éditos anciens 3

Ce qui reste à dire sur Churchill




J’ai rarement eu l’impression que les événements publics et privés, nationaux et internationaux, matériels et intellectuels s’interpénétraient aussi brutalement.

Ainsi règne dans l’édition française un curieux climat, qui doit sans doute beaucoup aux incertitudes de la situation internationale, et tient aussi probablement à la monopolisation de la distribution des livres en librairie par Lagardère à la suite de l’effondrement de l’empire Messier.

J’ai fait la connaissance d’un petit éditeur, François-Xavier de Guibert, un homme de culture et de devoir, décidé à continuer sa besogne tant qu’il en a les moyens. Il a lu ma thèse, elle lui a plu, il la publie tout de suite.

Dans le même temps, mon éditeur habituel renonce, au dernier moment, à Churchill et Hitler en abandonnant son investissement, qui n’était pas mince. Quand je cherche à obtenir des explications, il me revient, par des voies directes ou non, que mon travail fait l’objet de suspicions contradictoires et extravagantes -d’aucuns osent dire que je préfère Hitler à Churchill-, qu’une simple visite sur le présent site suffirait à balayer.

Or j’étais justement en train de rédiger la conclusion du livre, que je vais ici résumer.

Hitler avait finalement une bonne chance de sauver, sinon sa peau, du moins son régime. Je suis de plus en plus frappé par la superficialité de ceux qui limitent les mérites de Churchill à l’an 1940 (" his finest hour ") ou à sa capacité de donner le moral aux foules. Même si, entre 1941 et 1945, les moyens de la Grande-Bretagne déclinent régulièrement devant ceux des Etats-Unis et de l’URSS et si Winston peine de plus en plus à imposer ses vues, il garde le premier rôle dans la définition de la stratégie antinazie. Il voulait retarder encore le débarquement de Normandie ? Mais c’est bien lui qui l’a empêché de se produire plus tôt, ce qui aurait vraisemblablement conduit à une catastrophe en redonnant à Hitler une grande marge de manœuvre. Surtout, il est à l’avant-garde pour imposer la capitulation sans conditions, une idée, à l’origine, rooseveltienne, dont il fait une loi contraignante. Toute faiblesse à cet égard aurait vu les élites allemandes s’engouffrer dans la brèche... et les nazis avec !

Personne n’a encore pris la mesure du fait suivant : parmi les Allemands qui, à partir de 1943, envoient vers l’Occident des signaux, suivant lesquels ils sont prêts à lâcher Hitler en échange d’un retournement des alliances aux dépens de l’URSS, figurent en bonne place de hauts dignitaires SS. C’est que cette politique, consistant à regrouper les bourgeoisies contre le péril rouge et à contenir Staline dans ses frontières d’octobre 1939, voire moins, va dans le sens du nazisme. Entre autres, elle imposerait de passer l’éponge sur le génocide des Juifs, qu’on mettrait sur le compte des malheurs du temps. Car de deux choses l’une : ou bien l’Allemagne reste souveraine et elle ne saurait juger ses ressortissants, tant le nazisme a été habile à diluer les responsabilités, ou bien elle capitule sans conditions et les procès sont possibles.

Quant aux bombardements de terreur sur les villes allemandes, dans lesquels Churchill porte une responsabilité qu’il est de bon ton de lui reprocher aujourd’hui, au moins jusqu’en février 1945, ils procèdent du même souci : les Allemands n’ont qu’à s’en remettre au bon vouloir des Alliés et si, avec quelque raison, ils préfèrent une domination occidentale à une domination soviétique, ils doivent d’abord prendre acte des gains que leur folie raciste a permis à Staline -et que Churchill, dans la négociation, s’efforce de limiter.

A cet égard, il faut faire une grande place à deux aspects de la politique churchillienne qu’on a tendance, et sans doute de plus en plus, en nos temps superficiellement démocratiques, à juger sévèrement : le sauvetage de Franco (qui, fin 44, n’a presque plus d’amis lorsqu’à la stupéfaction mondiale Winston lui apporte son soutien) et l’écrasement de la résistance grecque. Ce sont des choses, en soi, horribles... mais moins que le nazisme, et indispensables pour le vaincre, du moins dans l’esprit de Churchill et avant d’en discuter il faudrait d’abord le comprendre.

