François DELPLA

 
Rss Hitler et les femmes
Il s'agit de l'édition de poche des Tentatrices du diable / Hitler, la part des femmes (L'Archipel, 2005).



Préface



Cet ouvrage a été commandé en 2003 par les éditions
de l’Archipel au récent auteur d’une biographie d’Adolf
Hitler. Celle-ci, publiée en 1999 1, était essentiellement
politique et exposait, à travers des épisodes multiples, le
talent du chef nazi pour manipuler les hommes, à partir
d’une appréciation en général très fine des situations.
Cette intelligence manoeuvrière était, écrivais-je, handicapée
par un délire sur la question des races, sans que je
sois parvenu à articuler rigoureusement les deux.
L’écriture d’un livre sur sa vie affective 2, où je pensais
au départ développer simplement les pages consacrées au
sujet dans la biographie, m’a ouvert un continent que j’explore
depuis : celui de sa fragilité psychologique, résultant
elle-même d’une structure psychotique paranoïaque
révélée à la fin de 1918, dans les affres de la défaite et
de la révolution allemandes 3. Le grand intérêt de Hitler

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1. Aux éditions Grasset sous le titre Hitler. Une édition de poche
actualisée est parue en 2013 aux éditions Pascal Galodé. A l’approche
de son vingtième anniversaire, cet ouvrage demeure l’unique biographie
française du dictateur.
2. La première version de ce livre est parue en février 2005 sous
le titre Les Tentatrices du diable, conforme au propos et littérairement
réussi, mais, à l’expérience, trop ésotérique pour attirer l’oeil
du chaland. Les éditions étrangères ont donné l’exemple d’un titre
plus ordinaire mais plus explicite, Hitler et les femmes, au Portugal
d’abord, en Pologne ensuite.
3. On trouvera dans la deuxième moitié du chapitre 3 un point sur l’état de la question en 2005.
J’ai ensuite mis au jour les deux fantasmes
directeurs de la psychose hitlérienne (les Juifs, cancer mondial
de l’humanité proche de sa phase terminale ; Adolf Hitler chargé
par la Providence d’y mettre bon ordre en mobilisant la race aryenne)
en 2010 dans mon Petit dictionnaire énervé de la Seconde Guerre
mondiale, Paris, éditions de l’Opportun, entrée « Hitler (erreurs militaires
de) », p. 52-55. De plus amples développements sur ce thème
apparaissent en 2012 dans mon mémoire d’habilitation, disponible
en ligne http://www.histoquiz-contemporain.com/forum/viewtopic.
php?f=28&t=4912 , p. 34-37, puis en 2013 dans Une histoire du
Troisième Reich (Perrin), enfin dans la préface de la réédition en
poche, l’année suivante, du Hitler.



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pour les femmes, individuellement ou en groupe, la douceur
et l’indulgence qu’il leur prodigue (aussi longtemps
qu’elles n’entreprennent pas de discuter sa politique),
procèdent pour une bonne part d’un besoin impérieux
d’équilibrer son impitoyable barbarie par le fantasme d’un
avenir apaisé, et de se rassurer sur l’issue des situations
scabreuses que sa politique engendre. Ainsi j’ai mis en
lumière son habitude de passer du temps avec une ou
plusieurs compagnes à la veille d’actions ou de décisions
cruciales. D’autre part, l’admiration de deux femmes
emblématiques de la vie culturelle allemande, Winifred
Wagner et Leni Riefenstahl, lui avait servi de baume dans
les deux moments les plus difficiles de sa carrière –l’échec
du putsch de 1923 et le recul électoral, lorsqu’il semblait
toucher au but, de novembre 1932, et ce réconfort bienvenu
semblait confirmer le pacte qu’il avait passé avec la
Providence.
La découverte de sa psychose, comme celle de sa fragilité,
m’ont permis de faire bon accueil, peu après la
parution de ce livre, à une découverte d’Edouard Husson
dans son enquête au long cours sur la Solution finale : le
fétichisme hitlérien des dates. Dans la controverse sur la
décision de tuer les Juifs d’Europe, qui battait alors son
plein, l’historien français avait en effet proposé l’hypo
thèse que Hitler avait secrètement chargé de cette mission
le chef SS Himmler le 9 novembre 1941, car cette date symbolisait
pour lui, depuis l’abdication de Guillaume II en
1918, l’affrontement de l’Allemagne avec la « Juiverie »1. Un
Himmler bouleversé avait en effet confié à son médecin
Felix Kersten, le 11 novembre 1941, que « la destruction
des Juifs » venait d’être décidée. Il avait rencontré Hitler le
9 novembre lors des festivités de Munich qui elles-mêmes,
commémorant le putsch manqué de 1923, symbolisaient
annuellement l’affrontement du Reich et de ses ennemis
mortels. A partir de cette découverte, d’autres 9 novembre
ont surgi dans le paysage, à commencer par celui de 1933.
Ce jour-là, le député français d’origine juive Georges
Mandel avait été le premier parlementaire au monde à
dénoncer devant ses pairs le réarmement clandestin du
Reich, devançant même Winston Churchill. Or Mandel
avait été le bras droit de Clemenceau et, à ce titre, un
artisan non seulement de la défaite allemande de 1918,
mais du traité de Versailles. Son discours n’avait pu sonner
aux oreilles de Hitler que comme un défi et avait probablement
concouru à son assassinat, quelque onze ans plus
tard, par un truand français au service de la Gestapo 2.
Outre le 9 novembre 3, l’anniversaire de la prise du
pouvoir, le 30 janvier, et celui de la naissance du Führer,

