des gigantesques obstacles que son chef avait surmontés, à la fin de mai 1940, pour maintenir l’Angleterre dans la guerre en dépit de l’abandon français.

Il s’ensuit que le présent livre est réédité en corrigeant des erreurs de détail ou quelques formulations que les recherches des années 2000-2013 ont permis de préciser, mais sans en altérer l’économie générale. S’il ne contient, je l’espère, que des informations exactes, il témoigne d’un moment particulier de la recherche, celui où l’on commençait à mieux percevoir les qualités intellectuelles de Hitler et, par voie de conséquence, l’unité et la cohérence de son dessein stratégique. Si son dérangement mental n’est pas absent du propos, il n’est pas au poste de commande. Or c’est dans ce sens que s’est orienté depuis, au moins implicitement, le travail historique en général, et le mien d’une façon explicite. En témoigne mon ouvrage de janvier 2013 sur la prise du pouvoir, à l’occasion du quatre-vingtième anniversaire de celle-ci, également publié par les éditions Pascal Galodé. Hitler joue alors son capital électoral, qui a crû comme un champignon entre 1930 et 1932 mais qui est encore minoritaire, en réclamant la chancellerie à un président Hindenburg qui s’obstine à la lui refuser. Sa folie, qui l’incite à croire que la Providence l’appelle à la direction du pays pour le soustraire aux griffes des Juifs, lui dicte de décliner l’offre d’une entrée au gouvernement en position subalterne, au risque de démobiliser électeurs et partisans, puis son intelligence l’amène à désarmer brusquement l’opposition de Hindenburg en se contentant d’un nombre dérisoire de ministres nazis, pour faire croire aux conservateurs qu’ils resteront maîtres du jeu. Ainsi, le calcul rationnel du moment favorable et l’usage de moyens politiciens pour le faire advenir cohabitent avec une foi inébranlable (sauf défaillance momentanée) du héros dans son invulnérabilité, bénie par des dieux bienveillants et mal définis.

En 1999, un biographe de Hitler pouvait commencer à prendre en compte les documents et témoignages jaillis de l’effondrement, une dizaine d’années plus tôt, du bloc soviétique. Les années ont fait croître cette moisson, et mûrir ses enseignements. Le contraste entre la guerre à l’est et la guerre à l’ouest s’en est trouvé accentué : en n’étant plus estompée (ou de moins en moins), du côté occidental, par l’aura que l’anticommunisme donnait aux combattants allemands du front de l’est, ni, du côté soviétique, par l’absence de liberté de recherche et la répugnance du régime stalinien à commémorer comme à indemniser les souffrances qu’il n’avait su épargner à ses ressortissants, l’atrocité de la guerre contre les populations slaves et juives d’Europe orientale a pu être plus complètement dévoilée ; de ce point de vue on doit beaucoup aux initiatives de Patrick Desbois et de l’association Yahad-In Unum, adonnée à une course contre la mort pour recueillir la parole des témoins. Mais en même temps progressait l’idée que, à l’est comme à l’ouest, les nazis menaient une seule et même guerre, témoin l’importation ponctuelle en Occident des méthodes orientales, notamment pour dissuader les Français d’aider les Alliés débarqués en Normandie le 6 juin 1944 par des massacres comme celui d’Oradour (10 juin), ou des actes antisémites individuels comme l’assassinat de Georges Mandel (7 juillet) . Echappant peu à peu au carcan fonctionnaliste, la recherche sur la part de Hitler dans les atrocités s’est affinée, notamment grâce à la mise en avant de la notion de « liberté prussienne » par des chercheurs tels qu’Édouard Husson. Est apparue, contrairement par exemple à la peinture par Raul Hilberg d’une bureaucratie de bourreaux stéréotypés, l’idée que Hitler donnait des « ordres-cadres » dont l’application laissait aux subordonnés une grande marge de manœuvre. Cette conception est tout à fait compatible avec les pages qu’on va lire : elle rejoint l’idée que Hitler laissait faire ses lieutenants tout en les surveillant et en les manipulant.

Mais dans l’ensemble, le rôle du dictateur n’a guère été clarifié par les ouvrages sur la guerre à l’est et ses victimes civiles, qui se sont multipliés entre 2000 et 2013. Pour Evans par exemple il existait un réseau complexe d’interactions entre la base et le sommet, qu’il ne cherche point à démêler . On a même vu dans ce domaine une certaine régression par rapport aux années 1990, pendant lesquelles tous les historiens avaient convenu qu’il y avait eu un ordre général d’extermination des Juifs d’Europe et qu’il ne pouvait émaner que de Hitler. La reconnaissance de cette évidence était devenue un critère pour distinguer les historiens et les négateurs du génocide, et la querelle ne portait plus que sur le mois de l’automne 1941 où cette décision avait été signifiée par Hitler à Himmler, tous ayant leurs adeptes, de septembre à décembre.

Or voilà qu’en 2004 Florent Brayard, l’un des universitaires français les plus engagés, avec Édouard Husson, dans ces controverses, a produit une théorie nouvelle. Il entendait
"dissocier les différents arbitrages qui avaient contribué à donner à ce que nous appelons le génocide des Juifs à la fois sa forme et son ampleur et (...) considérer que chacun d’entre eux constitua une décision politique à part entière qui n’était pas forcément déterminée par celle qui l’avait précédée. La radicalisation qui avait marqué la politique antijuive n’avait en effet rien d’automatique ni de nécessaire (...). Si chaque pas franchi dans la barbarie engendrait un espace de possible auparavant inimaginable, d’autres facteurs, à tel ou tel moment, pouvaient contrebalancer cette tendance à l’accélération : la prise en compte de l’opinion publique, en particulier en Allemagne et dans les pays occupés, les considérations diplomatiques, les préoccupations liées aux graves tensions sur le marché du travail ou la priorité donnée aux objectifs strictement militaires. Chaque décision était d’autant plus remarquable qu’elle signifiait le passage d’un dispositif particulier à un autre et, par là, l’abandon d’une situation d’équilibre – fût-il criminel – qui avait, à un moment, semblé satisfaisante, et qui aurait pu le rester . "