L’union des bourgeoisies, d’après lui, il ne faut absolument pas la faire contre Staline avant d’avoir vaincu Hitler ; en revanche, il faut, par ce qu’on appellerait dans le jargon actuel un " signal fort ", montrer qu’on lutte aussi contre l’extension du communisme et pour cela, au sein des pays que les Alliés occidentaux peuvent contrôler, favoriser les solutions les plus à droite possibles. Or les Américains n’y comprennent rien, et traînent les pieds. Quant au n° 2 de la politique anglaise, Anthony Eden, il est loin de partager spontanément les vues de son premier ministre.

Churchill est donc, face au très subtil manœuvrier que Hitler reste jusqu’au bout, celui qui, bien plus que n’importe lequel de ses compatriotes ou alliés, trace une voie moyenne qui permet de maintenir la cohésion d’une alliance au plus haut point fragile.

En résumé, au seuil de cette nouvelle année, l’histoire est plus nécessaire que jamais, à tel point qu’elle risque, plus que jamais, d’être maquillée, édulcorée, enfermée, corsetée, ratatinée, violentée et embaumée.


François Delpla, le 5 janvier 2003

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Eloge de la chronologie



Je précise tout de suite que pour l’historien la chronologie est, comme la langue pour Esope, la meilleure et la pire des choses. Par exemple, si on veut établir l’évolution de la pensée d’un homme, deux citations contradictoires séparées par quelques années peuvent être trompeuses, tant l’être humain, engagé dans l’histoire et pressé par les circonstances, risque de se contredire, et même de nourrir simultanément deux conceptions opposées, dût-il ne mettre en avant que l’une d’entre elles. Ranger les données le long d’un axe chronologique ne saurait dispenser d’une connaissance intime, lentement élaborée, des objets d’étude.

Mais si la chronologie peut induire en erreur, elle a des vertus sans pareilles dans la destruction des idées fausses, tout particulièrement lorsqu’elles procèdent d’une vision essentialiste de l’histoire. Le débat sur la guerre préparée par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne contre l’Irak au nom de l’essence maléfique du régime actuel de ce pays, indûment apparenté aux auteurs des attentats du 11 septembre, en offre de beaux exemples.

Saddam Hussein a arrosé des villages kurdes avec des gaz mortels en 1988, à une époque où il entretenait des rapports cordiaux avec Paris comme avec Washington. Du coup, l’information est passée quasiment inaperçue. Aujourd’hui, cet acte fait partie des principales pièces du procès qu’on instruit contre lui... et on se garde bien d’en rappeler la date et le contexte. En conséquence, le public a tendance à situer l’événement trois ans plus tard, pendant la guerre du Golfe, voire au lendemain de celle-ci. Le rétablissement de la date a pour effet immmédiat de répartir plus équitablement les responsabilités entre grandes et petites puissances, ce qui est assurément une saine discipline dans la passe délicate que traversent les relations internationales.

L’irrespect des fanatiques pour la chronologie s’est manifesté avec plus d’éclat encore dans un épisode qui a déclenché un scandale, à mon avis trop éphémère, dans la première semaine du mois de février dernier : la falsification commise par le gouvernement britannique, le 3 février, et répercutée le 5, devant le Conseil de sécurité de l’ONU, lors d’une séance où, à en croire leur président, les Etats-Unis devaient dévoiler les "preuves" qui justifiaient le recours à la guerre.

Dans un rapport, Londres affirmait que Bagdad possédait des armes de destruction massive et les dissimulait aux inspecteurs des Nations unies. « Je voudrais attirer l’attention de mes collègues sur l’excellent dossier présenté par le Royaume-Uni, qui décrit en détail les activités de dissimulation irakiennes », avait déclaré le surlendemain Colin Powell devant l’instance suprême new-yorkaise. 10 des 19 pages du rapport britannique avaient été recopiées dans la thèse d’un étudiant californien, Ibrahim al-Marashi.

« Nous avons tous des leçons à tirer » de cet incident, a reconnu le vendredi 7 un porte-parole de Downing Street, ajoutant qu’ « il aurait dû être fait mention » de l’auteur de cette thèse. Les leçons à tirer me semblent un peu plus vastes. Nous nous trouvons devant un remarquable exemple de conditionnement de l’opinion par des dirigeants prêts à tout pour justifier une politique. Le travail plagié portait sur la fin de la guerre du Golfe et ne faisait état d’aucune information postérieure à 1991. Il s’agissait simplement des mesures banales que prennent volontiers les armées vaincues à la veille d’un armistice, consistant à dissimuler ou à "civiliser" le maximum d’objets et d’installations à usage militaire pour les faire échapper aux saisies et aux destructions du vainqueur. Tout le débat actuel portant sur les stocks que Saddam aurait pu reconstituer depuis le départ des inspecteurs en 1998, le rapport britannique n’est pas seulement un plagiat, mais un faux pur et simple. Et puisque la planète était conviée à entendre des preuves, la langue française possède une expression qui convient exactement à la situation : les dirigeants de Washington et de Londres se sont moqués du monde.