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1. Cf. Edouard Husson, « Nous pouvons vivre sans les Juifs »,
Paris, Perrin, août 2005.
2. Cf. François Delpla, Qui a tué Georges Mandel ?, Paris,
L’Archipel, 2008.
3. Qui a vu aussi, en 1938, un attentat gigantesque de l’Allemagne
nazie contre la “Juiverie”, à savoir la réduction en cendres
des synagogues dans tout le Reich au cours de la nuit dite de Cristal.
Le prétexte en était l’assassinat à Paris d’un conseiller de l’ambassade
allemande, Ernst vom Rath, par un jeune Juif allemand d’origine
polonaise, Herschel Grynspan. Or une étude récente apporte de
sérieuses raisons de penser que ce dernier avait été pris en main par
le SD et que son geste meurtrier lui avait été suggéré –le diplomate
étant de surcroît homosexuel et en mauvaise santé, ce qui pouvait
inciter les nazis à le sacrifier, sans scrupules, à la cause. Cf. Corinne
Chaponnière, Les quatre coups de la Nuit de cristal, Paris, Albin
Michel, 2015.




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le 20 avril, étaient l’occasion de festivités, de décisions,
de nominations et de prophéties 1. D’autres dates étaient
à usage unique : un événement heureux semblait avoir
dicté la place sur l’agenda, l’année suivante, d’une décision
risquée. Ainsi les deux dates encadrant la prodigieuse
victoire de 1940 contre la France, le 10 mai (début de
l’offensive) et le 22 juin (signature de l’armistice) avaient
pu déterminer respectivement celle du vol de Rudolf Hess
vers l’Ecosse et celle de l’offensive contre l’URSS. Ces coïncidences
tardivement remarquées, si elles n’ont pas de
rapport évident avec le comportement de Hitler envers
les femmes, participent comme lui d’une démarche propitiatoire,
révélant un besoin permanent de se rassurer


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1. J’ai remarqué récemment, sans avoir lu ce rapprochement
nulle part ailleurs, qu’un événement capital, la nomination de
Himmler par Göring comme chef de la police politique en Prusse
(qui lui permet notamment de perpétrer les assassinats de la nuit des
Longs couteaux, le 30 juin 1934), avait eu lieu le jour du quarante-cinquième
anniversaire de Hitler. A propos de la nuit des Longs couteaux,
on sait que Hitler surgit par surprise à Munich à l’aube du 30
juin pour frapper Röhm et son entourage, alors que tout le monde le
croyait dans la Ruhr. Entre autres visites et inaugurations, il assistait
le 28 à Essen en qualité de témoin au mariage de Joseph Terboven,
l’un de ses plus anciens compagnons et de ses gauleiters préférés,
et la presse du 29, de façon fort inhabituelle s’agissant d’une affaire
privée, avait fait sa une sur l’événement. Or la fiancée, Ilse Stahl, était
une ancienne secrétaire de Goebbels, qui avait aussi travaillé pour
Hitler. Ce dernier en fait état dans les Propos beaucoup plus tard, le
21 août 1942, en vantant ses qualités professionnelles : c’est peut-être
une façon de dissimuler un intérêt d’autre nature. En tout cas, cette
promise était d’une insigne beauté, si on en croit une photo http://
forum.axishistory.com/viewtopic.php?t=191286 . Il ne semble pas
abusif de l’ajouter à la liste des femmes que Hitler a côtoyées à la
veille d’événements décisifs.