Selon cette profession de foi, qui renouait avec la plus pure des traditions fonctionnalistes, la conférence de Wannsee (20 janvier 1941) n’aurait pas consisté à organiser un génocide décidé auparavant, mais de simples regroupements de Juifs dans des camps de travail ; la décision de tuer tous les Juifs d’Europe en l’espace d’un an serait survenue au mois de juin suivant, couronnant un « processus de radicalisation » stimulé par l’assassinat de Heydrich (mort le 3 juin des blessures reçues à Prague le 27 mai). C’est là en revenir à un strict positivisme, cette démarche, souvent salutaire mais dangereuse dans le cas du nazisme, qui consiste à n’affirmer quelque chose que si un document en répond, noir sur blanc. Cependant, le même Brayard, dans son livre suivant, Auschwitz, enquête sur un complot nazi, en 2012 , a fortement évolué et affiné sinon abandonné sa démarche positiviste. Il a compris grâce au journal de Goebbels que la Solution finale avait été dissimulée au ministre de la Propagande, non entièrement certes, mais en tant que meurtre rapide et indifférencié de la population juive européenne. Goebbels ne l’aurait compris qu’en écoutant le discours prononcé par Himmler à Posen, le 6 octobre 1943.

L’un des apports les plus solides de cet ouvrage est donc son étude du journal de Goebbels. En 1999, il était encore en cours de parution (le dernier volume allait sortir en 2008). Kershaw l’avait beaucoup utilisé (surtout en 2000, dans son second tome) – moi-même un peu moins, mais je prédisais qu’il contenait de quoi révolutionner l’étude du nazisme pendant plusieurs décennies. Brayard l’a maintenant lu d’assez près pour dégager des enseignements du plus haut intérêt sur l’information et les représentations du ministre de la Propagande. Ainsi mène-t-il à bien une étude exhaustive de l’emploi du mot « barbare ». Combien de citoyens, et même de spécialistes, pensent encore que les nazis se vantaient de l’être ? Pour le leur mettre en tête, une phrase propagandiste alliée avait beaucoup compté : « Oui, nous sommes des barbares. Nous voulons être des barbares. C'est un titre honorable. » Hitler était censé avoir tenu ce propos à Hermann Rauschning vers 1933, d’après le livre Hitler m’a dit qui, sans être une œuvre de pure imagination, est un pamphlet guerrier, publié fin 1939 en France et en Angleterre. Si Hitler avait tenu devant Rauschning un tel propos, il l’aurait fait aussi, et plutôt deux fois qu’une, devant Goebbels, qui lui aurait emboîté le pas comme en tout domaine où le Chef manifestait clairement son point de vue. Or le mot « barbare », dans cet immense journal, est presque toujours appliqué à l’ennemi, et ce, une quarantaine de fois, avec deux exceptions significatives : lorsque, le 27 mars 1942, Goebbels est informé de l’usage du gaz pour tuer les Juifs dans des régions où il n’y a pas de « danger partisan », puis à la toute fin de la guerre, lorsqu’un général allemand fusille au hasard des soldats pour l’exemple, afin de maintenir la discipline. La barbarie allemande est, dans les deux cas, absoute par l’urgence alléguée d’une réplique à une agression juive. Mais puisque la dénonciation de telles agressions est monnaie courante tout au long du journal, comme dans les discours de Hitler, il en ressort que Goebbels et son maître prétendent, lorsqu’ils ripostent à la barbarie, rester civilisés (un point que Himmler développe longuement à Posen, dans son discours de dévoilement de la Solution finale).
Si l’« enquête sur un complot » de Florent Brayard n’offre qu’une vue très partielle sur la dissimulation et le cloisonnement qui caractérisent les méthodes de direction de Hitler, une large carrière est désormais ouverte pour progresser dans cette voie. D’autant plus que sur ce terrain son apport, loin de contredire celui d’Édouard Husson, le complète : en situant au début de novembre 1941, et plus probablement le 9, l’ordre donné par Hitler à Himmler, Husson a attiré l’attention de tous, et la mienne en particulier, sur le fétichisme des dates qui explique une part, sinon des décisions du Führer, du moins de leur calendrier. Le 9 novembre a vu en effet deux victoires importantes de la « Juiverie » sur l’Allemagne (en 1918, l’abdication de Guillaume II, conduisant à l’armistice et à une république « marxiste », et en 1923 l’échec du putsch de Munich) et il s’agit de renverser le cours des choses en faisant de ce jour une date faste, où les honneurs rendus aux victimes de la Feldherrnhalle sont l’occasion de retremper l’âme des combattants aryens comme de leur annoncer les tâches à venir.

Quant à nous, historiens, nos tâches futures consisteront non seulement à réduire, sans l’annuler complètement, la part de l’improvisation dans les décisions de Hitler, mais à découvrir toutes sortes de correspondances encore inaperçues entre les actes, les mots, le décorum et le calendrier, en raison notamment des obsessions du chef et de son besoin de se rassurer en substituant au monde réel une réalité parallèle, gouvernée par son fantasme.

Le guidage par Adolf Hitler du parti nazi, puis de l’Allemagne et d’une grande partie de l’Europe, apparaît et apparaîtra de plus en plus comme la fresque d’un fou, empruntant une grande partie de ses procédés à l’« œuvre d’art totale » de l’opéra wagnérien.
 
 
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Ecrit par: François Delpla, Le: 15/01/17