Le procédé n’a strictement rien à envier au « bourrage de crâne » de la Première Guerre mondiale, ni aux plus funestes mensonges des dictatures qui l’ont suivie. La différence, qui n’est pas mince, réside dans la mobilisation de l’opinion publique. Mais la portée de l’événement sera bien différente, suivant que la guerre aura lieu ou pas, et, si elle a lieu, suivant les réactions de ladite opinion publique. Il est possible que Bush impose cette guerre, avec ou sans l’aval de l’ONU. Dès lors, de deux choses l’une : soit l’opinion se résigne (une éventualité d’autant plus probable que la guerre serait courte), oublie ses propres doutes et salue le « réalisme » ou l’ « énergie » des vainqueurs ; dans ce cas, on n’est pas près d’entendre à nouveau parler du pillage de la thèse estudiantine ; les historiens redécouvriront cette manipulation en 2050 ou 2075 et écriront : "De nos jours on est plus sensible à la manière dont les gouvernants de l’époque ont conditionné l’opinion publique".

Soit l’opinion continue d’être hostile et met de plus en plus en accusation les gouvernements soi-disant civilisés qui donnent l’exemple de la brutalité. Dans cette éventualité, et plus encore si la guerre n’a pas lieu, la gaffe de Blair et Powell pourrait prendre le statut d’un événement historique : la manipulation de trop, celle qui aura mis fin à la carrière de politiciens brillants à la morale approximative, et qui aura fait reprendre confiance aux intellectuels dans le pouvoir de leur fonction critique.

Il y a maintenant une chance que Washington renonce à son agression... et se concentre enfin sur le terrorisme, sans oublier de s’attaquer à ses causes, de la paupérisation du Tiers-Monde (quand cessera-t-on de se ridiculiser aux yeux de la postérité en parlant de "pays en développement" à propos des très nombreuses nations qui vivent d’expédients ?) à l’humiliation quotidienne des Palestiniens. Mais il se peut aussi que la mobilisation retombe. Car il faut avoir conscience que la solution américaine, si primaire soit-elle, existe, et que ses adversaires, pour l’instant, prennent une posture purement négative. Une action véritable et résolue contre la guerre suppose qu’on reconstruise l’ONU depuis les fondations, en commençant par admettre un droit de veto allemand et japonais au Conseil de sécurité, tout en donnant à celui-ci des pouvoirs réels d’investigation et d’intervention. Il devient également urgent de protester contre la non-participation américaine au Tribunal pénal international et de rappeler à MM. Blair et Aznar que, si des crimes de guerre sont commis prochainement en Irak, n’importe quel juge pourra les faire arrêter dès qu’ils franchiront une frontière.

A l’heure qu’il est (jeudi 13 mars, 7h GMT), j’ose encore être optimiste -c’est-à-dire penser non pas que Bush va renoncer à la guerre, mais qu’il peut encore reconsidérer sa décision. Ce qui fonde cet optimisme, c’est le constat que, parmi ses raisons de faire la guerre, une seule compte vraiment : le désir de faire acte d’autorité. Il a besoin non seulement d’un succès militaire, mais d’applaudissements. Sa détermination apparente se nourrit de l’espoir que les gouvernements hostiles à sa politique s’inclineront devant le fait accompli, et que les manifestants rentreront à la maison. Pour lui faire comprendre qu’il n’en sera rien, le rôle des historiens, rappelant sereinement les faits et empêchant avec vigilance toute entorse à la chronologie, peut être décisif.


François Delpla, le 12 mars 2003


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Nouvelles turbulences françaises



Dans le précédent éditorial je déplorais la malhonnêteté de certains gouvernants étrangers. Aujourd’hui je suis pris d’un doute pénible : serait-il possible qu’en France elle ait suscité des jalousies ?

Je me garderai bien de reprocher, comme le font certains de mes collègues de l’Education nationale, au ministre Luc Ferry d’avoir dépensé de l’argent, dont par ailleurs il dit manquer, pour imposer dans la bibliothèque de chaque professeur un livre exposant sa politique, et au premier ministre Jean-Pierre Raffarin d’avoir pareillement dilapidé les fonds publics pour faire part de la sienne à la masse du peuple, dans des encarts publicitaires couvrant des pages entières de quotidiens. S’il y a un reproche immérité, c’est bien celui-là.