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en multipliant les clins d’oeil à la Providence, tant ses
entreprises étaient ambitieuses et dangereuses. D’autre
part, le congrès de Nuremberg, récapitulant les progrès
de l’Allemagne sous la direction de Hitler et dressant de
façon plus ou moins claire le programme de ses avancées
futures, revenait lui-même tous les ans dans la deuxième
semaine de septembre, et sa tribune d’honneur s’ornait
de présences féminines discrètes. Un grand nombre des
personnages de ce livre avaient eu les honneurs d’une
telle invitation, de Leni Riefenstahl à Eva Braun en passant
par Angela Raubal, Winifred Wagner, Magda Goebbels,
Henriette von Schirach et les soeurs Mitford 1.
Entre les mémoires de Leni Riefenstahl en 1987 et le
Hitlers Liste d’Anton Joachimsthaler en 2003, en passant
par les travaux de Brigitte Hamann, Guido Knopp, Anna
Maria Sigmund, Anja Klabunde, Martha Schad et d’autres,
la vie privée du dictateur avait fait l’objet dans les deux
décennies précédant l’écriture de ce livre d’un flot d’ouvrages
fondés sur des documents d’époque inédits et sur
de nouveaux témoignages. Ils enrichissaient considérablement
les connaissances apportées par de rares publications
antérieures, parmi lesquelles les confidences de la
secrétaire Christa Schröder (1949) et le long reportage de
Nerin Gun parmi les familiers d’Eva Braun (1965) tenaient,
sans grande concurrence, le haut du pavé. Quant aux
Gender studies, écloses dans les années 1980, elles évoquaient
rarement l’Allemagne nazie mais avaient tout de
même produit à son sujet un livre fondamental, signé de
Claudia Koonz et intitulé (en français) Les Mères-patrie
du Troisième Reich 2, éclairant notamment la figure de la
Führerin placée par Hitler « à la tête des femmes alle-

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1. Cette liste est loin d’être limitative, vu les lacunes de la documentation
et l’absence de recherches spécifiques.
2. Edition originale : Mothers in the Fatherland : Women, the
Family, and Nazi Politics, New-York, St. Martin’s Press, 1986.




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mandes », Gertrud Scholz-Klink. Cependant toute cette
production se composait soit de monographies, soit d’assemblages
de chapitres esquissant les relations de Hitler
avec une seule personne, sans qu’aucune synthèse ait été
tentée.
La dernière décennie a vu se tarir ce flot de publications
plus ou moins scientifiques. A peine peut-on citer,
dans ce domaine, un Eva Braun d’Angela Lambert 1 et un
autre de Heike Görtemaker 2. Seule la seconde se réclame
de sources archivistiques 3. Elle précise un certain nombre
de détails et remarque judicieusement qu’Albert Speer avait
répandu après la guerre, avec un succès regrettable, une
rumeur selon laquelle, au Berghof, on ne parlait pas de
politique4, ce qui avait contribué à la légende d’une Eva
sans cervelle ni conscience. Pour le reste, elle confirme
l’ensemble des affirmations de ce livre, en particulier l’inanité
des thèses selon lesquelles Hitler avait une sexualité
perverse ou inexistante. S’agissant des beautés dont il goûtait
la compagnie, une seule a rejoint la galerie des portraits
précédents, l’actrice germano-russe Olga Tchekhova
(1897-1980), parente par alliance du dramaturge Anton
Tchekhov. Elle relayait à l’usage de Staline des potins sur
les dirigeants du Reich par l’intermédiaire de son frère, le
compositeur soviétique Lev Knipper, auteur en 1934 du
chant « Plaine, ma plaine ». Des vies aussi romanesques
ont tôt fait d’être romancées, et Olga d’être prise pour une
seconde Mata-Hari. C’est Antony Beevor, grand défricheur

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1. The Lost Life of Eva Braun, Londres, Century, 2006.
2. Eva Braun. Leben mit Hitler, Munich, Beck, 2010, tr. fr. Eva
Braun, Paris, Seuil, 2011.
3. Quant à l’industrie prospère des biographies de Leni
Riefenstahl, elle mobilise des historiens du cinéma plutôt que des
spécialistes du Reich et s’intéresse davantage à sa filmographie qu’à
ses rapports avec Hitler.
4. Op. cit., édition allemande, p. 158-159.