Ces personnes ont commencé à s’exprimer dans l’arène politique ou sur divers forums idéologiques dans la première moitié des années 1980. A l’époque, le néo-libéralisme de Mme Thatcher et de M. Reagan fascinait la droite française, et le programme de ce qui allait s’appeler la première cohabitation se forgeait dans un joyeux reniement du principe d’une forte impulsion de l’Etat en matière économique qui avait marqué le gaullisme, et auxquels les pouvoirs successifs n’avaient encore guère porté atteinte. En matière sociale, l’heure était à la critique acerbe du salaire minimum et on commençait à trouver insupportables les "prélèvements obligatoires". La régionalisation du système scolaire, non point pour favoriser la participation du citoyen aux décisions, mais pour offrir toute latitude d’échapper à quelque principe central que ce fût, se donnait libre cours dans les projets et la retraite " par répartition", qui empêche tout un chacun de capitaliser en vue de ses vieux jours, était présentée comme un carcan aussi insupportable qu’archaïque.

Aujourd’hui, on nous clame que la décentralisation des personnels non enseignants de l’éducation est une fin, non un prélude, et que les coups portés à la retraite par répartition le sont pour son bien. Si nous doutons, nous sommes de tendres agneaux manipulés par de grands méchants loups appelés syndicats, et nous avons d’autant plus besoin des explications fournies par nos bergers, dût leur coût achever de nous priver des moyens matériels d’exercer correctement notre art.

Reste un mystère : quand ces dirigeants se sont-ils convertis aux principes dont aujourd’hui ils se réclament ?


François Delpla, le 29 mai 2003

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Y a-t-il une histoire officielle ?



(à propos de l’anniversaire des arrestations de Caluire)


Les découvertes, en histoire, peuvent rester longtemps sous le boisseau quand elles dérangent des puissances bien établies. Leurs auteurs sont alors tentés de dénoncer l’existence d’une histoire " officielle ". Telle n’est pas ma position.

Il en va de ce concept comme de quelques autres, tels le " politiquement correct " ou la " langue de bois ". C’est toujours la politique des autres qu’on accuse ainsi, ou la langue du voisin. On est dans le registre de l’insulte, on n’argumente pas et le débat s’enlise.

L’histoire est rarement édictée par un gouvernement, du moins dans les pays dits démocratiques. A cet égard, la mise en cause de MM. Bush et Blair au sujet de leur attaque contre l’Irak, en dépit de sa réussite militaire (d’ailleurs compromise ces jours-ci par les difficultés administratives), confirme les hypothèses les plus optimistes de mon avant-dernier éditorial : de larges secteurs de l’opinion anglaise et américaine exigent qu’on trouve dans ce pays des armes de destruction massive, ou qu’on avoue avoir menti à cet égard en truquant des preuves, et l’usage frauduleux de la thèse d’un étudiant californien continue d’être rappelé. Mais même dans les pays où sévit un parti unique, un grand nombre de faits sont présentés très différemment selon les auteurs car aucun pouvoir n’a jamais réglementé complètement la pensée.

En ce qui concerne la France, on y trouve des groupements politiques ou intellectuels plus ou moins structurés et plus ou moins liés à des institutions d’Etat, en particulier universitaires. Il peut en résulter, en histoire comme en toute matière, de terribles conformismes ou de puissantes inerties. Il faut les combattre, dans l’intérêt de chacun, sans mettre en cause les personnes : il est beaucoup plus fécond de s’en prendre aux idées, et la discipline historique nous offre cet avantage de pouvoir rendre des affirmations instantanément caduques, par la production de faits qui les contredisent ou obligent à les nuancer.

Si le concept d’histoire officielle n’a aucune utilité, il présente en revanche de grands dangers. Il amène à substituer au combat d’idées la lutte contre une hydre mythique. On a tôt fait de prêter aux censeurs présumés des méthodes conspiratrices... et d’en adopter soi-même, pour la bonne cause. Chacun connaît l’exemple de Robert Faurisson, qui met en doute la volonté génocidaire des nazis tout en se défendant d’être antisémite. Pour ma part, en traitant des calomnies de Vergès et de Chauvy contre le couple Aubrac, j’ai été amené à connaître quelques uns de ces " chercheurs indépendants " qui n’en veulent nullement à ces deux résistants et ne croient pas une seconde qu’ils aient trahi : ces braves gens réclament uniquement qu’on les laisse fouiller en paix des " zones d’ombre "... qu’ils ne se pressent pas d’éclairer. Car la lumière, précisément, leur fait peur. La dénonciation de l’histoire officielle est devenue leur fonds de commerce.