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des archives soviétiques, qui a donné aux indiscrétions de
l’actrice, en 2005, des proportions plus modestes 1. Quant à
l’homosexualité, si le livre de Lothar Machtan semble, par
la fausseté évidente de sa thèse principale, avoir vacciné
tout le monde contre la tentation de prêter ce penchant à
Hitler, l’auteur s’est quelque peu racheté en revenant à sa
véritable spécialité, l’aristocratie prussienne en général et
la famille Hohenzollern en particulier ; il a ainsi produit sur
le fils nazi de Guillaume II, le prince Auwi, une biographie
mettant en exergue le rapport entre son parcours politique
et son penchant pour les garçons 2. De son côté, l’université
de Bretagne-Occidentale, s’affirmant comme un des lieux
les plus féconds de la recherche française sur le nazisme,
nous a donné l’une des rares synthèses sur la question3.
Sur la condition féminine à l’intérieur du Troisième
Reich et de ses provisoires conquêtes, il n’y a guère à
retenir que le terrible Hitler’s Furies de Wendy Lower
ainsi qu’une étude sur le Lebensborn centrée sur le cas
français4. Le premier livre détaille les crimes commis par
des Allemandes, formées par la Jeunesse hitlérienne et le
Service du travail, dans les territoires occupés de l’Est, le

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1. Cf. Beevor (Antony), The Mystery of Olga Chekhova, Londres,
Penguin, 2005, tr. fr. Le Mystère Olga Tchekhova Paris, Calmann-Lévy,
2005.
2. Cf. Machtan (Lothar), Der Kaisersohn bei Hitler, Hambourg,
Hoffmann & Campe, 2006.
3. Cf. Rozec (Thomas), Le Troisième Reich et les homosexuels,
Paris, Hermann, 2011.
4. Wendy Lower, Hitler’s Furies / German Women in the Nazi
Killing Fields, Boston, Houghton Mifflin Harcourt, 2013, tr. fr. Les
Furies de Hitler, Paris, Tallandier, 2014; Boris Thiolay, Lebensborn :
la fabrique des enfants parfaits : ces Français qui sont nés dans une
maternité SS, Paris, Flammarion, 2012. Un excellent article, confirmant
la pauvreté de la bibliographie depuis 2005, est apparu sur
Wikipedia, intitulé « Condition des femmes sous le Troisième Reich »
(consulté le 20 septembre 2016).





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second les efforts du pouvoir nazi, par l’intermédiaire des
SS, pour orienter la procréation dans le sens de leur idéologie.
Pour ma part, ayant eu à traduire et à commenter
un livre anglais de 2001 sur William Patrick Hitler, le
neveu d’Adolf exilé aux Etats-Unis pendant la guerre, j’ai
constaté que la lettre non datée où il relate à sa mère, dans
l’été de 1931, une promenade dans Berlin avec sa cousine
germaine Geli Raubal complétait heureusement les
données de ce livre. Elle précise ses relations avec Hitler
et les causes de son suicide, quelques jours ou quelques
semaines plus tard : Geli cherche vraiment à se former
comme chanteuse en suivant les leçons d’un professeur
viennois et étouffe auprès de son oncle, mais ne peut le
quitter, en particulier pour des raisons financières ; elle
n’aurait pas de quoi vivre et peut-être sa mère non plus,
car elle craint que, si elle désertait son domicile, Hitler
retire à Angela la gestion du Berghof1.

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1. Texte de la lettre et commentaires : http://www.delpla.
org/article.php3?id_article=213. Cf. David Gardner, The Last of the
Hitlers, Worcester, BMM, 2001, tr. fr. Le dernier des Hitler, Paris,
Patrick Robin, 2006. Ce livre fait également état des mémoires de
Brigid Hitler, ex-épouse d’Aloïs junior (frère d’Angela Raubal et demifrère
d’Adolf Hitler), non datés et déposés à la bibliothèque publique
de New-York. On y trouve le récit d’une visite d’Adolf à Liverpool
pendant cinq mois, à la fin de 1912 et au début de 1913. Brigitte
Hamann et Ian Kershaw, en désaccord sur la date à laquelle Hitler
est devenu antisémite (après la guerre pour la première, avant elle
pour le second) sont d’accord pour estimer que cet épisode, totalement
inconnu par ailleurs, est inventé. Mais leur argument commun
est faible : les fiches de police font état d’un séjour continu de Hitler
au foyer pour hommes de la Medelmanstrasse, à Vienne, de 1910 à
1913. Encore faudrait-il poser la question de leur possible épuration,
après l’Anschluss de 1938, par la Gestapo. Consulté par moi sur ce
point, l’archiviste municipal de Vienne a déclaré que le dossier se
composait de feuilles volantes, ce qui permettait de l’épurer sans
laisser de traces. La question reste ouverte.





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En contraste avec ce tarissement des études historiques,
la fiction s’est largement emparée de notre sujet.
Parfois pour le pire, témoin un roman de Ron Hansen
sur Geli, rempli de nauséabondes invraisemblances et,
en dépit ou peut-être à cause de cela, honoré par la critique
avant comme après sa sortie française 1. Pire encore
peut-être que cette pochade alternant le grand guignol
et le voyeurisme pornographique, un roman soigné et
pudique de l’ethnopsychiatre Tobie Nathan, intitulé
Qui a tué Arlozoroff ? 2, prétendit en 2010 résoudre de
la manière la plus vraisemblable l’énigme de la mort du
dirigeant sioniste en Palestine, le 16 juin 1933. Il attribuait
son assassinat à Magda Goebbels en personne. Nul critique
ne sembla s’aviser que les acrobaties logistiques du
scénario pouvaient passer pour raisonnables à côté de
ses énormités politiques. Un Troisième Reich en pleine
mise au pas interne et soucieux de respectabilité internationale
serait allé se compromettre dans un meurtre
au Moyen-Orient, et aurait éliminé un diplomate sioniste
en pleine négociation de l’accord « Haavara », le tout au
nom d’un mobile d’ordre privé : le souci de Magda de
complaire à son vénéré Führer, et accessoirement à son
mari, en rachetant la honte raciale de ses relations avec
la victime. D’un point de vue littéraire, pourquoi pas ?
L’historien cependant, ne voit pas sa pédagogie facilitée.
Il souhaiterait qu’on attende, pour maltraiter ainsi le
nazisme, qu’il soit mieux connu et compris. En matière
d’antisémitisme, dès le premier texte de Hitler sur la
question le 16 septembre 1919, apparaît la consigne de
répudier tout sentiment pour pratiquer une élimination
“rationnelle” : les Juifs, cela se tue avec ordre et méthode.

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1. Hitler’s Niece , New York, HarperCollins Publisher, 1999, tr.
fr. La Nièce d’Hitler, Paris, Buchet-Chastel, 2005. Pour un florilège
des critiques, cf. http://www.delpla.org/article.php3?id_article=225 .
2. Paris, Grasset, 2010.




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Et des mobiles personnels sont inconcevables, tant de
la part de Hitler que d’un couple qui ne pense qu’à se
couler dans ses volontés. Reste l’ajout indû d’une victime
à la Shoah, comme si les millions connus et prouvés
étaient jugés insuffisants.
Le niveau fut relevé, cependant, par d’autres fictions,
notamment un Journal d’Eva Braun signé d’Alain Régus,
comédien et dramaturge 1, un roman intitulé Riefenstahl de
Lilian Auzas 2 et une pièce d’Henri Mariel, Mein Führer3. Un
certain nombre d’auteurs mentionnaient le présent livre
parmi leurs sources d’inspiration. Le cinéma n’est pas en
reste. Il suffira de citer Der Untergang (La Chute) d’Oliver
Hirschbiegel 4, qui fait une large place, dans le bunker