La dignité de l’historien consiste à tout examiner, en matière de documents et d’hypothèses, que l’information émane d’un maître reconnu ou d’un pamphlet extrémiste. Il publie ensuite le résultat de son travail sans égard pour la susceptibilité de qui que ce soit.


François Delpla, le 19 juin 2003

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Six mois plus tard



La demi-année que j’ai laissée filer sans mettre à jour ce site a été bien remplie. Je me suis concentré sur les problèmes de tous ordres que m’a posés un nouveau type de travail : un livre illustré de vulgarisation historique. Cet album, intitulé La libération de la France, co-écrit et préfacé par Jacques Baumel, sera en librairie le 10 mars.

Je n’avais pas encore travaillé sur cette période, mais sa compréhension requiert de nombreux rappels sur l’ensemble du nazisme et de la guerre, au sujet desquels j’ai pu résumer les acquis principaux de mes livres de recherche. De nombreux échanges avec des témoins ou des spécialistes m’ont permis d’affiner un certain nombre de ces acquis, notamment sur Hitler.

C’était décidément une performance, de la part de cet individu, de prolonger autant une guerre si facile au début et qui tournait si mal. La dextérité avec laquelle il évacue la France, après avoir fait semblant de vouloir s’y maintenir, est pour beaucoup dans le fait que la guerre ne s’achève pas en 1944, comme le voulait cette affichette prestement apparue sur le territoire libéré, en septembre de cette année-là.

On trouvera par ailleurs le texte d’un article sur la période, montrant que Churchill, loin d’être rassuré par la réussite du débarquement de Normandie, a connu un moment d’affolement au spectacle de la ténacité hitlérienne et envisagé de hâter l’agonie du Reich par le déclenchement de la guerre biologique.

J’espère aussi, par cet album, contribuer à faire connaître certains travaux d’importance, comme le livre dirigé par Marc-Olivier Baruch sur l’épuration, la thèse de Claude d’Abzac sur l’armée de l’Air, ou encore un article déjà ancien mais fâcheusement ignoré de Roland Hautefeuille sur la menace des V2 contre la région parisienne à la fin de 1944.

Ces derniers mois ont été aussi marqués par des remous qui rendent caduques certaines informations qu’on trouvait sur ce site. Quelques personnes qui aimaient, et le mot est faible, mon travail, se sont mises à le haïr, pour pouvoir s’élancer sur des chemins où je ne saurais les accompagner. Je n’en dirai pas plus, pour ne pas me répandre en considérations subalternes. Aucune objection sérieuse contre mes analyses n’a été produite dans les interventions malveillantes qui ont envahi quelques forums, et je suis le premier à le regretter. Rien qui me conduise à confesser que Hitler était un sot, les Aubrac des fanfarons ou l’appel du 18 juin un texte éclos d’un seul jet et diffusé tel quel par une BBC empressée.

Quant à la France et au monde, ils vont un peu plus mal encore (malgré quelques signes contraires comme la belle lutte des psychanalystes contre la normalisation de la santé mentale proposée par le député Accoyer), avec l’aggravation de tous les symptômes d’un prétendu « choc des civilisations » qui ne procède que du refus de voir en face le sous-développement et de s’y attaquer dans le cadre de l’ONU. Les médias, sauf exception rarissime, se focalisent sur des phénomènes aussi secondaires que spectaculaires, de la chute de Saddam à l’ascension de Sarkozy.

Aucune Troisième Guerre mondiale n’a commencé en septembre 2001. En revanche, notre époque, si elle persiste à ne pas mesurer les enjeux, risque de plus en plus d’être comparée, pour son insouciance, aux années précédant la Seconde.



Les images




Affichette d’intérieur, septembre 1944. Dernière image de l’album La libération de la France (éditions de l’Archipel, mars 2004). Fonds CIRIP/Alain Gesgon.
Sur la pierre tombale, la guerre est censée s’être arrêtée en 1944 !






François Delpla, le 21 janvier 2004


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Mensonge et politique : un couple en instance de divorce ?






Les principaux gouvernements de la planète sont mis en danger, ces jours-ci, par leurs propres manquements à l’honnêteté. Pour ne prendre que quatre exemples :

- l’opinion publique aux Etats-Unis et en Grande-Bretagne, qui avait toléré la guerre contre l’Irak, supporte très mal qu’on n’y trouve pas d’armes de destruction massive : preuve qu’elle prend au sérieux la raison invoquée pour cette attaque contre un pays souverain et n’est pas disposée à admettre qu’elle n’ait été qu’un prétexte. Cette affaire menace pour l’instant la réélection de Bush (ou, pour mieux dire, son élection, si on se souvient que c’est par un vote partisan de la cour suprême qu’il avait obtenu les clés de la Maison-Blanche) et Blair ne surnage qu’en raison de la division sans précédent des deux grands partis britanniques : il s’appuie sur les vieux cyniques blasés, travaillistes aussi bien que conservateurs.

- en France, il faut se souvenir qu’avant d’être un rival plébiscité de Le Pen, Chirac était couramment surnommé « Supermenteur » et que cela lui avait valu le score dérisoire de 19% (le plus mauvais chiffre d’un président sortant ayant été celui de Giscard d’Estaing en 1981, avec 28%) au premier tour de l’élection présidentielle, le 21 avril 2002. Il devait ce surnom à sa gestion cavalière des deniers de la ville de Paris, de 1977 à 1995, et aux artifices qu’il déployait pour se soustraire à la justice. Or voilà que son adjoint Juppé, demeuré son plus proche collaborateur, qui était jugé à sa place pour avoir payé huit employés du parti RPR sur les caisses de la mairie de la capitale, est condamné à une lourde peine d’inéligibilité. Il avait spécialement indisposé les magistrats par son système de défense, consistant à nier qu‘il fût au courant de ses propres actes.

- en Israël, la popularité de Sharon semble actuellement moins pâtir de l’inefficacité de ses mesures répressives que de la révélation d’une entorse faite à cette politique pour des raisons privées : le 30 janvier dernier, il avait fait libérer l’homme d’affaires Elhanan Tannenbaum, détenu au Liban par le Hezbollah, en échange de 429 prisonniers arabes dont environ 300 Palestiniens accusés de terrorisme, en cachant qu’il s’agissait de l’un de ses proches.

Plus généralement, des « réformes » tendant à réduire les budgets sociaux et à détériorer les services publics sont en projet ou en chantier dans de très nombreux pays dont les gouvernants ne reconnaissent pas volontiers qu’il s’agit de réformes libérales, motivées à la fois par l’idéologie et par le souci de valoriser les capitaux de quelques uns : ils préfèrent, de beaucoup, invoquer la dénatalité et l’allongement de la durée de la vie. Le gouvernement français bat à cet égard des records de duplicité, comme il a été montré dans un précédent éditorial. Et c’est fort à propos qu’une pétition massivement signée l’accuse d’avoir entrepris une « guerre contre l’intelligence ». (la pétition) L’efficacité de cette démarche se mesure à la mauvaise foi de ceux qui la critiquent : loin d’essayer de nous convaincre que les ministres font une politique profitable au plus grand nombre et la présentent honnêtement, ils préfèrent reprocher aux signataires de la pétition de se prétendre intelligents. Autant accuser les antiracistes de se prendre pour des Noirs ou des Juifs !

Les attaques qui visent depuis plusieurs mois la psychanalyse illustrent bien les efforts officiels pour décerveler les gens, et le mouvement dit « des psys » la résistance des intéressés. On avait pourtant dit et répété en haut lieu que les dispositions proposées par le député Accoyer, inspirées d’un rapport « Cléry-Melin », qui visaient à instaurer une évaluation des traitements de santé mentale, ne concernaient pas les traitements psychanalytiques. Or un récent rapport de l’INSERM conclut que les seules thérapies efficaces sont celles qu’on dit « cognitivo-comportementales ». Comme le résume Jacques-Alain Miller d’une manière hélas non caricaturale : « Ces thérapies favorisent le court terme. Comme la Bourse, elles sacrifient l’avenir pour embellir la réalité. Pis, ce sont des méthodes cruelles qui passent par l’exposition du sujet au trauma lui-même - par exemple en mettant un patient phobique des cafards devant des cafards. La première fois, il hurle, la deuxième fois un peu moins et, au bout de quelque temps, on considérera qu’il est guéri ! C’est du maquillage : les effets, s’ils existent, sont transitoires ou superficiels, quand ils ne se révèlent pas nocifs. » (lire l’ensemble de l’interview)