_____
1. Mouleydier, Pierregord, 2012, rééd. Paris, Pocket, 2015.
L’auteur invente deux courtes rencontres entre son héroïne et Sophie
Scholl, pour camper une Eva brièvement tentée par le doute et la
rébellion.
2. Paris, Léo Scheer, août 2012.
3. Publiée en 2010 à Nantes par les éditions Siloe.
4. Sorti en Allemagne le 16 septembre 2004 et en France le 5
janvier 2005, trop tard pour être pris en compte dans la première édition,
sinon sous la forme d’une brève allusion. Cette oeuvre marque
une évolution appréciable par rapport aux innombrables gloses
antérieures (et postérieures… ) sur un Hitler « du bunker » coupé des
réalités, étanche aux mauvaises nouvelles et ne contrôlant plus rien,
sans en tirer cependant tous les enseignements souhaitables sur la
minutie de sa mise en scène. En 2007, Fabrice Bouthillon, dans Et
le bunker était vide (un petit livre publié chez Hermann, devenu en
2010 le dernier chapitre de Nazisme et Révolution, Paris, Fayard), a
fait de grands pas dans ce sens (en faisant mention du présent livre),
avec son hypothèse que Hitler, préparant sciemment les conditions
d’une résurrection, se livrait à une non moins consciente imitation
de Jésus-Christ. J’ai souligné pour ma part, dans un livre sur le procès
de Nuremberg (Nuremberg face à l’histoire, Paris, L’Archipel, 2006 ;
réédition Archipoche, 2015), que la comparution des dirigeants
nazis survivants, incapables de justifier comme d’assumer les crimes
alors dévoilés, avait irréparablement déjoué toute mystification de
ce genre.





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final, à Eva Braun, Magda Goebbels et Traudl Junge, ainsi
qu’aux nombreuses filles du couple Goebbels ; ou, dans
le domaine du documentaire, Eva Braun dans l’intimité
de Hitler de Daniel Costelle et Isabelle Clarke, en 2007 1.
Ce film a connu un prolongement inattendu lorsqu’un
téléspectateur a signalé qu’une « belle inconnue » filmée
par Eva sur la terrasse du Berghof n’était autre qu’une
actrice alors célèbre, Magda Schneider (1909-1996), mère
d’une comédienne plus illustre encore, prénommée
Romy. Celle-ci, née en 1938, fut alors activement recherchée
dans les films tournés par Eva… en vain. Mais cette
investigation fit apparaître que la mère et la fille étaient
systématiquement invitées lors des anniversaires des nombreux
enfants de Martin Bormann 2, ce qui avait dû fournir
à Hitler maintes occasions de cajoler la future star…

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1. Employé sur ce film comme consultant historique, je suis
allé à Berlin en octobre 2006 participer à une interview de Rochus
Misch (1917-2013), ancien garde du corps de Hitler et l’un des derniers
survivants du bunker, auquel le film de Hirschbiegel avait valu
une célébrité soudaine. Il avait raconté dans plusieurs livres écrits
avec la collaboration de journalistes qu’un jour, à la chancellerie de
Berlin, passant comme à l’habitude dans la chambre qu’occupait
Eva Braun lors de ses rares visites, il avait été surpris de la trouver
là, « en nuisette » ou « dans une très légère chemise de nuit », et,
persuadé de son prochain renvoi, était resté figé jusqu’à ce qu’elle
lui fasse, sans colère, signe de se taire et de sortir. Quand je voulus
lui faire répéter devant notre caméra la description vestimentaire,
il dit simplement « Je n’ai pas regardé », ce qui est fort plausible.
Les journalistes avaient, c’est le cas de le dire, un peu brodé. Pour
quelques aspects plus politiques, cf. http://www.delpla.org/article.
php3?id_article=425 .
2. Selon une confidence de Magda Schneider au Bild-Zeitung
après la mort de sa fille. Quant à la journaliste Alice Schwarzer, elle
a raconté qu’au milieu des années 1970 Romy lui avait fait part de sa
certitude (intuitive et infondée) que sa mère et Hitler avaient eu une
liaison : cf. Schwarzer (Alice), Romy Schneider Mythos und Leben,
Munich, Knaur, 1998.