Si la récente allergie de l’opinion publique au mensonge dans tous les pays cités est une agréable surprise, il s’en faut de beaucoup que la vérité suive un chemin de roses, témoin le triomphe, dans les librairies françaises, du livre De Gaulle mon père : s’il faut voir là, sans doute, une protestation contre la médiocrité des dirigeants de l’heure, les voies qu’elle emprunte ne mènent nulle part. La collaboration entre témoins et historiens trouve ici son degré zéro : l’héritier exhale son mépris pour l’ensemble de ceux qui connaissent les questions dont il parle, tout particulièrement la journée du 18 juin 1940 -que, précisément, il ne passait pas avec son père ! En d’autres termes, l’amiral Philippe de Gaulle est, dans la guerre contre l’intelligence, un corsaire marginal mais particulièrement obtus. Cependant, les réactions de la critique, même savante, sont à ce jour bien timorées, mis à part deux articles polis et fermes de Jean-Luc Barré dans Le Monde des Livres.

A la lumière de ce contexte, l’historien du nazisme et de la Seconde Guerre mondiale peut méditer sur la place du mensonge dans l’histoire contemporaine. Il a certes toujours joué un rôle dans la vie politique, et les masses ont été de temps immémorial affolées par des rumeurs sans fondement que des pouvoirs inspiraient ou, au moins, répercutaient avec complaisance. Mais les moyens de communication du XXème siècle ont à la fois augmenté le rôle de la désinformation -un mot d’ailleurs apparu en 1954- et fourni aux hommes les moyens de mettre en œuvre des antidotes efficaces.

La Première Guerre mondiale a joué ici, comme en bien d’autres domaines, le rôle d’un puissant accélérateur. Les faits sont tout d’un coup devenus moins importants que leur présentation. On sait bien qu’en 1914-18 les actes de barbarie ont été équitablement répartis entre les camps mais il fallait absolument qu’ils fussent allemands pour l’Entente, russes ou français pour les Allemands, etc. Et si les « Protocoles des Sages de Sion » sont un faux forgé par la police du tsar pour déconsidérer les Juifs, ou tel homme politique qu’on disait leur être inféodé, à la fin du XIXème siècle, ils n’ont pris leur essor planétaire qu’en 1919.

De cette évolution Hitler fut à la fois le produit et l’agent. Dans les reproches qu’il fait aux Juifs la manipulation de l’information figure en bonne place, et il en conclut, de manière à la fois puérile et terrible, que tout est permis en la matière, parce que c’est l’adversaire qui a commencé. L’ennemi, c’est d’abord le menteur, et pour le vaincre il faut se faire menteur et demi : voilà ce qu’on lit en toute clarté dans Mein Kampf. Quant à l’usage communiste du mensonge, il prend forme un peu plus tard, lorsque Staline s’empare du parti et lui donne pour fonction première de produire une vérité officielle, en criminalisant arbitrairement des individus ou des groupes et en truquant allègrement les bilans. Cette vérité s’éloigne de plus en plus des faits, par une sorte de nécessité fonctionnelle : moins les lendemains chantent et plus il faut les mettre en musique, en inventant ou en grossissant des succès, et en dénonçant des « saboteurs » ou des « espions ». A l’inverse, chez Hitler, le mensonge est une composante originelle de la marche chaloupée vers le pouvoir entreprise à Noël 1924, lors de sa sortie de prison.

Le mensonge stalinien débouche au premier semestre de 1941 sur la croyance désespérée que, si on se montrait lâche et pacifique, Hitler allait attaquer ailleurs ; c’est alors le courage des citoyens soviétiques, brutalement dégrisés de l’illusion que la guerre allait épargner leur pays, qui permet de sauver la situation et de rendre un peu de vraisemblance à l’idéologie suivant laquelle la « patrie des travailleurs », forte de sa « démocratie réelle », est l’ennemi le plus combatif et le plus conséquent de la « barbarie fasciste ». Si la terreur est beaucoup moins meurtrière sous les successeurs de Staline, le mensonge officiel reste une constante à laquelle seul un Gorbatchev s’attaquera sérieusement... et le fait que par là il provoque l’effondrement du régime est la meilleure démonstration que le mensonge avait fini par en devenir le ciment principal.

Pendant ce temps, la CIA devenait à son tour un agent de désinformation universel, car elle éprouvait un besoin irrépressible de « communiser » ses adversaires, fussent-ils aussi peu violents que Martin Luther King, et de « démocratiser » ses amis, même s’ils s’appelaient Duvalier ou Franco, et même s’ils détenaient Mandela. Les Etats-Unis, après la fin de la guerre froide, n’entendaient pas s’arrêter en si bon chemin et rêvaient d’une « démocratisation » générale, dont le critère eût été moins le pouvoir du peuple que la prompte obéissance à leurs volontés. On lisait un peu partout, autour de l’an 2000, que grâce à leurs moyens d’espionnage ils pouvaient violer à leur guise tous les secrets et, en les divulguant lorsqu’ils le jugeaient utile, façonner l’information à leur convenance. Ceux qui s’alarmaient de cette évolution, aussi bien que ceux qui s’en accommodaient, ont été brutalement rappelés à la réalité par les attentats du 11 septembre. Annoncé par ses organisateurs en termes vagues, l’événement avait néanmoins pu se produire parce que ses modalités pratiques avaient entièrement dérouté les limiers suréquipés.

L’humain résiste donc à la manipulation, pour le meilleur et pour le pire. Et l’histoire devient en grande partie l’histoire de cette manipulation, intelligente ou grossière, originale ou stéréotypée. D’où une grande question : les Bush, Powell, Blair, Chirac, Sharon et autres Berlusconi passeront-ils un jour pour des pionniers maladroits, qu’auront remplacés des dirigeants plus habiles à effacer les traces, ou pour des clowns ringards qui auront tardé à comprendre que le mensonge ne payait plus ? Les interrogations récentes sur le rôle social de l’historien trouvent là leur réponse la plus pertinente : de toutes les professions intellectuelles, la sienne est sans doute celle qui a le plus grand rôle à jouer pour favoriser une réponse démocratique, sans guillemets, à cette question.



François Delpla, le 7 mars 2004

PS.- APRES LES ATTENTATS DE MADRID (mis en ligne dans la matinée du 14 mars)

L’histoire donne une certaine impression d’accélération... et les médias ont bien du mal à suivre.

Ces attentats, survenus le 11 mars dans des trains de banlieue (200 morts, 1 400 blessés), ont été aussitôt attribués, avant toute enquête, à l’organisation séparatiste basque ETA par le ministre de l’Intérieur du gouvernement Aznar, Angel Acebes. Voilà qui aurait dû rendre extrêmement prudent le journaliste le moins chevronné. Or l’immense majorité des commentaires a complaisamment glosé sur cette piste, pendant toute la journée.

Vendredi soir, une foule estimée au total à une dizaine de millions de personnes a manifesté dans les grandes villes espagnoles. Cependant, au fil des heures, on évoquait de plus en plus une autre piste, celle des réseaux "Ben Laden", dite encore Al Quaida. Et samedi soir, ce sont les bureaux madrilènes du Parti populaire qui étaient cernés par une foule certes bien moindre que celle de la veille, mais grondante, non plus contre les poseurs de bombes, mais contre le gouvernement, traité lui-même d’assassin. Elle était venue réclamer "la vérité" et traiter de menteur celui qui est à la fois, pour deux jours encore, le chef de ce parti et du gouvernement, José Maria Aznar. Ces manifestants mettaient en cause son soutien à la seconde guerre du Golfe : ils l’accusaient d’avoir attiré, par cette politique qu’avaient condamnée en février dernier des démonstrations gigantesques, la foudre islamiste sur son pays.

Ce soir, en écoutant le résultat des élections législatives espagnoles, les hommes de bonne volonté auront, du moins je l’espère, un oeil pour rire et l’autre pour pleurer. Ils se réjouiront de la défaite du Parti populaire, que les sondages donnaient vainqueur et qui aura perdu des voix, de toute évidence, à cause de cette allergie au mensonge qui est une donnée nouvelle de la vie politique des grandes démocraties. Mais ils s’effraieront de la capacité des poseurs de bombes d’inverser à volonté le résultat d’une élection dans un pays développé.

Un dernier mot : le mensonge d’Aznar contient lui-même un mensonge, rarement relevé jusqu’ici. Pour échapper, le temps d’une fin de campagne, ? un d ?bat sur sa politique moyen-orientale, il a préféré attribuer un gigantesque crime, commandité très probablement depuis l’étranger, à ses propres compatriotes... lors même qu’ils sont séparatistes : c’est lui-même qui, croyait-on savoir, les considère comme des compatriotes, contre leur gré. Curieuse méthode de séduction et d’intégration nationale !