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et fournir à celle-ci, lorsque vers 1960 elle eut pris de
grandes distances avec l’Allemagne en général et sa mère
en particulier, une solide motivation pour la répulsion à
l’égard du Troisième Reich dont sa filmographie témoigne
de façon croissante.
Enfin, notre sujet est en partie renouvelé par un ouvrage
inclassable qui défraye la chronique en cet automne de
2016, avec des traductions anglaise et française succédant
à une édition originale allemande parue un an plus tôt.
Der totale Rausch / Drogen im Dritten Reich 1 est signé
de Norman Ohler, un journaliste, romancier et scénariste,
co-auteur d’un des films de Wim Wenders, qui s’est
immergé pendant cinq ans dans les archives les plus austères
et les exploite avec une rigueur admirée par des
historiens professionnels 2. Il précise beaucoup de détails
sur la santé de Hitler à partir d’une lecture exhaustive des
notes du dr Morell (dont Hitler était le « patient A »), qui
n’avaient été que partiellement dépouillées. Mais, dans
sa quête inlassable de l’absorption de stupéfiants par la
population allemande en général et son dictateur en particulier,
il omet souvent de pondérer les facteurs et nous
campe un Hitler complètement inerte quand il n’a pas eu
sa piqûre, surtout dans les dernières années. Ce n’était pas
la meilleure voie pour faire progresser nos connaissances
sur la place des femmes dans sa mise en scène finale, qui
témoigne au contraire d’une grande lucidité et de capacités
manoeuvrières intactes. On peut cependant retenir que
parmi les traitements administrés par Morell figurent des
stimulants sexuels, au moins jusqu’en mars 1944 3.


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1. Cologne, Kiepenheuer & Witsch, 2015, tr. fr. L’extase totale
/ Le IIIème Reich, les Allemands et la drogue, Paris, La Découverte,
2016.
2. Notamment Ian Kershaw et Hans Mommsen, qui signe une
brève postface.
3. La dernière mention de tels produits date de mars 1944 : op. cit., édition française, p. 169.
Ohler précise qu’Eva Braun, devenue
le « patient B », demande les mêmes traitements que son compagnon
et les obtient, si ce n’est en matière hormonale.





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Un mode de pensée dit « fonctionnaliste » a dominé
l’histoire du régime nazi, des années 1960 aux années
1990. Il consistait à noyer Hitler dans un magma de décideurs
situés sur le même plan, voire présentés comme plus
influents que lui. Cette approche est en train de passer de
mode malgré des résistances parfois farouches 1, et le dictateur
de reprendre sa place à la tête de son pays comme
de son parti. D’où un intérêt renouvelé pour ses propos,
tant privés que publics, comme en témoigne le succès
de la réédition de Mein Kampf… assorti de la révélation
que le signataire du livre l’avait écrit lui-même, de bout
en bout et sans aide aucune 2. Voilà qui devrait relancer
l’intérêt pour sa vie privée, nettoyée des sédiments d’une
diabolisation grossière, et cette nouvelle édition, à peine
amendée sur quelques détails 3, vient à son heure.


_____
1. C’est le défaut de cuirasse d’une somme récente, et pionnière,
sur les « petites mains » de l’idéologie nazie. Cf. Johann Chapoutot, La
loi du sang, Paris, Gallimard, 2015.
2. Cf. Christian Hartmann, Thomas Vordermayer, Othmar
Plöckinger, Roman Töppel (éd.), Hitler, Mein Kampf / Einde kritische
Edition, Munich, Institut für Zeigeschichte, 2016, t. 1, p. 13-15.
Pendant cette même année 2016, j’ai réédité en deux volumes aux
éditions Nouveau Monde, sous le titre Propos intimes et politiques,
des tirades de Hitler devant ses familiers, prononcées pour l’essentiel
pendant les quatorze premiers mois de la campagne de Russie. Elles
avaient été publiées en 1952-53 par François Genoud sous le titre
Libres propos sur la guerre et la paix, en langue française. J’ai alors
pleinement mesuré l’abîme qui séparait cette traduction et le texte
original allemand, révélé seulement en 1980. Cette source, riche en
aperçus sur la vision hitlérienne de la femme, était abondamment
citée dans l’édition originale du présent livre, le plus souvent d’après
l’édition Genoud. Toutes les traductions ont été revues et, s’il y avait
lieu, corrigées.
3. L’un d’eux concerne le prénom de la nièce aimée : elle
s’appelait non pas Angela Maria, comme presque tout le monde
le pensait et l’écrivait à l’époque, mais Angelika, ce qui s’accorde
mieux avec le diminutif « Geli ».
 
 
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Ecrit par: François Delpla, Le: 12/12/16